L'EQUILIBRE
le Conseil se trouvera, s'il veut appliquer l'article 19, exactement dans la situation du tribunal appelé à départager des plaideurs pour un bien qu'ils se disputent. Il faudra qu'il enrichisse Tun des dépouilles de Tautre. Ces dépouilles pourront être des territoires, des avantages commerciaux, des concessions de mines, ou simplement une prééminence d'ordre moral. Dans tous les cas, on revêtira Pierre des habits de Paul, au nom de la justice du moment.
Que vaudra cette justice ? Qui assurera qu'elle est réellement juste ? Le Conseil, que nous sachions, ne jugera point selon des lois : la loi, il la fera lui-même pour chaque cas d'espèce ; il est douteux que, de cette manière, il puisse compter sur l'adhésion universelle. Qui assurera le respect des arrêts rendus ? Donnera-t-on à la société politique, avantagée par la décision du Conseil, le droit de se faire justice ellemême ? Il y a des chances pour qu'elle aille plus loin que l'arrêt rendu. Il y a des chances pour que l'Etat condamné ne se laisse pas faire sans résister. Dans les deux cas, les arrêts du Conseil ne serviront qu'à déchaîner des guerres ; nous ne savons si la Société des Nations réussira à les arrêter. Bien peu nombreux sont les peuples qui risquent la guerre pour des intérêts supérieurs à leur intérêts immédiats. Seuls dans le monde moderne, les Etats-Unis et la France l'ont fait : ces deux pays, malgré leur idéalisme, ne tiendraient la même conduite ni toujours, ni dans tous les cas.