‹ La géographie de l'histoireChapitre 53 sur 216 · G. Vallaux, L'Archipel de la Manche. Paris, 191^, p · texte numérisé non relu

G. Vallaux, L'Archipel de la Manche. Paris, 191^, p

3. P. Vidal de la Blache, Evolution de la population en Alsace-Lorraine et dans le départements limitrophes [Ann. de Gcogr., XXV, 1916, p. 97-113 et itir«i8o).

CONCËNTRATIOy ACTIVE

de chose. Allons plus loin : aujourd'hui encore, elle y est pour peu de chose.

Il est vrai que les populations ouvrières de la zone du 5o^ degré ne trouvent plus en elles une force d'accroissement suffisante, au moins sur de nombreux points, pour répondre à l'activité croissante et à la surproduction fiévreuse de l'industrie. Ni en France, ni en Angleterre, ni même en Allemagne, au moins dans les foyers de concentration dont l'essor est déjà ancien, comme la Westphalie, les familles de mineurs et d'ouvriers de fabrique n'ont maintenant la prolificité débordante d'autrefois ; Tauraient-elles encore, que les lois sociales sur le travail des enfants et des femmes interdiraient à 1 industrie les ressources de main-d'œuvre abondantes et au meilleur marché où elle puisait libéralement naguère. Il faut donc que l'industrie aille chercher au dehors le matériel humain qui lui manque à pied-d'œuvre. Mais où se le procure-t-elle ? Dans les régions agricoles limitrophes : Oui, pour une faible part seulement. Car la communication constante entre les régions voisines tend à établir une égalisation des salaires, de l'industrie à l'agriculture et de celleci au commerce. Pour les ruraux voisins, la fabrique et la mine ne sont pas si tentantes que les économistes le prétendent. Elles ne le sont ni par les conditions de vie, ni par les taux de rémunération du travail. Aussi l'industrie, qui cherche des bras à bon marché, ne peut les trouver et ne les trouve en effet qu'au loin : les foyers de population industrielle de l'Europe s'alimentent, non par l'apport des populations rurales voisines, mais surtout par l'apport de populations lointaines, auxquelles l'industrie manufacturière offre des salaires et un genre de vie de beaucoup supérieurs à ceux qu'elles connaissent chez eux. L industrie européenne, comme la plantation coloniale, a ses coolies et ses engagés recrutés au loin et transplantés en masse.

Nous avons vu, en 1908, les compagnies houillères du Nord de la France en quête de main-d'œuvre en Basse-Bretagne. A la suite du désastre de Courrières, qui avait creusé

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

brusquement un vide dans la population des mineurs, les directeurs des mines cherchèrent des ouvriers de remplacement parmi les pêcheurs sardiniers, parce que ceux-ci passaient pour souffrir d'une crise économique aiguë. Après s'être adresses en vain aux sardiniers, qui demeurèrent sourds à toutes les invites ', les recruteurs se rabattirent sur les ouvriers agricoles de Quimperlé et de Scaër. Ces Bretons terriens vinrent en troupes dans le Nord, mais ils n'y restèrent pas. Si différente que soit la Bretagne de la Flandre et de la Picardie au point de vue de la richesse, elle n'en diffère pas encore assez pour que les paysans d'Ar-Mor consentent à s'engouffrer dans les puits de mines du Nord. Les recruteurs des houillères s'étaient trompés : ils n'avaient pas cherché assez loin.

Au contraire, ceux qui s'adressent au loin, le plus loin possible, réussissent. De plus en plus, les faubourgs industriels anglais se peuplent de Juifs polonais et russes : ceuxci pullulent dans l'East End de Londres, qui est un centre de distribution pour l'Angleterre, comme les quartiers populaires de New- York le sont pour les Etats-Unis. Dès 1901, le quartier londonien de Stepney comptait 54 3 10 étrangers contre 244290 sujets britanniques'. Le nouveau bassin métallurgique de Normandie n'a pu être mis en valeur que grâce à la main-d'œuvre kabyle et espagnole. De même, le bassin ferrifère de Briey et de Longwy est exploité surtout par des ouvriers italiens : avant 19 14, l'arrondissement de Briey ne comptait que 65 000 nationaux français contre 1 20 000 étrangers. En Allemagne, l'industrie rhénane-westphalienne ne peut se passer des ouvriers polonais : ceux-ci sont assez nombreux pour avoir à Dortmund, à Bochum et à Essen des journaux polonais et des écoles nationales. Non seulement on

1. Cela n'est pas étonnant ; les pécheurs sardiniers sont inscrits maritimes et ne voulaient pas perdre leurs droits à la retraite ; de plus, leur misère et les crises sarditiières ont été fort exagérées ; il y a eu là des calculs politiques et de la surenchère électorale. Voir le petit livre courageux et sincère de L. deSeilhac, la Pêche de la scurdine.

