LA GEOGRAPHIE ET LA PREMIERE HISTOIRE OU PROTOHISTOIRE
Il y a toujours une géographie qui devance Fhistoire ; les hommes ont mangé et ont bu, ils ont labouré la terre et bâti des maisons, ils ont sélectionné des plantes et domestiqué des animaux, ils ont cherché de Tor et fondu des métaux, ils ont chassé et péché bien avant qu'aucun document d'histoire ne nous en fournisse la preuve; à la lumière de la géographie peut s'éclairer l'aube confuse de ces temps de plus en plus lointains que nous commençons à entrevoir, et qui nous permettront de relier peut-être un jour avec quelque précision, la préhistoire à la protohistoire.
Nous connaissons Fribourg depuis sa fondation par Berthold de Zaehringen, mais cette cité libre et neuve aété créée non seulement en un point qui était un point fort, défendu par des falaises à pic et par des ravins profonds, mais en un endroit où le passage de la Sarine était possible, peut-être même facile. Sur quarante kilomètres de son cours, la Sarine coule encore aujourd'hui solitaire entre de hautes parois de molasse qui atteignent par place quatre-vingts et cent mètres de hauteur ; c'est un gigantesque fossé à méandres qui est une vraie ligne de séparation; les hommes qui habitaient en deçà et au delà et qui voulaient franchir cette étroite et raide dépression ont dû chercher de tout temps un point tel que la pente plus douce d'un promontoire correspondît à peu près exactement à une voie d'accès plus aisée sur l'autre rive et que l'une et l'autre fussent réunies par un gué ; un gué de la Sarine est certainement lié à la protohistoire de Fribourg. Au gué a succédé un pont rudimentaire, à celui-ci un pont de bois un peu plus perfectionné, prédécesseur du pont couvert qui servit si longtemps à la route de Berne, et qui s'aperçoit encore là-bas, tout proche des eaux de la rivière, à ce niveau inférieur de circulation qu'a fait délaisser la construction des hardis ponts suspendus.
De même, le lac des Quatre- Cantons a joué le rôle de car-
Bruxhes et Vallacx. ?
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refour naturel, de place publique où aboutissaient ces rues physiques des Aa, de la Muota et de la Reuss qui drainaient les vallées des cantons primitifs. Sans cette agora où la circulation et les échanges étaient commodes, la Confédération suisse n'aurait sans doute pas pris naissance ni à cette date ni de cette sorte. On doit ajouter que la question du blé, le problème du pain, ont joué un rôle qui disparaît dans l'histoire écrite, mais qui apparaît dans Thistoire réelle, disons dans la géographie. L'union avec Lucerne, c'est la participation au marché où Ton trouve le grain, et il y aurait sans doute une singulière continuité à établir dans les faits de circulation qui se sont déroulés sur le lac et tout autour de ce lac depuis le temps où. sur les eaux bleu-vert de l'émissaire qui s'échappe non sans difficultés ni détours vers le plateau, on venait s'assurer la fourniture de blé, d'épeautre ou de seigle, jusqu'à nos temps contemporains où les rives orientales du même lac, en face de Lucerne, portent dans les grands élévateurs de Brunnen les principales réserves nourricières de la Confédération. Une remarque essentielle doit être ici rappelée : Les forces et les conditions naturelles restant les mêmes deviennent autres pour les hommes qui les interprètent et qui les utilisent autrement, idée sur laquelle nous avons insisté si amplement que nous ne voulons pas y revenir encore. A titre de confirmation, ajoutons à notre dossier ce fait que signale avec tant de justesse Victor Bérard dans les Phéniciens et r Odyssée ' :
Nous donnons aujourd'hui le nom de port, de refuge, de mouillage, etc., à des stations de nos flottes qui ne conviennent en aucune façon aux flottes primitives et qui ne peuvent pas avoir été vraiment des ports homériques. Un port homérique n'est pas une grande rade enfoncée dans la terre ; il faudrait, à l'entrée et à la sortie, un trop dur effort des rameurs pour gagner la haute mer ou pour reprendre le mouillage. Un port homérique n'est pas même un grand bassin d'eau profonde; il n'a que faire d'une vaste superficie de mer ; ses bateaux ne restent pas à flot : mais il lui faut une assez grande étendue de plages pour tirer les navires
