‹ La géographie de l'histoireChapitre 49 sur 216 · Vert -bleuâtre · texte numérisé non relu

Vert -bleuâtre

plus de S "/o = Vert

Echelle classique de colorimclrie de Forel ; le pourcentage répond a un mélange gradué du j'autie et du bleu : ce mélange donne les différentes tonalités du vert : o "/„ correspond au bleu sans mélançre.

FiG. l

Les eaux vertes et les eaux bleues dans l" Atlantique Nord.

qu'au prix d'un dur et continuel effort : car la zone de contact n"est pas seulement la zone des pêches et des tièdes effluves, elle est aussi celle des brumes et des coups de vent contre lesquels s'est lentement armée, au prix de millions de naufrages, Texpérience nautique des marins et des constructeurs de navires. Ici vraiment la vie se fait, se maintient et se développe grâce aux coups répétés d'une mort délibéré-

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ment affrontée, et non passivement subie comme aux pays de Teau et du soleil. Les brumes de Terre-Neuve, les coups de vent du Gulf Stream et la grosse houle d'Islande et de Norvège font plus que fortifier le moral des races, elles font plus qu'aiguiser leur intelligence pour la lutte : elles accroissent le nombre des hommes. Avec et peut-être avant les paysans de rinde et de la Chine, les populations maritimes sont les plus prolifiques du monde. Des physiologistes ont pensé qu'il y avait une aptitude spéciale de fécondité propre aux populations ichthyophages. Quelle que soit l'importance extrême du genre de nourriture pour toutes les communautés humaines, nous pensons qu'ici les causes morales, et avant tout la surabondance d'énergie et l'insouciance provoquées par l'habitude du danger, importent plus que le genre de nourriture.

La comparaison des deux hémisphères Nord et Sud montre combien la lutte des eaux vertes et des eaux bleues, avec tous les faits naturels qui en résultent, constitue pour le peuplement humain un élément d'explication essentiel. Dans l'hémisphère Nord, où les eaux marines sont encaissées entre de grandes masses terrestres, les pulsations thermiques sont accentuées, les courants sont rapides, les contrastes de zones sont tranchés. Dans l'hémisphère Sud, les mêmes phénomènes se diluent et s affaiblissent dans l'Océan largement ouvert : les eaux froides et les eaux chaudes se rencontrent à l'Ouest de l'Afrique australe et de l'Amérique du Sud, mais les contrastes s'affaiblissent, la vie marine est moins fourmillante, et les terres en lisière portent des populations éparses et pour la plupart étangères à la mer. Résultat : à l'Est de l'Amérique du Nord, dans l'archipel du Japon et au Nord-ouest de l'Europe, i ^o millions d'hommes vivent sur les terres en bordure des eaux vertes et des eaux bleues ; sur les côtes australes, en dehors de quelques grandes villes nées de la colonisation moderne, les groupes sont dispersés et peu nombreux.

Bien que les contrastes thermiques des eaux chaudes et des eaux froides et les phénomènes climatiques et biologiques qui en résultent soient les forces essentielles et déterminantes du peuplement maritime dans l'hémisphère du Nord, ces forces ne jouent librement que si d'autres conditions géogra-

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phiques s'y ajoutent. Il faut, avant tout, que le peuplement dispose de plaines basses et d'accès facile en bordure de la mer. Autrement, on ne comprendrait pas pourquoi la Colombie britannique, favorisée par les eaux et par les vents autant que le Nord-ouest de l'Europe, n'est encore qu'une terre de dispersion avec ses 363 ooo habitants sur un million de kilomètres carrés ; on ne comprendrait pas non plus pourquoi les terres désertes de l'Archipel britannique, au nord-ouest de l'Ecosse et de l'Irlande, sont précisément celles qui sont baignées de toutes parts par le Gulf-Stream. Mais en Colombie, en Ecosse et en Irlande, ce sont de hautes terres sans plaines littorales qui tombent verticalement, ou se prolongent par des récifs abrupts dans les eaux de l'Atlantique et du Pacifique. Quiconque a vu les colonnes de basalte de Staffa et de Mull et le dyke vertigineux de File de Skye a senti que les hommes ne pouvaient vivre là en grand nombre, même si les landlords d'Ecosse n'avaient pas dépeuplé méthodiquement les glens, rasé les chaumières et détruit les murs en pierres sèches pour faire des terrains de chasse '. Au contraire, sur les plaines basses du pourtour de la mer d'Irlande et des côtes anglaises de la mer du Nord, profondément pénétrées par les estuaires à marées qui prolongent loin à l'intérieur les routes marines, les forces de vie et d'activité nées de la terre et de la mer se joignent pour faire éclore un peuple nombreux. Essayons de nous représenter la Grande-Bretagne avant l'âge de la houille, qui a déposé sur ce sol de nouvelles et puissantes stratifications de peuplement. « Cette bonne et solide terre verte où poussaient le blé et diverses autres choses » (Carlyle) prospérait surtout par les moissons de l'Est, par les harengs de la mer du Nord et par les marées qui poussaient lentement les bateaux de mer jusqu'au fond des grandes rivières aisément accessibles, Tamise, Severn, Forth, et qui les ramenaient de

