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I. Fr. Ratzel, Polit. Geog., p

CONDITIONS PRIMAIRES

sentir leur action les uns sur les autres, à travers les obstacles conventionnels ou réels qui les séparent.

Tant qu'une société peu nombreuse demeure complètement isolée des infiltrations, des chocs et des courants humains, elle n'arrive pas à concentrer vers des buts d'action déterminés les efforts individuels des membres qui la composent ; elle ne constitue pas un véritable Etat, même sous une forme embryonnaire ; elle demeure incomplète et inorganisée, même si ses membres ont appartenu autrefois à des sociétés politiques développées. A ce point de vue il n'y a pas de fait plus intéressant, dans l'histoire des voyages, que la colonisation spontanée de l'ile Pitcairn par les matelots anglais fugitifs delà Boit nty, vers 1791. L'île Pitcairn est un point perdu dans le Pacifique ; l'équipage révolté de la Bountij, accompagné de quelques femmes et de quelques indigènes de l'archipel de Tahiti, y chercha un refuge contre la répression ; il s'isola si complètement, qu'il n'eut pendant près de quarante années aucune relation avec les autres hommes. Ce petit groupe séparé ne s'organisa pas politiquement, malgré les désordres intérieurs qui le désolèrent ; il ne forma même pas un État semblable à un village nègre du Centre de l'Afrique, faute de voisins capables de faire sentir leur action sur lui ; il vécut dans une sorte de communisme patriarcal et inorganique 1.

Considérons maintenant Tensemble de la carte du monde habité. Les conditions géographiques primaires que nous venons d'étudier, et qui sont la base nécessaire de toute formation d'Etat, sont réalisées sur la plus grande partie de la planète. Sur des zones immenses, et notamment sur toutes les régions tropicales et tempérées, le domaine historique des hommes se confond avec leur domaine géographique. En dehors du champ de l'histoire ne se trouvent que des lisières terrestres dîme faible étendue, que nous regardons comme

I. Les Fuégiens que Darwin observa en 1831 semblent bien former, dans les {ones actives du globe, la seule exception à l'universelle aptitude politique des sociétés humaines, cette aptitude qui faisait dire à Aristote que l'homme est un animal politique. « Les différentes tribus, dit Darwin, n'ont >ii gouvernement ni chef. Chacune d'elles cependant est entourée par d'autres tribus hostiles, parlant des dialectes différents. Elles sont séparées les unes des autres par un territoire neutre qui reste absolument désert; la principale cause de leurs guerres perpétuelles parait être la difficulté qu'elles éprouvent à se procurer des aliments» (Ch. Darwin, Voyage d'un naturaliste autour du monde, trad. franc., Paris, 1883, p. 232). Remarquons cependant qu'aucune contiguïté n'existe entre ces tribus inorganisées : elles laissent entre elles un espace vide ; le premier stade de la frontière correspond au mode le plus embryonnaire de groupement. Au reste, on ne conçoit pas bien les guerres perpétuelles, dont parle Darwin, sans l'existence de chefs, au moins de chefs temporaires.

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impropres à la formation de sociétés politiques autonomes. Ce sont la zone arctique, délimitée par le cercle polaire, et la zone de la forêt équatoriale de l'Afrique et de l'Amérique du Sud. Toutes deux sont habitées; ni Tune ni l'autre n'a et n'aura jamais une histoire politique qui lui appartienne. Qu'elles demeurent inorganiques, ou qu'elles soient colonisées par des puissances lointaines, on ne peut y concevoir une formation d"Etat qui prenne vraiment racine dans le sol. L'Etat du Congo, dans son éphémère existence, ne fut qu'une apparence vaine : toute sa vie économique et politique dépendait de l'État belge.

Les peuplades dispersées sur la lisière arctique ne connaissent ni la fixation au sol, ni le minimum de densité, ni la contiguïté des groupes. Le plus connu des peuples arctiques est l'ensemble de tribus réuni sous le nom d'Eskimos. Dispersés sur un immense espace, du fjord d'Angmagsalik, à l'Est du Groenland, jusqu'à l'embouchure du Mackenzie, nulle part fixés au sol absolument infertile, oscillant de la terre à la mer suivant les saisons, errant en groupes de loo à 200 individus à travers des déserts presque infinis, les Eskimos n'ont rien à conserver, rien à défendre, rien à organiser.

