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I. N. C. Frederiksen, Lu Finlande, p. ijq

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

qui s'appelaient Sobotécluse \ L'importance stratégique de la vieille et célèbre ville forte n'est venue qu'après ; le carrefour de routes a surgi plus tard encore. Les routes sont venues se croiser à Péronne ; Péronne n'a pas été faite par elles.

Si la pêche fluviale a déterminé souvent les premiers noyaux de concentration le long des rivières, la cueillette et la chasse ont attiré des groupes nombreux sur les lisières des forêts et dans les clairières nouvellement pratiquées. Autour des masses boisées, toutes les causes se sont réunies pour déterminer un peuplement agricole plus dense et plus varié. Du bûcheron au chasseur, du laboureur au charbonnier, les formes les plus variées du travail rural s'y sont rencontrées. Aussi remarque-t-on qu'un ruban de population dense existe dans tous les pays d'Europe sur la lisière des massifs forestiers. Les forêts semblent attirer et concentrer le peuplement rural, non pas en elles, mais autour d'elles. Cela donne du poids à la remarque de R. Tronnier, que la façon de procéder des' statistiques qui excluent les surfaces forestières des évaluations de densité moyenne part d'un point de vue très superficiel et très inexact -. Car les partisans de cette méthode considèrent la forêt, au point de vue du peuplement, comme une surface sans valeur et comme un pôle de répulsion, tandis qu'en réalité elle est tout le contraire. Autant que le plat pays ouvert, et dans une plus forte proportion peut-être, la forêt fait les hommes ^ ^

A travers les forêts disloquées et réduites, à travers le steppe peu à peu mis en valeur, le peuplement agricole gagne en étendue et en densité. De proche en proche il conquiert des régions nouvelles à la civilisation et à la stabilité rurales ; sur les régions déjà conquises, il croît en densité à mesure que le perfectionnement des méthodes et de l'outillage agricoles et la somme croissante des amendements annuels permettent de demander à la terre des récoltes plus abondantes et plus riches. C'est ainsi qu'avant le développe-

1. J. DoURNEL, Histoire générale de Péronne, Péronne, iS'^c), p. 2. C. Vallaujc, Les cités dévastées par la guerre, Pérotme (La. Vie Urbaine, n"' 1-2, mars-juin 1911), p. 77-qt)).

2. R. Tronnier, Beitrage ^um Prohletn der Volksdichte, Stuttgart, iqoS.

3. En France, le sol est aujourd'hui presque deux fois plus boisé sur l'ensemble des départements à population croissante que sur les iautres {L.-A. Fabre, L'exode mvntagneux en France, Bull. Soc. Géogr. histor. et descrip., 1908, p. 227). Dans rErzgebirge, où la forêt couvre les 34 du territoire la forte densité de la population est surprenante (O3 en Saxe, 115 en Bohême) ; de 1840 à iqoo, celle-ci s'est accrue de 1/3 sans immigration (ibid.).

CONCENTRATION ACTIVE

ment excessif des communications et de la civilisation urbaine et les déviations économiques et morales qui en ont été les conséquences, les paysans d'Europe se sont multipliés, lorsque dans les intervalles des guerres, des révolutions, des épidémies et des famines, ils pouvaient respirer et travailler en paix. Cependant, nous devons éviter la vue simpliste qui nous montrerait dans le peuplement rural d'Europe une croissance uniforme et automatique comme celle du peuplement de rinde et de la Chine. Par elle-même, en dehors de toute influence deTurbanisme, de l'industrie et des communications modernes, la civilisation rurale des Européens est plus riche en germes de différences et d'accidents, soit en raison de la spontanéité plus grande de nos races aiguisée par une lutte plus difficile contre la nature, soit en raison des conditions géographiques elles-mêmes. Parmi celles-ci, la plus importante au point de vue de la distribution et de la densité du peuplement est l'aménagement des eaux utilisables, eaux courantes, eaux stagnantes et eaux de puits. Cette question ne se pose pas dans les pays de l'eau et du soleil où Teau est partout à profusion comme la lumière solaire. Au contraire, elle est souveraine sur la zone méditerranéenne, où l'aménagement de l'eau est la base essentielle de l'existence rurale. Elle conserve une importance de premier ordre dans toute la zone tempérée, où la dispersion et la concentration de l'eau correspondent d'une manière exacte à la dispersion et à la concentration des populations agricoles. A cette action sur la distribution des paysans fait suite une autre action sur le développement et la vitalité de leurs groupes.

