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LA REVOLUTION ÉCONOMIQUE DES CULTURES NOUVELLES ET DES IDÉES NOUVELLES

S'il est impossible qu'un géographe ignore aujourd'hui les épisodes de l'histoire géologique et de l'histoire politique, peuton concevoir qu'il ignore les lois et les découvertes de l'agronomie qui expliquent la transformation du tapis végétal, et

I. Guichard, Le bassin laitier de Paris [Annales des falsifications, déc. 19H, p. 335- 358. et une carte originale dont nous reproduisons ici une réduction). Voir aussi J.-E. Lucas, ingénieur-agronome, L' approvisionnement en lait de Paris (Le yiiise'e Social, Mémoires et Documents, janvier 1913, p. i-ii).

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par suite du peu-plement animal, et déterminent la physionomie actuelle de la terre ? Notre dessein est d'indiquer ici les seules idées maîtresses et les seuls faits saillants qui ont été susceptibles de bouleverser les conditions du peuplement végétal et les rapports économiques entre les groupes humains. Nous insistons sur ces grands faits culturaux, car ils sont capitaux pour l'histoire : or l'histoire totalement les oublie.

Les végétaux, comme les animaux et comme les hommes, se disputent entre eux la surface du globe ; les espèces les plus résistantes, c'est-à-dire les mieux adaptées au climat et au sol des diverses régions, s'étendent au détriment des plus faibles. Mais l'homme est intervenu, depuis les origines, pour bouleversera son profit les résultats et parfois même les conditions de cette lutte ; il a développé et protégé les espèces utiles, puis il a recherché et « élevé » les variétés les mieux appropriées à ses besoins : choix des espèces et sélection des variétés^ deux moments successifs d'une même tactique, qui s'appelle la culture. Cultiver c'est modifier le tapis végétal naturel. En propageant et accélérant une telle modification, nul siècle autant que celui qui a précédé le nôtre n'a contribué à établir sur la terre l'empire de l'homme.

Si l'on dressait deux cartes des cultures du monde en 1800 et en 1900, on serait frappé des changements survenus, surtout dans les régions habitées par les peuples civilisés : si, bornant plus spécialement notre examen à la France, et nous appuyant sur le magnifique dossier agricole laissé par le voyageur Arthur Young, qui parcourut ce pays peu de temps avant la Révolution, nous dressions une carte géographique indiquant la distribution des principales plantes cultivées à la fin du xviif siècle, et si nous la comparions à une carte récente des cultures en France, nous constaterions déjà avec évidence quelques faits généraux : apparition de cultures nouvelles, telles que la bettrave, développement énorme de la culture maraîchère autour des grandes villes, disparition croissante des céréales peu rémunératrices, telles que le seigle, etc. Les espaces improductifs se sont réduits ; les genêts et

GÉOGRA PHIE A LIME NT A IR E

les bruyères des landes infertiles ont fait place à de riches plantes cultivées.

Cultures abandonnées, cultures développées et cultures inaugurées : ce que nous voyons sur le sol français est une indication et un témoignage de la transformation générale qui s'est partout opérée, principalement en Europe et aux Etats-Unis; les plantes utiles et rémunératrices tendent aujourd'hui à atteindre leur maximum d'extension, et les zones des plantes cultivées tendent à représenter déplus en plus des zones naturelles de climat et de sol. Si nous supposions toutes les cultures indiquées par des teintes, ce qui nous frapperait tout d'abord ce serait une moindre dispersion des taches. A la fin du XVIII® siècle, la vigne, par exemple, s'étendait beaucoup plus au Nord, et la limite de cette culture allait, à travers la Prusse, jusqu'aux provinces baltiques ; on buvait alors un vin dont on ne voudrait plus aujourd'hui !^ Et, dans la zone plus naturellement favorable à la vigne, la vigne s'est pour ainsi dire plus largement étalée. Les teintes en une même région tendent à être moins nombreuses, moins bigarrées. Les cultures ou les associations normales de cultures qui constituent les assolements coutumiers correspondent de plus en plus à de grandes zones étendues et simplifiées. Ce fait est plus saillant encore dans les pays nouvellement exploités : Amérique et Australie. Or, c'est l'inverse qui caractérise les pays d'Extrême-Orient; en Chine, notamment, chaque cultivateur entretient autour de sa maison, dans son minuscule jardin parsemé de canaux et de mares, tout ce dont il a besoin pour se nourrir et pour se vêtir : du riz, de la ramie ou du coton, quelques mûriers et des vers à soie, des bambous, des poissons et des canards, quelques porcs ; et chaque culture répète la voisine". Entre ces deux types, le type de culture de la

I. Ceux qui nous ont précédés sur le sol de Paris ont bu abondamment du suresnes et de Targenteuil ; François i»'' buvait du vin de Normandie et Philippe Auguste du vin Picard !