Les tribus de la forêt équatoriale de l'Amazone et du Congo sont, tantôt fixées au sol, tantôt errantes sur des superficies assez restreintes; dans tous les cas, leur densité numérique est trop faible ; non seulement chaque tribu ne forme qu'un fragment misérable d'humanité au point de vue du nombre, mais les tribus les plus voisines s'ignorent souvent \

I. Les tribus errantes que Stanley appelait les pvgmées de la foret du Congo, et qu"il n'avait fait qu'entrevoir, donnent des exemples typiques de cette organisation rudimentaire des groupes dans la forêt vierge. On commence à mieux les connaître que du temps de Stanley : ainsi les Babingas du Moyen Congo français. « Ce sont des nomades appelés à fuir d un moment à l'autre devant les anthropoptiages leurs voisins et les fauves qu'ils redoutent... L'autorité du chef est très relative : le Babinga a pour principe de vivre libre et n'entend se soumettre qu'à qui bon lui semble... Ce manque d'organisation hiérarchique et cette désunion joints à la nécessité d'un vaste espace pour vivre sont, à mon avis, les raisons qui font que les villages ne sont jamais très peuplés et sont très dispersés... Il y a longtemps que le Babinga plus faible aurait été asservi par les autres races s'il n'avait trouvé dans la forêt un refuge assuré ». L. Douet, Les Rahingas ou Yadlngas, peuple nain de la foret équatoriale. région du Moyen Congo [L'Ethnographie, 15. janvier 1914, p. 13-32). Toute cette excellente notice est à lire.

CONDITIONS PRIMAIRES

Les relations pacifiques ou guerrières sont étouflFées par la luxuriance de la végétation équatoriale. 5 kilomètres d'/rrlaea ou de selva séparent plus les groupes humains que iQO kilomètres de sables sahariens ou 200 kilomètres de steppes soudanaises'. Les puissantes rivières amazoniennes et congolaises, coulant entre des rives sans clairières, ne forment pas trait d'union entre les groupes dispersés qui vivent au fond de la forêt. Au débordement de la végétation, hostile à toute formation d'Etat, il faut ajouter sans doute le climat débilitant, d'une chaleur d'étuve égale à elle-même à toute époque de Tannée. Cette région du globe est la seule où Ton puisse saisir Tinfluence directe du climat sur le gouvernement des hommes ; ici seulement se vérifie la théorie popularisée autrefois par le grand nom de Montesquieu ; elle contenait comme beaucoup de théories reconnues aujourd'hui caduques, une « âme de vérité ».

Ainsi, sur la lisière terrestre circumpolaire et sur la lisière équatoriale, toute évolution d'histoire est étouffée par les lois géographiques. Pas de races pensantes et agissantes, pas de peuples organisés, pas d'Etats. Les groupes errants de ces régions vivent dans une telle misère intellectuelle, politique et sociale, sous le poids d'une tyrannie si visible des choses, que tout groupe mis à leur place y succomberait comme eux.

Les rejetons coloniaux des grands États, poussés dans la zone équatoriale ou dans son voisinage immédiat, montrent déjà, bien que récemment fondés, des symptômes de langueur qui sont de mauvais augure pour l'avenir. De toutes les républiques américaines, les plus faibles, les plus fragmentées et les moins prospères sont celles qui avoisinent immédiatement Téquateur, au Nord et au Sud. Plus instructif encore est l'exemple de l'Australie, qui bénéficiait à son origine de l'énergie vitale anglo-saxonne, bien supérieure à celle de l'Espagne, souche des républiques du Centre et du Sud-américain. Il y a trente ans, W. Bagehot notait avec orgueil que les indigènes australiens et les émigrants anglais

I. « L'ignorance des peuplades qui habitent un pays plat et couvert de forêts comme celui-ci, à legard des tribus voisines, est vraiment surprenante ». Il s'agit des plaines forestières entre le Kassaï et le Zambèze. D. Livingstone, Exploration dans l'Afrique australe de 1840 à i8y6, trad. franc., Paris, 1859, p. 360.

