‹ La géographie de l'histoireChapitre 45 sur 216 · UI · texte numérisé non relu

UI

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

Ici les hommes se sont multipliés par suite de l'action fertilisante de l'eau et du soleil, dont les effets simultanés ou alternés ne se font sentir nulle part avec autant de puissance sur une région aussi étendue. Comparez pour l'Inde trois cartes : celle des pluies de la mousson, celle de la densité de la population, et celle des cultures alimentaires de base (blé, riz et

FiG. 10. — Trois cartes presque superposables de l'Inde :

CHUTE DES pluies. DENSITÉ DE LA POPULATION, PRODUCTION DES CÉRÉALES :

A) Pluies annuelles.

Excès de précipitations dans le Bengale, le long de l"Himalaya et sur la côte de Malabar

(■ooir la figure suivante].

millet). Ces trois cartes se superposent avec une. exactitude frappante. Particulièrement suggestifs sont les rapports de la première et de la deuxième : les teintes foncées de l'une correspondent aux teintes foncées de l'autre. C'est que les pluies très abondantes permettent deux et parfois trois récoltes par an, tandis que les pluies moyennes n'en donnent qu'une. Une région à trois récoltes pourra compter 200 habi-

CONCENTRATION PASSIVE

tants au kilomètre carré, une région à deux récoltes en aura encore plus de loo, tandis qu'une récolte unique nourrira une population inférieure à ce chiffre (fig. lo, ii, 12).

C'est sur les cartes de pluies, de production et de densité que l'on saisit la raison de l'impression de fourmillement populeux donné par l'Inde, tandis que les chiffres généraux des

Fig. II. — IxDE : B) Densité de la population. Forte densité dans le Bengale, la vallée du Gange, et sur les côtes de Malabar et d'une partie du Coromandel, où il y a, grâce aux pluies et à l'ensoleillement, deux et parfois trois récoltes par an.

recensements ne s'accordent qu'à demi avec cette impression. Pour l'espace immense qui va de l'Himalaya au cap Comorin, les 3i5 millions d'hommes dénombrés (191 1) donnent une densité moyenne de 65 au kil. carré. Ce chifïre n'a qu'une signification générale. Il a toutefois l'avantage de nous faire préjuger l'existence, dans l'Inde même, de vastes régions de dispersion, puisque les terres favorisées de l'eau et du soleil ont des densités bien supérieures. C'est que l'eau et le soleil

PEIPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

ne produisent leur plein effet de fertilité que dans la plaine. Sur les plateaux, l'eau est dévastatrice, et le soleil ne favorise que la jungle hostile. La population, rare sur les plateaux du centre, s'entasse sur les plaines basses de la périphérie, le long du Gange et sur les côtes, c'est-à-dire sur tous les points où, depuis les Arabes, les navigateurs et les commerçants

'^191^ '■•. ; -Lucl-ji^cfw^r/ i'>'""''.T Millet **•.. /Bénar^ ' û

Surat ,.:'!'?9è'^<

Millet „.

Haïderabad*.

••-«ubli ••'" '

''•/Millet: ir,

.^an^atore ijviadras

Production du Blé:

I \de30 à iO Vg

\y//,\<le 5 à 20 o/o

Liniitç de la c-alutre 'du lïZA.

Lrnjîfe delà adutrc ,/u .ihl/ef.

FiG. 12. — - Inde : C) Productiox des céréales. Le riz est la culture dominante des terres basses très arrosées. Le millet l'emporte sur les plateaux de l'intérieur et dans. les pays de l'Indus. Le blé occupe une situation intermédiaire.

étrangers sont entrés en contact avec Tlnde. C'est donc en partie à une impression de façade que l'Inde doit sa renommée de mère féconde des races.

Les Européens n'ont jamais pensé à attribuer à la Chine une force de rayonnement analogue à celle qu'ils prêtaient à rinde. La Chine est pourtant un foyer de concentration plus étendu encore et probablement plus peuplé. On peut selon toute vraisemblance fixer sa population aux environs de 35o

CONCENTRATION PASSIVE

millions, soit près du quart de 1 espèce humaine ^ Mais les Européens ont connu la Chine bien plus tard que Tlnde ; les caractères somatiques delà race chinoise suffisaient à montrer que la Chine n'avait jamais eu aucune part notable au peuplement des steppes asiatiques et surtout de l'Occident européen. La Chine, connue des Byzantins par ouï-dire, seulement entrevue par Marco Polo et entrebâillée un instant vers l'Ouest par les Mongols, se révéla aux navigateurs du xvi^ siècle comme un monde presque aussi nouveau que l'Amérique : c'était la Chine que Colomb cherchait, lorsqu'il se heurta en route au continent dont il ignora toujours la vraie position et la vraie nature.

