‹ La géographie de l'histoireChapitre 65 sur 216 · JuTTRAND, Au Siam, notes de voyage. Paris, 1905, p · texte numérisé non relu

JuTTRAND, Au Siam, notes de voyage. Paris, 1905, p

MASSE ET INFlLTRATIOy

Peut-être n'y a-t-il qu'une seule classe de migrations où réquilibre antérieur des sexes ne soit pas sensiblement modifié par la mise en mouvement des masses déracinées. Ce sont les migrations de refoulement venues de la politique et de la guerre ; nous entendons par là les grands exodes où les races vaincues et chassées, quelquefois par la nature et bien plus souvent par Thomme, cherchent des terres de refuge en même temps que des terres nourricières. A la sortie d'Ég3'pte, les Hébreux conduits par Moïse emmenaient leurs femmes et leurs enfants. Les Cimbres et les Teutons avaient aussi les leurs sur leurs chars de guerre, à Aix et à Verceil ; Marius et Catulus enchaînèrent comme esclaves autant defemmes que d'hommes.

Les migrations de refoulement sont particulièrement intéressantes pour le géographe parce qu'elles expliquent, dans plusieurs cas, le peuplement relativement dense de régions du globe déshéritées ou peu accessibles : montagnes et hautes vallées de montagnes, steppes à demi-désertiques, presqu'îles ou îles situées hors des routes de la conquête et du commerce. Nous l'avons déjà indiqué pour le Pamir et pour ses Karakirghizes (chap. v, § i). Il convient de ne pas exagérer la portée historique et géographique de ces mouvements. Si le déracinement total d'un peuple par la guerre est un fait moins rare que son extermination complète, il n'en est pas moins vrai que les refoulements de peuples n'ont appelé à la vie historique que des parties peu étendues et relativement peu importantes de la surface terrestre. Quelques-unes de ces terres de refuge, comparables aux lieux d'asile de l'antiquité, sont étroitement délimitées : par exemple le Caucase, citadelle de peuples où se sont juxtaposés tant de débris de races dont la diversité des langues atteste encore l'existence ; la Bretagne, Galles, le Cornwall, l'Ecosse et l'Irlande, refuges de la race celtique, surtout ce dernier pays, parce que c'est une île, où Alexandre Bertrand a cru trouver jusque dans les monastères chrétiens du haut moyen âge la survivance des collèges druidiques ' ;

I. A. Bertrand, La Religion des Gaulois, Paris, 1897, XI« leçon, l'Irlande druidique, p. 277-21)0.

PEUPLEMENT DU GLOBE : MOUVEMENT

Ceylan, où les bouddhistes chassés de llnde s'établirent en sûreté; Formose, où les partisans chinois de la dynastie des Ming furent déportés après le triomphe des Mandchous. En d'autres cas, les terres de refuge sont l'étendue sans bornes de steppes à peu près dépourvus de ressources, où les refoulés mènent la vie nomade faute de pouvoir en mener une autre, car, dit L. Cahun, « on n'habite pas le désert, quand on peut habiter ailleurs ^» . Ainsi, au temps des grandes révolutions médiévales de TAsie, de nombreuses tribus turco-mongoles chassées par les tribus conquérantes se firent Kaiak ou errantes dans les steppes sibériens, le long de TOb, de Tlrtych et du lénisséi ■.

Presque toutes ces migrations sont dans la pénombre de l'histoire. Nous ne connaissons qu'imparfaitement leurs ori-' gines et leur mécanisme, car les traditions orales et l'histoire écrite s'occupent assez peu des peuples vaincus et refoulés. Cela donne plus d'intérêt à la migration de refoulement la plus rapprochée de nous par le temps et par la civilisation, qui est la seule dont nous connaissions bien les détails : c'est le trekk par étapes des Boers du Cap vers le Natal et vers le Transvaal, de 1884 à 1848. Pour fuir la domination anglaise, les Boers poussèrent leurs chars à boeufs et leurs troupeaux à travers les steppes de l'Afrique australe, jusqu'au jour où ils se crurent en sûreté dans le Veldt lointain de l'Orange et du Vaal. L'exode des Boers du Cap est probablement le seul fait de l'histoire moderne qui nous donne une image approchée de ce que furent les mouvements de peuples sur la zone des steppes et sur la lisière désertique d'Europe et d'Asie, au temps de la plus grande instabilité du peuplement de l'Ancien Monde (iii^ au xiv* siècle).

1. L. CA.HUN. Introduction à l'histoire de l'Asie, Paris, 1896, p. 48.

2. On peut ranger parmi les migrations de refoulement Texode des Juifs de Russie depuis une quinzaine d'années, surtout pendant les années qui ont précédé la guerre et pour lesquelles nous avons des chiffres (1899-1913). Sur 10.000 habitants juifs de la Russie, 135 en moyenne quittaient annuellement le pays pour aller aux Etats-Unis. Ils fuyaient les pogroms ; l'exode augmentait quand les pogroms devenaient particulièrement meurtriers, comme en 1904 et 1906. L. Hersch, Le Juif errant d'aujourd'hui, Paris, 1913, p. 44-48.

VOIES DES MIGRATIONS 4. — VOIES DES MIGRATIOyS : LE STEPPE, LA MER BORDIERE, L'OCÉAN

Dès Torigine des sociétés historiques, et probablement dès la préhistoire, le déterminisme géographique ne suffit à expliquer ni les déplacements des masses, ni les infiltrations. A plus forte raison se trouve-t-il en défaut lorsque la complexité des besoins et des appétits de l'espèce, résultat de son affinement héréditaire, et Tâpreté croissante de la lutte entre les groupes, résultat de leur grossissement numérique, donnent une valeur plus grande, aux forces et aux mobiles de pure psychologie sociale, pour une humanité peu à peu affranchie de la sujétion étroite au milieu. Aussi les migrations ne dépendent pas de la géographie pour tout ce qui regarde leurs valeurs relatives, leurs buts et leurs conséquences. Mais la géographie reprend son intérêt pour Tétude d'une partie essentielle de leur mécanisme, c'est-à-dire pour l'étude des voies qu'elles ont suivies. Souvent le relief terrestre, les lignes d'eau, les masses marines et d'autres grands accidents de la surface du globe ont canalisé dans un sens déterminé et permanent les déplacements des hommes. Les migrations ont tendance à tourner les obstacles ; elles s'orientent vers les passages ouverts par la nature. C'est avec quelque raison que Haddon compare les mouvements humains à ceux des fluides.

c( Ils prennent, dit-il, la ligne de moindre résistance et s'écoulent vers les zones ou vers les chenaux ouverts entre les barrières » \

Gela pourtant n'est rigoureusement vrai que dans le cas d'une humanité désarmée, peu outillée ou mal outillée contre la nature, et répandue sur un sol dépourvu de voies de communication nombreuses et régulières. Lorsque les groupes sont dotés d'un bon outillage de transport, et surtout lorsqu'ils ont à leur disposition les réseaux de routes dont les Etats organisés peuvent seuls assurer la construction et l'en-

Page 1