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R. GONNARD, id., id

PEUPLEMENT DU GLOBE : MOUVEMENT

fasse par des moyens guerriers ou pacifiques, le résultat est le même : le peuple préexistant sur le sol convoité absorbe ou détruit pendant longtemps les nouveaux venus, avant de se modifier profondément à leur contact. Les migrations guerrières des Germains dans l'Empire romain ont suivi quatre siècles durant un rythme analogue à celui des migrations européennes du xix' siècle aux Etats-Unis : les Gallo-Romains détruisaient les Germains ou les réduisaient à l'état d'alliés, de colons ou d'esclaves ^ ; les Yankees encadraient et assimilaient les foules européennes venues chez eux à la recherche du pain et de la terre.

Le premier fait est assez connu ; le second l'est beaucoup moins. C'est à tort que l'Europe s'imagine qu'elle a transformé les Etats-Unis en déversant sur le sol des millions d'émigrants. Ces émigrants, dans leur ensemble, n'ont jamais joué qu'un rôle d'ouvriers subordonnés et encadrés. Dans Tœuvre d'accroissement de la richesse et de la puissance américaines, ils n'ont été que les maçons du prodigieux édifice; ils n'en furent ni les architectes, ni les constructeurs.

Ecoutons de quelle manière Michel Chevalier parle des émigrants européens aux Etats-Unis, en 1834 :

«L'Europe a levé de vaillants travailleurs qui se sont joints aux fils de la Nouvelle Angleterre. Beaucoup d'Irlandais et d'Ecossais, une masse d'Allemands, de Suisses et quelques Français sont aujourd'hui établis dans rOhio, Tlndiana, l'IUinois, le Michigan. Le voyageur qui descend rOhio trouve sur son passage Gallipolis, ville des Français, Vevey, ville des Suisses, Marietta, ainsi nommée en l'honneur de l'infortunée Marie- Antoinette. Les terminaisons en burg sont semées au milieu des noms indiens, des Jacksonville, des Washington et des Columbia. Mais la coopération des Européens n'oie pas aux Yankees h principal honneur de l'œuvre : les Yankees ont commencé, ont donné le ton, ils ont fait et font encore la plus rude besogne. Relativement à eux, l'Européen n'a été que VJiomme des lendemains, rapprenti, le mercenaire » ^ .

I. « Jusqu'au v» siècle et sans jamais se lasser, l'émigration germaine a jeté au delà du Rhin les bandes et les peuples que les Gallo-Romains décimaient par le fer et réduisaient à l'esclavage. » (R. Gonnard, L'émigration européenne au XIX^ siècle, p. 95). Voir aussi une citation typique de Paul Guiraud dans J, Brunhes, la Géographie humaine de la France, p. 148.

3. Michel Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord, Paris, 2" éd., 1837, I, 152-153.

MASSE ET JNFILTRATIOy

Près de soixante-dix ans plus tard, malgré l'afflux de tant de générations d'émigrants, la situation générale n'a pas beaucoup changé, si nous en croyons M. Pierre Leroy-Beaulieu :

« Les Américains de 1900, dit-il, descendent pour une proportion supérieure à la moitié, que l'on serait tenté d'évaluer entre =>') et 60 p. 100, de la population qui vivait déjà sur leur territoire en 1830, autant dire de celle qui s'y trouvait à la fin du xviii® siècle, car on n'estime pas l'immigration depuis la déclaration d'Indépendance jusqu'en 1830 à plus de 400000 personnes en tout »^ Et ailleurs : -se Ce sont en réalité les Américains eux-mêmes qui ont colonisé leur propre territoire » ^. Le vrai pionnier qui conquiert le sol, c'est l'Américain ; l'Européen ne fait que suivre, et même, aujourd'hui, il montre une tendance de plus en plus accusée à demeurer au voisinage de la côte et dans les grandes villes : indice probable de la substitution graduelle d'une migration d'ouvriers et de petits commerçants à la migration des ruraux, à mesure que la population rurale d'Europe se raréfie ^.

Tant que les grands mouvements d'hommes se rattachent, comme cause déterminante, aux migrations de la faim, comme objet poursuivi, à la recherche de la terre, et comme composition humaine, aux classes rurales, ils obéissent à une règle géographique que nous avons déjà notée, mais qu'il est très important de mettre en lumière. Les hommes qui se mettent ainsi en mouvement à la recherche du mieux-être ne veulent pas changer radicalement de cadre terrestre et de genre de vie. Ils aspirent à quelque chose qui soit mieux que chez eux, mais qui tout de même rappelle leur chez eux au point de vue des routines d'existence, de la nourriture et des procédés de travail. Ainsi le veut Tesprit conservateur des hommes de la terre. Ils cherchent donc d'instinct des pays dont le climat, la flore et les ressources se rapprochent aussi exactement que possible de ce qu'ils ont connu dans la première partie de leur existence : servitude du g-enre de vie qui est aussi, en quelque manière, une manifestation matérielle de ce rattachement du

1. p. Leroy-Beaulieu, Les Etals-Unis an XX» siècle, Paris, 1901, p. 25.

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