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LES ETATS SUR LA CARTE

cipales villes où se concentrent les volontés dirigeantes et les puissances d'action. Ces représentations sont aussi courantes et aussi universellement acceptées que celles des accidents physiques du sol. Elles s'étendent aujourd'hui sur presque toute la carte du monde habitable ; elles expriment que sur la plus grande partie des terres émergées se sont installées des souverainetés de sociétés politiques permanentes et organisées. Nous y sommes si bien habitués qu'il nous est difficile de concevoir un temps et un monde où les choses ne se passaient pas ainsi.

Pourtant, l'extension de la carte politique et la persistance relative de ses traits essentiels, symboles de l'occupation politique du globe et de la stabilité croissante de cette occupation, sont des faits très récents. La fondation des premiers Etats, il est vrai, nous fait remonter à plusieurs millénaires. Mais la création des grandes constellations d'Etats à frontières communes ne date que de quelques siècles. Et l'extension de la carte politique à la plus grande partie du monde habitable ne date que de quelques dizaines d'années.

Reportons-nous à quatre mille ans en arrière : c'est beaucoup pour la mémoire écrite des hommes, c'est peu de chose pour l'histoire totale de l'humanité, telle que nous la révèle la science des origines. Supposons que les savants d'il y a quarante siècles aient été armés des procédés d'information et des procédés cartographiques dont nous disposons. Ils auraient dressé la carte physique du globe comme nous la dressons nousmêmes; à peu de chose près, ils auraient représenté la face de la terre comme nous la représentons. Mais ils auraient été bien embarrassés pour dresser la carte politique. En dehors de la Chine, des anciens royaumes de l'Inde, de l'Assyrie, de la Chaldée, de l'Egypte, et peut-être des États américains des plateaux, ils n'auraient trouvé chez les sociétés humaines presque aucun caractère fixe et permanent pour asseoir et authentiquer leurs représentations : ni territoires organisés, ni frontières déterminées, ni routes, ni capitales. Pour la plus grande partie de la surface terrestre, ils auraient dû se borner à des indications vagues et analogues à celles que portaient, jusqu'à d'Anville et même après lui, nos cartes des parties mal connues de lAfrique et de l'Asie. Chez les sociétés dispersées, peu nombreuses, mal outillées, mal fixées au sol, tantôt séparées de leurs voisines par des solitudes et tantôt obligées de se déplacer sans cesse par

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

crainte des attaques, la notion et la figure géographique de lÉtat ne se dégageaient pas encore ; il en était ainsi, et il en fut longtemps ainsi, sur la majeure partie de la terre, même lorsque de longue date déjà des tribus et des hordes y vivaient, y travaillaient et y luttaient.

L'organisation graduelle des Etats et la précision croissante de leur dessin géographique se présentent donc à nous comme une phase distincte de la conquête et de l'aménagement du sol par Thomme. Tant que la société politique n"a pas posé sur le sol de lai"ges et solides assises, les phénomènes de peuplement conservent un caractère anarchique et instable. Sous les deux formes que nous leur avons reconnues, ils ne peuvent aboutir, avant la création des Etats, à une répartition normale et durable de la vie enracinée et de la vie mobile : la fixation demeure incertaine et précaire ; le mouvement ne se canalise pas et ne s'oriente pas, il se fait sans but et sans direction précise. Au contraire, au point de vue de la fixation, Torganisation de TEtat est le phénomène capital qui coordonne et qui couronne tous les autres en assurant leur permanence ; et au point de vue du mouvement, c'est entre Etats organisés, ou entre un Etat organisé et un territoire inorganique, que les faits de mouvement pacifiques ou belliqueux prennent toute leur signification et portent toutes leurs conséquences : car c'est alors qu'ils contiennent en germe la gestation d'Etats tout à fait nouveaux, ou la destruction d'États existants et la formation de nouvelles sociétés politiques sur leurs ruines'.

Tel est le lien général qui rattache à l'organisation des sociétés politiques les faits essentiels du peuplement du globe, que nous avons précédemment exposés. Gomme les divisions que nous avons été forcés d'établir pour la clarté de l'exposition n'existent point dans la réalité, nous avons déjà rencontré plus d'une fois l'action de la puissance politique dans les faits de peuplement, et nous avons dû la noter au passage.

I. « Aucun Etat ne disparait réellement, dit justement Ratzel : la chute d"un Etat n'est pas une disparition, mais une transformation. » (Fr. Ratzel, Polit. Geogr., 2'« Aufl., p, -204.)

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