I. Rien de plus saisissant que l'aspect de solitude des côtes d'Ecosse, du cap Wrath à la presqu'île de Cantyre. Point de villes, sauf Oban, qui n'est peuplée qu'en été, et Tobermory, capitale de l'île de Mull, qui n'est qu'une bourgade. A Staffa et à Mull, les célèbres colonnades basaltiques se déroulent sur des côtes désertes. 11 semblerait que tant de détroits et d'abris eussent dû favoriser le développement de la vie maritime ; il n'en a rien été.

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même. Aussi l'Angleterre orientale et celle des grands estuaires étaient les parties les plus peuplées : Londres, Bristol et Edimbourg étaient les principaux points de cristallisation du peuplement, où celui-ci a pris de bonne heure la forme urbaine. L'Angleterre rurale et pastorale était née de la mer et vivait par la mer, même quand le commerce maritime y tenait une place modeste et quand l'Etat anglais n'avait aucune prétention à la domination de l'Océan. Avec les lo ou 12 millions d'habitants du xviii^ siècle, avant la grande industrie, TArchipel britannique était déjà et relativement une des terres les plus peuplées de l'Europe ^

C'est aussi à sa plaine littorale en bordure, que l'on ne voit pas sur nos cartes et qui existe tout de même, déchiquetée en presqu'îles et en îles innombrables, que la Norvège doit son ruban long et mince de population relativement dense, qui se prolonge avec des villages et même des villes sur 12 degrés de latitude, jusqu'à s'approcher du pôle à moins de 20 degrés, c'est-à-dire à un parallèle où partout ailleurs sur le globe on ne voit aucune trace de vie urbaine ni même de vie civilisée. L'homme se blottit ici sur détroites plaines au niveau de l'eau tiède et nourricière, riche en morues. Au 70^ degré, Hammerfest, avec ses 2 3oo habitants, est la ville la plus septentrionale du globe. Et c'est une ville, avec ses hautes lampes électriques, sa large rue principale, ses trottoirs et ses maisons de bois toutes pareilles aux maisons Scandinaves des pays tempérés. Mais elle est dominée, à 5o mètres seulement d'altitude, par une colline aux pentes raides qu'elle ne peut gravir. Car la modeste hauteur de cet Udsigten suffit pour en faire un sol polaire où rien ne peut plus vivre". Ainsi,

1. Cela d'ailleurs n'est pas en contradiction avec le fait économique et social que nous n'avons garde d'oublier : la naissance en Angleterre, dès le xyiip siècle, c'est à-dire avant le puissant avènement industriel de la houille, de la première grande industrie moderne. C'est ce qu'a étudié et décrit Paul Mantoux dans sa thèse devenue classique : La rccolution industrielle en Anirleterre an XVIIl" siècle. Essai sur les commencements de la grande industrie moderne en Angleterre, Paris, E. Cornély, igoO, in-8°, 344 p. et 10 fig.

2. « Le désert arctique vient aux portes d'Hammerfest. A peine a-t-on, dépassé la dernière maison ou gravi les lacets du sentier d'Udsigten, à 60 mètres au-dessus de la ville, qu'on est entouré de toutes parts par le fjeld stérile. Le froid devient très vif, même au

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à mesure qu'on avance vers le Nord, le long des côtes de Norvège, la zone de peuplement diminue, non seulement en largeur, mais en hauteur, jusqu'à ne plus faire qu'une mince bande habitable au ras du niveau de la mer. De même le courant d'eaux bleues et salées des tropiques vient finir en filets menus au Nord de la Norvège, sur le sol sous-marin de la mer de Barentz. Le courant marin et le courant de peuplement humain se comportent d'une manière analogue.

