IMPOSSIBILITÉS DE CRÉATIONS ARTIFICIELLES
Et s'il arrivait par hasard qu'un homme, totalement ignorant des choses d'Europe, eût à fixer la carte d'Europe ? Une telle hypothèse, sous sa simple formule hypothétique, fait trembler tout être humain sain d'esprit.
Que des arbitres ou juges résidant à La Haye ou ailleurs prononcent sur des conflits, tranchent des différends... Que
à-vis de Cuba ou du Mexique ? — Aussi bien, ceux-là même qui ont été le plus nettement partisans d"une Société des Nations se rendent compte des conséquences belliqueuses de sa constitution. Voici ce qu'écrivait dans V Humanité du 24 juillet iqzo, un socialiste fort intelligent, Léon Blum, qui escomptait alors la définitive victoire bolchevique : « On peut donc espérer que, sur ce point du moins, la guerre va s'éteindre, et que nous n'assisterons pas à ce scandaleux spectacle, le plus révoltant peut-être pour l'esprit de tous ceux qu'on nous impose depuis deux ans : la France et l'Angleterre entrant en campagne, au nom de quoi ?[Au nom du Pacte de la Société des Nations. Car tel est l'instrument diplomatique en vertu duquel nous devions intervenir « sous toutes les formes et par tous les moyens » pour défendre la Pologne envahie : la Société des Nations devenant cause et prétexte de guerre, comme les alliances du temps passé. La Société des Nations impuissante à empêcher la guerre, ne le tentant même pas, et ne servant qu'à l'étendre ! Voilà ce qu'on osait placer sous nos yeux ! Voilà par quelle dérision on souillait une idée à laquelle s'étaient attachés de grands esprits, et que tous ses tenants auraient dû souffrir de voir ainsi dégradée. Le gouvernement de Moscou n'a pas été tendre pour la Société des Nations. Il va pourtant lui rendre, en concluant la paix polonaise, le plus imprévu et le plus précieux des services. Il lui épargnera d'inaugurer sa pauvre existence disgraciée par ce début à la fois sacrilège et ridicule. » Et voici la thèse que développait brillamment un mois plus tard, le 3 septembre 1920, après la victoire polonaise, dans le même journal, un autre écrivain socialiste, spécialiste en matière de politique étrangère, Paul Louis : « Vous rappelez-vous les grandes promesses que les gouvernements capitalistes prodiguaient vers igib, 1917, 1918? La guerre serait la dernière des guerres. La libération définitive des nationalités assurerait la paix perpétuelle par le désarmement collectif et simultané. La Société des Nations établirait une juridiction souveraine, qui dirait le droit à tous, et les alliances d'Etat à Etat, les combinaisons de forces, qui s'étaient heurtées dans le passé, disparaîtraient à tout jamais. Mensonge ! affirmaient les socialistes conscients. Le régime capitaliste ne peut produire que le militarisme, l'impérialisme et la guerre. Aussi longtemps qu'il durera, la fraternité des peuples ne sera qu'un vain mot, car il ne peut s'accommoder de l'entente des groupements humains, et s'il ne vit que de rapines belliqueuses, il a besoin aussi, pour se perpétuer, des divisions sanglantes et des haines de race. La Société des Nations n'a surgi que pour s'effondrer. Ce n'est point la paix, que nous ont donnée les traités solennellement signés avec des plumes historiques trempées en des encriers qui ne serviront plus, mais ils ont préparé une série ininterrompue de chocs barbares, et de quelque côté que nous regardions, la guerre se développe autour de nous. Guerre pour aujourd'hui! Guerre pour demain! Jamais la maxime de Hobbes : 0 L'homme est un loup pour l'homme », ne fut plus véridique ; jamais la vie humaine ne compta moins pour ceux qui exercent la dictature de la force et de la corruption. Il ne devait plus y avoir d'alliances d'Etat à Etat. On proscrivait les pactes défensifs, qui deviennent si aisément offensifs, et dont nul ne sait s'ils visent à protéger un territoire ou à en menacer un autre. Et voici que les alliances pullulent, alliances secrètes comme il convient, car en aucun temps la diplomatie ne s'est faite plus occulte et plus mystérieuse que depuis le jour où elle a proclamé sa volonté de démocratique publicité. L'Europe sera-t-elle une fois de plus un champ de bataille? Une forêt de baïonnettes va-t-elle s'élever à nouveau au-dessus des terres fécondes stérilisées par les impérialismes aux prises? Ou bien serons-nous assez forts pour imposer la paix, notre paix, aux capitalismes qui se disputent la primauté, mais qui s'accordent à asservir, dans la guerre et par la guerre, le prolétariat universel ? u
COHESIONS HUMAINES
Ton s'efforce à constituer par-dessus tout comme on Ta fait à Genève- en décembre 1920, une Cour internationale de Justice, c'est bien... Que des délégués de toutes les Nations, réunis en un Conseil siégeant à Genève ou ailleurs, s'acharnent à équilibrer le monde au point de vue économique et social^ c'est-à-dire à prévenir les crises de production et les conflits internationaux de la finance ou du travail, à combattre les déséquilibres des changes ou les transplantations inhumaines de main-d'œuvre bon marché, à rendre au contraire plus homogènes et de plus en plus humaines les conditions du travail, c'est encore mieux... et nous devons ajouter : quelle noble tâche et combien urgente ! Véritable programme substantiel et pacificateur d'une Société des Nations !... — C'est nous qui sommes les vrais et sincères partisans d'une Société des Nations, efficiente et viable, en la décourageant des chimères tyranniques, et en lui proposant la seule méthode, humble et positive, qui puisse préparer la paix réelle entre les peuples'. — Mais qu'on remette à des étrangers, souvent très étrangers, parfois hostiles, la mission de délimiter un Etat, dedécider ce qui doit faireune nation... Comment peutil advenir que des hommes de conscience osent, sans tourment et sans trouble, assumer de pareilles illusions et se bercer de pareilles responsabilités ?
I. Aussi ne saurions-nous soutenir avec trop de sympathie les initiatives d'ordre réel et immédiat prises par la Société des Nations, telles que la Conférence internationale des communications et du transit qui s'est réunie le lo mars 1921, à Barcelone, sous la présidence de G. Hanotaux et qui a poursuivi, en mars et avril, ses remarquables efforts pour le « rééquipement » de l'Europe au point de vue du trafic et du transit.