2. A. MoNNiER, V immigration étrangère et la surpopulation en Angleterre [Revue d'économie politique, mai 1007. p. 547-361).

CONCENTRATION ACTIVE

ne peut considérer la pléthore industrielle comme créée uniquement par une attraction agissant de proche en proche ; mais, de plus en plus, les forces de concentration agissent par d'autres moyens. Pour renouveler le sang appauvri des populations ouvrières, elles ne s'adressent plus au sang également appauvri des riches populations agricoles qui les avoisinent : elles vont chercher au loin une matière humaine plus abondante, plus fruste, plus docile, plus frugale.

Tous les foyers de concentration humaine de la zone houillère de l'Europe sont associés à de grandes villes. Cependant, la grande industrie minière et manufacturière n'est pas spécifiquement urbaine. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les cartes nous trompent souvent. Elles nous font prendre toutes les agglomérations pour des villes, et toutes les concentrations du peuple ouvrier pour des centres de vie urbaine. Bien que ce développement pléthorique des grandes villes accompagne souvent la grande industrie, il n'est point causé directement par elle ; il n'en est pas inséparable ; il dérive d'un faisceau de forces plus lointaines, plus complexes et plus étendues : il est l'œuvre commune du commerce, de la route, du bien-être, de la sécurité et de la hiérarchie d'Etat. Par elle-même, l'industrie minière et manufacturière n'engendre que l'assemblage géométrique de cases numérotées qu'on appelle la cité ouvrière, le coron des mines du Nord ; elle allonge les rues boueuses de faubourgs qu'elle enlaidit des murs lépreux de ses fabriques et qu'elle hérisse de ses cheminées. Loin d'être appelée à grossir les vraies villes, elle en est soigneusement tenue à l'écart par les municipalités désireuses d'air pur et hostiles à la laideur industrielle. Et il se peut que le caractère antiurbain de l'industrie s'accentue avec le développement des usines hydro-électriques des pays de montagnes. Alors, et dans un avenir assez rapproché, l'industrie sera peut-être appelée à guérir les maux provenant de la surpopulation et de l'entassement sur des espaces restreints, maux affreux qu'elle a contribué à aggraver jusqu'à l'exaspération, tant que la mine de houille lui a été indispensable pour

PEUPLEMENT DU GLOBE : FLXATIOy

créer Ténergie. Mais nous parlerons plus loin du peuplement surconcentré des grandes villes { § 5).

Il nous faudrait mainteîiant traverser TAtlantique et lEquateur, et montrer l'extension moderne du peuplement, soit sous la double forme agricole et industrielle dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, soit sous la forme de l'exploitation agro-pastorale, à la fois extensive et pourvue d"un machinisme puissant, sur les zones tempérées et subtropicales de lancien Vide austral. Mais ces deux aspects du peuplement du globe, où les premières assises sont à peine posées aujourd'hui, relèvent pour la majeure partie, dans l'état présent des choses, des faits de mouvement que nous étudierons bientôt (chapitre vi) . Nous nous contenterons d'indiquer ici quelques points essentiels qui permettent de discerner déjà, pour le Nouveau Monde et pour le monde austral, des lois futures de répartition de l'espèce qui les distingueront de l'Europe autant que celle-ci se distingue de l'Asie hindoue et chinoise.

