A. Daudet. Lettres de mon moulin. En Camargue
COSCEyTRATION ACTIVE
au passé. Ceux qui jouent encore n'ont plus quun rôle subordonné dans la croissance du peuplement. Avant la grande industrie, les lisières littorales peuplées de pécheurs et de marins du commerce et du cabotage étaient, — hormis la Chine et Tlnde — , les zones de plus forte densité. Elles sont aujourd'hui largement dépassées. Un vieux pays de pécheurs et de marins de toute sorte, comme la Bretagne française, compte sur son pourtour côtier plus de loo habitants au kilomètre carré et ne se dépeuple pas : mais la Flandre industrielle possède une population trois ou quatre fois plus dense, et augmente plus vite. Sur bien des points, comme aux Etats- Unis et en Angleterre, les forces de peuplement nées de la mer sont recouvertes ou masquées, depuis un siècle, par d'autres forces plus puissantes. Et que dire des centres de peuplement fossiles, comme les îles de monoculture intertropicale, où créoles, métis et nègres, encore trop nombreux, usent dans la paresse le cours de leurs vies presque inutiles ? Mais il y a un autre agent du peuplement maritime qui a conservé toute sa force, et Taccroît même encore tous les jours, au cours de Tâge où nous vivons. C'est le commerce de mer : non pas celui qui se fait de port en port le long des côtes, mais celui qui trace ses grandes routes soit au large de TAtlantique et du Pacifique, entre les continents, soit de lEurope occidentale en Chine, par la Méditerranée et par TOcéan Indien. Ce commerce fait entrer les mers du large dans le domaine commun des hommes : il appelle autour de ses têtes de ligne, de ses carrefours, de ses points de rayonnement et de ses entrepôts, une population sans cesse croissante. C'est une population presque exclusivement urbaine. Plus que la grande industrie de làge de la houille, et plus que la grande industrie de demain, le commerce de mer est un puissant agent d'urbanisme et de mélange complexe des races les plus hétérogènes. Seul, peut-être, il pousse les hommes, par des voies naturelles, vers le cosmopolitisme, dans un monde où l'accroissement de la population et les causes de' friction morale et économique constamment accrues dressent de plus en plus les uns contre
Brushes et Vallaux. ii
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les autres les groupes nationaux et ethniques. On ne fait pas assez attention que les plus grandes villes du monde, Londres et New- York, sont des ports \ Des populations compliquées dans leur filiation et dépourvues de racines territoriales, comme les Levantins, les Alaltais et les Bougi de Tlnsulinde, sont des produits du commerce de mer. La ville de Singapour est le musée d'ethnologie le plus complet qu'on puisse rêver : les races de toutes couleurs s'y coudoient et sV mélangent. . Notre Méditerranée d'Europe est un microcosme maritime dont riiistoire offre un raccourci intéressant des faits de peuplement en rapport avec le commerce de mer. Avec son étendue médiocre, elle a constitué longtemps l'univers marin, tel que pouvait le concevoir et le dominer la civilisation ancienne pourvue d'un outillage modeste ; elle a eu en outre l'heureuse fortune de recevoir de l'outillage moderne une vie nouvelle : elle a donc suivi une évolution complète où la série des faits de peuplement ou de dépeuplement présente un intérêt particulier. A l'aube de l'histoire, elle a offert des routes d'un parcours facile aux premières populations maritimes pourvues d'un outillage et d'une expérience nautique élémentaires, dès que les marins ont été assez hardis pour se risquer au large et pour rompre avec les traditions du périple côtier d'Enée. Avec ses presqu'îles lancées comme des môles vers la côte en face, avec ses grandes îles, ses étranglements et ses détroits, avec ses terres nombreuses de l'Archipel jetées comme un pont d'Europe en Asie, la Méditerranée a été pour notre civilisation ce que furent pour les Jaunes les chenaux de l'Insulinde : elle a été la première éducatrice de l'habileté nautique et du commerce de mer. Les astronomes de Chaldée, instituteurs des Phéniciens, et les astronomes d'Ionie, instituteurs des Grecs, trouvèrent dans l'univers stellaire les points de repère nécessaires au marin, entre le moment où le port de départ s'abaissait derrière l'horizon et celui où le port d'arri-
I. D. Paq^uet, Le développement de Londres {Ann. de Gi'ogr.. VII, p. 438-439 et IX, p. 5O-64). E. P. Goodrich, Some géographie prohlems incident to tJte groicth 0/ Nezo York City (Geogr. Review, sept. 1916, p. 184-203).
