‹ La géographie de l'histoireChapitre 22 sur 216 · ANNÉES · texte numérisé non relu

ANNÉES

FAITS SOCIAUX

sera payée parTEtat français à nos agriculteurs six milliards 3oo millions de francs ^

En ayant dans Tesprit et, pour ainsi dire, devant les yeux ces variations de plusieurs milliards qui sont celles des récoltes d'une année à Tautre, on a le sentiment de la primauté qui revient à tout ce que nous mangeons ; Ton formule le souhait qu'un historien entreprenne une étude approfondie des répercussions de ces faits d'ordre économique sur le développement des relations ou des luttes sociales entre les hommes. Une année qui donne aux pays civilisés de Thémisphère Nord 8 ou lo milliards de plus que Tannée précédente doit être représentée non seulement par un bilan économique, mais encore par une sorte de bilan social.

Qui analysera un jour ce que représente et, nous pourrions dire, ce que détermine dans la vie sociale une série de bonnes années ou un enrichissement rapide de ceux qui travaillent la terre ? N'est-ce pas un fait presque universel que, sous l'influence de l'enrichissement des classes rurales, se développe une sorte de radicalisme patriote, à la fois éclairé et plus ou moins sectaire ? C'est la domination du paysan cossu qui est brusquement devenu riche et qui s'impose aux vieilles bourgeoisies urbaines au nom de l'aisance qu'il a ainsi conquise.

Ne retrouvons-nous pas ce fait dans toutes les sociétés ?

I. Comparaison des récoltes des principales céréales en France en 1919 et en 11)20 :

Froment 49 653 700 quintaux 62 706 î 70 quintaux

Avoine . 24 935 840 — 42 228 010 —

Seigle 7 299 370 — tS 436 600 —

Orge 4999840 — .7707310 —

Quelle progression de 1919 à 1920 ! La récolte de froment est supérieure de 25 p. 100 i celle de 1919 ; la récolte d'avoine dépasse de 40 p. 100, celle de l'année précédente. — Hyacinthe Philouze a calculé la valeur de quelques-unes de nos dernières récoltes ; « Combien de milliards auront encaissé, de 1918 à 1920, nos cultivateurs rien que pour la vente de trois catégories de céréales: le froment, l'orge et l'avoine? 18 milliards 266 millions, dont plus de 9 milliards et demi pour la dernière récolte. Or, en 1913, avec une récolte bien supérieure à la moyenne de ces trois dernières années, le produit total de la vente de ces céréales s'était élevé à environ 3 milliards et demi. De 1913 à 1920, le rendement brut de la récolte des céréales a donc quadruplé, le rendement net plus que triplé. » De son côté, le Marquis DE Vogué, dans un très remarquable article paru dans le Correspo?ida>it du 23 avril 1920, La politique du blé, a montré, par Thistoire de la guerre, à quel point la surface des emblavures et le total des récoltes ont été réglés par les prix arbitrairement fixés.

FONDEMENTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

Nous prenons le mot de « radicalisme » dans son sens originel plutôt que dans le sens précis qu'il a dans son application à tel ou tel pays. Tantôt ce sont des paysans conservateurs, tantôt des paysans rattachés au parti dit libéral, tantôt des masses à tendances socialistes ; mais tous, historiquement et géographiquement, ont Tattitude et je dirais presque Fallure de cette classe sociale précise que nous désignons ici sous le nom de « radicaux paysans ».

Nous commençons à nous défier à tel point des trop hâtives généralisations philosophiques qui n'ont pas été et qui n'ont pas pu être jusqu'ici fondées sur d'assez précises et nombreuses notations de géographie vraie! Les grandes thèses géographico-sociales de V Esprit des Lois de Montesquieu ou de V Essai sur les Mœurs de Voltaire sont devenues caduques, car elles ont prétendu à synthétiser l'histoire des sociétés, avant que l'on ait pu dresser le bilan géographique de l'histoire sociale.

Au mois de septembre 191 3, dans le Political Science Quarterly de New-York, Wladimir G. Simkhovitch, professeur d'histoire économique à l'Université Columbia, a publié un travail fort curieux intitulé Foin et Histoire [Hay and History) ; il montre toutes les répercussions de la révolution agronomique qui a commencé dans la seconde partie du xvif siècle et qui a consisté à semer pour faire des herbages et à obtenir ainsi des prairies artificielles. Jusque-là, les seuls prés naturels étaient constitués par des terrains voisins des rivières ou des rivages maritimes qui étaient souvent éloignés des terrains de culture et qui étaient soumis à toutes les vicissitudes des inondations, des érosions et des déplacements de cours d'eau. C'est par l'introduction des prairies artificielles qu'on a mis un terme à l'appauvrissement progressif de la terre ; jusqu'alors les territoires même les plus riches étaient tôt ou tard voués à devenir stériles et par conséquent déserts ; toute une économie et, disons-le hardiment, une histoire sociale nouvelle sont nées de cette conquête culturale.