Nous avons vu que, sur les côtes de la Méditerranée, la naissance et les progrès précoces de la vie et du commerce maritime, non moins que le cloisonnement des pays de montagnes coupés en tranches d'habitabilité étroites et séparées, ont amené de bonne heure les peuples à se grouper en citésvilles : première forme d'une vie politique vraiment organisée, qui pendant longtemps s'imposa par sa cohésion supérieure aux masses amorphes et confuses de la barbarie. La

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Cité-ville a été encore fortifiée, sur de nombreux points, par les conditions culturales et par la distribution de Teau. Dans les pays méditerranéens, Teau paraît et disparaît vite. Elle tombe en averses torrentielles en une seule ou en deux saisons de Tannée ; les pentes rapides et les porosités calcaires la font disparaître aussi promptement qu'elle est venue. Et souvent elle entraîne avec elle la terre végétale. Si on ne retenait pas Teau, si on ne la conservait pas, si on ne la distribuait pas rationnellement, aucune culture ne serait possible, pas plus sur les terrasses étagées de l'Italie que sur les plaines côtières de Valence, de Campanie et de Sicile '. De là sont venues les pratiques de l'irrigation organisée, avec tous les travaux et toutes les mesures d'ordre administratif qu'elles comportent. A ces méthodes sont venues s'ajouter celles du dry fanning ou culture profonde en terrain sec '. De bonne 'heure, ces pratiques ont donné 'aux populations agricoles de la Méditerranée des habitudes de vie collective fortement cohérente, bien éloignée de Tindividualisme paysan que nous connaissons sur tant dC' terres de l'Europe tempérée. Ces habitudes se sont étendues de proche en proche dans les pays méditerranéens, même dans les régions où l'irrigation organisée n'était pas une nécessité pressante. Dans toute la péninsule, les paysans d'Italie vivent, non point dispersés en fermes isolées et en petits hameaux, mais groupés en ^or^/zz qui pour nous seraient presque de petites villes. Cette tendance au groupement nombreux s'accentue à mesure qu'on avance vers le Sud : en Campanie, et plus encore en Basilicate et en Calabre, les paysans vivent par milliers et même par dizaine de milliers en groupes entassés qui ne sont des villes que sur les cartes,

1. Jean Brunhes, L Irrigation dans la pcninsule Ibi-rique et dans l'Afrique du Nord, Paris, 1902.

2. L'exemple des succès et de l'extension du dry fanning et de l'irrigation a été donné aux pays secs de la Méditerranée, à notre époque, parles pays secs des Etats-Unis. « Non contents de faire vivre sur leurs maigres pâturages 8 millions et demi de bêtes à cornes et Î3 millions de moutons, les i 723000 colons des Etats arides ont déjà soumis à l'irrigation 2 c)Go 000 hectares de terres, soit une surface égale à celle de cinq départements français ; et les récoltes produites par ces terres en 1899 ont atteint une valeur de 457 millions de francs. » (Paul Leroy-Beaulieu, Les Etats-Unis au XX' siècle, p. 178.)

CONCE^rRATION ACTIVE

car ils n'ont aucun des caractères urbains : ni les nœuds de communications, ni les facilités d'existence, ni les commerces. Dans l'Europe tempérée des anciennes forêts et des anciens steppes, les faits de distribution du peuplement gouvernés par l'eau ont une valeur égale, supérieure même à certains points de vue, car au lieu de porter sur des cantons fractionnés ou sur des plaines d'étendue restreinte, ils déterminent les modes de groupement des hommes sur des régions souvent très vastes. Là où les sols perméables absorbent rapidement les eaux pluviales et où les nappes aquifères arrêtées par l'argile se trouvent à une grande profondeur, les eaux sont rares à la surface, et les puits sont profonds : le réseau des ruisseaux et des rivières est pauvre en articulations; en revanche, chaque cours d'eau est relativement puissant. Dans ces conditions, la difficulté d'obtenir les eaux de puits et l'assurance d'avoir l'eau en quantité pratiquement illimitée au bord des ruisseaux et des rivières déterminent les paysans à bâtir leurs maisons presque exclusivement sur les lignes d'eau. Si le forage des puits est possible, comme il serait trop coûteux de les multiplier, les maisons se groupent également en villages autour de puits souvent très profonds. Entre les lignes et les points d'eau s'étendent d'immenses surfaces cultivées et complètement dépourvues d'habitations. Au contraire, là où les sols imperméables laissent l'eau ruisseler à la surface en filets nombreux, là où elle sort en sources menues au moindre creux du terrain, le réseau des ruisseaux et des rivières forme un chevelu extrêmement complexe ; Teau est partout; lorsqu'elle n'est pas à la surface même, elle se trouve tout près ; les puits sont peu profonds. Aflfranchies de la préoccupation de l'eau, les maisons paysannes se dispersent sur toute la surface du sol ; les bords des rivières ne sont pas recherchés; les bourgs et villages sont petits et ne contiennent que la moindre partie de la population, qui vit surtout en petits hameaux et en fermes isolées \

