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CONCENTRA TlOy PA SSI VE
gration volontaire, en masse, et sans esprit de retour. Ils semblent bien plus attachés à la glèbe, quoique les émigrants d'Europe, des paysans irlandais aux paysans slaves, soient presque tous des ruraux comme eux. Les migrations des Hindous et des Chinois ont un caractère tout spécial qu'il serait impossible de retrouver chez les peuples d'Europe ^ D'abord, les foyers de peuplement de l'Inde et de la Chine sont encadrés par des limites géographiques à peu près immuables. Rien de pareil, en Asie, à l'expansion par glissement, ou par tache d'huile, en dehors des foyers de concentration : c'est celle-là dont le peuplement de l'Europe et de l'Amérique nous offre de si frappants exemples. Les limites de l'Inde, considérée comme masse de densité humaine, sont presque aussi fixes et aussi stables que des limites physiques telles que l'Induset l'Himalaya. Nulle part les peuples de l'Inde n'ont essaimé sur leurs frontières continentales et immédiatement au delà ; ils n'ont point colonisé les terres de dispersion qui leur étaient ouvertes au Nord-Ouest ; ce sont eux, au contraire, qui ont été colonisés : les Mogols se sont implantés dans l'Inde par les armes, les Parsis par le commerce. Il est bien remarquable aussi que l'Océan appelé si inexactement Océan Indien n'a jamais été un domaine maritime des peuples de l'Inde" : cet Océan a été successivement arabe, portugais, hollandais et franco-anglais, avant de devenir un Océan britannique. Ni expansion par terre, ni expansion par mer. Ce ne sont pas les départs modernes des coolies, engagés de travail soi-disant volontaires pour les plantations, de Maurice ou pour les mines de l'Afrique du
1. Plus loin nous reviendrons sur ce point et nous le développerons. V. ch. vi. Le peuplement du globe, les faits de mouvement, au S 5. Migrations de masses et migrations d'infiltrcCtion.
2. 11 n'y a qu'une exception un peu notable à cette permanence d'habitat des peuples de l'Inde : c'est l'expansion hindoue vers le Cambodge, où s'est épanouie la civilisation Khmère, et vers Java. Mais il s'agit ici bien plutôt de l'expansion du bouddhisme par refoulement que de l'expansion d'une race. C'est un courant de culture, pour parler comme A. Haddok (cultiiral drift), et non un courant de race (racial drift). Ce qui le montre, c'est que dans cette île de Java où se trouvent quelques-uns des plus beaux temples bouddhiques, et en général en Indonésie, on ne trouve chez la population à peu près aucun caractère physique qui l'apparente aux races de l'Inde.
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PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION
Sud, qui changent beaucoup ce caractère si saillant des peuples de Tlnde. Ces peuples n'ont aucune puissance d'expansion.
Le cas de la Chine est assez différent. Ici encore, nous voyons que la Chine et Tlnde ne sont pas superposables d'une manière exacte. Les Chinois sont capables d'expansion volontaire et de colonisation agricole sur leurs frontières terrestres. Au delà de la Grande Muraille, témoignage encore subsistant quoiqu'à demi ruiné de la limite historique du peuplement chinois et de sa ligne de défense contre les incursions des nomades pillards, la Chine a poussé des avant-postes de laboureurs et de négociants laborieux et avisés. La province du Kan-Sou déborde en partie la Grande Muraille. Au nord, vers la Mongolie orientale et vers la Mandchourie, la Grande Muraille et la barrière de pieux ont été franchies de toutes parts ; la Mandchourie est en grande partie chinoisée. Cependant, en comparant la masse de la Chine et le fourmillement de sa population avec la faible étendue de terrain gagné au cours des deux mille ans et plus écoulés depuis la construction de la Muraille (214- 204 av. J.-C), on est frappé de la lenteur et de la mesquinerie de cette expansion \ qui contraste avec l'énergique poussée colonisatrice des peuples d'Europe dans les deux Amériques, en Australie et en Sibérie. Et pourtant les bonnes terres de colonisation ne manquent pas en Mongolie. Xn fond, le Chinois, comme l'Hindou, est un rural sédentaire, même quand il y a excès de population sur ses terres. Chez l'un, comme chez l'autre, il y a concentration passive du peuplement attaché à la glèbe, étroitement dépendant de sa terre, de ses eaux et de son soleil.
