‹ La géographie de l'histoireChapitre 76 sur 216 · LES ETATS SUR LA CARTE · texte numérisé non relu

LES ETATS SUR LA CARTE

Gela comporte une conséquence immédiate et importante. Nous avons démontré que les conditions de milieu, méprisées à tort par les uns, surestimées également à tort par les autres, ont une part explicative dans tous les grands faits de fixation et de mouvement. Elles ont donc également leur part explicative dans la formation et dans l'évolution des Etats, qui sont rattachées d'une manière si étroite à ces grands faits. On ne peut expulser la géographie de Thistoire politique ; ce qui revient à donner à la géographie politique une nouvelle légitimation.

Il est vrai que pour les Etats le problème est plus difficile que pour les faits de peuplement. Dans l'étude du peuplement, nous tenons presque toujours Thomme près de la terre, rivé à la glèbe ou dépendant pour sa subsistance et pour son industrie de la mer et du sous-sol ; même lorsqu'il se meut, les conditions naturelles font sentir leur action d'une façon plus ou moins impérieuse, mais toujours immédiate. Il n'en est pas de même pour la formation et l'évolution des Etats. Ici, il est assez rare que les conditions de milieu fassent sentir leur action d'une manière immédiate et visible. Entre elles et le mécanisme apparent des sociétés politiques existent des chaînons intermédiaires souvent nombreux et complexes, souvent aussi difficiles à suivre. C'est pourquoi il arrive que le chercheur se laisse orienter vers de fausses directions et cède à des mirages d'analogies ou de rapprochements illusoires.

C'est donc une défiance assez justifiée en principe qui a amené des théoriciens intellectuels et rationalistes de l'État comme Hegel, Gobineau et Gumplowicz à nier radicalement et à plusieurs reprises l'action du milieu sur les sociétés politiques^ : ils se rappelaient l'échec complet des efforts d'explication de Montesquieu et de Buckle -, imprudemment

1. Voir un ensemble de citations caractéristiques dans L. Gumplowicz, La lutte des races, ma. franc., Paris, 1893, p. 11-15.

2. MoNTES(iuiEU, Esprit des Lois: Buckle, Histoire de la. civilisation en Angleterre. iSs'j-iSbi. Cependant Buckle n'est pas unilatéral comme Montesquieu : il reconnaît l'effet d'autres agents physiques que le climat: voir un plaidoyer en sa faveur dans A. H. Koller, The Theorv of Environment, Menasha, 'Wisconsin, iqi8, p. 47, 48.

Brunhes et V.vllaux. 18

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

tentés par-dessus les chaînons intermédiaires et au mépris de ceux-ci. Mais le sens de la réalité a conduit plusieurs fois les mêmes penseurs à se contredire : n'est-ce pas Hegel lui-même qui a fini par déclarer, dans sa Philosophie Je lliistoirc, que la nature (ce que nous appelons les conditions de milieu) « ne doit être estimée ni trop haut, ni trop bas » ? « Die Natur darf nicht zu hoch und nicht zu niedrig angeschlagen werden. » — « Affirmation, sans contredit, irréprochable, dit R. Flint, mais qui ne laisse pas de causer quelque désappointement, quand on voit que c'est tout ce qu'un aussi habile homme a à dire sur une pareille question »^

La vérité, c'est que la théorie des milieux au point de vue de révolution des sociétés politiques, ou théorie naturaliste de TEtat, souvent réfutée et vraiment facile à réfuter quand elle affecte, comme chez Buckle et chez Montesquieu, un caractère exclusif et simpliste, possède pourtant un fonds de vérité indestructible. Il est plus facile de la nier en formules tranchantes, comme le firent Gobineau et Hegel, que de s'en débarrasser. Elle revient toujours sous une forme ou sous une autre. Il faut donc lui faire sa place. Mais devonsnous nous efforcer de la fixer en formules immuables ? En aucune façon. Plus que toute autre, la théorie des milieux est rebelle au dogmatisme. On ne peut Temprisonner dans une série de formules, on doit au contraire la mettre au point sans cesse et d'âge en âge ; car les sociétés politiques ne furent jamais modelées passivement par les milieux ; elles renferment en elles des puissances d'adaptation et de transformation sans cesse croissantes, dont les valeurs à venir échappent à toute mesure et à toute prévision. Et pourtant, jamais les Etats ne se soustrairont à l'action du milieu naturel, jamais la géographie politique ne deviendra un vain mot.

Seulement, la géographie politique s'assouplira selon les exigences et les fluctuations de l'histoire ; elle tiendra compte de la puissance accrue de l'homme sur les agents naturels ; elle devra faire leur part à raffinement intellectuel de la race et à la spécialisation croissante de son travail ; elle devra, enfin,

I. R. Flint, Philosophie de Vhistoirecn Allemagne, trad. franc., Paris, 1877, p. 306.

CONDITIONS PRIMAIRES

avoir un très grand égard au développement numérique de l'espèce. Bien des fois les hommes, orgueilleux de leur puissance accrue, croiront avoir tranché, dans leur vie politique comme dans leur vie sociale, tous les liens de sujétion qui les faisaient dépendre des agents naturels. Ils se tromperont. Les conditions générales de milieu paraissent diminuer de puissance et perdre toute action sur la destinée des Etats. En réalité, elles continuent d'agir, mais les bases de leur puissance et de leur action se sont déjà plus d'une fois déplacées. Elles se déplaceront sans doute encore. Nous essayons de noter le degré exact de leur action pour Tépoque où nous vivons ; mais notre ambition ne va pas jusqu'à proposer des prévisions à longue échéance.

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