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FORMATION DES ÉTATS : CONDITIONS GÉOGRAPHIQUES PRIMAIRES

Nous avons vu que la souveraineté territoriale constitue le caractère géographique essentiel de TEtat. Mais, aujourd'hui, encore, il y a des groupes peu nombreux qui n'exercent aucune souveraineté véritable sur le territoire où ils vivent, et qui ne sont soumis à aucune souveraineté extérieure.

La carte politique de la terre ne se superpose pas exactement à la carte du monde habitable et habité ; la seconde est un peu plus étendue que la première ' ; loin des zones de fermentation des sociétés politiques actives, il y a des lisières terrestres où semblent tout à fait impuissantes les forces d'éclosion de l'Etat. Voilà le premier fait qui retient notre attention ; il nous permet de dégager les conditions de

I. Par carte poUUque nous entendons ici la carte des chantes d'Etats orcranisés. Nous ne voulons pas dire qu'une partie quelconque du globe soit soustraite dans le présent ou doive demeurer soustraite dans l'avenir à l'action des sociétés politiques. Nous sommes à ce point de vue du même avis que Ratzel, lorsqu'il dit : « Il n'y a que le quart du o-lobe, abstraction faite de la mer et des terres polaires, qui soit du domaine des Etats {Staatsvehiet) ; mais la terre entière est la matière [Gegenstand) de la géographie politique » (Fr. Ratzel, Polit. Geog., s'" Aufl. p. 3,-}). Ratzel néglige de distinguer dans /^ 5/.rjtsgebiet les parties de la terre où l'organisation de l'Etat paraît sortir spontanément du sol et celles où elle est importée du dehors. C'est sur cette distinction que porte ici notre raisonnement.

base sans lesquelles Texistence de toute société politique est impossible. Cest ce que nous appelons les conditions primaires de la formation des Etats.

Ces conditions sont de Tordre du déterminisme naturel, plus puissant que les volontés collectives des hommes. Car nous admettons que partout où il y a un groupe d'hommes, si faible et si dénué soit-il, il y a une tendance interne vers la formation d'une société politique. Sur les parties de la terre où cette formation ne peut aboutir, elle en est empêchée par des causes extérieures, donc naturelles ou géographiques.

Pour comprendre au juste ce que sont ces lois naturelles limitatives, il faut remonter aux besoins sociaux élémentaires qui donnent naissance aux Etats.

Les sociétés politiques naissent, nous l'avons vu, du besoin de sécurité collective contre les causes de désordre et de dissociation venant du dedans ou du dehors. Tout groupe de sédentaires laborieux désire mettre à l'abri les individus qui le composent et les fruits de son travail, ainsi que le territoire qu'il occupe, source originelle de toute richesse. Dès que le besoin de défense et de protection communes se fait sentir, il se traduit par des mesures pratiques qui constituent tout de suite, si embryonnaires qu'elles soient, l'ébauche d'une organisation d'Etat. A ce titre, les formes politiques les plus élémentaires sont aussi intéressantes à étudier que les plus compliquées, car les unes et les autres naissent des mêmes besoins. Les premières sont même plus instructives que les secondes, car on y voit plus distinctement le jeu des relations d'origine : la méthode des sociologues, qui aiment procéder du simple au complexe, n'est pas en défaut ici \ Dans une tribu demi-nomade de Touareg,

I. Voir les Règles de la Méthode sociologique d'E. Durkheim. Cette méthode des sociologues est aussi celle des naturalistes, à en juger par les procédés de raisonnement de Ratzel, esprit nourri aux sciences naturelles avant de venir à la géographie. Ratzel donne dans sa géographie politique une place à notre avis excessive aux Naturvolker, aux peuples « dont les agrégats aisément divisibles en parties semblables ressemblent aux framboises et aux mûres », (Fr. Ratzel, Polit. Gecg'. 2*« Aufl., p. 222).

