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P. Leroy-Beaulieu, p

3. L'émigration juive montre ce trait avec une netteté singulière. « Sur le chiffre énorme de i 074 442 Juifs débarqués aux Etats-Unis pendant les douze années 1899-1910, près de 700000 (690 296), soit environ les deux tiers (64,3 p. 100) se sont dirigés vers le seul état de New- York. » (L. Hersch, Le Juif errant d'au/ourd'hui, Paris, 1913, p. 256.)

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passé au présent, toujours plus vivace chez les classes rurales que chez les autres.

« Les Européens se sont étabUs de préférence dans les deux Amériques, soit sur les plateaux tropicaux (Mexique, Pérou, Bolivie), dont l'altitude compensait la latitude trop proche de l'équateur, soit dans les latitudes tempérées (États-Unis, Canada, Sud du Brésil, Chili, Argentine), où la vie, les productions et le mode d'activité possible rappelaient le mieux l'Europe. La race blanche a laissé les pays trop chauds, trop humides et trop boisés (Antilles, Guyanes, Amazonie, Amérique centrale), soit aux nègres importés d'Afrique, soit aux anciens habitants du pays. Les Français qui allaient au Canada constataient, dès 153s, la ressemblance des pays du Saint-Laurent avec la Normandie et la Bretagne, et c'est au Canada que s'est concentré le peuplement français. Les Anglo-Saxons, les Allemands, les Italiens, et les Slaves qui ont accru dans d'énormes proportions, de 1850 à 1900, la population des Etats-Unis, trouvaient sur le territoire de la grande république une diversité physique qui rappelait, avec des proportions plus vastes, la diversité européenne. Pour les Espagnols, les plateaux du Mexique, de l'Ecuador et du Pérou rappelaient sur des proportions plus vastes aussi les terrasses du Leôn et de la Castille et et les Sierras d'Andalousie. Les Portugais ont trouvé sur les côtes du Brésil une Lusitanie australe. Les Espagnols, les Italiens, les Allemands et les Français vont en masses croissantes dans l'Argentine parce qu'ils retrouvent, à cette pointe Sud de l'Amérique, le climat, les cultures et les productions des zones tempérées de l'hémisphère boréal »^

Cela n'est pas vrai seulement pour les éniigrants d'Europe. Pour toutes les niasses humaines en mouvement, les grandes routes d'expansion et de colonisation, dont nous déterminerons plus loin (§ 4) les caractères géographiques secondaires, s'ouvrent d'une manière générale d'Est en Ouest ou d'Ouest en Est, le long des parallèles, plutôt que du Nord au Sud, le longdès méridiens : car, à moins de passer d'un hémisphère à l'autre, la deuxième direction implique pour ceux qui la suivent un changement profond et parfois radical de climat, de nourriture, d'habitudes de travail et de genres de vie, toutes choses que paraît laisser intactes, ou à peu près, un déplacement dans la premièi"e direction. Aussi, les migrations durables et

I. G. Vallaux, Géographie sociale, la Mer, Paris. 1908, p. 247-248.

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colonisatrices, qu'elles se fassent en masses ou en courants dilués, évoluent de préférence à l'intérieur de longues bandes terrestres orientées dans le sens des parallèles. Dickson a beau dire que le contraste entre la direction Est et Ouest et la direction Nord et Sud est « extrêmement grossier », et qu'un des devoirs des géographes est de lui substituer « une méthode de classification plus satisfaisante » S nous lui répondrons qu'il n'est point question ici de satisfaction pour notre esprit, mais de réalité objective : la prédominance des directions Est-Ouest et Ouest-Est s'impose à toute étude sérieuse ; elle ressort nettement des cartogrammes établis avec soin par Haddon".

La migration des Européens modernes aux terres tempérées de l'hémisphère austral ne détruit pas la loi des parallèles : elle l'étend en la confirmant, elle en précise le sens et la portée. Elle montre bien que les masses entraînées hors de leur habitat primitif cherchent avant tout à ne pas changer radicalement de genre de vie. Cette recherche s'est poursuivie uniquement dans l'hémisphère boréal, tant que les terres de l'hémisphère austral sont demeurées trop loin et pratiquement inaccessibles aux foules émigrantes ; elle se fait maintenant, par-dessus les tropiques et Téquateur, vers les zones tempérées australes qui donnent, au point de vue du milieu, une image réfléchie à peu près exacte des zones tempérées de l'hémisphère Nord, foyers du surpeuplement humain et centres d'origine des grandes migrations.