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qui les remplacent sont aux deux bouts opposés de l'échelle humaine ; les uns et les autres vivent pourtant sur le même sol. « L'émigrant anglais vit dans le même climat que l'Australien ou le Tasmanien ; mais il n'est pas devenu semblable à ces races; et mille ans de plus ne feront pas que sur la plupart des points il leur ressemble » ^ Et Bagehot en concluait que l'évolution humaine échappait à l'action du milieu physique. L'évolution même des Australiens, au bout d'un demi-siècle seulement, réfute cette opinion. Le sang australien étant à peine renouvelé par une immigration peu active, les conditions naturelles agissent déjà sur les nouvelles générations, au point de vue économique et intellectuel ; il est raisonnable de prévoir les conséquences politiques à venir, alarmantes pour la jeune Fédération d'Australie. « Les jeunes Anglais, dit J. F. Fraser, ne se distinguent pas spécialement par leur initiative, leur désir de s'équiper pour la lutte industrielle et commerciale ; pourtant il y a chez eux plus d'ardeur que chez les jeunes Australiens // -.

Parmi les pays équatoriaux, un seul, l'archipel de l'Insulinde, a échappé en partie à cette anesthésie où le mouvement de l'histoire se ralentit au point de devenir insensible. C'est que les chenaux maritimes qui traversent l'Insulinde de toutes parts sont autant de conduits vivifiants d'activité politique et commerciale. Et cet afflux de vie apporté par la mer n'a pas été suffisant pour empêcher l'activité politique autonome de l'Insulinde d'être souvent recouverte ou subjuguée par les conquêtes étj-angères. Les populations indigènes se sont montrées capables de réaction ; mais en fin de compte, elle ont été dominées. Aux rajahs arabes ont succédé les Portugais, les Espagnols, les Anglais et les Hollandais ; ceux-ci ont fini par assujettir jusqu'au dernier des petits Etats équatoriaux de la forêt et de la mer indonésiennes.

Tous ces exemples montrent comment et pourquoi il y a des territoires, habitables et habités, qui sont impropres ou peu propres à la formation ou au développement d'Etats autonomes. Ces exemples illustrent et justifient les règles limitatives que nous avons établies; ils mettent en lumière l'action des conditions géographiques primaires. Partout où ces conditions sont réalisées, Téclosion des sociétés politiques est possible.

Mais l'éclosion et le développement des Etats ne se font

1. W. Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations, trad. franc., Paris, 188^. p. 95.

2. J. F. Fraser, L'Australie, comment se fait Jine nation, trad. franc., Paris, s. d. [1912?] p. 8-9.

REGIONS ACTIVES ET PASSIVES

ni partout, ni toujours, avec le même succès. Il y a des foyers d'activité où les Etats sans cesse surgissent, grandissent et meurent, et sans cesse renaissent de leurs cendres. Il y en a d'autres qui paraissent voués aux avortements ou aux développements incomplets. C'est en étudiant ces groupes de faits et en les rapprochant du milieu naturel où ils se déroulent que nous saisirons, à travers le détail de l'évolution historique, les rapports permanents des Etats et de leurs territoires.

3 — MILIEUX D'ÉCLOSION ET DE DÉVELOPPEMENT DES ÉTATS : RÉGIONS ACTIVES ET RÉGIONS PASSIVES

Comme pour les conditions primaires de l'existence des Etats, c'est à la psychologie collective des sociétés que nous nous adresserons pour trouver le fil conducteur qui nous permettra de comprendre pourquoi la carte politique, comme la carte du ciel, présente des constellations denses et des « vidés dépeuplés », ou, en d'autres termes, pourquoi, dans l'état présent du monde, il y a des régions politiques actives^ où fermentent des Etats nombreux ou puissants, et des régions passives^ où les sociétés actives projettent leurs ombres et étendent leurs ramifications. Cela fait, nous devrons encore expliquer, au point de vue géographique seulement, c est-àdire d'une manière partielle, pourquoi les centres de constellations d'Etats ne demeurent pas fixés, au cours de l'histoire, dans les mêmes régions du globe, et pourquoi il n'y a guère de pays historique qui ne présente de vraies stratifications de ruines.