L'émigration chinoise moderne au delà des mers du Pacifique ne
I. Il y a même des régions où cette expansion chinoise semble avoir perdu du terrain, soit par suite du [déplacement des routes commerciales, soit pour toute autre raison. La vieille route des caravanes du Lob Nor, longtemps colonisée, a été rendue au désert. Aurei. Stein, Exploration in Central Asiii front 1906 ta H)o8, [Geogr. Journ., XXXIV, july-dec. 1909, p. 5-30 et 241-204). Voir C. Vallahx. La découverte de l'Asie centrale, explorattom d'Aurel Stein, de Ko;lov et de Pelliot [Revue du Mois, is septembre 1911).
CONCENTRATION PASSIVE
dément pas nos vues. Cette émigration est d'hier ; elle a été faite par les Européens. Avant les guerres des puissances maritimes d'Europe contre la Chine, les Chinois ne connaissaient que leurs mers littorales, du Japon à Java. L'Océan de l'Est était pour eux un grand vide, comme les déserts de l'Ouest. Les canons européens, dit Hepworth Dixon, firent voler en éclats les portes en porcelaine de ce paradis de buveurs de thé et de fumeurs d'opium ^. Les Chinois sortirent de chez eux; ils allèrent aux Etats-Unis, dans la Colombie britannique, et en Australie. Mais considérez de quelle manière ils y allèrent, et de quelle manière ils y vont encore. Cette émigration chinoise n'est point une transplantation de population, comme celle des peuples d'Europe, car les femmes chinoises n'émigrent que fort peu. Ce ne sont point des familles qui s'en vont, ce sont des travailleurs qui vont gagner de l'argent au dehors, et qui comptent bien revenir un jour dans leur patrie. S'il n'y reviennent pas vivants, ils veulent y revenir morts; ils veulent que leurs os reposent en terre de Chine, dans la terre des ancêtres. Les six compagnies chinoises qui transportaient les émigrants de Hong Kong à San-Francisco, avant les lois restrictives, prenaient l'engagement de ramener en Chine les cadavres des Chinois morts sur le sol d'Amérique : les bateaux amenaient des vivants à San-Francisco ; ils repartaient chargés de cercueils. Mêmes engagements ont été pris vis-à-vis des Chinois transportés comme mineurs dans l'xVfrique du Sud.
Tels sont les traits généraux des deux plus anciens foyers de concentration du globe, qui furent aussi les plus peuplés jusqu'au cours du dernier siècle.
Deux autres terres « de Teau et du soleil » sont d'anciens centres de groupement : ce sont l'Egypte et le Soudan occidental avec la côte de Guinée. Leur masse est infiniment moindre que l'Inde ou la Chine : l'Egypte compte 12 millions d'habitants sur un petit espace ; les terres du Niger avec la côte guinéenne, beaucoup plus étendues, ont une population moins dense et très difficile à évaluer en chiff^res. Ces deux groupes, si peu importants qu'ils soient relativement, méritent mieux qu'une mention de nomenclature, car à leur étude apparaissent quelques caractères intéressants et nouveaux du peuplement.