COXDITlOyS PRIMAIRES

dans un village de paillotLes soudanaises, dans une {ériba de nègres du Nil Blanc ou dans un pah fortifié des Maoris d'il y a un demi-siècle, les géographes voient les germes de formations d'Etat qui, par une chaîne d'éclosions et de développ^ements ininterrompus, se rattachent aux fédérations et aux sociétés centralisées du monde européo-américain et du monde jaune.

Or le besoin de sécurité collective ne commence à naître que du jour où, en se fixant à un territoire, en l'appropriant et en l'utilisant pour les nécessités de la vie matérielle, les hommes groupés sentent qu'ils ont à défendre un patrimoine commun, que ce patrimoine soit réellement commun entre eux, comme il arrive souvent à l'aurore de l'histoire, ou qu'il se compose d'une somme de patrimoines individuels soumis à des règles d'administration et de transmission acceptées de tous, comme il arrive dans toutes les sociétés développées. Il en résulte qu'un groupe d'hommes qui se déplace toujours sans se fixer nulle part, et qui ne fait aucun efl:brt de transformation sur le sol où il réside temporairement, ne saurait constituer une société politique, même embryonnaire. Le nomadisme absolu entrave toute formation d'Etat.

Mais le nomadisme ne produit cet effet qu'à condition d'être absolu ou complet. Le nomadisme complet est en vérité, sur presque toute la surface du globe, un être de raison. Il n'est réalisé à peu près nulle part. Les zones généralement connues sous le nom de zones de nomadisme, c'est-à-dire les rubans tropicaux de steppes et de déserts de l'Ancien Monde et de l'Australie, ne connaissent guère que le demi-nomadisme où la vie errante est tempérée par l'existence de points de fixation, et où la formation de l'Etat est possible et toujours réalisée sous des formes simples, telles que les tribus et les fédérations de tribus'.

I. Voirch. VI. « Historiquement, le nomadisme est une forme transitoire, dit Ratzel (Polit. Geog., p. 71). Il est extensif, il épuise le sol et le couvre de ruines. Avec le </«;«/noDiddisme, au contraire, commence la société politique viable, dont les indices concrets sont la limitation de la zone de parcours, les premières plantations et les huttes [Polit. Geog., p. 73). » Observons seulement que le demi-nomadisme s'accommode très bien de la tente, demeure plus stable au Tibet, en Algérie et au Maroc, que Ratzel ne parait le penser.

L'ETAT ET LE TERRITOIRE

Les tribus Touareg du Sahara mènent la vie nomade ; mais elles ont comme points de fixation les oasis dont elles exploitent les habitants, et les routes des caravanes sahariennes qu'elles pillent. Cesontlàde vraies bases territoriales. La confédération religieuse des Senoiisi de la Tripolitaine s'appuie également sur un groupe d'oasis *, d'où rayonnent sa domination et son influence non seulement vers le désert, zone des errants, mais, par des ramifications encore mal connues, vers les régions lointaines peuplées de musulmans. L'oasis, base territoriale passive de la domination des Touareg, est pour les Senoûsi une base active de rayonnement. C'est un point intéressant de similitude entre les oasis désertiques et les îles méditerranéennes ou océaniques, qui connaissent également l'extrême passivité et l'extrême activité politiques. Mais ce n'est pas une raison pour affirmer que les oasis sont absolument comparables à des îles ".

Les habitants des steppes de l'Asie centrale, réputés nomades, des Kirghiz aux Mongols, ne connaissent en réalité qu'un demi-nomadisme qui comporte une certaine fixation au sol et l'appropriation limitée de celui-ci. Pour une saison ou deux ils s'installent sur un coin de terre où ils trouvent de bons pâturages pour leurs troupeaux, où ils élèvent leurs tentes de feutre et où ils défrichent légèrement quelques parties du sol. Ce nomadisme demi-stationnaire a favorisé dans le passé la formation de confédérations pastorales et guerrières ; elles n'ont pas entièrement cessé d'exister aujourd'hui, bien que rejetées dans l'ombre par des Etats plus puissants.

On a donc raison de comprendre dans l'ensemble des sociétés politiques les Etats flottants des demi-nomades.

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