I. Les Phi'nicUns et l'Odyssée. Paris, Armand Colin, iqo2, p. 506-507.
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à sec. Un « bon port » homérique est presque le contraire de nos bons ports ; il n'a besoin ni de la même capacité ni de la même profondeur. Mais il doit remplir certaines conditions qui ne sont pas facilement conciliables; il doit être abrité du vent et couvert par les terres voisines; il doit avoir nombre de petites plages où chaque vaisseau aura sa remise, et pourtant il ne doit pas s'allonger démesurément en terre ferme et donner aux rameurs trop de chemin entre le goulet et la remise de halage. Bref, sous un promontoire qui porte la ville, une petite crique suffit, à condition qu'elle soit bien couverte par la haute mer et qu'à l'intérieur du goulet elle renfle sa panse et présente., sur la courbure de ses plages, le maximum de dentelles, de festons et de petites anses, avec des bandes de sable pour recevoir les vaisseaux halés.
De là cette conséquence que ce ne sont pas les mêmes côtes ni les mêmes parties de côtes qui ont été fréquentées par les marines des temps primitifs et par celles d'aujourd'hui.
Cette réserve faite, l'histoire des origines ne peut être entendue que surbordonnée à l'interprétation géographique. Comment comprendre toute l'histoire de la Grèce et toute l'histoire de l'art grec, si les origines de l'histoire grecque proprement dite ne sont pas précédées des lueurs éclairantes que jette sur elles l'examen du cadre naturel de toute la Méditerranée orientale, et qui sont devenues une éclatante lumière, grâce aux recherches et aux découvertes archéologiques poursuivies et faites dans lîle de Crète.
Le centre de la vie, les zones de rayonnement, ne peuvent se trouver que dans les îles semées en pleine mer Egée ou sur les rives toutes proches de la mer. La Méditerranée n'est pas une limite; les conceptions abstraites et purement politiques ont créé des frontières fantaisistes, ont séparé l'Europe de l'Asie. Là où l'on a placé cette séparation en deux parties du monde, des multitudes d'îles, de presqu'îles et d'heureuses articulations littorales sont liées les unes aux autres par les nappes tantôt paisibles, tantôt bouleversées de la mer bleue. Que l'Asie centrale soit envisagée comme ayant dû être naturellement le siège de grandes puissances continentales, fort bien. Mais rien de tel n'a pu se produire aux origines de l'histoire de la Méditerranée orientale.
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Les centres ii'ont pu être que dans les îles. La géographie nous affirme qu'avant toute l'histoire de THellade continentale doit s'être déroulée Thistoire plus ou moins confuse, plus ou moins troublée de « thalassocraties ». Or, voilà que toute riiistoire connue de la Grèce est effectivement précédée par riiistoiredela Crète; l'empire de Minos n'est plus un mythe ; c'est une réalité que nous nous permettrons de déclarer encore plus géographique qu'historique.
Avant l'art si vieux de Mycènes, que Ton a cru d'abord l'art le plus ancien des terres helléniques, s'était développé le grand et magnifique et exubérant artcrétois, dont l'art mycénien n'est que le dernier retentissement, et un retentissement transformé. A Mycènes, à Tirynthe, l'archéologie nous a révélé d'énormes fortifications, lesquelles avaient été regardées comme une des caractéristiques essentielles de cet art plus antique. Erreur : Mycènes et Tirynthe étaient non pas des centres de rayonnement, mais des zones périphériques et limites de l'art qui avaitson domaine propre dans la grande île dominatrice de la mer, l'île de Crète. C'étaient des « marches » de l'empire crétois, et, comme il est advenu aux confins de toute domination s'avançant sur un continent, des fortifications y ont été nécessaires ; Fart crétois vrai, c'est en Crète qu'il faut aller le chercher, à Knossos, à Phaestos, là où les fouilles d'Evans ont fait surgir de terre de multiples témoignages que l'on a pu chronologiquement classer ' . Art réali'ste et presque naturaliste, qui attribue à la forme humaine une sveltesse et un dégagé dont nos arts contemporains seuls pourraient donner une idée et qui interprète avec tant d'ingéniosité et de vigueur, non seulement les plantes et les fleurs terrestres, mais les plantes aquatiques, mais les animaux et les invertébrés marins. Peut-on rêver une plus parlante illustration d'une thalassocratie ?