Le premier stade psychologique de l'existence de l'Etat, c'est l'instinct et le besoin de la sécurité collective. Le second, étroitement lié au premier, c'est l'instinct et la nécessité de la lutte. Nous disons de la lutte, et non de la guerre, comme l'ont fait avant nous les théoriciens hégéliens de l'Etat'. Car

I. Ici comme sur d'autres points, l'hégélianisme n'a pas le mérite de l'invention. Bien des siècles auparavant, Démocrite avait donné une formule plus tranchante que celles de Hegel : « C'est la guerre qui engendre tout, T:o\t\ir>^ TîaxTjp Tiavxtùv ».

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

ridée de la guerre nécessaire àlorigine, dans la formation et le développement des Etats, est trop restreinte. La guerre est la lutte à main armée entre deux groupes d'hommes différents. Il y a bien autre chose dans les conflits multiples et douloureux où naissent et où grandissent les Etats. Il y a les luttes intérieures superposées entre les différentes couches sociales d'un même groupe, et les rivalités individuelles ou collectives entre les groupes, pendant les périodes de paix*. Les guerres sont des crises tantôt fréquentes, tantôt périodiques, tantôt exceptionnelles, mais en tout cas intermittentes. Les luttes ne s'arrêtent pas un instant pendant Texistence de toute société politique, du jour où elle sort de Tœuf jusqu'à celui où s'achève sa décomposition. La lutte, comme le mouvement, est une condition essentielle de la vie de TEtat. Prise dans son sens le plus large, la lutte est la forme sociale et politique du mouvement.

Nous poserons donc dans les termes suivants le problème fondamental de la géographie politique :

Quelles sont les régions terrestres où, par suite de l'existence de faisceaux de causes dues à la nature physique et au peuplement humain, les chances de conflits de tout ordre se multiplient assez pour créer les milieux favorables à l'éclosion et au développement des Etats ?

Ce sont, d'une manière générale, les régions les plus riches en éléments de vie différenciés, c'est-à-dire celles où dans un minimum d'espace se rencontreront à la fois les formes les plus diverses de la vie terrestre et humaine, aux points de vue du climat, du relief, de la nature du sol, du régime des eaux, des productions, des voies de communication naturelles, du peuplement, du genre de vie, des races, des institutions familiales et sociales opposées. La notion de base, des relations de l'Etat et du territoire est donc très synthétique '. En

1. « Ce qu'on appelle communément la paix, dit Platon, n'est tel que de nom; en fait, sans qu'il y ait aucune déclaration de guerre, chaque Etat est toujours armé contre tous ceux qui l'environnent. » (Platon, les Lois, 1).

2. Cette théorie de la différenciation, entrevue mais non dégagée ni mise en valeur par

RÉGIONS ACTIVES ET PASSIVES

cette matière, toute décomposition d'analyse est vide de résultats, quand elle vise à trancher les liens entre un ordre de phénomènes vitaux, spécialement mis en lumière, et tous les autres qui lui sont connexes. Ainsi s'explique l'échec de la théorie trop absolue du climat.

Passant de Tabstraction à la réalité, nous essaierons de préciser sur la carte remplacement de ces terres de conflits qui sont les régions politiques actives du globe. C'est là que, soit dans le passé, soit dans le présent, les constructions d"Etat ont été les plus nombreuses, ou les plus réussies, c'està-dire les plus durables.

Un cas qui se présente d'abord à l'esprit, parce que nos procédés de représentation permettent de le saisir plus aisément que beaucoup d'autres, est celui des zones de contact entre les massifs montagneux et les grandes plaines.

Sur la carte de l'Europe moderne, les zones de contact entre les massifs alpestres et le plateau suisse, au Nord, et la plaine du Pô, au Sud, apparaissent comme génératrices de deux Etats, la Suisse et l'Italie.

La Confédération primitive des Cantons s'est formée au XIV® siècle tout près de la bordure septentrionale du grand massif alpestre, dans les trois cantons d'Uri, de Schwytz et d'Unterwalden ; mais le foyer politique de la Confédération n'est pas demeuré longtemps dans cette région pauvre en ressources; il s'est transporté sur le plateau, dans le canton de Lucerne d'abord, puis dans les cantons de Zurich et de Berne, qui sont les vrais noyaux politiques de la Suisse et qui, comme zone de contact et de contraste entre la montagne et le plateau, la résument tout entière.