Avec esprit, Simkhovitch remarque que les économistes

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ne se sont avisés de formuler la loi de la diminution progressive de la rente du sol que le jour où cette loi, par la révolution dont nous parlons, a été contredite et est devenue caduque.

Ailleurs cet auteur, qui s'est spécialement occupé des communautés de villages en Russie, ne craint pas décrire, en contradiction avec tous les travaux dont l'inspiration générale domine nos esprits : « La communauté de villages nest pas plus une caractéristique de la race slave ou teutonne ou de la race aryenne en général, que l'argile ou le sable, ou les collines pierreuses, ou les riches prairies, ne sont des caractéristiques de la culture chrétienne et germanique '. »

On peut déclarer fermement que toute l'histoire des civilisations doit être refaite sur une base géographique plus approfondie et plus sûre, et ce n'est pas un des médiocres intérêts de notre temps que de voir s'accentuer de plus en plus cette orientation à la fois géographique et sociale des recherches historiques.

De la sorte et par toutes ces répercussions d'ordre social s'établissent les rapports entre la géographie humaine et cette très intelligente discipline spécialisée, indépendante de la géographie, qui a pris le nom de Science sociale'.

1. W. G. SiMKHOViTCH, Hay and History iPolUical Science Oiurterlv, XXVIII, n» 5. sept. 1913, p. 598).

2. La Science Sociale est le nom d'une Ecole et d'une Revue, organe de cette École. Sous la direction d'HEKRi de Tourville et d'HoMOND Demolixs, s'est constitué un groupe dissident de disciples de Le Pl.\y ; ceux-ci ont poussé à l'extrême perfection la méthode monographique inaugurée par le grand maître (voir le début du chapitre iv) et ont mis au point avec patience le moyen d'investigation et de synthèse de la Nomenclature. Par leur étude du « lieu », ils font appel à la géographie ; mais ils ont une tendance à simplifier les conditions générales du « lieu » pour en tirer des conséquences qui soient également très générales : de là une systématique, au point de départ et au point d'arrivée, qui distingue nettement cette phalange de vrais initiateurs et de bons observateurs de nos écoles géographiques, beaucoup plus préoccupées, comme on le verra dans tout notre livre, de constater la variété et les variations des effets humains en des cadres pareils ainsi que de noter avec précision tout ce qui contredit soit un déterminisme soit un finalisme trop simplistes. — Outre la collection de la Science Sociale, et les livres bien connus d'EnMOND Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, Comment la route crée le tvpe social. Les Français d'aujourd'hui, etc. consulter de G. Melin, chargé du cours de science sociale à l'Université de Nancy, La Science Sociale et sa Constitution indépendante. Paris, Berger- Levrault, 1901, et Henri de Tourville et son ceuvre sociale, Paris, Berger-Levrault. 1907. L'Appendice I de ce dernier travail, p. 36-48, donne in extenso La Classification sociale de la Science Sociale. Yoir encore Paul Bureau. L'Œuvre d'Henri de Tourville. dans la Science Sociale, XXXV, 1905, n» de juin.

FONDEMENTS DE LA GEOGRAPHIE SOCIALE

Quant à l'histoire sociale, c'est pour nous, Fhistoire la plus profonde et, au vrai, Thistoire totale.

Or l'histoire sociale, sans se confondre ni avec la géographie humaine, ni avec la sociologie, dépend étroitement : i" des modalités de production et du développement des ressources économiques ; 2" du total des variations et des modalités de distribution du peuplement humain ; 3** de tout l'ensemble de l'histoire et de la géographie politiques.

Et tels seront les sujets successifs qui seront traités dans les chapitres suivants au point de vue géographique.

Nous entendons par là démontrer que l'histoire sociale n'est uniquement déterminée ni par Fhistoire économique ni par rhistoire politique. L'histoire politique dépend bien souvent des caractères originels et de l'évolution des faits sociaux, qui sont eux-mêmes liés à des faits économiques. Toutefois, à mesure' que les sociétés humaines tendent plus fortement pour se défendre et partant pour vivre à consolider l'architecture de l'Etat, l'État administrateur et législateur est revêtu d'une telle puissance que la société politique tend à gouverner à son tour et plus que jamais — soit pour les confirmer et les consolider, soit pour les corriger, soit pour les contredire et les fausser, — les faits économiques et les faits sociaux.

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