Les crues du Nil sont pour l'Egypte ce que les pluies de
I. II. Dixo.Ni, La Conquête Blanche, trad. franc., Paris. 1877, p. 431. ' ( 143 )
PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION
mousson sont pour Tlnde et pour le midi de la Chine. A cette terre du soleil, les crues du fleuve ont donné les eaux abondantes dont l'oscillation régulière faisait éclore deux fois par an les céréales et les légumineuses utiles à l'homme. Le Nil, par les 3o millions de mètres cubes de limon qu'il charrie, a constitué réellement le sol, vrai présent du fleuve, selon le mot toujours exact d'Hérodote. Aussi l'Egypte a-t-elle été une zone de concentration au cours de tous les siècles de l'histoire, et probablement même avant toute histoire. Comme l'Hindou et comme le Chinois, le fellah est une plante humaine : c'est le sol humide, surchauffée et fécond qui fait la population dense. Mais depuis un demi-siècle la destinée du peuplement égyptien se sépare des autres. Après avoir été longtemps, selon toute vraisemblance, stationnaire avec oscillations compensées, depuis les Pharaons jusqu'à Mehemet Ali, il s'est mis à croître rapidement : en cinquante ans, il a passé de 5 millions à 12 millions. A la vieille concentration agricole déterminée par l'eau, par le limon et par le soleil, s'est superposée l'exploitation ititensive des cultures industrielles, coton et canne à sucre, introduites ou développées par les techniciens d'Europe, Français et Anglais. Ceux-ci ont fait plus encore : au moyen des barrages, ils ont régularisé les crues, étendu leur domaine et accru leur efficacité. Ils ont transformé la submersion en irrigation proprement dite, c'est-à-dire en irrigation pérenne'. Les bonds d'accroissement de la population ont accompagné les méthodes nouvelles de mise en valeur. Ancienne terre de peuplement spontané et stable, l'Egypte est devenue une terre de peuplement stimulé et croissant. Autrefois, elle ressemblait à un fragment de Chine ; elle ressemble aujourd'hui à Java.
Une comparaison intéressante s'impose entre les destinées du peuplement égyptien et celles de la Mésopotamie. A travers toutes les secousses
1. Voir Jean Brunhes. L'irrigation dans la Péninsule Ibérique et dans l'Afrique du Nord ; toute la troisième 'partie est Texposé même des conditions et des conséquences de cette révolution technique, devenue révolution économique et sociale, et en voie de passer au stade de révolution politique.
CONCENTRA TION PA SSI VE
de l'histoire, l'Egypte a toujours gardé sa masse de peuplement ; il y a longtemps que la Mésopotamie a perdu la sienne. Les deux terres se ressemblent pourtant; à l'aurore de l'histoire, pendant de nombreux siècles, leurs destinées se ressemblèrent. Le sol d'Assur et de Chaldée est fait du limon de deux fleuves ; ceux-ci ont leurs crues comme le fleuve égyptien; la Mésopotamie, comme l'Egypte, bénéficie d'un fécond ensoleillement. Pourtant, la Mésopotamie est devenue un désert à la chute de la domination arabe ; elle l'est demeurée, ou à peu près, depuis sept siècles. Elle a encore des villes, mais entre ces villes la population s'éparpille parmi de vastes îles de solitude. Bagdad et Mossoul ont remplacé Babylone et Ninive, comme le Caire a remplacé Memphis. Mais le village mésopotamien a disparu, tandis que le village égyptien a subsisté. Nous trouvons ici un premier exemple des forces destructives acharnées sur les zones de concentration, de ces forces qui sont capables, à la longue, d'anéantir le peuplement des régions favorisées par la nature. Les causes essentielles du dépeuplement mésopotamien dérivent de l'histoire, c'est-à-dire des guerres. Certes, l'Euphrate et le Tigre ne valent pas le Nil au point de vue de l'irrigation régulière des terres ; la Mésopotamie n'a jamais été aussi bien arrosée que l'Egypte ' ; pour la Mésopotamie, les eaux ne deviendraient régulièrement bienfaisantes que le jour où seraient réalisés les vastes projets de barrages de sir William Willcocks-. Mais là n'est point la cause de son dépeuplement, car l'irrigation par canaux de brique venant de l'Euphrate et du Tigre valait bien les pluies de mousson de l'Inde, où se maintient la forte densité du peuplement agricole, malgré les caprices saisonniers. La Mésopotamie a été dépeuplée parce qu'elle était un plat pays ouvert au beau milieu de la route des invasions; pendant des siècles, celles-ci ont passé, des Parthes à Tamerlan, en couchant à terre les plantes humaines qui s'obtinaient à repousser sur le sol ; puis la Mésopotamie est devenue une marche-frontière sans cesse disputée entre des États du steppe et du désert, aux limites inconsistantes : c'est ainsi que cette terre autrefois féconde en hommes est tombée à la stérilité. L'Egypte était mieux protégée. Bien qu'elle ait été souvent envahie, elle aussi, elle a connu moins de désastres : le goulot de l'isthme de Suez filtrait les invasions et leur imposait une direction uniforme vers le Delta ; le reste du pays était respecté ou ne recevait qu'un contre-coup affaibli du premier choc.