2. Voir J. Machat. Les bases scientifiques de la question chinoise {Re'cne générale des Sciences, i8c)8, 13 juillet, p. 321). — « Rien n'est plus aisé maintenant que de se faire une idée de Taspect sous lequel se présente la propriété rurale et de la physionomie qu'elle

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vieille civilisation et le type de l'exploitation tout à fait moderne, nos pays de TEurope occidentale représentent, pour l'instant, un type de transition ; ils n'ont jamais pu réaliser au même degré que les pays tropicaux et les pays de moussons, cette exploitation qui fournit à chacun tout ce dont il a besoin ; et, d'autre part, les complications géologiques et la diversité géographique des compartiments de nos territoires ne nous permettront jamais, sans doute, d'aboutir à ces exploitations unifiées et simplifiées auxquelles se prêtent si bien les larges et simples divisions naturelles de l'Amérique du Nord et de TAmérique du Sud. Il est certain que ce sont surtout ces pays, — les nôtres, — qui doivent ici retenir notre attention : dans notre vieille Europe, il ne s'agit pas seulement de rendre plus de terres productives, il importe de faire produire davantage aux anciennes terres productrices.

L'homme est parvenu à ce double résultat, en utilisant les découvertes des sciences de la terre et des sciences de la vie. L'agriculture, au xix" siècle, s'est enrichie de cultures nouvelles et dldées nouvelles. Puis, les faits et les idées ont entraîné une meilleure économie des forces et des richesses naturelles.

La pomme de terre est, on le sait, avec le maïs, au nombre des plantes les plus répandues aujourd'hui dont l'Ancien Continent est redevable au Nouveau Monde. Apportée sur nos vieilles terres de civilisation et de cultures asiatiques, après la découverte de l'Amérique, d'abord par les Espagnols, puis par Walter Raleigh et ses compagnons, transportée de l'Allemagne en France et préconisée par Parmentier avec un zèle et une persévérance infatigables', elle était encore très peu

donne à la campagne chinoise. Les forêts, sous l'effort d'une population d'une densité extraordinaire, ont disparu. Des villages aussi nombreux et aussi pressés que ceux des environs de nos grandes villes les ont remplacées. Dans les intervalles, une foule de petits hameaux, formés de petits domaines, dont l'étendue ne dépasse guère trois hectares, se sont élevés, au centre desquels on aperçoit les maisons entourées du champ patrimonial, tout planté d'arbres et d'arbrisseaux. » (E. Simon. La Cité chinoise, cité dans Rudolf Meyer et G. Ardan't, La Question agraire, Etude sur l'histoire politique de la petite propriété, Paris, Retaux- Bray. 1887, 2« édition, p. 33).

I. Parmentier, qui demeure un grand initiateur et un généreux philanthrope, n'a pas

GEOGRAPHIE ALIMENTAIRE

cultivée en Europe à la fin du xviii' siècle ; elle n'y était cultivée qu'à regret par les cultivateurs les plus pauvres et sur les terres les plus pauvres'. Elle couvrait en 19 14, de sa délicate fleur mauve et blanche i 488 000 hectares du sol français'-.

été le découvreur de la pomme de terre ; il a cherché — vainement d'ailleurs — à fabriquer du pain avec la fécule de ce tubercule ; et il a ainsi contribué plus que quiconque ;i populariser en France l'usage de cette solanée. Georges Gibault, dans l'Histoire des Légumes que nous avons citée plus haut, a longuement discuté, d'une manière critique ce qu'il a appelé, peut-être avec quelque exagération de sévérité, « la légende de Parmentier ». Cet érudit a eu la bonne fortune de mettre la main sur une brochure rarissime de 1777 : Lettre d'un garçon apothicaire dans la rue Saint-Antoine (Paris, 1777, in-12.) Le pain de pomme de terre avait eu le don de soulever un grand tapage parmi tous les apothicaires (pharmaciens) du royaume, car Parmentier lui-même était « apothicaire aux armées ». « Vous voulez attribuer à M. Parmentier, apothicaire, les notions que nous avons aujourd'hui sur les qualités nutritives de la pomme de terre ; vous supposez qu'avant lui on la regardait comme nuisible..., mais ce chimiste lui-même a convenu que les qualités nutritives de ce végétal étaient connues avant lui... et a cité Ellis, M. Tissot, M. Falguet, M. Réville, le chevalier Mustel, etc. Il a convenu que les pommes de terre avaient été d'un grand secours en Irlande, pendant la famine de 1740, qu'elles entrent dans la soupe des pauvres de la Charité de Lyon et qu'elles sont la base du riz économique qu'on distribue aux pauvres chez les sœurs de la Cliarité, de la paroisse Saint-Roch (à Paris)... Mais il en est encore beaucoup d'autres qui ont précédé M. Parmentier, etc.. » Il convient de placer bien au-dessus de Parmentier un contemporain d'Henri IV, Charles de l'Éscluse, d'Arras (lequel signait C/«sius ses ouvrages en latin). Aussi bien, dès les premières pages de son principal ouvrage consacré à la pomme de terre, VExamen chymique des pommes de terre (Paris, 1773), P.\RMENTiER lui-même fait des constatations et des remarques qui ne peuvent souffrir la discussion. Il déclare à la page i que « l'usage de cette plante alimentaire est adopté depuis un siècle ». Il ajoute plus loin : « Elle s'est tellement répandue, qu'il y a des provinces où les pommes de terre sont devenues une partie de la nourriture des pauvres gens ; on en voit, depuis quelques années, des champs entiers dans le voisinage de la capitale, oit elles sont si communes que tous ses marchés en sont remplis, et qu'elles se vetident au coin des rues, cuites ou crues, comme on y vend depuis longtemps des châtaignes. » Déjà, les « frites » au coin des rues ! Et cela, de l'aveu même de Parmentier, que l'on représente parfois comme ayant apporté de terres inconnues un tubercule inconnu à des gens récalcitrants ! Récalcitrants, ils l'ont été, non pas à la pomme de terre, mais, ne l'oublions pas, au pain de pomme de terre. Parmentier a eu l'idée de s'occuper de la pomme de terre parce que, à la suite delà terrible disette de 1769-1770, l'Académie de Besançon avait mis au concours le sujet suivant : « Indiquer les végétaux qui pourraient suppléer, en cas de disette, à ceux qu'on emploie communément, » Parmentier obtint le prix, puis il continua, s'acharna,.. Il eut de la persévérance. Il eut du dévouement. Il eut le rare courage de répéter durant quarante années la même chose. Son rôle a été grand. De sa campagne en faveur du pain de pomme de terre est résulté un développement extraordinaire de la réputation morale, si l'on peut ainsi dire, de cet exceptionnel tubercule. Et la diffusion culturale s'en est suivie. Tout est là. Les plantes elles-mêmes dépendent de l'opinion publique, et surtout du goût public, qui exige une éducation.