CONCENTRA TlO.y ACTI\ E
vée sur^-issait devant la proue. Les commerçants de Tyr, d'Athènes et de Milet apprirent empiriquement à se servir des vents étésiens et des courants. Alors s'établirent autour du bassin oriental de nombreux centres de groupement qui prirent tout de suite la forme des Cités-villes, et qui par leurs colonies essaimèrent dun côté vers le bassin occidental où se fondèrent Marseille et Carthage, et de l'autre jusqu'au fond deTEuxin. Toutes ces villes maritimes formaient une masse très vivante, mais amorphe : l'Empire romain leur donna un solide ciment d'agglutination. Rome n'était pas à l'origine une ville maritime : elle le devint, quand elle fut la capitale d'un empire fondé sur la convergence des routes de mer. Au temps de sa plus grande puissance, l'Empire romain était, au point de vue du peuplement, formé de deux zones concentriques développées autour de la Méditerranée : la zone centrale, en bordure des rivages, était urbaine, pacifique, commerçante et possédait une population relativement dense; la zone extérieure, face à la barbarie d'Europe, d'Asie et d'Afrique, était rurale, coloniale, militaire, et n'avait que de petites villes et une population éparse : Trêves n'était pas comparable à Marseille, ni Lambèse à la Carthage romaine ^ Les invasions barbares, puis l'Islam, mirent fin à la première concentration de peuplement autour de la Méditerranée. L'Islam fit plus en ce sens que les invasions : pour plus de dix siècles, il coupa la Méditerranée en deux parties étrangères l'une à l'autre et mortellement ennemies. La Mer Intérieure cessa d'être le centre de convergence pacifique des routes du commerce de mer, pour devenir un repaire de pirates et de corsaires ; du xv'' au xvii*" siècle surtout, ses côtes furent méthodiquement ravagées et dépeuplées par les chasseurs de chair humaine. Les villes maritimes dépérirent ou disparurent ; les
I. Nous avons visité en 1918 les ruines de Volubilis, colonie romaine de la Mauritanie Tingitane (Maroc, 30 km au nord de Meknès). C'était le principal centre du pays sous lEmpire : il n'en était pas moins assez modeste. La partie déblayée couvrait une médiocre étendue de quelques hectares, il en restait autant à mettre au jour. Tout v était de proportions étriquées; rien dans ce petit municipe ne rappelait la grande architecture des villes méditerranéennes.
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ports s'ensablèrent ; les entrepôts tombèrent en ruine et en poussière. Le fatalisme de Tlslam turc, succédant rapidement au feu d'artifice éphémère de la civilisation arabe, ne permit plus à la civilisation urbaine, sur la zone musulmane, qu'une existence misérable et étriquée. Sur la zone chrétienne commença à se produire au cours du moyen âge le grand fait du déplacement vers le Nord de Taxe de densité de la population européenne. C'est en vain que Gênes et Venise maintinrent ouvertes, du xi^ au xv" siècle, quelques routes de commerce entre la chrétienté et Tlslam. La découverte des routes océaniques porta au xv' siècle le coup de mort à la plupart des villes de la Méditerranée. Cette mer devenait une impasse : elle ne menait qu'à des pays en léthargie. A partir de ce moment, ce fut sur la face atlantique de TEurope que se développèrent le peuplement et les grandes routes maritimes. Colomb et Gama achevèrent ce que les Barbares et Tlslam avaient commencé.