Cette loi des parallèles ramène à son vrai sens et à des limites plus modestes une théorie ambitieuse qui eut son heure de célébrité et dont les souvenirs flottent encore dans la pensée contemporaine. Nous voulons parler de la marche vers l Ouest, soutenue à des points de vue différents et avec une égale énergie par Hegel et par Ernest de Lasaulx. Ratzel exécute en deux mots cette idée hégélienne, qu'il traite de mythologique.

I. H.-N. Dickson, The redistribution of Mankind (Geogr. Journ., XLII, july-dec. 1913, P- 372-383)-

* 3. A. -G. Haddon, The Wanderings of Peoples, in fine. Voir notamment cartogrammes I et II (Asie et Europe). Voir fig. i8, d'après Haddon, ci-dessus, pp. 232 et 233.

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Elle apportait cependant, sous la forme que lui donnait Hegel, un solide appui aux prétentions du germanisme.

Hegel prétend dans sa Philosophie de Vhistoire que la lumière du soleil de la conscience va de TEst à l'Ouest, comme la lumière du soleil physique. L'Asie est le point précis où il se lève, le commencement absolu de l'histoire ; l'Europe marque l'occident ou la fin de l'histoire ; le monde oriental, le monde gréco-romain, le monde moderne ou germanique en sont les trois grands moments. Il résulte de cette chaîne, où l'Amérique est oubliée, que le germanisme représente le degré suprême de l'ascension de l'humanité ^

Les spéculations de Làsaulx nous semblent plus étonnantes encore. Pour lui, la migration vers l'Ouest non seulement des hommes, mais des animaux, des plantes et même des maladies pestilentielles ne fait pas un doute. C'est une loi objective de la vie ; c'est le mouvement de rotation de la terre et des planètes sur leurs axes, de l'Ouest à l'Est, qui est cause que le courant de la vie et les influences atmosphériques suivent la direction opposée-.

Ne sourions pas trop de ces intempérances de pensée. Il y a en elles une « âme de vérité », un fond solide qui n'est autre que l'intuition de la recherche, par les foules en mouvement, de genres de vie identiques ou semblables à ceux qu'elles quittent. Hegel et Lasaulx avaient en outre l'excuse de ne connaître la loi des parallèles que sous sa forme primitive, où son sens vrai ne se dégageait pas encore : de leur temps, les migrations vers les zones tempérées australes commençaient à peine.

Les grandes migrations de masse ou d'infiltration ne produisent aucun changement durable sur la carte du peuplement et sur la répartition des races, si la part de l'élément féminin est inexistante ou insuffisante. Les femmes sont l'élément conservateur et stabilisateur qui fixe au sol nouveau les races déplacées, avec leurs routines d'existence et leurs habitudes ancestrales. Si elles ne viennent pas avec les hommes, le courant migrateur ne modifie le peuplement qu'à condition de se renouveler sans cesse ; même dans ce cas, l'établissement des émigrants manque de stabilité et de chances d'avenir ^ Si les femmes viennent en trop petit nombre, la

1. R. Flint, Philosophie de l'histoire en Allemagne, trad. franc., Paris, 1878, p. 291, d'après l'ouvrage posthume de Hegel, Philosophie de l'histoire, 1857, 2' éd., 1840.

2. R. Fltnt, p. ■582, d'après Ernest de Lasaulx, Nouvel essai d'une philosophie de l'histoire ancienne fondée sur la vérité des faits, 1836.

3. Voir ce que dit Livingstone de la colonie portugaise de Cassangé, dans l'Angola :

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société des migrateurs souffre des plus graves desordres en pays neuf et désert ; au cas où le pays est déjà occupé, elle risque de se dissoudre rapidement au contact de la race primitive. Avec beaucoup de raison, Gaston Richard a pu écrire : « La colonisation ne peut réussir sans le concours de la femme » \