1. On peut suivre de près les rapports si frappants entre l'histoire économique générale d'un pays de l'Europe au xix» siècle, et les progrès et vicissitudes de la culture de la pomme de terre, en consultant un ouvrage qui prouve combien une étude économique et sociale gagne à être bien comprise et justement située dans son cadre géographique : Charles Guernibr, Les Crofters écossais, Paris, Rousseau 1897, voir notamment p. 75 et suiv., p. 86 et suiv.

2. Superficie plantée en pommes de terre en France : Moyenne des années 1909-10 à 1913-14 : I 553 022 hectares : — des années J914-15 à 1918-19 : i 373 146 (Annuaire international de Statistique agricole, i()i7 et 1018. Rome, 1920, p. 77).

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Nourriture économique pour les paysans, nourriture de plus en plus indispensable pour les habitants des villes, elle est même devenue aliment de première utilité pour le bétail, et Ton ne saurait prévoir quelle extension géographique elle atteindra.

La pomme de terre se contente de terres maigres et légères, quoiqu'elle puisse et doive profiter de mieux en mieux dune culture intelligente et soignée en bonne terre. Elle redoute lesgelées, et une température de — 4" cause un préjudice très grave même aux parties souterraines de la plante ; mais elle est plantée une foisl hiver passé, et, si elle demande une humidité assez considérable, c'est d'avril à juin qu'elle est exigeante,, c'est-àdire au moment où. dans nos pays de l'Europe occidentale, les pluies de printemps et les eaux de ruissellement sont presque partout abondantes. Dans les zones abritées et humides, comme Jersey et les cantons de primeurs de la côte bretonne, ainsi que dans les pays où l'hiver est doux, sans qu'il y ait à craindre disette d'eau, en Provence, en Algérie-Tunisie. dans le Sud-Algérien, comme à Biskra, ou dans le Delta du Nil, elle a des variétés qui sont cultivées comme pommes de terre de primeur, à destination des grandes agglomérations humaines, et arrivant ainsi prématurément sur les marchés urbains, elle décuple de valeur et peut atteindre le prix plus que rémunérateur de 100 ou i=,o francsles 100 kilos.

• Ainsi, cettedernière venue, véritable conquête duxix^ siècle, a, parmi les plantes alimentaires, un avenir exceptionnel. Elle est celle qui fournit la plus grande quantité de matière nutritive sur un espace donné " et la précieuse fécule que ren-

1. Prix du quintal de pommes de terre au marché des Innocents, à Paris, le 28 février ic)20 :

Ronde jaune 40 à 43 francs. Longues 3o à 35 francs.

Hollande commune 65 à 72 — Chair blanche. 3o ;i 35 —

Saucisse rouge 47 à — Institut de Beauvais 0 —

(Les Tablettes statistiqties. Paris, 5 mars 1920.)

2. Voir P. -P. Dehéraik, Les plantes de grande culture, Paris, Carré, p. 61. La pomme de terre est infiniment moins nutritive, à poids égal, que le blé et que toutes les céréales ; mais un hectare cultivé en pommes de terre fournit une récolte très supérieure en poids à la récolte de ce même hectare cultivé en froment.

Voici, à titre documentaire, quelques chiffres précis, concernant la Suisse, et puisés dans le Statistisches Jahrhuch der Sckzvei:^ (Annuaire statistique de la Suisse) publié par le Bureau de statistique du Département fédéral de l'Intérieur (Berne, in-8").

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