Il était réservé au xix' siècle de réveiller de leur torpeur les routes et les villes de la Méditerranée. L'ouverture du canal de Suez fit de l'impasse méditerranéenne une des grandes voies maritimes du monde. L'Islam affaibli ne formait plus écran entre l'Europe d'un côté, l'Inde et l'Extrême-Orient de l'autre. Les villes se peuplèrent et grandirent, même dans la zone musulmane constamment écornée et diminuée. D'anciennes métropoles maritimes, comme Gênes, Alexandrie, Messine, Athènes, virent l'activité bruyante se ranimer sur leurs quais. D'autres qui n'avaient jamais cessé d'être vivantes, comme Marseille et Gonstantinople, purent espérer un développement égal à celui des grands ports atlantiques. D'autres sortirent d'un nid de pirates comme Alger, d'un poste militaire comme Gibraltar, ou furent créées de toutes pièces comme Port Saïd. Des îles comme Malte et Syra devinrent des escales fréquentées et des villes populeuses. Ainsi se reforme, autour de la Méditerranée, l'anneau de peuplement maritime et urbain qui l'entourait tout entière au temps de l'Empire romain. L'anneau sera complet quand la domination
COXC ENTRA TIOS ACTIVE
politique de l'Islam aura disparu. A ce moment, les rivages méditerranéens ne seront plus le pays des ruines, ou, pour mieux dire, à côté ou au-dessus de toutes les ruines, la civilisation urbaine et maritime aura repris ses droits. La Méditerranée n'est plus la mer du passé : la vie y est revenue ; sur toutes ses côtes la population augmente ; le pays méditerranéen entre tous, Tltalie, est un des principaux foyers d'accroissement de la population européenne. Et cela est dû avant tout à l'existence et à la correspondance de ces deux grands carrefours du globe que sont le canal de Suez et le détroit de Gibraltar.
L'étude des grandes îles méditerranéennes montre bien que la disposition des routes, des entrepôts, des escales et des centres de rayonnement forme la condition déterminante essentielle du peuplement maritime en Méditerranée. Deux grandes îles, la Corse et la Sardaigne, sont à l'écart des routes principales et trop près des points de départ pour servir d'escales. Aussi ni les Corses, ni les Sardes ne sont des peuples de la mer. Les côtes de la Corse sont désertes, malgré les riches articulations littorales qui auraient dû en faire un pays de marins, si les vues superficielles de Karl Ritter avaient répondu à la réalité ^ Le peuple de la Sardaigne est un des plus isolés et des plus arriérés de l'Europe. La Corse et la Sardaigne n'ont que de petites villes et une population très dispersée. Ce sont des pays où règne la vie de clan, résultat du terrain coupé et du maquis, et d'où est absente la vie marine, génératrice de peuplement concentré, de grosses bourgades et de villes. Comparez à la Corse et à la Sardaigne la Sicile, grande terre située en plein passage : la Sicile est une ile populeuse et riche en cités. On peut objecter qu'il en est ainsi parce qu'elle est fertile grâce à ses plaines, tandis que la Corse et la Sardaigne ont un sol montueux et ingrat. Mais les plaines côtières, comme nous l'avons vu plus haut, sont une des conditions générales du peuplement maritime. Et ce n'est pas la fertilité de la Sicile qui lui a donné des ports comme Syracuse autrefois, et Messine aujourd'hui.
I. Le peu de valeur de la théorie des articulations littorales comme causes déterminantes de peuplement a été mis en lumière dans une des meilleures études de Ratzel. Voir Fr. 'Rktz-ei., La Corse, étude anthropogéograpluque (Ann. deGéogr., VIII. 1899, p. 504-329). Voir encore pour la Corse J. Brunhes, Géocrraphie liumaitie de la France, Paris, 1920, t. I, p. 471 {La Corse : une 'de sans vie maritime).
PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION
4L. — ZONES DE CONCENTRATION ACTIVE : CONQLÉTE DE LA FORET ET DU STEPPE ' ; LES TERRES DU BLÉ ET DE LA HOUILLE
L'évolution des groupes à peuplement serré, dans l'Ancien Monde, nous montre que les masses immobiles de l'Inde et de la Chine mises à part, il y a eu depuis l'aube de l'histoire une sorte de glissement continu du peuplement du Sud-Est au Nord-Ouest, des lisières désertiques d'Afrique et d'Asie aux bords de la Méditerranée, et des bords de la Méditerranée aux rivages et aux archipels de l'Europe atlantique. Pour les peuples et races de civilisation blanche, l'axe de plus grande densité a passé d'abord par les vallées du Nil, du Tigre et de l'Euphrate, puis par les presqu'îles et les îles de la Méditerranée, puis par les plaines à blé de l'Europe du Centre et de l'Ouest ; il suit maintenant d'une manière exacte le fossé houiller dont la ligne sinueuse est tracée de la Silésie au Lancashire". Dans le Nouveau Monde, un déplacement analogue et beaucoup plus tranché (car le Nouveau Monde ne possède aucune terre de stabilité comme l'Inde et comme la Chine), s'est produit depuis l'Amérique précolombienne : alors les plateaux du Mexique et du Pérou, sous les tropiques, étaient les centres du peuplement stable et relativement dense; aujourd'hui, c'est autour du 40*" de latitude Nord et Sud qu'il faut chercher, aux États Unis et en Argentine en particulier, les groupes nombreux et en voie d'accroissement rapide. Ici comme en toutes choses, l'évolution du Nouveau Monde se fait sur une échelle de temps plus courte que celle de l'Ancien : cinq siècles pour le premier, vingt et plus pour le second. Mais, en tenant compte de cette différence capitale
1. Nous faisons le mot steppe du genre masculin quand il s'agit du steppe russe et du steppe sibérien, pour lesquels ce masculin est devenu classique; mais nous reconnaissons que le féminin parait plus de mise quand le mot a son sens général.
2. On pourrait appeler cette zone la Zone du 50= degré ; les grandes villes de l'Ancien Monde se groupent maintenant autour d'elle ; les grands groupements remontent du Sud au Nord. P. Clerget, L'Urbatiisme (Bull, de la Soc.de Géogr. deNeuckâtel, XX, 1909-1910, p. 214-231). Voir aussi Jean Brukhes, Za Géographie humaine, 2» édition, chapitre v.
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et d'autres fort nombreuses et moins importantes, il demeure constant que nous sommes ici devant une des lois les plus générales et les mieux dégagées du peuplement humain de race blanche. Depuis deux millénaires, des groupes serrés et sédentaires se sont substitués, dans les zones tempérées et subpolaires de l'Ancien Monde et du Nouveau, aux groupes dispersés et mobiles qui y menaient la vie des nomades ou des demi-nomades ; les régions de parcours sont devenues des terres de culture ; les villes et les villages de bois et de pierre ont remplacé les tentes et les groupes de huttes ; aux pistes forestières indistinctes ont succédé les routes empierrées. Nous devons expliquer comment les pays tempérés et subpolaires, au climat souvent froid, brumeux ou hostile, sont devenus les terres d'élection des familles humaines qui se distinguent entre toutes par leur activité et par leur énergie.
Il faut d'abord rappeler, à ce sujet, la lutte contre la mer que nous avons retracée. Les mers septentrionales, dangereuses, mais nourricières et ouvertes aux communications, étaient au fond moins hostiles à l'homme que les terres de marais et de forêts. Pour le peuplement des plaines côtières, la mer a été un grand agent de répartition et de fécondité, même à une époque récente et même sur des « rivages de fer » comme ceux de la Baltique et de la mer du Nord : c'est par mer et le long des côtes que le peuplement nordique a allongé ses tentacules, du ix'' au xiii' siècle, du golfe de Finlande aux côtes de Flandre. Et, comme nous l'avons indiqué, les bases de peuplement de l'Amérique du Nord et du Japon sont maritimes ; tes Français ont perdu le Canada faute d'une solide base de fixation littorale \ De vastes étendues nouvelles se sont ouvertes aux hommes, non seulement sur mer,
I. Cette base de fixation existait, au contraire, pour les Anglo-Américains de la Nouvelle-Angleterre et des colonies situées plus au Sud. La vie du marin s'y mêla de bonne heure, et très étroitement, à celle de l'agriculteur et du pionnier de la forêt. Quelques monographies américaines sont intéressantes à étudier à ce sujet. Voir par exemple Maktha Krug Genthe, Valley Towns of Coniiecticut (Bull. Americ. Gcogr. Soc, XXXIX, 1907, p. ii3-544)-
PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION
mais sur terre, du jour où les marins n"ont pas craint de partir à la recherche des Thulé brumeuses.