Cette Chine ignorée des Européens était cependant un foyer d'expansion humaine plus actif que l'Inde : de tout temps elle s'est signalée à l'intérieur par une réaction plus vive contre les lois naturelles, tandis que sur les frontières les colons et les pionniers chinois a grignotaient » le steppe et étendaient peu à peu leurs défrichements et leurs villages. L'agriculture chinoise est plus active et plus progressive que ne le fut jamais l'agriculture hindoue. Il y a des colons chinois dans le steppe mongol ; il n'y eut jamais de colons hindous sur la bordure extérieure de l'Inde. Ces différences se reflètent clairement dans la différence des destinées politiques de Tlnde et de la Chine. Cependant, en tenant compte des nuances qui font que l'Inde et la Chine ne sont pas plus exactement superposables que deux êtres géographiques quelconques, le foyer de concentration chinois mérite de figurer, comme le foyer hindou, parmi les zones de concentration passive où les conditions naturelles déterminent d'une manière assez étroite les

I. Il y a peu de questions où il soit aussi malaisé d'arriver à la vérité que la question de la population de la Chine. Jamais ceux qui ont tenté de la chiffrer, depuis lord Macartney (1793) nont réussi à se mettre d'accord ; parfois leurs estimations varient du simple au double. M. Rockhill, ancien ministre des Etats-Unis à Pékin, attribue une grande valeur au document officiel chinois publié dans la Ga.:;ette de Pékin, du 27 février 1911 ; d'après ce document, la population des 18 provinces serait de 302 millions, celle des possessions extérieures de 18 millions, soit 320 millions au total. Mais les estimations des Douanes maritimes chinoises donnent Le chiffre de 43c) millions. Si le premier chiffre est peut-être un peu faible, le second est presque certainement trop fort. Voir The Statesman's Year Book, 1919, p. 742-743.

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

modes généraux d'existence et de développement des masses humaines. Le peuplement chinois a fait preuve à travers les siècles de la même stabilité que le peuplement hindou. Le premier dépend, comme le second, de la chaleur et des pluies abondamment dispensés à ses terres : le versant Pacifique de l'Asie, du 20^ au 40*^ de latitude nord, est une terre de soleil et de grands fleuves nourriciers; le sol chinois possède même une supériorité, celle d'être moins encombré par la jungle, car il se trouve presque tout entier au Nord du tropique et au delà des limites de la végétation surabondante, hostile à l'homme par son excès. En Chine comme dans l'Inde, ce sont le soc et la houe qui ont fait les groupes humains et qui les ont multipliés. Les aptitudes commerciales de la race ne doivent pas faire illusion : la civilisation chinoise est avant tout une civilisation agricole, et la plus agricole qui soit au monde. Dans les anciennes institutions du pays, l'empereur était tenu tous les ans de labourer un champ avec un soc d'or, acte symbolique dune haute portée. Si l'Inde n'est qu'un vaste assemblage de communautés de villages, comme l'a montré Sumner Maine, la Chine fut de tout temps une immense réunion de villages familiaux liés ensemble par les fortes traditions de la piété filiale et du culte des ancêtres. Le sol de la Chine ne donne pas seulement au peuple chinois ses éléments de travail et son genre de vie : il lui a donné les éléments principaux de sa formation sociale et morale ; de combien de peuples pourrait-on en dire autant ?

Nous regardons ainsi la Chine et l'Inde, non comme superposables, mais comme scientifiquement comparables. Les différences qui les distinguent ne doivent pas masquer à nos yeux leurs ressemblances profondes. Ce qui les rapproche d'abord, au point de vue qui est présentement le nôtre, c'est leur masse : à elles deux elles comptent aujourd'hui presque la moitié de la population du globe ; elles comptaient, il y a cent ans, bien plus de la moitié. Ce qui est comparable aussi dans Tune et dans l'autre, c'est la stabilité relative de leurs masses à travers l'histoire. Aussi loin que nous remontions

CONCENTRATION PASSIVE

dans le passé, malgré les catastrophes et les révolutions sanglantes, nous n'arrivons jamais à une époque où nous puissions nous figurer une Inde et une Chine méridionale, non ,pas désertes, mais même habitées par une population éparse comme celle des zones de parcours de TAsie centrale. Maires gentium, non certes ; mais terres d'éclosion et de progrès de l'agriculture, qui nourrit les hommes, qui les multiplie et qui les fixe : ainsi se présentent à nous la Chine et rinde.