Parmi tous les faits de mouvement contemporains, l'immigration aux Etats-Unis demeure le plus considérable et le plus gros de conséquences. En l'étudiant, L. Hersch a discerné que l'immigration devient d'autant plus stable et plus régulière que l'élément féminin s'y mêle davantage\ Les rapports de proportion numérique entre les deux sexes tendent à s'équilibrer aux Etats-Unis. Il n'en était pas ainsi au siècle dernier, surtout dans les Etats nouvellement formés de l'Ouest. Hepworth Dixon a tracé l'intéressant tableau des désordres provoqués par la rareté des femmes blanches en Californie :■ fréquence des rixes et des meurtres, situation extra-légale et privilégiée des femmes blanches, liaisons irrégulières des blancs avec les squaws indiennes et misère de celles-ci ^ Toutes ces tares s'atténuent et disparaissent depuis que s'accroît la population blanche féminine. Les femmes ne sont jamais les pionniers de migrations nouvelles. Elles suivent des courants établis et des voies frayées de plus ou moins longue date ; mais ce sont elles qui donnent aux migrations l'estampille définitive ; ce sont elles surtout qui font du cul-

« Aucun de ces Portugais n'a sa femme avec lui ; généralement ils ne viennent ici qu'avec l'intention de gagner quelque chose et de retourner à Lisbonne : ce qui nuira toujours au succès de la colonie ». (D. Livingstonb, Explorations dans l'Afrique australe de 1840 à 1836, trad. franc , Paris, 1839, p. 413 )

1. G. RiCHAHD, La femme dans l'histoire, Paris, 1909. p. 315. « La vie pacifique et sédentaire, dit dans le même ouvrage G. Richard, est une création de la femme. L'activité productive, l'agriculture, l'industrie, le commerce ont été longtemps choses de femmes » (p. 423). Comparez ce que dit A. Girard de l'émigration espagnole. « La plupart des émigrants espagnols s'e/i vont sans esprit de retour. Il y a par/ni eux une forte proportion de femmes. » (A. Girard, art. cit.) Cf. encore une remarque de Vidal de la Blache pour l'émigration italienne en Lorraine : « L'infériorité de la proportion féminine dans le pays minier de Briey est l'indice d'un état peu stable répondant à une période de début. » (P. Vidal delà Blache, La France de l'Est, Paris, 1917, p. 138).

2. L. Hersch, L'immigration féminine aux Etats-Unis {Bulletin de l'Institut National Genevois. XLI, Genève, 19)2).

3. H. Dixos. La conquête blanche, trad. franc., Paris, 1877, p. 40-41, 114-122.

( ^41 ) Brunhes et Vallaux. 16

PEUPLEMENT DU GLOBE : MOUVEMENT

tural drift un racial drift. L.-A. Fabre a très justement remarqué, à propos de la curieuse émigration des Barcelonnettes au Mexique, que longtemps elle fut uniquement masculine. Les femmes ne se sont décidées à s'en mêler qu'au bout d'un demi-siècle, et maintenant, grâce à elles, « Texode est devenu général » \

Voyons l'opposition. Sur les quais grouillants des ports chinois, les foules qui s'entassent à fond de cale des bateaux, à destination de l'Indo- Chine, de l'Insulinde et de TAmérique, se composent de laboureurs, d'ouvriers et de coolies. Elles ne comprennent que peu ou pas de femmes. Aussi, bien que la Chine émigré puissamment, elle ne colonise nulle part. L'immigration chinoise en Californie menaçait l'équilibre économique du pays en faisant baisser les salaires ; faute de femmes, elle ne menaçait pas de submerger la race américaine. Dans notre Cochinchine, Cholon, faubourg de Saigon, est une ville chinoise, mais c'est une ville sans femmes : 500 seulement d'origine chinoise, contre 50 000 hommes au moins. Même chose au Siam.

« Les coolies chinois de Bangkok ont assez souvent femme et enfants en Chine et leur envoient leur surplus de recettes. La grande majorité des Chinois que nous avons ici vient de Hong-Kong, de Haïnan, de Swatow et de Canton. La coutume de Haïnan défend à la femme chinoise de quitter son lieu natal... Aussi voit-on assez peu de Chinoises, comparativement au sexe fort»'^.

Quel que soit le caractère originel des migrations, elles altèrent gravement, pour un temps ou pour toujours et sur de vastes régions, les proportions numériques des sexes. C'est un fait d'une importance de premier ordre ; il n'a pas été mis en lumière jusqu'ici comme il le mérite ; sans dépendre uniquement ni même principalement des conditions géographiques, il peut entraîner des conséquences géographiques très graves. Une étude approfondie du peuplement du globe devra leur faire leur part ; elle opposera le déséquilibre sexuel des faits de mouvement à l'équilibre sexuel presque partout indiqué par les faits dQ fixation.

i. L.-A. Fabre, L'exode montagneux en France (Bull, de Géogr. histor. et descriptive. 1908, p. 210).

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