Toutefois, ce peuplement se dispose en franges le long des plaines côtières ; il n'ouvre pas aux groupements denses l'intérieur des continents. Sur ces continents des latitudes tempérées Nord et Sud, les forces nouvelles d'accroissement des hommes ont agi dès le début de l'histoire de l'Europe ; depuis un siècle, par elles et par d'autres forces qui sont venues ajouter aux premières leur action propre, les masses humaines se sont accrues de moitié. Ces forces ont appliqué à leurs fins, avant tout et primitivement, les outils essentiels de l'aménagement du sol : la tente du pasteur, le soc du laboureur et la hache du pionnier. Aux pays de l'eau et du soleil, l'outillage ne fait qu'achever la préparation dune terre dont la fécondité est acquise à l'avance. Aux pays tempérés et subpolaires, c'est la terre nourricière elle-même qu'il s'agit de constituer d'abord. Il faut la conquérir sur la forêt primitive et sur le steppe à graminées. Plus tard, un labeur mieux armé dompte encore le marais et même le roc à demi dépouillé des pentes montagneuses. Mais la forêt et le steppe sont les premiers sols façonnés, démembrés et cultivés.
L'Europe du Centre, de l'Ouest et du Nord a été conquise graduellement sur la forêt. Les masses forestières se sont peu à peu éclaircies et réduites. A voir les densités relatives de la forêt dans l'Europe moderne, plus fortes en général à mesure qu'on avance du Sud au Nord, on se rend compte que le mouvement décolonisation et de fixation rurale s'est étendu de la même manière à travers l'Europe de l'histoire : la France est le plus ancien, le Nord Scandinave est le plus jeune des pays gagnés sur la forêt. La plupart des grands pays de labour de l'Europe orientale et de la Sibérie ont été gagnés sur le steppe, paysage naturel des climats secs. L'Amérique du Nord présente sur ce point une image renversée et en raccourci de l'Ancien Monde : de l'Atlantique au Mississipi, le pionnier a précédé le laboureur, car dans cette zone il a fallu morceler la forêt ; du Mississipi aux Rocheuses,
CONCENTRATION ACTIVE
à travers la Prairie, les cow-boys et les troupeaux innombrables sont les éclaireurs de la motoculture qui de plus en plus les talonne et dévore l'espace derrière eux. Ceci montre à quel point, dans l'Ancien et dans le Nouveau Monde, Thumidité atlantique s"associe à la forêt, non point immédiatement sur les côtes trop brûlées par les efflorescences salines, mais dans toutes les vastes zones, inclinées vers l'Océan, où les effluves de mer soutiennent la végétation arborescente ; au contraire, au cœur des masses continentales, loin vers rOuest et vers TEst, Tair sec engendre le steppe à graminées.
Dans riiémisphère austral, les continents faiblement développés ne dépassent guère au Sud la limite des zones de sécheresse subtropicales, sauf dans la pointe effilée de l'Amérique du Sud. Aussi le steppe est-il ici Tunique forme de la nature primitive aménagée par le peuplement humain; encore celui-ci ne fait-il que commencer dans cette voie ; il entame peu à peu Xb. pampa d'Argentine, le veldt de l'Afrique australe et le biish d'Australie.