1. Outre les Mémoires originaux d'EvANS, et les mises au point syntliétiques d'archéologues tels que Georges Perrot, on sait quelles précieuses informations sont utilement rassemblées même sur ces problèmes de la Méditerranée orientale dans le Manuel d'archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de Joseph Dechelette.
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A une époque plus rapprochée de Tère chrétienne, ait V* siècle avant J.-C, Fart si parfait de Phidias paraît succéder brusquement en quarante ou cinquante ans à un art beaucoup plus fruste. Le sagace Directeur de TEcole française d'Athènes a démontré que ce progrès de Tart s'est élaboré d'abord dans les îles : les découvertes dues aux fouilles les plus récentes confirment cette conception insulaire.
La mer est un chemin ; elle forme une trame indéfinie de routes qui se croisent ; elle explique tout cet échange de faits, d'idées et de croyances qui, en passant, au cours de longs siècles, des hauts plateaux de l'Asie centrale, des rives de l'Euphrate ou du Nil, des croupes calcaires de Judée ou des prairies de Galilée, des rivages de Phénicie jusqu'au littoral atlantique de notre Europe occidentale, ont constitué l'histoire de notre civilisation.
Les petits dieux autochtones de la Grèce insulaire ou péninsulaireontcédédevant l'invasion desdieux asiatiques que des migrations déjà plus anciennes avaient faits plus forts, plus résistants, plus conquérants ; le culte du serpent Erechtée, l'un des plus anciens dieux de l'Acropole d'Athènes, personnification locale des eaux terrestres, a été absorbé par le culte de Poséidon, qui est devenu Poseidon-Erechtée ; puis ce dieu lui-même fut attaqué par la déesse étrangère Athéna, la déesse de la guerre, devenue la déesse de la sagesse. Lorsqu'on franchit aujourd'hui les admirables Propylées, on voit se dresser au-dessus de la jonchée de blocs de marbre et de fûts de colonnes les deux seuls temples qui, sur l'Acropole dévastée, restent encore debout, comme pour vouloir signifier le passé le plus passé : à droite, le Parthénon, l'œuvre de Phidias, le temple impeccable dédié à Athéna Polias ; à gauche l'Erechteion qui, riche de plus de souvenirs et de plus de piété, riche aussi de plus de charme et déplus de fantaisie, gardait la première place sinon dans l'orgueil et dans l'esthétique rationnelle, du moins dans l'affection religieuse des anciens Athéniens.
A Delphes, c'est encore une évolution parallèle, et l'on
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serait presque tenté de dire : la même. Le culte autochtone du serpent Python fut remplacé par le nouveau venu d'Asie, par le dieu Apollon, qui devint TApollon Pythien.
Ainsi toute la plus vieille et obscure histoire des origines méditerranéennes est pleine des migrations qui ont suivi en divers sens les routes delà Méditerranée. Reprenons-la, résumons-la.
Par le rayonnement de l'art égéo-crétois, le premier art méditerranéen, — par l'expansion circum-égéenne d'un curieux et élégant motif décoratif, tel que la spirale, caractéristique de l'art crétois, — nous pouvons saisir sur le vif une domination de la mer qui nous permet de remonter jusqu'au troisième millénaire avant notre ère. Puis au deuxième millénaire, se succèdent et s'entremêlent les thalassocraties Cretoise et phénicienne ; enfin les marines grecques apparaissent, et tandis que, vers le dernier siècle du second millénaire, les barbares doriens — disons les Albanais — descendent des montagnes du Nord pour envahir la Grèce proprement dite, les Grecs sont déjà assez maîtres de la mer pour aller coloniser les rives asiatiques. C'est alors que règne et s'épanouit en Asie l'hellénisme littéraire débutant, et débutant par des œuvres aussi affinées, aussi mûres, aussi peu primitives que les poèmes homériques. \^^ Iliade QtV Odyssée ?,ov\t des témoins admirables d'une Grèce d'Asie déjà plus qu'adolescente.