1. Nous entendons par là que la Mésopotamie ne bénéficiait pas de l'arrosage naturel dû au balancement régulier des crues et des maigres. Dans la plaine du Tigre et de l'Euphrate il avait fallu dès le début faire de l'arrosage artificiel au moyen de canaux de brique et de pompes de refoulement. Et ce sont ces travau.x que des guerres fréquentes détruisirent et empêchèrent de rétablir.
2. W. Willcocks. Mesopotamia : past. présent and future [Geogr. Journ., XXXV, jan. june 1910, p. 1-15).
Brunhes et Vallaux. ro
PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION
Ensuite l'Egypte ne fut jamais une marche-frontière entre des groupes acharnés à guerroyer. Entre les invasions; elle connut de longues périodes de paix intérieure.
Les côtes de Guinée et le Soudan nigérien font encore partie des régions terrestres oii Teau et le soleil ont fixé l'homme à la terre féconde et ont multiplié la race. Cette zone africaine participe à la fois des caractères de TEgypte et de ceux de Flnde; elle les reproduit les uns et les autres en les atténuant. Le Niger est un Nil soudanien dont les crues répandent entre Bamako et Say des boues alluviales fécondes; la côte de Guinée est un pays de mousson comme l'Inde, oii, comme dans Tlnde, le déplacement de Téquateur thermique *' combiné avec la disposition des masses continentales et des masses maritimes produit les pluies saisonnières, et, par elles, les moissons abondantes et répétées. Mais la Guinée et le Soudan ne donnent que des répliques affaiblies de Tlnde et de l'Egypte. Le Niger à Tétat de nature ne vaut pas le Nil au même état, avant les barrages : le Niger ne dispose, ni des pluies d'origine équatoriale, ni des réservoirs et régulateurs naturels formés par les grands lacs. La moussOn des côtes de Guinée est plus limitée et plus capricieuse que celle de rOcéan Indien : elle ne constitue pas en Guinée la dominante exclusive du climat-. Il y a donc des raisons naturelles pour que la zone de concentration ne nourrisse pas ici un peuple aussi nombreux qu'en Egypte et en Asie. Entre Timbouctou, le cap des Palmes et les bouches du Niger, les évaluations vraisemblables de densité donnent des moyennes oscillant entre 25 et 5o habitants au kilomètre carré, c'est-àdire moins que pour toutes les autres terres de l'eau et du soleil. Cependant, nous ne devons pas méconnaître la fécondité
1. Uéquateur thermique est la ligne joignant les points de tous les méridiens où Ton observe la plus forte chaleur relative selon les saisons. Ce n"est donc pas une ligne isotherme; mais, par ses oscillations, il dessine la zone de chaleur maxima du globe et détermine, pour tous les pays situés entre les tropiques, les différences générales de pression et la direction des vents.
2. Comparer les cartes de la mousson contenues dans les Atlas publiés par la Deutsclw Seewarte de Hambourg : Indischer 0{(?aw (1891) et Atlanlisc/ter O^ean (2'» Aufl., 1902).
COSCENTRATION ACTIVE
humaine de ce morceau de sol africain. Il faut que cette fécondité soit réelle et robuste, pour avoir résisté aux forces anarchiques de dépeuplement qui, depuis des siècles, ont sévi sur cette terre. Nulle part et à aucun moment de Thistoire, sauf peut-être à certaines périodes de l'histoire chinoise, la vie humaine n'a eu si peu de prix. L'extrême dispersion du pays en petits Etats sans cesse aux prises les uns avec les autres faisait de la région entière un domaine de mort. Une foule d'institutions politiques et sociales conspiraient à enrayer Taccroissement de la race : infanticides, avortements, meurtres rituels. Une de ces institutions a symbolisé et résumé à nos yeux toutes les autres : ce sont les anciennes Grandes Coutumes du Dahomey, où, à chaque changement de souverain, tout un peuple en folie furieuse faisait couler le sang à flots et entassait des monceaux de tètes coupées. Enfin, pendant plus de trois siècles les traitants européens ont exporté de Guinée et du Soudan des esclaves mâles et femelles vers les plantations d'Amérique. Il faut que les forces primitives et déterminantes du peuplement, imposées par les conditions géographiques, aient été bien résistantes pour que le Soudan et la Guinée ne se soient pas dépeuplés comme la Mésopotamie. C'est à ce titre que les pays du Niger et la côte guinéenne méritent toujours, malgré leur population clairsemée, de figurer parmi les zones de concentration où la race humaine renaît inlassablement des désastres et des massacres. Mais ici, la population a diminué depuis un siècle, tandis qu'elle croissait en Egypte et se maintenait au moins dans la Chine et dans rinde.
