‹ La géographie de l'histoireChapitre 68 sur 216 · I. A. -G. Haddon, T/ie Wanderings of Peoples, p · texte numérisé non relu

I. A. -G. Haddon, T/ie Wanderings of Peoples, p

VOIES DES MIGRATIONS

côtières deTEurope ont eu une valeur analogue et bien plus grande. Les riches articulations du continent européen et le développement de ses mers bordières ont multiplié les points de contact, stimulé les mouvements et activé le brassage des groupes, tout autant que la zone de parcours facile et indéfini du steppe eurasien. Tandis que le steppe perdait au cours des âges une grande partie de sa valeur à ce point de vue, la lisière côtière de l'Europe conservait la sienne, l'accroissait encore, et se reliait d'une manière de plus en plus étroite au rythme actuel du mouvement des hommes sur la planète.

Comment se représenter ces mouvements, le long des côtes, chez des groupes mal outillés pour le transport et pour la lutte contre les éléments ? Ici, la vie pastorale n'est pas en cause ; les ressources d'alimentation fournies par le troupeau voyageur font défaut. Mais la barque et le poisson remplacent le troupeau ; les îles de refuge, les baies et les estuaires des fleuves suppléent à la faiblesse de l'outillage nautique encore dans l'enfance, en permettant de fractionner les voyages et d'attendre aussi longtemps qu'il le faut les circonstances météorologiques favorables. Le temps a peu compté pour les grandes migrations historiques, soit par terre, soit par mer. Elles se sont largement étalées sur les mois et sur les années. C'est un fait que nous nous figurons assez mal ; nous sommes de plus en plus incapables de nous le figurer à mesure que s'accélèrent, avec les progrès de la technique des transports, les déplacements d'une humanité aflfairée et trépidante.

L. Gumplowicz, dogmatiquement hostile au déterminisme du milieu géographique, en reconnaît pourtant malgré lui la valeur, lorsqu'il dit de la Méditerranée : « Enfermée comme un bassin entre trois parties du monde, cette mer, avec les îles nombreuses dont elle est parsemée, pouvait être aisément parcourue en tous sens, même par des navigateurs inexpérimentés »*. Aussi les Phéniciens et les Grecs ont fait des îles et des lisières méditerranéennes de grandes voies de migra-

I, L, Gumplowicz, La Lutte des Races, trad. franc., Paris, i?95, p- 323.

PEVPLEMEyr DU GLOBE : MOUVEMENT

tions. Ces premières migrations par mer ne remuaient pas de grandes masses, comme le faisaient les migrations du steppe. *Les colonies maritimes qui essaimaient des métropoles de Grèce et de Phénicie ne disposaient que de petites barques. C'est donc par infiltration que ces mouvements par voie de mer agissaient sur les populations indigènes. Lorsque les infiltrations étaient numériquement par trop faibles, elles ne tardaient pas, malgré la supériorité de civilisation des nouveaux venus, à se perdre dans la masse humaine préexistante. Tel fut le sort de nombreux comptoirs phéniciens en Méditerranée et dans l'Europe occidentale; de même ont disparu sur les côtes de l'Océan Indien la plupart des colonies arabes. Si le souvenir des colonies de l'Hellade s'est mieux conservé, malgré le dépérissement ou l'absorption de la plupart d'entre elles, cela tient à leur nombre autant qu'au pouvoir supérieur de diffusion de la langue et des institutions grecques.

Ce que furent pour la Méditerranée de l'époque classique les colons de Grèce et de Phénicie, les marins commerçants, conquérants ou pirates de la Scandinavie et de la Germanie le furent, au moyen âge, pour les mers du Nord de l'Europe. De la Manche au golfe de Finlande, les mers bordières, les îles et les estuaires ont été, du ix'' au xiv' siècle, le théâtre d'un va-et-vient actif où les envahisseurs paraissaient tantôt en pirates et en massacreurs, comme les Normands sur les terres gallo-romaines, tantôt en commerçants pacifiques, comme les Allemands aux bouches de la Duna ; mais, dans les deux cas, c'est une infiltration et une expansion nordiques qui se sont tracées leurs voies le long des côtes du Nord-ouest de l'Europe. Elles ont abouti, soit à une conquête territoriale, comme en Normandie, soit à l'établissement d'une oligarchie féodale, comme dans les Provinces baltiques, soit à la domination d'une oligarchie commerçante, comme dans les villes et dans les comptoirs de la Hanse.

