‹ La géographie de l'histoireChapitre 21 sur 216 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES FONDEMENTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

1. — Les faits sociaux révélés ou déterminés par les faits de géographie humaine.

3. — Le coefficient statistique de tout fait de géographie humaine.

3. — Les faits psychologiques qui commandent les faits de géographie humaine.

Dès que l'on examine des faits de géographie humaine, on atteint forcément à des faits sociaux : qu'on le veuille ou non, il est constant, à rencontre de certaines théories d!j[7r/or/, que l'homme n'est pas un être abstrait, indépendant et isolé. Nous ne sommes pas des automates fatalement dirigés, mais nous ne sommes pas non plus des autonomes capricieusement arbitraires.

L'homme vit sur les parties superficielles de Técorce terrestre et dans les couches de Tatmosphère les plus voisines du sol; Tairet la terre ne sont pas seulement les cadres, mais ils déterminent les conditions physiques de son existence. La géographie, qui est tout entière fondée sur ces données premières, est chargée d'en introduire la notion concrète dans toutes les sciences qui s'occupent de Thomme. D'autre part il est des faits qui se rattachent à la politique, à l'histoire, à l'art, à la linguistique, à l'ethnographie, à l'économie politique, à la sociologie, et qui n'appartiennent pas uniquement aux unes ou aux autres de ces disciplines : ce sont ces faits dont le caractère propre a été défini, et qui doivent être l'objet des études premières des anthropogéographes.

Mais les anthropogéographes, par ces faits mêmes, sont

FONDEMEMS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

contraints à s'occuper de faits plus complexes, et ils doivent les étudier dans la mesure même où ces faits proprement géographiques nous introduisent, par la porte de la réalité la plus positive, jusqu'en des domaines plus vastes et aussi, reconnaissons-le nettement, plus vagues.

1. — LES FAITS SOCIAUX RÉVÉLÉS OU DÉTERMINÉS PAR LES FAITS DE GÉOGRAPHIE HUMAINE

Considérons en eflFet que les géographes ne doivent pas seulement en appeler aux résultats de l'ethnographie, de l'histoire ou de la statistique, pour manifester certaines connexions générales. Il leur faut faire un pas de plus. Dans l'analyse profonde de tout fait de géographie humaine est inclus, en premier lieu, un problème non seulement d'ordre économique, mais d'ordre social. Si nous dénombrons un troupeau de chevaux ou de chameaux, si nous descendons au fond d'une mine de cuivre ou de houille, si nous examinons le butin de la chasse d'un Fang ou les marchés au poisson de Bergen, nous ne pouvons pas ne pas faire sortir de notre observation ou de notre analyse des faits d'ordre social. Ces faits y sont non seulement juxtaposés, mais ils ont comme pénétré cette réalité matérielle, à tel point qu'il est impossible de la comprendre, au sens profond de ce mot, sans discerner le fait social qui y est enveloppé.

Dis-moi quelle est ta charrue et comment tu traces ton sillon: je te dirai si ton soc, qui écorne à peine la terre, est celui d'un nomade pasteur, dont la propriété première est un troupeau, et qui vient à la hâte et presque à la dérobée'ensemencer un champ qu'il retrouvera seulement à l'époque de la moisson ; — je te dirai si ton soc de bois, encore faiblement pénétrant (bien adapté à un limon chargé de sels, qu'il faut craindre de retourner trop profondément, si l'on n'a pas assez d'eau pour le laver abondamment et dissoudre tous les sels) est celui du fellah égyptien et correspond à un certain type d'organisa-

FAITS SOCIAUX

tion de l'irrigation; — je te dirai si tu es un paysan de nos plus vieilles terres à blé, des plateaux beaucerons ou briards, ou des goldene Auen, révélant tout à la fois, par la tradition millénaire de tes sillons, l'occupation à forme de propriété privée, grande ou petite, et l'un des modes les plus opiniâtres et les plus parfaits de la conquête culturale ; — je te dirai si tu défonces plus que tout autre- la terre riche pour y enfouir des betteraves que te fournit le groupe capitaliste possesseur de la sucrerie voisine, et pour en tirer des plantes sucrières, dont le total est par avance, acheté et vendu; — je te dirai, enfin, que, à montrer la rangée et quasiment la batterie des socs assemblés et travaillant ensemble à côté des semoirs — labourage à vapeur ou labourage électrique — tu nous exprimes la main-d'œuvre rare ou raréfiée, car tu appartiens aux vastes étendues de culture hâtive et perfectionnée des pays neufs ou aux îlots modèles des anciens pays.

L'Utah et le Colorado sont peuplés de la même manière, surtout par des Mormons (c'est dans l'Utah que se trouve Fun des plus fervents apôtres du dryfavming^ Widtsoe) ; il y a pourtant une grande diflrérence entre les deux États au point de vue de la culture. Le Colorado est beaucoup plus prospère, car les terres ont été distribuées avec plus de discernement. Il y a entre le Colorado et l'Utah, la différence qu'il y a entre la Tunisie et l'Algérie. Dans le Colorado, les terres n'ont pas été distribuées d'office à des gens qui, trop souvent n'avaient pas « les reins assez solides », mais on a attendu que les terres fussent demandées par des hommes ayant le désir, l'intérêt et les moyens de conduire à bien une exploitation neuve.

A dessein, nous choisissons des exemples de géographie sociale qui se rattachent à la géographie de l'alimentation ; car cela légitime par avance l'importance exceptionnelle que nous estimons qu'il convient de lui assigner, et dont notre chapitre iv fournira la preuve démonstrative.

Le total de quelques-uns de ces faits doit être, dès ces premières pages, envisagé dans ses répercussions de masse

FONDEMENTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

sur les sociétés humaines au même titre que les faits singuliers qui viennent d'être invoqués.