3. — ZOSES DE CONCENTRATIOy ACTIVE: ARCHIPELS ET LISIERES MARITIMES
Sur les terres de l'eau et du soleil, les hommes croissent et se multiplient comme croissent les plantes sous l'influence fécondante du milieu. Les récoltes de riz, de millet et de
PEUPLEMENT DU GLOBE : FLXA 770.V
dourah, conquises au prix d'un labeur modéré et routinier, suffisent en temps normal à nourrir les nouvelles bouches ; la croissance du peuplement prend une allure presque aussi régulière et mécanique que le retour saisonnier des plantes nourricières ; lorsque la croissance humaine va plus vite que Tœuvre des saisons, le freinage s'opère et l'harmonie se rétablit, au moyen des forces mesurables que nous avons décrites, et aussi au moyen des forces impondérables que la géographie ne peut atteindre. Tout autre est le spectacle sur les zones de peuplement où l'effort humain est stimulé par la lutte contre la nature, et où la croissance numérique de Tespèce, loin de cadrer avec les influences générales d'un milieu fécondant, paraît résulter de Tâpreté même de la lutte pour la vie et d'une sorte de défi collectif aux forces naturelles conjurées contre la vie des hommes. C'est la lutte contre la mer qui donne l'exemple le plus ancien, et toujours vivant et actuel, de cette concentration active du peuplement où les hommes se multiplient, non pour jouir passivementdes ressources offertes parla nature, mais pour créer de nouveaux moyens d'existence aux dépens de celle-ci. La mer est éducatrice d'effort. Elle est créatrice de groupes qui, sans occuper sur le globe une étendue aussi vaste que les groupes agricoles des tropiques ou des moussons, présentent une densité au moins égale à ceux-ci et une cohésion souvent supérieure.
Avant de le montrer, il est nécessaire de faire deux observations.
La première est que lorsque nous parlons de la mer, nous n'entendons pas signifier, au début de notre étude, l'immense masse océanique demeurée, jusqu'à une date récente, à l'état de vide absolu au point de vue humain, mais avant tout les lisières marines que les géographes réunissent sous le nom de mers secondaires (méditerranées, mers en bordure, mers fermées par des îlesl. Ce sont là les mers éducatrices de l'humanité depuis plusieurs millénaires ' ; autour d'elles ou
I. Elles n'occupent cependant que 12 p. 100 do l'étendue marine totale (42 millions de km2 sur 363).
CONCENTRATION ACTIVE
au milieu d'elles se sont disposées pendant longtemps les masses de peuplement maritime.
En second lieu, on pourrait suggérer que les groupes maritimes élémentaires, qui sont ceux des pécheurs côtiers réunis pour Texploitation d'un étroit morceau de mer en face de leurs cases ou de leur village, semblent dépendre aussi étroitement de la nature que le paysan des rizières indiennes ou le jardinier chinois, et plus étroitement même. Car, tandis que le paysan, même sur les terres de Teau et du soleil, doit travailler et féconder la terre par son effort, le pêcheur côtier est demeuré au stade de la cueillette simple : il se place, semble-t-il, au niveau de ces chasseurs de la forêt et du steppe qui, tout en subjuguant souvent les populations agricoles, leur sont inférieures en stabilité et en densité. Nous verrions, en étudiant à fond les choses, qu'il n'y a là qu'une apparence. Qu'il nous suffise de dire maintenant que la plus rudimentaire des pêches côtières n'est pas assimilable à une simple cueillette'. Elle exige toujours de l'outillage, de la stabilité, des efforts collectifs et cohérents et une suite d'observations et de traditions qui font du pêcheur le plus grossier un homme doué de plus d'initiative que la moyenne des ruraux. Le pêcheur breton, alcoolique et souvent paresseux, est moralement et socialement inférieur au paysan breton ^ Il lui est supérieur par cette promptitude de coup d'œil et de décision qui dénote, chez les esprits obscurs qui la possèdent, un très vif pouvoir de réaction contre les forces naturelles.