Laissons pour quelque temps de côté la colonisation, toute moderne et encore en voie de gestation, de l'hémisphère austral. Considérons uniquement l'éclaircissement et la mise en culture de la forêt, ainsi que la mise en culture du steppe dans toute la couronne terrestre de l'hémisphère boréal, du 40' au 60' degré en Eurasie, du 35' au 5o' en Amérique du Nord. Là se trouve le socle solide de toute l'histoire de la race blanche et de la géographie politique du monde entier depuis deux millénaires. Une remarque essentielle s'impose. Ce sont les anciennes zones de forêts qui contiennent aujourd'hui encore, en Europe et en Amérique, les populations agricoles les plus denses, même en faisant abstraction des groupes industriels ou commerçants qui, sur de nombreux points, se sont superposés ou juxtaposés à elles. Au contraire, les anciens steppes à graminées, même changés en riches terres à céréales, ne portent qu'une population plus clairsemée ; si cette population augmente plus vite que dans l'ancienne zone forestière, c'est, visiblement, parce qu'il y a plus
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de place à prendre et que Taménagement du sol est plus récent \ Cela est évident pour le long ruban agricole de la Sibérie méridionale, où la colonisation -russe ne s'est faite large et méthodique que depuis une vingtaine d'années, ainsi que pour la Prairie américaine. Mais cela est vrai aussi pour les anciens steppes à graminées de la Russie du Sud, de la Galicie et de la Hongrie, où le soc de la charrue déchire le sol depuis plusieurs siècles déjà. Toutes ces terres à blé. sauf la Galicie qui se trouve dans une situation particulière, portent des populations moins denses que les vieilles terres de forêts du Centre et de T Ouest européen devenues terres à céréales ou à cheptel : les plaines d'Autriche et de Bohême, la Silésie, la plaine rhénane, la Belgique rurale, la Picardie, les plaines anglaises, la Vendée, les terres vertes de Normandie et de Bretagne.
Cette population moins dense de Tancien steppe à graminées surprend déprime abord. Lp steppe ouvert, fait en général de terres meubles, douces et faciles, semble-t-il, se prête, bien plus aisément que la forêt à l'aménagement rural et à la multiplication des hommes. Terre de parcours d'accès commode, il attire les tribus pastorales avec leurs troupeaux et leurs tentes de toile ou de feutre ; il a été, d'Europe en Asie, le faisceau de grandes routes et le carrefour du noma-
I. Ce point de vue est opposé, en ce qui concerne les zones découvertes de TEurope centrale (Hongrie et Galicie), à celui de P. Vidal de la Blache, qui écrit : « Ces terrains peuvent avoir leurs égaux ou même leurs supérieurs en fertilité, mais nulle part ne s'offraient des conditions plus favorables aux débuts de l'agriculture... La charrue se promène à l'aise sur ces plateaux ou ces molles ondulations naturellement drainées, etc. «. (Tahteau de Ja géographie de la France^ p. 33). Selon nous, Vidal de la Blache fait une part trop faible au long stade de terres de parcours -et de terres pastorales vécu par ces régions, où les établissements fixes et la lente constitution du capital agricole étaient précaires précisément à cause de leur facilité d'accès et de la fréquence des invasions. Au temps des invasions mongoles, le plat pays de Galicie et de Hongrie était encore, avant tout, un steppe herbeux dont la Pus;ta sablonneuse est un dernier et vaste débris. Les nomadisants d'Asie centrale s'y trouvaient chez eux ; ils n'allèrent pas plus loin à l'Ouest, parce qu'à l'Ouest commençait, dans la zone des anciennes foïéts, la population rurale fixée à un vrai sol agricole, « Aux Turcs et aux Mongols, la Hongrie plaisait infiniment; la PusJfta, la lande hongroise, telle qu'ils l'avaient vue, au lendemain de la victoire, au soleil de mai, verdoyante et bariolée de fleurs, c'était ïOtlak, l'herbage du Pé-Lou. Le pré, l'herbe, leur parlaient ; tout leur était familier ; ces menades que le c\ikos magyar, le pàtie demi-nomade, lançait au galop, à travers la Ptis^ta bariolée à perte de vue, c'était le Taboun, le troupeau de chevaux demi-sauvages avec lequel ils avaient couru, dans leur enfance, sur le steppe. » (L. Cahuî^, Introduction à l'histoire de l'Asie, p. 37'5-376).