I. Les études de géographie régionale qui ont renouvelé depuis une quinzaine d'années la géographie de la France, et en particulier la géographie de la France du Nord, mettent

BrUNHES et VaLLAUX. 12

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Gest ainsi que s'opposent si nettement les populations rurales de la Champagne sèche et de la Picardie, par exemple, à celles de la Basse-Normandie, de la Bretagne et de la Vendée ; la différence de distribution entre les unes et les autres entraîne des conséquences sociales et démographiques de premier ordre. En Champagne, les villages s'ordonnent en

FiG. 14. — Type de peuplement concentré en Picardie.

Extrait de la Carte du Dépôt de la Guerre a i : 80 000, publié avec l' autorisation du

Service géographique de l'Armée.

longues rues, parallèles aux rares et abondants ruisseaux de la craie; entre les maisons et l'eau se développent les prés, les courtils et les vergers ; d'un ruisseau à l'autre s'étendent des plaines absolument désertes, autrefois composées de landes maigres ou de maigres cultures, et maintenant presque

bien en lumière le rapport de la distribution de l'eau et des groupements de population dans les régions rurales. Voir notamment : A. Okmangehn. la. Picardie; E. Chaniiuot, la Champagne: R. de Frlice, la Basse-Normandie ; C. Vallavx, la Basse-Bretanne. Vues d'ensemble dans P. Vidal de la Blachb, Tableau de la géos;raphie de la France, et Jean Brunhbs, la Géographie humaine, 2° édition, chapitre 11, et Géographie humaine de la France surtout chap. xv, Le « semis fondamental » du peuplement.

CONCENTRATION ACTIVE

recouvertes crun damier de bois de pins. En Picardie, il y a une variante. La Picardie est faite comme la Champagne d'un sol de craie où les eaux courantes sont rares, et où les nappes sont profondes. Mais cette craie pauvre est recouverte d'un limon fertile. Aussi la population plus dense n'a pu se contenter des bords de ruisseaux. Elle s'est groupée également sur

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FiG. 15. — Type de peuplement dispersé en Bretagne.

Extrait de Li Carte du Dépôt de la Guerre a i : 80 000, publié avec l' autorisât ioii du

Service géographique de l' Armée.

les plateaux, loin de toute eau courante, autour des puits profonds qui donnent Teau aux hommes, et des abreuvoirs murés de briques qui donnent leau aux bêtes. Le résultat est le même en Picardie et en Champagne : dans les deux pays, la population vit groupée en villages, et très souvent en gros villages. Picards et Champenois sont des villageois

(fig- h)-

Au contraire, la Basse-Normandie, toute la Bretagne et toute la Vendée, terres à socles de granités et de schistes où

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les eaux ruissellent de toutes parts à la surface, ne possèdent que très peu de gros bourgs et de gros villages. Les maisons y sont associées par petites familles de deux ou trois; les maisons isolées sont très nombreuses; la maison isolée ou le petit groupe possèdent toujours leur point d'eau, soit sous la forme du petit bassin d'où sort un mince filet d'eau fraîche et qu'on appelle doué en Bretagne, soit sous la forme d'un puits où le niveau deau est presque à fleur de sol. La majeure partie de la population vit ainsi, loin des groupements, souvent loin des routes et des chemins fréquentés. Normands, Bretons et Vendéens sont des paysans (fig. i5).

Ce ne sont pas là seulement des faits de distribution : le développement et la densité des groupes s'en ressentent. Si, sur les bords de la Méditerranée où il y a encore peu de bienêtre rural et peu de voies de communication, l'existence des paysans en masses serrées dans les /^or^/z/ n'a jusqu'ici aucune répercussion sensible sur la fécondité de la race, il n'en est pas de même chez les populations rurales de France, pourvues de relations nombreuses entre elles et avec les villes, et parvenues à un assez haut degré d'aisance. On remarque aisément une densité moyenne supérieure et une fécondité plus grande de la race là où domine le type paysan, et un dépérissement plus ou moins rapide là où domine le type villageois. Car, dans les riches campagnes françaises, le village n'est autre chose qu'une image réduite de la ville, dont il possède en petit les commerces, les relations et les carrefours de routes. Et si la ville stérilise la race au point de compromettre son avenir, le village, sur de moindres proportions, la stérilise aussi, tandis que la famille paysanne isolée ou vivant par petits groupes conserve sa fécondité. La Champagne sèche n'a que 25 habitants au kilomètre carré; ce n'est pas seulement parce qu'elle est stérile. La Picardie, autrefois riche en hommes, décroît. Au contraire, si la Basse-Normandie décroît aussi, surtout à cause de la substitution de Therbage à la culture, la Bretagne et la Vendée, où Vurbanisme de village ne fait pas sentir son action nuisible, voient s'augmenter tou~