Fr. Ratzel (Polit. Geogr., p. 107-111), pourrait s'appeler aussi théorie de Vjccnmnîdtion. Accumulation de quoi? Accumulation des ferments de vie de toute nature, de plus en plus pressés les uns contre les autres dans un espace donné. La vie appelle la vie : autour d'un noyau vital actiS s'agrègent les cellules de plus en plus variées et de plus en plus nombreuses. Tout grand organisme politique et social se comporte à ce point de vue comme les grandes capitales et les grandes industries. Même les agents originels d'agglutination sont déjà multiples : nous avons beau remonter dans le passé, analyser et abstraire, nous ne trouvons pas, dans le domaine des faits observables, ce « moteur premier » et unique que la métaphysique d'Aristote plaçait déjà en dehors et au-dessus d'eux.

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

Pourquoi la Suisse a-t-elle formé un milieu favorable à réclosion d'un Etat au xiv^ siècle, et non avant? Pourquoi, de passive qu'elle était avant le xiv*^ siècle, est-elle devenue active alors et depuis ?

L'histoire traditionnelle répond : « A cause des batailles de Morgarten, de Sempach et de Nœfels. »

La géographie politique répond : « Parce que des faits nouveaux de Tordre géographique ont surgi au xiv'' siècle en Suisse, et, s'ajoutant aux diversités physiques accusées déjà existantes, ont déterminé le degré de fermentation et de tension vitale nécessaire à la formation de TEtat. »

Ces faits nouveaux sont : la poussée de la colonisation germanique qui s'est fait sentir puissamment du xi^ au xiv' siècle en Suisse et qui a fait dépasser largement au pays le minimum de densité politique qu'il n'avait sans doute pas auparavant ; ensuite, la valeur donnée aux passages montagneux, notamment à ceux du San Bernardino, du Splugen et du Septimer, par les nombreuses descentes des empereurs germains en Italie ; enfin les ambitions des Habsbourg et de la maison de Bourgogne. Il vint un moment où, du total des diflPérenciations de tout ordre existant sur ce petit territoire, sortit une confédération guerrière et solidement armée dès le début par son sol lui-même, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Les exploits de Morgarten, de Sempach, de Nœfels et de Morat sont des effets, non des causes ; ils ont consacré la Suisse, ils ne Tont pas faite.

La Suisse a eu sa période d'expansion guerrière entre Nœfels et Marignan. Plus tard, sa contiguïté de plus en plus précise avec la Savoie, l'Empire germanique et la France lui a servi à dégager son indépendance des derniers vestiges de sujétion (traités de Westphalie, 1648); plus tard encore, les rivalités pour l'équilibre entre les grands Etats voisins ont fait proclamer la neutralité suisse (traités de Vienne, 181 5). Voilà un exemple de région fortement différenciée, éclose et maintenue à la vie de l'Etat grâce à la différenciation croissante : aux faits nouveaux qui ont surgi au xiv* siècle s'est

REGIONS ACTIVES ET PASSIVES

ajoutée à làge des chemins de fer et des percées alpestres, l'extrême importance de la position géographique de la Suisse. Cela forme un total si imposant, que l'on peut regarder une telle construction politique comme bâtie sur le ciment.

La formation de Tltalie ne s'est pas développée selon un rythme si régulier. D'une manière générale, le processus d'agglutination des grands Etats n'est jamais régulier. Les diversités terrestres et humaines n'y poussent pas toujours au groupement. Elles font naître des tendances centrifuges d'autant plus accentuées quelles territoires groupés par les Etats sont plus étendus. De là une multitude de broussailles historiques qui masquent ou font méconnaître l'action lente et continue des lois géographiques.

L'Italie moderne est sortie de TEtat montagneux de Savoie, qui pendant longtemps a oscillé entre les deux versants alpestres sans orienter d'une manière précise ses voies d'expansion. Si la Savoie était demeurée confinée sur le versant Ouest des Alpes, sans prendre possession d'une zone de différenciation marquée, sa destinée aurait tourné court, comme celle de l'Etat voisin du Dauphiné ou des Etats pyrénéens du Béarn et de la Navarre. Ce qui donna à la Savoie sa consistance et en même temps lui ouvrit ses routes d'avenir, ce fut la possession du Piémont. La Savoie-Piémont devint, comme le canton de Berne en Suisse, grâce aux nombreux ferments de vie qui germaient au contact de la montagne et de la plaine, un noyau de cristallisation pour une société historique plus étendue. Longtemps comprimé entre des voisins plus puissants, l'Etat piémontais puisa dans son sol, d'abord la force de résister et de continuer à vivre, puis celle de déborder hors de ses frontières, quand il sut faire jouer les pressions extérieures pour son compte. L'Italie ne s'est pas faite d'elle-même, contrairement à la parole orgueilleuse de Charles-Albert. Mais il est vrai qu'elle ne serait probablement pas faite encore, si elle n'avait eu comme base cette région active du Piémont, où depuis des siècles croissait