La rencontre des courants, avec les faits connexes, a été aussi un agent puissant du peuplement primitif sur la côte Nord-est des Etats-Unis, du cap Hatteras à la Nouvelle-Ecosse. Pour la Nouvelle-Angleterre, comme pour l'ancienne, d'énergiques agents de concentration dus au machinisme et à la grande industrie se sont depuis un siècle superposés à ceux qui ont déterminé le dépôt des premières stratifications humaines. Mais on reconnaît toujours Faction passée des premiers agents qui se prolonge, quoique affaiblie, jusque dans le présent. Les Américains du Nord ont commencé par être un peuple de pêcheurs, de marins, de commerçants et de pionniers de la savane et de la forêt. Au xviif siècle, ils péchaient en grand nombre, comme ils le font encore, sur les bancs de Terre-Neuve. En 1772, Franklin leur avait enseigné la valeur commerciale du Gulf-Stream comme route d'aller vers l'Europe ou comme route de retour des Antilles. Les nombreux et spacieux estuaires à marée assuraient aux colons des avantages du même ordre qu'aux Anglais demeurés au vieux pays. Les rivières larges et profondes donnaient des bases pour l'attaque de la forêt et pour le défrichement. En 1756, I 200 000 Anglo-Américains, solidement fixés au sol et à la côte, tant par leurs villes nées de bonne heure et par leurs tojpuships régulièrement découpées que par leurs bateaux de pêche et de commerce, s'opposaient à 60000 Franco-Cana-

cœur de rété, si Ton s'élève, si peu que ce soit, au-dessus du niveau de la mer. A cette altitude, non seulement les hommes ne peuvent viVre que de la mer, mais ils ne peuvent vivre qu'auprès d'elle ». (C. Vallaux, La Norvcge, la nature et l'homme. Paris, éd. de la Revue générale des Sciences, 1913, p. 8-;).

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diens, dispersés le long du Saint-Laurent et dans Timmense Louisiane, et plutôt trappeurs et chasseurs de fourrures que colons ou marins '. La lutte entre deux groupes si inégaux ne pouvait pas finir autrement qu'elle n'a fini.

Le peuple fécond et robuste de l'Archipel japonais est également un peuple de la mer. A peine arrivé sur la scène du monde, il s'est placé au premier rang. Ce développement si brillant et si rapide n'a surpris que ceux qui méconnaissaient l'action de la mer comme école d'énergie. La puissante Armada équipée contre le Japon, en 1274, sous Khoubilaï, par les Mongols maîtres de la Chine, eut le même sort que l'Armada de Philippe II contre l'Angleterre-. Même replié sur lui-même, pendant une très longue période, le peuple japonais avait eu l'occasion de montrer de quoi il était capable '. Aujourd'hui, sur un espace resserré, l'Archipel japonais compte 55 millions d'habitants; cette population déborde tous

I. Les Américains d'aujourd'hui rendent hommage à ces pionniers aventureux et héroïques qui ont frayé les voies des forêts du Far West et du grand fleuve (J. Finley, les Françiiis au cœur de l' Amérique, trad. M"" Emile Boutroux, Paris 1916). Mais il demeure vrai que s'ils étaient capables d'ouvrir ces vastes terres à la colonisation d'Europe, ils n'étaient ni assez nombreux, ni assez outillés, ni assez soutenus par la métropole : ils ne pouvaient fonder un établissement durable.

3. « L'Armada de 1274 ne comptait pas moins de 900 vaisseaux, qui portaient 70000 Chinois et Coréens, et 30000 Mongols ; les généraux ne s'entendaient pas; un ouragan dispersa la flotte; des vaisseaux qui furent jetés sur les îles Ping-Hou, personne jamais n'entendit plus parler, racontent les Japonais. Ceux qui purent débarquer au Japon, sans vivres, sans communications, assaillis de toutes parts par les hardis insulaires, durent mettre bas les armes. » (L. Cahun, Introduction li l'histoire de l'Asie, Paris, i8g0, p. 404). Six cent trente ans plus tard, l'armada russe de Rodjestvensky sombrait dans les mêmes eaux et sous les coups des mêmes adversaires.

3. Un des livres qui nous révèlent le mieux le Japon et les Japonais est celui où Jenny Serruys a traduit deux ouvrages du Japonais Okakura (Kakuzo) sous le double titre : Les Idéaux de l'Orient, Le Réveil du Japon (Paris, Payot, 1917), avec une substantielle Préface d'AuGusxE Gérard, ancien ambassadeur de France au Japon. Voici une page caractéristique. « Le Japon s'étant montré à la hauteur de sa tâche en repoussant l'invasion mongole, n'éprouve guère de difficulté pour résister à l'empiétement occidental qui, au début du xvii" siècle, se manifeste sous la forme de la rébellion de Shimabara, provoquée par les Jésuites. C'est notre orgueil que jamais conquérant étranger ne souilla le sol du Japon, et que les essais d'agression du dehors ne firent que fortifier notre préjugé insulaire, le transformant en une volonté de nous isoler complètement du reste du monde. Bientôt après la guerre des Jésuites, la construction de^, vaisseaux assez puissants pour gagner la liante mer fut interdite, et personne ne fut plus autorisé à quitter nos rives. Notre seul point de contact avec le monde du dehors fut le port de Nagasaki, où les Chinois et les Hollandais étaient admis, sous une stricte surveillance, à venir commercer. Pendant une période ^e ^/«s de deux cent soixante-dix ans nous fûmes enterrés vivants, v (OjvAkura, p. 213, 224.)