Comment comprendre tout cela dans sa vraie justesse sans l'interprétation qu'autorise de ces faits la géographie ? On ne pourrait plus, on n'oserait plus écrire une phrase comme celle-ci : « Les grandes navigations n'ont commencé qu'au neuvième ou au dixième siècle avant notre ère, avec les Grecs, avec les populations actuelles ou leurs ancêtres directs. »
Tout au contraire, le sens de cette circulation méditerranéenne qui se perd à la lettre dans la nuit des temps a.permis de restituer leur vraie signification aux documents les plus anciens. C'est ainsi que le savant helléniste, administrateur du Collège de France, Maurice Croiset, étudiant les dieux d'Homère, a montré avec finesse à quel point ces dieux
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étaient déjà des dieux qui avaient voyagé, ayant pris çà et là, en des stations diverses, ou de nouveaux compagnons ou de nouveaux costumes, ayant aussi abandonné en cours de route d'anciens voisins peu transportables ou de malheureux amis qui n'avaient été ni assez forts ni assez riches pour faire avec eux la traversée :
Ceux des Grecs qui abandonnèrent le continent et vinrent s'établir en Asie vers la fin du second millénaire avant notre ère, y portèrent naturellement avec eux leurs croyances et leurs cultes. Mais il n'est pas douteux que, dans des conditions d'existence nouvelles, ces cultes et ces croyances déracinés n'aient subi des changements assez importants. N'oublions pas que les religions de ces émigrants n'étaient pas de celles que l'on transporte partout avec soi. Un grand nombre de cultes d'alors avaient un caractère local très prononcé. Le dieu quon adorait dans tel ou tel canton n'était pas un dieu universel, partout présent ; c'était le dieu du cours d'eau voisin, ou celui de la montagne qui dominait le pays, ou l'habitant mystérieux de l'antre ou de la forêt dans lesquels on ne pénétrait pas sans effroi. Ces esprits ou ces génies avaient donc des demeures fixes, qu'il leur était impossible de quitter. On ne pouvait pas plus les emporter en pays lointains qu'on ne pouvait y emporter l'arbre sacré ou la caverne mystérieuse. De gré ou de force, il fallut bien se séparer d'eux, le jour où on s'exila. Et ainsi, par le seul fait de cet exode, la religion des émigrés, c'est-à-dire celle qui allait se refléter dans la poésie homérique, dut tout d'abord se différencier de celle qu'ils laissaient derrière eux. Elle tendit nécessairement à donner le premier rang aux divinités plus ou moins universelles qu'on pouvait adorer partout, tandis que les autres, plus locales, passaient pour eux à l'état de souvenir. Et ces divinités universelles elles-mêmes, subissant les mêmes nécessités, se dépouillèrent des formes et des caractères trop spéciaux qui les rattachaient à certains lieux, et développèrent, au contraire, les traits généraux qui s'adaptaient indifféremment à toutes les étapes et à toutes les phases de la colonisation. Nous avons affaire, dans V Iliade et dans VOJy&sée, à des dieux émigrés : il est clair, a priori, qu'ils ne pouvaient pas être tout à fait identiques à ceux qui étaient restés au pays natal.
Cet a priori est une sorte d'affirmation géographique.
Ajoutons que ces Grecs, chassés de chez eux, n'étaient pas tous de même origine. Sous les noms d'Eoliens et d'Ioniens, qui prévalurent plus tard, se groupaient des hommes venus de divers lieux. La colonisation
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ionienne, en particulier, nous apparait de plus en plus comme un mélange fort disparate, qui ne se donna que peu à peu une certaine unité. Pourtant, groupés et associés en vue d'établissements communs, ces émigrants ne pouvaient manquer d'entremêler et de confondre plus ou moins leurs conceptions religieuses, qui, en somme, provenaient d'un même fonds primitif, yous devinez ce qui en résulta. Les traits de détail, où se marquaient les différences, durent s'effacer, tandis que les caractères communs s'accusaient de plus en plus. Ainsi la fusion des tribus produisit le même effet que l'abandon du pays natal. Peu à peu se constitua un monde divin qui ne fut plus, à proprement parler, ni thessalien, ni béotien, ni chalcidien, ni péloponnésien, mais qu'on pourrait appeler assez justement achéen, puisque les poèmes homériques donnent à ses adorateurs le nom d'Achéens'.
L'amalgame nouveau que note ici Thelléniste à propos du « monde divin « des poèmes homériques est aussi pour tous les « mondes humains » la résultante fatale des migrations mélangées. Une considération aussi juste doit présider, nous le montrerons dans la deuxième partie de ce livre, à l'examen de tous les problèmes ethnographiques inclus dans Thistoire sociale et politique.
I. Maurice Croiset, Les Dieux d'Homère, valeur et fiature des témoignages homériques en matière de religion [Revue politique et littéraire, 4 janvier 1913).