Brunhes et Vallaux. iq

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

lentement et sûrement un Etat yigoureux, qui a tiré de son territoire même toutes ses garanties de durée.

On peut opposer à la destinée delà Savoie-Piémont celle de la plaine lombarde, région passive. En dehors des jours éphémères de la ligue lombarde, qui avait beau jeu, au xii*^ siècle, contre la niasse sans cohésion du Saint Empire, et de la domination des Visconti et des Sforza, au xv^ siècle, la Lombardie a toujours subi la loi de l'étranger, depuis la dissolution de l'Empire romain jusqu'à la constitution de l'Italie moderne ; son nom même en est la preuve. Entre l'Etat de Turin, appuyé sur les montagnes, et celui de Venise, appuyé sur la mer, la Lombardie a été pendant quatre siècles un des champs de bataille de l'Europe. Elle n'a connu que des formations d'Etat avortées, jusqu'au jour où elle s'est fondue dans l'unité italienne.

Nous avons dans la Suisse et dans l'Italie des exemples de o-roupes qui descendent des montagnes et des vallées montagneuses pour se mêler aux groupes du « pied des monts », en formant avec eux des unités politiques vivantes, actives, et capables d'expansion. En d'autres cas, les vallées montagneuses et les hauts plateaux servent de cadres à des sociétés qui, dans leur vie historique, semblent chercher la défense plutôt que l'attaque. Dans ces cas se réalise la conception du plateau et de la montagne considérés, non comme bases d'expansion, mais comme forteresses naturelles. L'Etat lamaïque du Tibet, les empires de plateaux de l'Amérique précolombienne (Anahuac et Guzco), et l'Abyssinie, nous donnent de bons exemples de ces « Etats-forteresses ». De tels Etats n'ont de chances de durée que dans les régions peu articulées du globe, où les hautes terres s'étalent en plateaux mal façonnés ^ L'Europe, de tous les continents le mieux travaillé par l'action des eaux et le plus praticable sur toute son éten-

I. Ce n'est pas là une de ces correspondances mystérieuses, que les géographes n'ont eu que trop de tendances à vouloir établir à toute force, entre les caractères géographiques et la vie des sociétés. Nous entendons simplement que les plateaux mal articulés sont peu accessibles, parce qu'ils sont dépourvus de vallées avec profils en long réguliers. Point de voies naturelles de pénétration dans de pareils pays, point de routes d'invasion par conséquent : ce sont des terres de refuge pour les faibles, et pour les forts des postes sîirs où l'on se prépare en toute sécurité à déborder chez le voisin. L'Etat-forteresse, de par ses caractères naturels, est bon pour l'attaque comme pour la défense.

RÉGIONS ACTIVES ET PASSIVES

due, n'a compris que de petits Etats de montagne, surtout aux temps de la dispersion féodale ; aujourd'hui elle n'en a plus qu'un seul, le Monténégro, qui a dû se fondre dans un Etat slave plus étendu \ Les grands Etats de montagnes des autres continents modèlent leur figure géographique sur les formes du relief terrestre, aussitôt que le travail d'agglutination interne s'achève en eux. Nous en avons un exemple remarquable dans Tempire d'Abyssinie. Cet Etat, exactement modelé aujourd'hui sur le massif montagneux qui le porte, a pris une forme organique "'.