Elles sont encore comparables dans les lois particulières, de Tordre géographique et de Tordre historique, qui régissent le peuplement de Tune et de l'autre.

Habitués à voir, dans nos riches régions agricoles d'Europe, la population rurale assez uniformément répartie sur un sol presque tout entier ameubli ou transformé, nous croyons volontiers qu'il en est de même dans les fourmilières agricoles d'Asie. Il n'en est rien. Pour TInde, les cartes de densité, dressées aussi exactement que le permettent nos procédés grossiers, montrent déjà des taches désertiques ou semi-désertiques au cœur des zones de peuplement. Mais ces indications mêmes ne rendent pas assez nettement l'extrême inégalité de répartition du peuplement rural.

Nous savons bien par les cartes qu'entre Tlndus et les rivières du Gange le désert de Thar forme une tache de solitude de 48 000 kilomètres carrés, que détermine uniquement l'absence de pluie et d'eau courante ; c"est un morceau du désert d'Iran incrusté dans l'Inde ; l'effort britannique commence à peine, les travaux d'irrigation aidant, à lui donner des cultures et des habitants. Nous savons aussi par les cartes que les jungles des monts Vindhya et du Bundelcund et une grande partie du sultanat d'Haïderabad n'ont qu'une population très clairsemée. Mais ce que les cartes de densité même les plus détaillées n'indiquent pas, ce sont les îlots de solitude qui à chaque instant paraissent brusquement au cœur de pays aussi peuplés que le Bihar, l'Assam, le Bengale lui-même et les côtes du Malabar et de Coromandel. Dans les terres à demi noyées du Bengale, les marais déserts succèdent brusquement aux rizières peuplées de travailleurs. Au pied de l'Himalaya, la zone insalubre et à demi noyée, elle aussi, du tcraï avoisine de près les groupes les plus denses. La ligne des étangs côtiers du Malabar fait succéder des rubans de côtes sans villes

PEUPLEMENT DU GLOBE : ILXATION

ni villages aux champs de millet, d'indigo et de canne à sucre des environs de Pondichéry et de Madras.

On constate en Chine les mêmes inégalités de répartition. En Chine, comme dans l'Inde, le désert presque absolu voisine de très près avec les pays surpeuplés. Les cartes de répartition et de densité sont quelque peu hypothétiques dans un pays qui ne dispose pas encore de statistiques régulières et détaillées. Mais le témoignage de ceux qui ont parcouru l'intérieur de la Chine ne laisse pas de doute sur ce point. Un fait frappant, c'est que les limites des Dix-huit Provinces, ces limites que nous serions tentés de comparer à nos démarcations administratives entre départements, correspondent presque toujours à des zones relativement ou absolument désertes. Cela atteste la survivance tenace de conditions de peuplement et d'existence très anciennes, qui datent du temps où les provinces chinoises formaient autant d'Etats rivaux et ennemis. A l'intérieur même des provinces, les ilôts de presque absolue solitude succèdent sans transition, à l'étonnement du voyageur, aux banlieues populeuses des villes et aux villages agricoles entourés d'une ceinture de vergers et de maisons.

« La province du Kiang-Si, dit le P. Hue, est réputée pour être une des plus populeuses de la Chine. Aussi fûmes-nous étrangement surpris de rencontrer sur notre route de vastes plaines sans culture, sans habitants, et dont l'aspect sauvage nous rappelait les steppes et les déserts de la Mongolie... Ces friches se remarquent principalement aux environs des grands lacs et dans le voisinage des fleuves. Les hommes abandonnent volontiers la terre pour aller passer leur vie sur des barques, ce qui a fait croire, malgré les encouragements donnés à l'agriculture, que la Chine pourrait fournir plus complètement aux besoins de ses habitants, ou en nourrir encore un plus grand nombre ^. y.

Un autre caractère du peuplement rapproche encore la Chine et l'Inde et les sépare de l'Europe et de rAmérique. Dans rinde, comme dans la Chine, il semble que le peuplement soit arrivé plusieurs fois déjà au point de refus au delà duquel la multiplication de la plante humaine est impossible. Dans ce cas, le peuplement subit une régression lente ou brusque, pour reprendre ensuite sa marche ascendante. Au lieu d'une courbe d'accroissement régulière ou à peu près, comme en Europe, des documents précis nous montreraient sans doute pour Tlnde et pour la Chine, depuis deux siècles.

Page 1