Au Nouveau Monde et dans le monde austral, les points de saturation du peuplement, même dans les régions où s'accumulent toutes les ressources de vie, se fixent à un taux de densité plus faible que sur les terres d'Europe où existent des ressources agricoles. En d'autres termes, l'habitant néo- Européen du Nouveau Monde, de l'Afrique du Sud et de l'Australie semble avoir besoin d'un espace bien plus étendu que son cousin demeuré dans la vieille Europe. Aux Etats- Unis, les Etats de l'Est, où le peuplement évolue depuis deux siècles, paraissent arrivés à leur point d'arrêt, en dehors des grandes villes qui croissent toujours ; il yen a même quelquesuns, comme le Maine, où le dépérissement se fait déjà sentir, comme si le peuplement avait dépassé son point de refus ; la natalité est plus faible dans le Maine que sur les terres les plus stériles d'Europe, les émigrants ne viennent pas s'y établir : ils évitent la bande orientale pour courir plus à l'Ouest. Et pourtant, les comtés du Maine n'ont encore que 7 à

CONCEXTRATIOS ACTIVE

20 habitants au kilomètre carré \ Même phénomène, plus ou moins accentué, sur toute la côte atlantique. A notre taux d'Europe, ce sont là des terres à moitié vides. Pourtant, les Américains ne les jugent pas ainsi, les émigrants qui affluent dans l'Union sont de même avis, et le centre de population détei'miné par chaque recensement décennal ne cesse de se déplacer vers l'Ouest : il est maintenant au Sud de Chicago. La lenteur de l'accroissement de la population en Australie et en Afrique australe, le profit démesuré que tire à elle seule la ville de Buenos Aires du peuplement de l'Argentine dessinent déjà au Sud de l'Equateur des phénomènes du même ordre ; ils démentent les prévisions de ceux qui croyaient que les nouvelles terres connaîtraient un jour les fortes densités du peuplement d'Europe.

Non seulement le nombre absolu et relatif des hommes, mais l'allure et le mécanisme du peuplement donnent aussi la notion de différences profondes dans le développement de la race blanche en Europe et dans les mondes nouveaux. En Europe, les peuplements de Tordre agricole, de l'ordre commercial et de l'ordre industriel se sont déposés lentement et en stratifications distinctes au cours des âges, au point que, malgré le mélange actif des classes, des peuples et des races amené par la circulation moderne, on discerne toujours les différents étages superposés par l'histoire. Au delà de l'Atlantique et de l'Equateur, rien de pareil. Maître à la fois des procédés et du machinisme appliqués à l'agriculture et à l'industrie, l'homme des mondes nouveaux les a utilisés en même temps. Aux Etats-Unis, les foyers industriels nouveaux sortent de terre en même temps que l'on défriche les champs ; l'agriculture est armée de machines puissantes comme les usines elles-mêmes ; les usines s'installent en pays absolument neufs, en même temps que les pionniers agricoles. Les fosses et usines du bassin houiller, pétrolifère et métallurgique de Pennsylvanie ont surgi de toutes parts dans les

I. Léonard G. Packard, Décroissance de /a population le long de la cote du Maine (Geogr. Rcv., nov. 1916, p. 554-341).

PEUPLEMENT DU GLOBE : FLXATIOy

premières clairières de la forêt vierge à peine éclaircie et entre les premiers champs ensemencés du Corn Belt\ Les pays du Sud de l'Equateur, moins aptes à l'industrie puisque les plus favorisés, comme l'Australie et l'Afrique du Sud, n'ont guère que des métaux et des minéraux précieux, sont avant tout des terres à blé et à viande : mais, pour la culture comme pour le cheptel, l'emploi de l'outillage et des procédés d'organisation modernes, en réduisant au minimum le nombre des hommes nécessaires à une production même intensive, contribue à réduire le rôle de ces régions comme foyers d'appel du peuplement, de sorte que le taux de saturation semble devoir y être plus faible encore qu'aux Etats- Unis. Pour ces terres agro-pastorales, les facilités de transport dues aux voies ferrées sans cesse multipliées contribuent dans une forte mesure à rendre superflue toute forte croissance ou toute densité élevée du peuplement.

i? 5. — L'URBANISME- ET LE DÉPLACEMENT DES MASSES VERS LE NORD

Sur toutes les terres du domaine ancien et nbuveau de la race blanche, que le taux d'accroissement soit rapide ou lent, les hommes ont une tendance toujours plus marquée, non seulement à vivre de la vie urbaine, mais à délaisser les petites villes et les moyennes pour les grandes. Aux vieux pays, la population des campagnes se raréfie, les bourgades et les petites villes décroissent et meurent, tandis que les

I. Dans son remarquable et récent ouvrage, J. Finley représente le peuplement du désert aux Eiats-Unis comme fait d'une stratification successive de professions : du chasseur marchand de fourrures au pionnier, du pionnier à Tag. iculteur de Tagriculteur au spéculateur, du spéculateur au manufacturier (J. Finley, Les Français au cœtir de l'Amérique. trad. M«- Emile Boutroux Paris, i ,ib, p. 165). Les choses se sont passées ainsi autrefois; mais depuis un demi-siècle, cest-à-dire depuis le début de la fièvre industrielle, toutes les occupations sont menées de front dans les pays encore vierges, sauf la première que les autres évincent.