Il semble que les mers bordières et les lisières littorales ont été la principale voie des migrations de l'Amérique précolombienne. Ce continent sans troupeaux manquait de zones

VOIES DES MIGRATIONS

de parcours et de tribus nomades (§ i); nous n'y pouvons discerner d'autres grands mouvements que ceux qui portèrent les Caraïbes des bouches de l'Amazone à l'archipel des Antilles, et ceux qui suivirent la côte Ouest de l'Amérique du Nord, de l'Alaska à Panama, entre les Rocheuses et la côte Pacifique'. Sur cette dernière zone, les émigrants venaient probablement du Nord-est de l'Asie, par le détroit de Behring et par les archipels des Kouriles et des Aléoutiennes. La longue chaîne des Rocheuses remplit efficacement l'office de barrière,' car il n'y a presque rien de commun entre les peuplades aborigènes du versant du Pacifique et celles du versant de l'Atlantique.

Notre énumération, si incomplète qu'elle soit, fait ressortir la valeur du steppe, de la lisière littorale et de la mer bordière comme voies originelles des migrations; nous y ajouterons à titre subordonné les grands fleuves, dont quelques-uns, comme la Volga, le Mississipi et le Saint-Laurent, ont été suivis, non par des niasses, mais par d'actifs pionniers qui de proche en proche préparaient sur les terres vierges l'infiltration des nouvelles races de colons. Au contraire, les grands Océans formaient barrière d'une manière à peu près complète. Encore faut-il distinguer entre eux. L'Océan Indien n'a jamais constitué une séparation réelle entre l'Afrique, l'Asie du Sud et l'Insulinde, car il était relativement facile dans la partie Nord, grâce au régime de la mousson, de tourner l'étendue marine infranchissable ; c'est seulement pour l'Australie que rOcéan Indien a fait office d'isolant absolu ; aussi la vie humaine, comme celle des animaux et des plantes, se développa sur ce continent sous des formes singulièrement misérables et affaiblies. Le Pacifique non plus, malgré son étendue immense, n'était pas une barrière sans ouvertures, comme nous venons de le voir : si les Polynésiens peu nombreux et mal outillés ne réussirent pas à le franchir, les peuples cheminèrent d'Amérique en Asie, le long de l'immense

I. A. -G. Haddon, TIte Wanderings of Peoples, p. 73-74 et 94.

PEUPLEMENT DU GLOBE : MOUVEMENT

arc côtier où les continents, au Nord de TOcéan. viennent presque se réunir. Seul, l'Atlantique interdit, jusqu'au voyage de Colomb, toute communication mentale et matérielle entre les groupes humains; malgré sa largeur relativement faible, et simplement parce qu'il va d'un pôle à l'autre, il fut 1-e fossé infranchissable et demeura, selon l'expression de miss Semple, « le véritable Orient du monde » '■ ; les incursions médiévales des Scandinaves au Groenland et au Labrador n'y changèrent rien.

