LE COEFFICIENT STATISTIQUE DE TOV'I FAIT DE GÉOGRAPHIE HUMAINE
Un fait de géographie humaine, quelque curieux qu'il puisse être, n'acquiert à nos yeux la parfaite signification de donnée scientifique que lorsque nous connaissons et pouvons apprécier son coefficient de valeur statistique.
Combien de voyageurs et même d'observateurs exagèrent la portée d'un fait isolé et faussent ainsi la vision de la réalité ! Ils jugent une race d'après un individu rigoureusement mensuré et photographié ; ils représentent tout un peuple
COEFFICIEN T S TA TIS TIQ UE
comme hospitalier, parce qu'ils ont été, en un lieu, bien reçus par quelques habitants, et, à Tinverse, ils maugréent contre telle autre nation, parce que leur propre mauvaise humeur ou leur maladresse leur ont créé de véritables ennuis : exemples d'ordre moral, mais qui nous font pressentir toutes les erreurs qui peuvent s'accumuler derrière le voile mystificateur d'une photographie rigoureusement authentique ou d'une indiscutable observation individuelle ou locale.
On ne saurait assez le répéter : ce qui nous intéresse par-dessus tout en géographie, ce n'est pas le fait exceptionnel, c'est le fait courant ; ce n'est pas le poids de tel épi de blé anormal, c'est le nombre d'hectolitres à l'hectare ; ce n'est pas léchantillon rare d'un minerai, c'est la teneur moyenne. « Faits courants »,« valeurs moyennes », qu'est-ce à dire, sinon qu'une sage et rationnelle mesure statistique des faits observés à l'état singulier doit leur conférer l'importance complémentaire et indispensable de leur exact caractère de généralité ?
Mais tant valent les bases et les méthodes des supputations statistiques, tant valent leurs résultats \
Cette réserve faite sur les qualités intrinsèques, parfois insuffisantes, des évaluations statistiques, nous devons reconnaître que toute la géographie humaine doit être étudiée avec l'aide de cet auxiliaire précieux qui est la statistique. Ce sont là souvent points de vue presque antinomiques : le point de vue de l'observation monographique détaillée et le point de de vue de la considération totale : mais l'un corrige l'autre, , N'imaginons pas d'ailleurs que cette opposition ne soit qu'apparente : de l'un on passe et l'on doit passer à l'autre ; toute vue est incomplète qui ne les associe l'un à l'autre ; pourtant ils sont si distants et si distincts qu'il faut beaucoup de science et de loyauté pour s'accommoder successivement à ces deux perspectives.
Emile Levasseur, qui a si longtemps enseigné au Gol-
I. On se permet de renvoyer aux discussions delà Géographie Humaine, i" édit., Paris, 1912, p. 623 et suiv.
FONDEMENTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE
lège de France la géographie économique, nous est le témoin et a été le théoricien de ces connexions, à la fois intimes et hétérogènes, entre la géographie et la statistique.
Emile Levasseur, géographe, historien et statisticien, a eu le mérite de garder toujours de ses études premières le sens des réalités vivantes, et de ne jamais perdre le souci de vérifier les valeurs moyennes et abstraites par la confrontation avec les faits réels de la surface terrestre. Il avait écrit, dans sa très remarquable Introduction sur la statistique, qui est la préface de son ouvrage sur la population française : « La statistique fournit des chiffres qui ont le défaut d'être des abstractions. » Mais ces abstractions elles-mêmes correspondent à de telles réalités qu'on ne peut pas s'empêcher de les traiter presque à l'égal des faits. Hors les crises violentes rares ou exceptionnelles, telles que la guerre de 1914-1918, les moyennes de natalité, de mortalité, de nuptialité, etc., les moyennes de rendement à l'hectare des récoltes de blé, de seigle ou d'orge pour tout un pays, etc., ont dans leurs variations, et malgré leurs variations, une telle continuité qu'on se prend à être frappé, par-dessus tout, des causes globales, générales et jusqu'à un certain point fatales, qui paraissent gouverner les sociétés et les activités humaines ; et l'on risque d'être tenté de négliger les causes accidentelles, locales, particulières, qui expliquent les manifestations positives de tel groupe d'individus, de tels et tels individus, comme les raisons qui modifient, d'un champ à l'autre, d'un district à un autre tout voisin, les conditions de la production. On est saisi par cette harmonie un peu supraréelle qui s'exprime par le chiffre, et l'on aperçoit moins le détail analytique qui ressortit, par excellence, de disciplines telles que l'histoire et la géographie. Dilemme qui doit se présenter à l'esprit de tous ceux qui passent des méthodes d'observation directe des faits détaillés aux méthodes de supputation d'ensemble des faits groupés : les lois générales qui gouvernent les modalités et les caprices individuels ne sont-elles pas d'une rigueur qui diminue l'intérêt qu'on doit accorder à l'examen de ces libres