3. Dans notre terminologie encore si mal fixée, le mot urbanisme a deux sens : il signifie, 1" la concentration des hommes dans les groupes urbains ; s" la transformation des villes suivant des plans d hygiène ou d art. Nous employons ici le mot dans son premier sens ; d'après le contexte, aucun lecteur ne s'y trompera.

URBANISME ET DEPLA CEMENT VERS LE NORD

grandes cités entassent étages sur étages dans leurs anciens quartiers et poussent au loin leurs quartiers nouveaux et leurs faubourgs. Aux pays neufs, la ville en damier, prévue pour une population nombreuse, accompagne et précède parfois la première mise en valeur du sol et la pose des voies ferrées ; les voies de la colonisation sont ouvertes par des groupes entassés sur des espaces relativement étroits et séparés par de grandes espaces vides, plutôt que par des pionniers essaimes en proportions égales sur de grandes étendues. Cette orientation du peuplement est devenue depuis un siècle un des phénomènes essentiels de la vie des hommes : phénomène que Ton constate dans toutes les régions d'accroissement et qui est borné à celles-ci, de sorte que la multiplication des foules se traduit avant tout, sur la carte, par la croissance du nombre et du peuplement des grandes villes. Cette croissance, en s'accentuant de plus en plus, tend à faire de nos calculs de densité kilométrique une vaine logomachie de chiffres dépourvue de réalité. Déjà, comme nous l'avons vu, les calculs et les représentations de densité nous trompent pour les contrées où la plante humaine parait bien fixée au sol, comme rinde et la Chine. Que dirons-nous pour nos terres d'Europe où des centaines de milliers et des millions dhommes s'entassent sur quelques kilomètres carrés, et pour ces pays d'Australie et d'Argentine où des zones de dispersion presque désertiques commencent aux portes mêmes de cités de Sooooo âmes ? Nous sommes ici en présence de faits tout nouveaux, qui ne se laissent pas saisir et encadrer par nos méthodes habituelles. Comme la multiplication des hommes depuis un siècle, l'extraordinaire accroissement des grandes villes fait une géographie toute neuve et sans précédent comparable dans l'histoire.

Les pays de très grande activité économique, comme l'Angleterre. l'Allemagne et les États-Unis, s'enorgueillissent non sans raison de la croissance rapide de leurs populations. Mais ce sont les grandes villes qui absorbent la totalité ou la majeure partie de cet accroissement. Dans la prolifique

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

Allemagne, où la population a passé depuis 1871 de 40 à 68 millions, le chiffre de la population rurale est demeuré immobile aux environs des 2 5 millions de cette même année 1871. En Angleterre, où l'accroissement total est moins rapide depuis quarante ans, les villes n'ont pas cessé de croître, mais ici la campagne ne demeure pas stationnaire, elle se dépeuple. Aux Etats-Unis, les proportions relatives de la population rurale et de la population urbaine changent d'année en année au profit de celle-ci. En France, où l'accroissement normal de la population est arrêté depuis deux décades et tend à faire place à une régression constante, toutes les ofrandes villes ont continué de s'ao-randir. Pour avoir une idée nette de ce phénomène, il convient de ne pas limiter la o^rande ville au chiffre uniforme et conventionnel de 100 000 habitants qui est adopté d'ordinaire. Une vie urbaine intense peut commencer au-dessous de ce chiffre ou n'éclore que bien au delà. Il serait plus exact d'opposer les régions urbaines aux régions rurales : les premières seraient définies par le fait que la majeure partie des habitants y mènent la vie urbaine ; les secondes se définiraient par une majorité d'habitants consacrés à la vie et aux travaux des champs ou aux industries dispersées. Pour les populations françaises groupées de cette manière, on constate une croissance rapide de toutes les régions urbaines, un stationnement ou une décroissance de presque toutes les régions rurales, bien que le peuple rural français soit un des plus stables qui existent. Les foyers d'accroissement continuent à s'accroître, les foyers de dépeuplement continuent à se dépeupler. Plus les hommes sont nombreux sur un point, plus ils persistent à s'y entasser, tandis que les pays au peuplement pauvre et rare s'appauvrissent toujours. Ainsi, dans la région urbaine parisienne où la densité spatiale propre à la grande ville est arrivée à un point de saturation qui n'est dépassé nulle part, sauf sur l'étroit rocher de xManhattan où poussent en hauteur les sky-scrapers de New- York, la ville continue d'accroître et de ramifier ses multiples faubourgs sur les territoires de la