CONCENTRA TION ACTI VE
disme et des migrations. On peut y mettre de suite la charrue dans le sol, sans les longs* et pénibles efforts exigés par le défrichement de l'inextricable sous-bois de la forêt primitive. Le steppe, zone ancienne du peuplement mobile, paraît tout désigné pour l'établissement du peuplement fixe. Comment donc ce peuplement s'est-il établi de préférence et pendant longtemps sur le sol de la forêt, au point que de l'Ancien au Nouveau Monde toutes les terres neuves et en voie de peuplement actuel sont des steppes, tandis que toutes les vieilles terres, à peuplement agricole saturé, sont des zones d'anciennes forêts ?
La forêt, comme la mer, est éducatrice d'énergie ' ; comme la mer, elle est féconde en ressources, pourvu que l'homme sache les lui arracher par son travail et par son obstination ; comme la mer, elle provoque l'accroissement des groupes hunjains, par la richesse même de l'effort et par les récompenses promises. Tandis que sur le steppe l'homme se contente aisément du moindre effort d'une vie pastorale à demi-contemplative, où le lait et la viande des troupeaux subviennent à tous les besoins et où les facilités de déplacement font abandonner sans regret les cantons où l'herbe s'épuise, le terrain gagné sur la forêt, au prix de durs efforts, récompense le pionnier. Celui-ci fait son pré carré, à condition de demeurer stable, de fonder une famille et de multiplier les bras pour cette amélioration lente et continue du sol agricole où la production augmente et où la zone de défrichement s'accroît à mesure que la famille rurale augmente elle-même. Les faits qtii se passent aujourd'hui sur le front de défrichement des dernières grandes forêts d'Europe, dans le Nord Scandinave, nous donnent une impression très vivante de la manière dont les choses se passèrent dans l'Europe du Centre et de l'Ouest, lorsque commencèrent à croître, au milieu de la zone forestière, les robustes popula-
I. Il s'agit ici uniquement de la foret des régions tempérées et subpolaires. La sylve équatoriale a une action absolument contraire sur le peuplement humain et sur la psychologie collective des groupes. Voir plus loin, cli. vu, § 2.
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tions agricoles qui, à force de peupler et d'aménager leur sol, ont enlevé dès le moyen âge aux pays de la Méditerranée la direction politique de l'Europe, et, plus tard, ont pris la direction du monde.
La forêt paraît hostile : il n'en est rien. Brûlez-la, comme on fait en Finlande, et vous aurez à la fois le sol agricole et Tengrais ; car les cendres de la bruyère et du sous-bois incendiés donneront aisément une ou deux moissons de seigle, d'orge ou de pommes de terre, ce qu'il faut pour la subsistance du paysan jusqu'au moment d'une culture plus soignée. Cette pratique de Técobuage ou du brûlis est générale aujourd'hui sur la lisière de la forêt finlandaise, au point d'avoir donné son nom à la vaste province de Savolaks, mot qui^ en finnois, signifie « golfe des fumées » \ Mais c'est dans toute l'Europe aussi qu elle a été générale, lorsque l'Europe forestière était au point de vue agricole un pays aussi neuf que la Finlande de nos jours. Cette habitude s'est perpétuée, presque jusqu'à nos jours, sur les parties ingrates du sol où l'appropriation individuelle a été longue à s'établir, et où la brousse et la forêt ont résisté plus longtemps. A l'extrémité de l'Europe opposée à la Finlande, dans la Bretagne française, les pratiques du brûlis subsistaient encore il y a vingt ans sur les landes intérieures, dernier refuge des propriétés collectives de village et des vieilles formes de l'agronomie '. On trouverait des pratiques analogues vivantes, aujourd'hui même, sur quelques terres déshéritées de l'Angleterre rurale, comme au Dartmoor, image prolongée et affaiblie des anciennes friches fécondées par le travail obstiné des paysans d'Europe".
Ce n'est pas tout. La forêt, avec ses matériaux solides et inépuisables, donne à l'homme les éléments de sa maison. Elle le stabilise. Elle provoque naturellement la formation du
1. N. C. Frederiksen, Lj Fi/iLz/ide, écotiomie publique et privée, trad. franc., Paris. 1902, p. 31.