Un autre type de régions actipes dont nos représentations cartographiques, si grossières qu'elles soient, nous donnent ridée, est celui des pays maritimes où des populations nombreuses et souvent denses, vouées aux métiers de la mer par les conditions naturelles (qui ne sont réellement favorables que sur la moindre partie des côtes continentales ou insulaires), sont en contact avec des populations terrestres. Là aussi il y a des ferments de vie qui ont donné naissance dans le passé à des sociétés politiques nombreuses. Trois petits Etats du Nord-ouest de l'Europe sont ainsi nés de la mer et sont maintenus par elle sur d'étroites lisières terrestres : ce sont la Norvège, le Danemark et la Hollande. Il y a une telle similitude de destinées entre ces trois Etats, que les deux premiers ont été liés politiquement pendant plusieurs siècles. Leur genèse à tous trois s'inscrit sur la carte.

La Norvège se définit par la connexion de la mer poissonneuse, de la montagne couverte de forêts, et du désert presque arctique qui la

1. Lignes écrites en juillet 1917 ; nous n'avons rien à y changer, puisque les faits les ont c<'nfirmées. Il faudrait aussi mentionner Andorre, Lichtenstein, Monaco et Saint-Marin. Ces sociétés minuscules politiques, derniers vestiges de la dispersion féodale, sont toutes au cœur ou au débouché de massifs montagneux.

2. Cette expression de forme organique des Etats signifie la superposition à peu près exacte des frontières politiques à des lignes de démarcatiorl essentielles de la géographie ph^^sique. Tous les Etats y tendent, selon Ratzel, à mesure qu'ils prennent de l'âge ; ce qui revient à dire qu'ils clierchent tous des « frontières naturelles ». « La forme irrégulière de la vieille Autriche est plus organique que la forme à angles droits du jeune Kansas » [Polit. Geog., p. T13). Mais il y a beaucoup de réserves à faire sur la théorie des frontières naturelles (voir chap. vin) ; et la forme organique de la vieille Autriche ne l'a pas empêchée de tomber en morceaux; car ce n'est pas dans les formes géographiques que gît la véritable organisation d'un Etat.

LÉTAT ET LE TERRITOIRE

sépare de la Suède ; trois conditions naturelles qui assurent son autonomie politique et en font presque un État-forteresse comme l'Abyssinie. Le Danemaric est l'État des îles et des détroits : sa position géographique explique en grande partie sa naissance, du jour où les détroits sont devenus des routes fréquentées ; cette même position explique, comme celle de la Suisse, sa survie au milieu des pressions qui l'entourent. La Hollande est l'État des estuaires fluviaux, né de la pèche en mer et des routes fluvio-maritimes du Rhin et de la Meuse ; elle a éclos le jour oti la croissance du peuplement au Nord de l'Europe a réclamé le supplément d'alimentation fourni par les mers, et où l'importation des épices coloniales a quitté en partie Venise et Lisbonne pour prendre le chemin des estuaires du Nord : la Hollande est bâtie « sur des carcasses de harengs », mais aussi sur l'apport des produits lointains de Tlnsulinde. Pour elle on peut raisonner comme pour la Suisse : la résistance historique des Gueux de mer à Philippe II est un effet, et non une cause ; les luttes religieuses ont fait jaillir en pleine lumière les forces d'expansion politique qui bouillonnaient depuis que les Pays-Bas étaient devenus, au xv^ siècle, un foyer de vie maritime intense.

La prédestination relative des Etats s'inscrit encore mieux sur la carte lorsque celle-ci nous présente de grands archipels, des péninsules unies au continent par des isthmes étroits, ou des lisières de côtes isolées par la mer d'une part, de Fautre par des massifs montagneux, ce qui les rend politiquement assimilables à de grandes îles. Ces cas sont ceux de la Grande-Bretagne et ,de l'Irlande, du Japon, de l'Espagne et de la Grèce, de la Phénicie et du Chili, Seulement, dans les régions de cette nature, le déterminisme naturel ne joue eflicacement son rôle pour la formation et pour le développement de l'Etat que si les ferments de vie nés de la différenciation travaillent dans un sens uniforme, en poussant les groupes humains à l'agglutination interne et à l'expansion au dehors. Si la densité humaine est trop faible ou si les forces physiques et sociales nées de la différenciation des régions et des groupes ne sont pas assez puissantes pour déterminer les conflits féconds d'où l'Etat sort tout armé, les îles, les archipels, les péninsules et les lisières maritimes deviennent des régions passives, terres de dispersion et d'asservissement politiques.