Une chose demeure vraie : c'est que de toutes les formes de la vie maritim.e des hommes, la vie du pêcheur est celle qui s'affranchit le plus malaisément des sujétions naturelles. C'est donc par elle qu'il conviendrait de commencer l'étude des groupements nés de la mer. Mais une classification trop absolue n'est pas de mise ici. Un pécheur n'est pas
1. M. A. Hérubel, Pêches maritimes d'autrefois et d'aujourd'hui, Paris, Guilmoto [1909]. G. Roche, Les grandes pêches maritimes modernes de la France, Paris, Masson, s. d. [vers i8i)5]. L. de Seilhac, La pêche de la sardine, Paris, Masson, s. d. [vers 190;].
2. C. Vallaux, La Basse- Bretagne, Paris, 1907, p. 230, 257, 258.
PEUPLEMENT DU GLOBE : FLXATIOS
seulement un homme qui prend du poisson : c'est aussi, neuf fois sur dix, un homme qui se déplace et dont le bateau peut servir au transport, donc au commerce, aussi bien qu'à la pêche. A la naissance des groupes maritimes, les choses se sont passées ainsi ; la spécialisation est venue plus tard. Les mers qui fournissaient à l'homme une( abondante nourriture animale ont vu aussi de bonne heure un actif déplacement par mer des hommes et des choses.
Depuis que nous connaissons les mouvements généraux des mers ou ce qu'on peut appeler la dynamique marine de surface, ainsi que les conditions dexistence optima des animaux marins utilisés par Thomme pour sa nourriture, les cartes des mers, comparées aux rubans et aux nœuds de groupement des populations côtières, sont devenues très significatives. Dans Thémisphère Nord, les côtes Ouest des continents d'Europe et d'Amérique sont baignées par un afflux d'eaux tièdes venues des tropiques, élargies en milliers de stries à la surface des mers boréales, où elles côtoient les filets d'eaux froides venus des environs de la banquise polaire sans se mélanger avec eux : cette lutte et la prépondérance des eaux tièdes donnent à la France, à l'Archipel britannique, aux pays de la mer du Nord, à la Norvège et à la Colombie britannique leur climat brumeux et relativement chaud, et leurs eaux côtières poissonneuses où les glaces ne paraissent jamais. Sur la côte Est des continents d'Asie et d'Amérique s'accusent encore davantage le contact et la lutte des eaux chaudes et des eaux froides, les eaux bleues et les eaux vertes ^ : ce sont ici les eaux vertes qui l'emportent sur les côtes, car le courant du Labrador rejette le Gulf Stream au large de Terre-Neuve, et les courants froids du Pacifique Nord écartent le Kuro-Shivo des côtes du Japon (voir fig. i3); mais le résultat est le même ; la zone de contact fortement accusée donne les poissons innombrables, les pluies côtières fertilisantes et le climat doux et brumeux propre à un grand
I. Comparer les couleurs des eaux de surface d'après léchellede Forel dans G. Schott. Géographie des Atlantischen 0\eans, Hambourg, 1912, Tafel VIII, p. 128. C. Vallaux, Les Eaux vertes et les Eatix blettes (Ligue maritime, n» spécial L, 2s octobre 1910).
CONCENTRATION ACTIVE
nombre de cultures utiles. La terre et la mer bénéficient donc à la fois du caractère essentiel de la dynamique marine dans les mers de Thémisphère Nord.
A la faveur de la lutte des eaux bleues et des eaux vertes, l'homme prospère et se multiplie. Mais il ne peut le faire
O "/o = Bleu foncé