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les jours davantage hors de ses étroites limites. Le vrai noyau du peuplement s'est constitué probablement au Japon lorsqu'à la population primitive des Aïno, aussi inerte et passive que les Indiens de l'Amérique du Nord, se sont substituées des races énergiques, capables d'entreprendre avec profit la lutte contre la mer. Ces races furent composées sans doute par un mélange de Coréens venus de l'Est et de Malais venus du Sud*. La nation japonaise sortit de leur juxtaposition ; elle relégua les Aïno au nord de Nippon et dans Hokkaïdo. Grâce à son travail séculaire et à la fécondité de la race, elle apprit à tirer du sol et de la mer tout ce qu'ils peuvent donner, depuis les pêcheries de la baie de Sagami jusqu'aux cultures florales et jusqu'aux cultures nourricières du blé, du riz et du thé, développées sur les étroites mais fertiles plaines et sur les gradins de débris volcaniques. Le Japon n'a pas les estuaires à marées. Mais il possède, avec la Méditerranée japonaise, tout un réseau de routes marines intérieures. En outre, les émissions volcaniques lui ont procuré, avec un sol sans cesse tremblant, les parties les plus fertiles de son terroir. Ce n'est pas sans raison que la piété nationale des artistes japonais figure, comme décor de fond d'une quantité de tableaux, d'estampes et de dessins, le cône régulier du Fuji- Yama.

Les grandes lisières marines d'Europe, d'Asie et d'Amérique, où l'homme a appris à vivre de la mer, à lutter contre elle et à tirer profit des eflFets bienfaisants et fertilisants de son climat ainsi que des facilités qu'elle offre aux relations, se trouvent toutes au nord du 3o^ degré de latitude Nord. Nous avons vu pourquoi les zones côtières correspondantes de l'hémisphère austral sont à peu près vides. Entre les tropiques, il y a encore des centres de peuplement maritime ; ils

T. « Schurtz, suivant Balz, dit que les qualités propres des Japonais s'expliquent le mieux par un mélange de sang malais ; en effet, il n'est pas inconcevable que l'évolution politique qui a commencé dans le Sud fut due à des Malais venus par mer, qui mirent d'abord le pied dans les îles du Sud et se mélangèrent avec les habitants existants et avec des immigrants de Corée. « (A. C. Haddon. The Wanderiiigs of peoples. Cambridge, University Press. 1912, p-i})-

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sont même fort nombreux. Mais nulle part ils ne se présentent par masses analogues à celles des peuples des mers tempérées et subpolaires du nord. Les peuples des mers intertropicales vivent à l'état de groupes fragmentaires d'une texture assez lâche : ils ont été aisément subjugués par les peuples doués d'une cohésion supérieure; tous les empires coloniaux ont commencé par les côtes et par les îles ; certains même, comme Tempire portugais, s'y bornèrent toujours. C'est que les mers intertropicales ne soumettent pas les hommes qui sont en contact avec elles à la rude école de TefiFort journalier, qui apprend à faire la vie aussi bien qu'à la défendre et à la discipliner. Il est vrai que les difficultés de navigation spéciales aux mers*de la mousson, avec leurs brusques renverses de courants aériens et leurs cyclones, ont aiguisé le sens marin des Arabes et des Malais ; c'est ainsi que ces navigateurs adroits ont étendu à toutes les côtes de l'Océan Indien et de la Chine leurs opérations de commerce et de piraterie. Mais considérez ce qui se passe partout ailleurs sur les eaux ensoleillées de l'équateur et des tropiques. Les zones de Talizé valent à nos marins des traversées de flânerie o\x on peut, sans risques, abandonner le bateau à lui-même. Sur les mers transparentes et calmes des coraux, les Polynésiens réussissaient de longues navigations avec les moyens les plus médiocres. Les eaux de surface, trop uniformément tièdes, sont relativement pauvres en poissons, en mollusques et en crustacés : rien de comparable, entre les tropiques, aux inépuisables terrains de pêche où se rencontrent dans nos mers les eaux vertes et les eaux bleues. Il y a des déserts d'eau intertropicaux, comme il y a des déserts terrestres aux mêmes latitudes : déserts de sable ou déserts delà jungle équatoriale'. Pourtant, le peuplement stimulé par la mer existe encore sous ces latitudes, mais sous une forme qui le prédispose à la dispersion et à l'impuissance. Là se trouvent les terres à cultures spéciales et à monoculture, qui ont reçu cette destination

