COMPLEXITÉS ET CONTRADICTIONS
ils se retrouvaient Serbes comme leurs frères orthodoxes ou comme les Croates catholiques. — Entre les Croates catholiques crHerzégovine et les Albanais catholiques de la Alirditie ou de Scutari, qu'évangélise une même congrégation, les franciscains, il est des événements qui ne peuvent pas ne pas établir une certaine fraternité. — Les Albanais sont partagés entre musulmans, orthodoxes et catholiques; mais ils ont à un haut degré, surtout depuis quelques années, le sentiment de leur communauté d'origine et de leur liaison ethnique \..
De tels enchevêtrements de connexions ethniques et religieuses se traduisent dans les coutumes et dans les costumes.
Les Albanais orthodoxes ont la Slava (la fête du saint patron de la famille) ; ils l'ont comme les Serbes ; et les Bulgares de Macédoine l'ont aussi comme les Serbes, tandis que les Bulgares ne Tont point. Chez les Albanais, comme chez les Bulgares de Macédoine et chez les Serbes, règne la coutume ànpobratim, le frère d'adoption.
En Bosnie-Herzégovine, les chrétiens, presque autant que les musulmans, ont porté le fez rouge que les Bosniaques turcs, c'est-à-dire turquifiés ou plus exactement islamisés, portaient seuls à l'origine. En Albanie, les chefs musulmans qui avaient des raisons d'afficher leur loyalisme vis-à-vis du sultan portaient le fez rouge ; mais la plupart des musulmans du peuple portaient et portent de plus en plus la calotte ou le fez de feutre blanc, exactement comme les Albanais catholiques ou orthodoxes. La fustanelle, la jupecourte et plissée, est devenue le costume national des Hellènes, et elle est spécialement portée par ces troupes d'élite qu'on appelle les ev^oues; or elle est certainement d'origine albanaise, et l'on rencontre encore en Albanie des vieillards qui la portent.
I. L'erreur fondamentale des Jeunes-Turcs en Albanie, a dit très justement Gabribl Louis-Jaray, a été une erreur psychologique : ils n'ont pas vu et l'on ne voit pas encore assez que les Albanais sont autre chose que des musulmans et que cette race dément avec la dernière énergie l'axiome d'après lequel « en Orient les religions sont des nationalités, et les nationalités des religions. » [L' Albanie inconnue, p. 210.)
COHÉSIONS HUMAINES
Non seulement les coutumes et les costumes se mêlent et indiquent par là une certaine compénétration des groupes humains eux-mêmes, mais les langues et les dialectes se mélangent eux aussi. N'ayant pas de compétence, en fait de linguistique slave ou albanaise, nous renvoyons aux travaux de Niederlé, de Cvijic, d'Haumant, etc., qui ont bien des fois signalé de tels faits, notamment en Macédoine \
La vérité, c'est que dans les périodes de tranquillité relative et à la faveur d'une paix au moins régionale, les hommes tendent à s'attacher à la terre par des liens qui sont de plus en plus difficiles à détruire. Il en résulte une communauté de vie qui s'établit par-dessus l'hétérogénéité des prétendues races. Il tend à se créer une sorte de mentalité nouvelle et collective qui agit, voire à leur insu, sur des hommes qui croient se détester, qui rêvent peut-être de s'entre-tuer. Nous causions un jour avec le géographe le plus connu de toute la péninsule balkanique, le professeur Cvijic, de Belgrade ; certes il en est peu qui aient autant que lui parcouru pas à pas la péninsule, surtout les régions occidentales, et son livre sur la Péninsule balkanique nous en fournit le témoignage ; or il nous déclarait qu'à son sens il y avait, dans les Balkans, une sorte d'âme balkanique, c'est-à-dire quelque chose de commun qui se retrouve chez tous ces peuples ennemis. Lui, Serbe, affirmait qu'il se sentait un je ne sais quoi de commun même avec les Albanais. On sait combien Jovan Cvijic compte d'amis parmi les savants de l'Europe occidentale ; avec cette franchise hardie qui procède du rigoureux esprit critique, il se déclarait être plus prêt et plus porté à comprendre des Balkaniques, à quelque groupe ethnique ou religieux qu'ils fussent rattachés, que des hommes de nos races et de nos cultures...
Une Sainte-Sophie de Constantinople ou de Salonique peut être flanquée de minarets; elle garde toujours son antique et essentielle forme
I. Signalons l'article déjà cité (I'Haumant, la Nationalité serbo-croate, et spécialement Ann. de Géogr., 15 janvier 191 4, p. 50.