CONCENTRA TION ACTI VE

jours leur peuple paysan. Telle est la répercussion lointaine, mais certaine, de la distribution de Teau.

Dans l'immense masse rurale de TEst de l'Europe, arrachée à la forêt dans le Nord et au steppe dans le Sud, on remarque des faits de distribution de même ordre. Les régions où l'eau est abondante ont une population dispersée, celles où elle est rare ont une population concentrée. A. 'Woeikof remarque qu'en Russie, le nombre d'individus par lieu habité augmente en général à mesure qu'on avance du Nord au Sud et de rOuest à l'Est. Cela veut dire qu'en suivant ces deux directions, on voit le hameau remplacer la ferme isolée, puis le village remplacer le hameau, puis le gros bourg remplacer le village. Tandis que dans les gouvernements baltiques et en particulier en Esthonie domine, à un bout de la série, la grosse ferme isolée, à l'autre bout de la série, sur la basse Volga et dans l'Oural, le nombre moyen d'individus par lieu habité arrive à 700 ^. Cela est en rapport avec la raréfaction croissante de l'eau vers l'Est et vers le Sud. Cette raréfaction provient, dans l'Europe orientale, non d'une perméabilité supérieure des sols, mais de la sécheresse accrue du climat à mesure que celui-ci devient plus continental et plus éloigné des influences marines.

Ainsi se sont répartis et distribués pendant des siècles, dans leurs phases de lent accroissement, les peuples de l'Europe, tant que pour eux le labour et l'élevage ont été les sources presque exclusives de la vie. Mais depuis le début de la phase d'accroissement rapide, commencée il y a un siècle, il n'en est plus de même. Deux faits considérables sont venus modifier et parfois bouleverser de fond en comble l'équilibre numérique des groupes ainsi que leur importance absolue et relative : c'est la grande industrie fondée sur Texploitation de la houille ; et c'est en second lieu le développement pléthorique des villes.

Beaucoup d'anciennes terres à blé sont devenues des terres de houille. La prépondérance numérique, sociale et politique des meilleures terres à blé a passé aux terres de houille.

Le long du grand fossé houiller d'Europe, 'des charbons

1. A. Woeikof, Le groupement de la. population rurdle en Ricssie [Ami. de Géogr., XVIII, 190C), p. 13. 23).

PEUPLEMEXT DU GLOBE : FIXATION

de Glasgow à ceux de la Silésie, en passant par les points cardinaux d'exploitation du Lancashire, du West Riding, des Midlands, de Flandre, de Wallonie, de Westphalie et de Saxe, s'est produite depuis un siècle la concentration décisive. Elle a fixé jusqu'à maintenant, et peut-être pour longtemps encore, le peuplement, l'activité, la richesse et la puissance de l'Europe sur la zone du 5o^ degré, depuis les bords de l'Atlantique où les galeries houillères s'aventurent sous les eaux littorales, jusqu'aux grands steppes de l'Est sous lesquels les gisements de charbon se diluent et se perdent. Autour des mines de houille sont venues peu à peu s'entasser toutes les industries, à mesure qu'en substituant le bras d'acier de la machine au bras de l'ouvrier elles avaient davantage besoin du charbon dispensateur de la force, et à mesure qu'en se concentrant en puissantes usines elles réduisaient, par leur installation près des houillères, leurs frais généraux dans une proportion plus forte.