I. C. Vallaux, L Océan Atlantique, d'après Gehrard Schott {La Géographie, t. XXX, I914. p. 18).

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à cause de la fertilité et de la douceur de leur climat, qu'elles doivent en partie à TOcéan, et à cause de la facilité des relations, qu'elles lui doivent toute. Ces terres sont presque toujours des îles, et surtout de petites îles, volcaniques ou coralliennes. Pendant plusieurs siècles les vaisseaux d'Europe sont venus y chercher le sucre, le café et les épices. C'étaient des terres à monopole, aussi bien qu'à monoculture. Car beaucoup d'autres sols des tropiques auraient été capables de produire les denrées coloniales aussi bien que les Iles, comme on disait au xviif siècle : mais la position maritime et resserrée des Iles donnait une grande facilité de surv^eillance, au temps du commerce monopolisé, et les vaisseaux pouvaient charger à la lisière même des plantations. Aussi ces terres, telles que les Antilles, les Mascareignes. les îles de la Sonde et les Moluques, devinrent des centres de peuplement stimulé et forcé, grâce aux spéculateurs qui s'y abattirent et à la main-d'œuvre esclave qu'on y transporta'. Bien que de nombreuses et rapides révolutions économiques aient conduit la plupart d'entre elles à la ruine, elles ont conservé un surpeuplement remarquable, mais inerte et passif, qui rappelle l'excès de population de certains cantons agricoles de l'Inde et de la Chine.

Parmi ces iles mortes, quoique toujours très peuplées, il n'y a plus guère que Java et les Sandwich qui fassent figure moderne et vivante. A Java, le système d'exploitation coloniale hollandais, inauguré par van den Bosph en 1832, a été supprimé soixante ans plus tard ; mais l'impulsion donnée et les mesures qui ont suivi ont déterminé une des crues de peuplement les plus remarquables du globe. Tout sest rencontré ici pour pousser à l'accroissement : sécurité et paix nouvellement établies, fatalisme et insouciance de races imprévoyantes, répartition intelligente des subsistances. En cent ans, l'île a passé de 2 332 millions d'habitants-. Aux Sandwich, l'évolution est autre : la population indigène disparait et fond rapidement ; ce sont les Japonais et les Américains du Nord qui prennent sa place ; les uns et les autres, rivaux ou associés, sont amenés là par la culture de la canne à sucre ; aux Sandwich, on ne connaît que le roi-sucre, King Sugar.

1. C. Vaxi-AUx, Géographie Sociale, la Mer, Iles de monoculture.

2. A. Cabaton, Les Indes néerlandaises, Paris, Guilmoto, 1910.

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Aux causes générales de moindre peuplement, sur les côtes intertropicales, s'ajoutent des causes de dépopulation positives. Elles résultent des maladies nombreuses et mortelles qui sourdent, sur les côtes basses et plates des zones chaudes, par suite de Faction totalisée du soleil ardent, des eaux stagnantes, des alluvions déposés et des pourritures animales et végétales. La fièvre jaune dépeuple les côtes du Golfe du Mexique, ce beau bassin maritime si bien placé pour le commerce d'intercourse entre les pays américains. « Partout où vous voyez V herbe de lajièpre, disait à Hepw^orth Dixon un habitant de Brashear, sellez votre cheval et fuyez au galop '. » Tout le monde connaît Tinsalubrité du littoral des Guyanes et de la Guinée. La dyssenterie tropicale sévit sur tous les littoraux entre les deux tropiques. La malaria étend ses ravages jusqu'aux zones méditerranéennes : il n'y a que de rares villages, habités par des gens étiolés et grelottants de fièvre, sur la plaine d'Aleria en Corse, dans les Maremmes et dans les Marais Pontins". La malaria a empêché le peuplement de notre Camargue. « En été, les étangs fumaient au soleil comme d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un grouillement de salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde avait la fièvre, et c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux sans les réchauff'er '. »

La plupart des faits de concentration active, déterminés par la mer, que nous avons jusqu'ici analysés, appartiennent

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