URBANISME ET DEPLACEMENT VERS LE NORD

Seine et de Seine-et-Oise ; et, au contraire, dans les Alpes françaises déjà si pauvres en hommes, avec leurs i 5 à 20 habitants au kilomètre carré, les vallées se dépeuplent, les hameaux tombent en ruines, et de temps en temps des communes disparaissent, comme Chaudun, tout entière cédée à l'Etat pour le reboisements. C est ainsi que, même en France, s'accentue de jour en jour l'inégalité de répartition du peuplement. Cette inégalité est encore bien plus accusée hors de France et hors d'Europe. Elle accompagne les progrès des grandes villes, ou plutôt des groupes de grandes villes ou régions urbaines ; elle est essentiellement leur œuvre (fîg. 16 et 17).

L'urbanisme, comme la multiplication rapide des hommes, est un fait tout moderne Aujourd'hui, les grandes villes sont très nombreuses : elles chargent nos cartes d'un fourmillement de points noirs de plus en plus serré. Avant le xix® siècle, elles étaient rares et même exceptionnelles en Europe, inexistantes en Amérique, en Australie et en Afrique (sauf le Cairej . Aux premiers recensements précis, en 1801 , l'Europe n'avait que vingt et une villes de plus de 100 000 habitants : elle en a compté cent soixante, cent ans plus tard (1901) ; à la première date, on trouve seulement en Europe deux villes de plus de 500 000 habitants, contre vingt-trois à la seconde. Et toutes les autres cités géantes des pays neufs sont sorties tout entières et presque soudainement d'un sol vierge K

• Cette croissance rapide des grandes cités appartient-elle uniquement à TEurope moderne et aux civilisations blanches qui en sont issues ? L'antiquité classique, ainsi que les vieilles terres de l'Inde et de la Chine, n'ont-elles pas eu aussi leurs grandes villes, ruinées dans le premier cas et encore vivantes dans le second ? Il faut se garder ici, soit des illusions d'optique de l'histoire, soit des erreurs de proportion. Ni l'antiquité classique, ni l'Inde, ni la Chine n'ont connu des cités et des groupes de cités semblables aux nôtres, tant au point de vue du chiffre absolu de leur population qu'au point de vue du chiffre proportionnel des groupes urbains et des groupes ruraux.

I. p. Clbrget, L'Urbanisme (Bull, de la Soc. de Géogr. de Neuchatel, XX, 1910,

p. •»I4-2pl).

(193) Brunhes et Vallaux. iî

PEUPLEMENT DU GLOBE : FLXATION

A travers les récits des historiens, la Rome impériale du i" au m' siècle nous paraît une capitale géante. Gibbon, historien consciencieux, n'hésite pas à lui attribuer douze cent mille habitants. Mais ce chiffre ne repose sur aucun fait

FiG. i6. — L'agglomération parisienne en i8oi.

Le grisé indique les surfaces où il y avait au moins loo habitants par hectare. (D'après L. Bonnier, dans la Vie Urbaine.)

précis, et un simple calcul de Mark Jefferson montre combien il est exagéré. A défaut d'une statistique dépopulation exacte, nous avons l'étendue de Rome, telle qu'elle fut circonscrite par la muraille d'Aurélien (270-275), à l'époque de son plus grand éclat et à la veille de son déclin comme capitale

URBANISME ET DÉPLACEMENT VERS LE NORD

impériale. Jefferson démontre qu'en appliquant à la Rome d'Aurélien le chiffre de densité de Paris, la ville du monde où, après New- York, les hommes sont le plus entassés, Rome n'aurait compté encore que 404000 habitants'. Et il est

FiG. 17. — L'agglomération parisienne en 1911. Le grisé indique les surfaces où il y a au moins 100 habitants par hectare.

certain qu'elle n'arrivait pas à ce chiffre, car en aucun cas les maisons antiques, même celles de Suburre, ne comportaient des superpositions d'alvéoles comparables à celles de Belleville et de Ménilmontant. Remarquons en outre que les

• I. Mark Jefferson. Tlie Anthropogeography of some great cities, a study on the distribution of population [Bull. Amer. Geogr. Soc, XLI, 1909, p. 55';-366).

PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATION

édifices civils et religieux occupaient à Rome une superficie relativement bien plus considérable qu'à Paris.

Or, la Rome d'Aurélien, comparable sans doute à une de nos villes moyennes, était la plus étendue des capitales antiques, àTexception de Babylone : mais Tenceinte quadrangulaire de Babylone comprenait de vastes espaces découverts et sans constructions. La conclusion s'impose : les villes les plus fameuses de l'antiquité classique étaient toutes, Rome et Babylone elles-mêmes comprises, peuplées comme nos villes de second et de troisième ordre, et souvent moins encore.

Pour rinde et pour la Chine, qui nous paraissent semées de grandes villes, il faut faire aussi la part du mirage : mais le mirage est d'une autre nature. Il provient ici de notre négligence à comparer la population urbaine et la population rurale. Cette notion est au fond celle qui importe, bien plus que le nombre et la population absolue des grandes villes. Les métropoles de Tlnde, Bombay, Calcutta, Madras, Delhi, font un certain eflfet sur les tableaux statistiques ; il faut avouer qu'elles feraient partout figure de villes considérables. Mais il n'en est pas moins vrai que la population urbaine ne fait en tout que les deux pour cent de la population totale de l'Inde ^ : rien ne montre mieux combien comptent peu dans la vie de l'Inde tant de vieilles et illustres cités. Le cas de la Chine est le même. Et dans ce pays, pour lequel nous manquons de statistiques précises, il est probable que les récits des voyageurs ont fort exagéré la population des grandes villes, comme ceux des historiens ont enflé outre mesure les métropoles antiques du monde occidental. Il paraît au moins démontré que Pékin n'a pas et n"eut jamais les 2 millions d'habitants qu'on lui attribuait autrefois, que même elle ne saurait passer pour une cité simplement « millionnaire ».

Les cités authentiquement millionnaires sont toutes modernes. Londres, la plus grande de toutes, est aussi la plus ancienne : elle est

I. P. Vidal de la Blache, Le peuple de l'Inde d'après la série des recensements (Ami. de Géogr.,X\, 1906, p. 333-375 et 419-442).

URBANISME ET DEPLACEMENT VERS LE NORD

arrivée à son premier million en 1802 ; neuf autres cités ont dépassé ce chiffre dans le siècle qui a suivi, jusqu'à Buenos- Aires (1906). Quatre sont en Europe, Londres, Paris, Vienne et Berlin ; quatre en Amérique, New- York, Chicago, Philadelphie et Buenos- Aires ; deux en Asie, Tokio et Calcutta ^.

Les grandes villes modernes, qui comptent des habitants par centaines de mille et par millions, et qui concentrent en elles la majeure partie du surnombre d'hommes éclos depuis un siècle, ne favorisent en rien Faccroissement numérique dont elles profitent» Elles jouent au contraire, dans l'organisme général des sociétés humaines, le rôle d'agents de destruction destinés à neutraliser les eflPets de l'accroissement des hommes et à dévorer les générations en surnombre. Ce sont des « mangeuses d'hommes ».

Les grandes villes modernes sont des produits de complexité sociale et économique qui n'ont presque plus que le nom de commun avec les anciennes cités dont elles sont sorties, et dont quelques vieilles bâtisses demeurent parfois enchâssées dans leur noyau. En Europe et dans le monde civilisé des vieux âges, les cités étaient des réduits de défense et les points de concentration des métiers et des commerces que l'insécurité générale obligeait à s'abriter derrière des murailles. Ce qui constituait essentiellement la vieille ville, c'était le mur d'enceinte. Ce qui constitue essentiellement la ville moderne, c'est le carrefour de routes maritimes ou terrestres, et le nœud des chemins de fer. Ce qui faisait la vie de l'ancienne ville, c'était le marché périodique ou la foire intermittente ; ce qui fait la vie de la ville moderne, c'est le commerce continu. Deux agents puissants, de l'ordre psychologique, ont déterminé cette évolution : le premier est l'établissement graduel de la sécurité, œuvre des sociétés politiques organisées ; le second est le développement même de la civilisation matérielle, avec la complexité croissante des besoins et les exigences sans cesse agrandies de bien-être et

Page 1