Essayons de nous représenter la valeur totalisée des récoltes alimentaires qui servent chaque année à entretenir et à propager la vie des i 600 millions d'êtres humains. Même en comparaison des dépenses anormalement surélevées qui ont été celles de Timmense guerre quasi universelle, ces totaux annuels sont en vérité saisissants et laissent deviner à quel point les groupes humains sont dépendants de telles matières premières.

Dans un numéro de janvier 191 3 du Journal de la Société de Statistique de Paris, Yves Guyot avait essayé de calculer cette valeur — valeur d'ailleurs perpétuellement et quotidiennement changeante — de l'ensemble des céréales. Il avait établi le tableau suivant, auquel nous avons apporté quelques corrections personnelles, après nous être mis d'accord avec l'auteur :

1912 En plus

Valeur en relativement à 1911

millions de francs. millions de francs.

Froment 18283 i 681

Seigle 7 491 I 382

Orge 5101 273

Avoine 8 463 1 491

Maïs 9 302 1 670

Total 48640 5897

Notons qu'il ne s'agit ici que des récoltes de céréales dans le seul hémisphère septentrional. On évalue de la sorte à environ 48 .milliards et demi la production de 1912; il faut remarquer que n'est pas compris dans cette liste le riz, qui est une céréale pourtant importante pour l'humanité, mais, comme nous l'avons indiqué dans la Géographie humaine, la récolte totale de riz n'est pas susceptible d'être évaluée même approximativement.

Yves Guyot ajoute :

On ne donne pas non plus la récohe des pommes de terre ; cependant, elle a une importance de premier ordre ; d'après Y Annuaire interna-

FAITS SOCIALX

tional de statistique agricole, la production a été en moyenne pendant les années 1906-1907 à 1910-1911, de i 312 millions de quintaux ; à s francs le quintal, c'est une production valant 6 560 millions de francs ; une partie est transformée en alcool et l'autre en viande de porc. La récolte de betterave à sucre, de 1906 à 1910, a représenté, année moyenne, 331 millions de quintaux. La canne à sucre, à Cuba, donne 2 millions de tonnes de sucre, chiffre qu'elle n'avait pas atteint.

Les renseignements pour la vigne publiés par le Journal officiel du 14 décembre 1912 indiquent, pour la France, une production de 59339000 hectolitres de vin, tandis que l'année dernière elle était de 44 885 000 ; soit une augmentation de 14 454 000 hectolitres.

La production de vin pour l'Europe et l'Afrique a été en moyenne, de 1906-1907 à 1910-1911, de 134 millions d'hectolitres. Enfin, voyez le café, dont la production au Brésil a été, de 1906-1907 à 1910-1911, en moyenne de 11 millions et quart de quintaux, etc. ^

Constatons (puisque c"est la seule évaluation précise qui ait pu être faite) que la production des cinq céréales mentionnées est pour riiémisphère Nord de 48 milliards et demi. Notons encore que l'ensemble de la production agricole, pour une seule année et pour les seuls États-Unis et la France, pouvait être considérée comme atteignant avant la guerre à peu près 55 milliards de francs. C'est en face de ces chiffres formidables qu'il faut placer la valeur de la production annuelle de Tor, — laquelle ne dépasse 2 milliards de francs que depuis 1907, et qui n'a pas encore atteint 2 milliards et demi ! Qu'est donc la richesse or en comparaison de la richesse blé!

Enfin, dans quelques parties de son étude, Yves Guyot souligne l'importance des variations que subit, d'une année à l'autre, la production des matières alimentaires. C'est un point sur lequel on ne saurait trop insister, sur lequel il faudrait même revenir. Reportons-nous au tableau qui a été cité un peu plus haut : entre deux années consécutives, la production des cinq céréales, pour l'hémisphère Nord, variait de 5 897 millions, disons 6 milliards de francs.

1. Voir Yves Guyot, le Rôle économique des récoltes {Journal de la. Société de Statistique de Paris, année 1913, n» i, janvier, p. 18-21).

FOyOEMEMS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

D'une année à une autre, même en dehors des crises de désorganisation mondiale, la production agricole totale d'un seul pays comme la France variait d'un milliard. Encore une fois, prenons comme terme de comparaison cette valeur de 2 milliards à 2 milliards et demi qui correspondait à la production annuelle de Tor. et nous verrons dans quelle mesure

la fortune universelle de la terre peut être éprouvée ou déséquilibrée par les masses plus ou moins grandes qui sont produites en vue de l'alimentation humaine. Quels enseignements confirmatifs vient de nous apporter la terrible leçon de la guerre ! Tous les chiffres d'avant-guerre, toutes les

évaluations en milliards devraient être multipliés au moins par 3, souvent par 5 ; et cela mettrait encore davantage en lumière les vérités économiques et sociales que

tiG. 7. — Les variations de la produc- '■ ' , '

TioN DU FROMENT EN France DE iQio ^ous a\ons uegagees.

A 1920. Considérons pour la

France seule et pour le froment seul les variations des récoltes de 1910 à 1920 ; la courbe de la figure 7 nous dispense de tout commentaire étendu. Et voilà que la valeur de tous les produits du sol a cru en proportion de l'inflation monétaire et de la dépréciation du papier. Pour Tannée 1920, il nous est facile de préciser la valeur de la récolte française de froment, puisqu'une loi a fixé à 100 francs le prix du quintal de blé. Cette récolte a atteint environ 63 millions de quintaux, ce qui fait qu'elle

>j vi 50

ÛCJ\

■ 'uj ■; ■' '

rjii

' UJ

UJ! f ,1

' if)

LU

Page 1