Quatre siècles ont passé, et la situation est retournée bout pour bout. L'Atlantique, qui divisait la terre en deux planètes totalement étrangères l'une à l'autre, est devenu la grande route des mouvements de masses. Par lui se sont complétés sur le pourtour de l'hémisphère Nord les effets de la loi des parallèles au point de vue des migrations; par lui également cette loi a pris sa vraie signification, lorsque les zones tempérées de l'hémisphère Sud se sontouvertes à l'afïlux européen. Ce que le steppe a été pour le débordement de l'Asie sur l'Europe et de l'Europe sur l'Asie, l'Atlantique l'a été pour le débordement de l'Europe sur l'Amérique, mais dans quelles proportions autrement vastes et avec quelle puissance supérieure pour la mise en contact et pour le mélange des races ! La tribu de barbares qui voyageait avec ses troupeaux sur les pistes de la Terre des Herbes était un élément de destruction et de mort aussi bien qu'un élément de renouvellement des peuples; l'historien qui dresse le bilan des invasions demeure dans le doute sur la balance de leurs bons et de leurs mauvais elTets. Le bateau d'émigrants qui transporte, pêle-mêle et côte à côte, des milliers d'hommes et de femmes de toutes les races de l'Europe surpeuplée vers les terres à moitié vides de l'Amérique, nous paraît à juste titre un musée de souffrances et de misères sociales; mais la transplantation ne peut avoir ici que des effets salutaires, car il s'agit de foules désarmées et décidées pour la plus grande part à demander courageuse-

I. E. Semple, Influences of géographie environ m eut, p. 390.

VOIES DES MIGRATIONS

ment au travail, etnonàla rapine, laguérison de leurs maux. Le remplacement des migrations guerrières du steppe et de la piraterie côtière par les migrations pacifiques de l'Océan est un grand élément d'équilibre et de paix dans le monde ; c'est un des rares faits essentiels qui s'accordent harmonieusement avec l'idéal pacifique ; il a suffi pendant plusieurs générations à assurer une sorte de contrepoids normal et rythmique à l'accroissement rapide et si accéléré depuis un siècle des populations d'Europe. Sans doute ce contrepoids aurait continué à jouer d'une manière efficace pour retarder les explosions guerrières, si la concentration industrielle du germanisme n'était pas venue enrayer ses eflfets, puis les paralyser, à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci ^

Le grand bateau démigrants nous donne la représentation concrète d'une des forces qui ont le plus modifié la géographie de la circulation, en étendant le réseau des mouvements de masses tout autour de la planète. Il est, sans nul conteste, un puissant agent d'équilibre. Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Cet équilibre ne se réalise point par des moyens d'idylle. Moins violentes que les migrations guerrières et les invasions, les migrations océaniques comportent pourtant de nombreux faits de violence, où des volontés dirigeantes et dominatrices forcent les volontés collectives des groupes. Le transport des masses à travers l'Océan a commencé, tout de suite après l'arrivée des premiers pionniers espagnols, par les razzias africaines de nègres esclaves, poursuivies sans relâche pendant plus de trois siècles. Les paquebots qui transportent dans l'Océan Indien et dans le Pacifique des; cargaisons de malabares, de coolies et d'engagés chinois ou hindous sont les successeurs légitimes des négriers : ils continuent, en les déguisant et en les atténuant un peu, les traditions de la traite -.

Jusqu'en 1914, par un jeu habile de passeports et de formalités douanières, le gouvernement allemand s'était efforcé et avait grandement réussi

1. La migration océanique se continue à travers les terres par ce flot de peuplement du désert dont J. Finley trace un tableau littéraire, aux perspectives larges et probablement exactes dans l"ensemble. J. Finley, Les Français an cœur de l'Amérique, p. 163.

2. Cependant, il y a une différence. Aux engagés se joignent bientôt les émigrants volontaires ; ils arrivent en tel nombre, que les colons d'origine européenne, effrayés, prennent des mesures restrictives. Et ces mesures ont réussi jusqu'ici, d'abord en Californie, plus récemment en Australie. « En dix ans. le nombre des Chinois a passé en Australie de 36 000 à 25 772, celui des Japonais est stationnaire. » H. Bunle, L'émigration des peuples jaunes [Bull. Statist. gén. de la France, II, oct. 1912, p, 73-106).

BUUNHES ET VaLLAUX. I?

PEUPLEMENT DU GLOBE : MOUVEMENT

à drainer tous les émigrants de l'Europe orientale et centrale vers les bateaux des deux très puissantes compagnies, le Norddeutscher Lloyd, de Brème, et la H amhnrg-Amcriha, de Hambourg; ce flot assuré d'émigrants constituait l'une des ressources financières fondamentales des compagnies.

Page 1