D'où viennent toutes ces masses ouvrières qui ont accru, jusqu'à des taux de densité ignorés sur le globe avant l'âge de la grande industrie, la population des régions industrielles peu à peu constituées et élargies autour des mines de houille ? La première explication qui vient à l'esprit est celle du machinisme houiller et industriel agissant comme foyer d'appel et aspirant à lui l'excédent de population des pays agricoles voisins, grâce à la supériorité des salaires offerts par l'industrie par rapport à la moyenne des salaires ruraux. C'est Texplication courante donnée par les économistes. Elle contient une part de vérité, mais non toute la vérité. Elle est trop mécanique et trop simple ; elle ne tient pas compte des lois d'évolution délicates et complexes du peuplement industriel. Celui-ci n'a pas agi brusquement, dès lorigine, sur les zones rurales pour en épuiser le sang à son profit. En se reportant aux débuts des grands foyers de concentration du peuplement industriel, on constate qu'il y avait entre eux et les populations rurales une séparation très nette : les ruraux ne venaient à l'industrie qu'en petit nombre et avec défiance;

roiVCENTRA TION A Cil VE

les ouvriers étaient surtout des fils d'ouvriers ; la maind'œuvre demandée en quantité de plus en plus grande était fournie par les familles ouvrières elles-mêmes qui ne restreignaient nulle part leur fécondité, aux époques de jeunesse et de maturité de la grande industrie, — au point que la croissance numérique des classes ouvrières de France et d'Angleterre dépassa pendant longtemps celle des populations rurales, comme elle le fait encore aujourd'hui en Allemagne, pays venu sur le tard au grand développement industriel. En étudiant les comtés de Nottingham, de Derby et de Stafford, B.-C. Wallis a constaté que de 1801 à i85i, le taux de migration des zones rurales aux zones d'industrie demeura fort petit : dans toute cette période, les groupes d'industrie sont demeurés isolés par rapport à la masse agricole où ils s'enchâssaient. De i85i à 1901, grand changement : « la vie paroissiale cesse »; les ruraux émigrent aux usines ; la production agricole subsistante s'adapte aux besoins spéciaux du pays, soit pour les fournitures industrielles, soit pour la nourriture des populations ouvrières : ainsi on fait beaucoup d'avoine, dont la paille est nécessaire au paquetage des poteries du district de Stoke; et la production alimentaire s'oriente vers le lait et le fromage que l'on peut produire sans beaucoup de main-d'œuvre, et qui sont nécessaires en quantité croissante au peuple ouvrier de plus en plus dense et de plus en plus exigeant'.

Des phénomènes analogues se sont produits sur le sol de la France industrielle. Pendant longtemps, l'essor des régions d'usines et de fabriques n'a pas dépeuplé les campagnes voisines. Le peuple ouvrier croissait de lui-même, à mesure que la production plus active demandait plus de bras. Au cours des cinquante premières années du xix*^ siècle, c'est seulement en Normandie qu'il est possible de constater un dépeuplement des campagnes au profit des industries : dès le règne de Louis-Philippe, les plaines de l'Eure étaient déser-

I. B. C. '^■A.i.us, L'Angleterre centrale pendant le XIX» siècle [G eogr. Revîexv. janv. 1017, p. 32-52).

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tées parles ruraux qui émigraient vers les fabriques de Rouen et d'Elbeuf, et des familles paysannes bretonnes venaient combler les vides '. Et cela est bien significatif. Car la Normandie a précédé de loin tous les pays de France et leur a montré la voie, dans le système social de la raréfaction voulue de la race, qui est provenue ici du souci de ne pas diviser les héritages. « Les grandes familles, dit un proverbe anglo-normand de Jersey, font les petits lots'. » Bourgeois, paysans et ouvriers se conduisaient de longue date selon ce précepte utilitaire. Aussi, dès le début, Findustrie normande a manqué de bras : elle n'a pu s'en procurer de nouveaux chez une race volontairement stérile. Elle a dépeuplé les campagnes voisines par ses offres de hauts salaires. Sur ce point, la règle posée par les économistes a reçu son application.

Mais dans nos autres régions industrielles, le peuplement ouvrier sest longtemps accru sur place sans que la population agricole voisine en souffrit : au contraire, celle-ci, incitée à produire plus de denrées alimentaires et à les vendre à plus haut prix, continuait à croître selon un taux normal tout en augmentant son bien-être. Pendant longtemps et jusqu'à une date très récente, le foyer d'appel des multiples industries flamandes n'a dépeuplé ni la Flandre rurale ni la Picardie. Dans la grande région métallurgique et industrielle de l'Est, dont les progrès depuis trente ans ont été si rapides, on ne saurait rendre l'usine responsable de la désertion des cantons agricoles à population raréfiée : comme l'a montré Vidal de la Blache, ces cantons perdaient déjà leurs hommes lorsque la minette demeurait encore presque entièrement inexploitée dan,s le sous-sol lorrain \ C'est en vertu de causes profondes et lui appartenant en propre que le peuple rural divorçait peu à peu d'avec la terre. La grande industrie y fut pour peu

1. J. SioN. Les paysans de la Normandie orientale, Paris, 1909.

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