Si l'État anglais n'a complètement unifié l'archipel britan-

RÉGIONS ACTIVES ET PASSIVES

nique qu'à une époque assez tardive (puisque l'Ecosse et l'Irlande ont conservé au moins une apparence d'autonomie jusqu'en 1703 et jusqu'en 1798), il n'en est pas moins certain que la position de l'Angleterre et les conditions générales où elle s'est trouvée ont déterminé chez elle une précocité politique qui contraste avec la lenteur de l'éclosion des grands Etats continentaux. Dès le temps du roi Alfred, il y avait un Etat anglais, lorsque la France, la Germanie et l'Italie étaient des masses chaotiques plongées pour longtemps encore dans la dispersion médiévale ; la cohésion supérieure de cet Etat se montra dès le xii^ siècle, lorsque l'Angleterre envahie par les Normands reflua immédiatement sur le continent français, où elle demeura solidement implantée jusqu'au xv" siècle, et même, par la possession de Calais, jusqu'au milieu du xvi. Toutes les conditions s'étaient montrées favorables à la naissance de la société politique et à sa cohésion interne : un sol varié fait de montagnes moyennes, de plaines fertiles et de nombreux estuaires fluviaux ; la position de l'archipel dans le « golfe de chaleur d'hiver », comme dit Mackinder ', ce golfe qui en fait une oasis septentrionale de température douce et d'abondante végétation ; l'afïlux successif, par contre-coup des invasions continentales, d'alluvions humaines provenant de races énergiques, Saxons, Danois, Normands, qui se superposèrent ou se mélangèrent au primitif élément celtique sans le supprimer : autant d'éléments dévie accumulés sur un étroit espace et destinés, par la position insulaire du pays, à fusionner rapidement après une courte période de conflits internes. Voilà de quelle manière l'Océan a participé à la formation de l'Etat anglais, et non point, comme on l'entend d'ordinaire, en favorisant la formation d'une puissance maritime qui ne s'est développée que beaucoup plus tard et pour d'autres causes.

I. Cette heureuse expression de Mackinder désigne les terres et les mers du Nord-ouest de TEurope où la température moyenne de janvier ne descend pas au-dessous du point de congélation : la Grande-Bretagne et l'Irlande sont au milieu du « golfe ». H. J. Mackinder. Britain and ihe British Seas, Londres, 1904, p. 170, fig. 89.

L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

La comparaison que Ton aime à établir de nos jours entre l'Angleterre et le Japon et qui, bien que récente, semble déjà usée à force d'avoir servi, se fonde sur quelques bonnes raisons. Ne craignons point de dire des vérités, même si elles paraissent banales. Comme l'archipel anglais, l'archipel japonais est un pays où de bonne heure se sont développés des ferments de vie intense : forêts, plaines étroites mais fertiles, climat ruisselant d'eau, mais sujet à des variations de température assez brusques, zones marines sillonnées de courants chauds et de courants froids dont le contact détermine une extrême richesse de vie et des pêcheries d'une abondance presque merveilleuse ; enfin, comme en Angleterre, l'apport ancien d'éléments humains différents, rapidement fusionnés en une race énergique et prolifique ; pour cette race comme pour la race anglaise, l'Océan a été le « ruban argenté » derrière lequel s'est faite aisément l'agglutination interne d'un Etat capable de réagir et de déborder sur le dehors, dès qu'il est entré en contact avec d'autres Etats.

En rapprochant l'archipel britannique et celui du Japon des Philippines, de l'Insulinde et des Antilles, on comprend commentles forces déconcentration politique peuvent demeurer impuissantes quand elles sont combattues par des forces de dispersion qui ne laissent éclore qu'une poussière d'Etats incapables d'expansion et souvent destinés à l'assujettissement. Pour ces archipels, une première cause de fragmentation se trouve inscrite sur la carte elle-même. Tandis que l'archipel britannique et l'archipel japonais possèdent l'un et l'autre une île maîtresse prédestinée par son étendue à devenir un noyau de concentration de l'État, les Philippines, l'Insulinde et les Antilles, complexes variés d'îles grandes et petites, ne possèdent aucune terre capable de s'imposer de cette manière comme centre politique. Mindanao peut lutter avec Luzon, Java et Sumatra avec Bornéo, Haïti avec Cuba. Puis les trois archipels ont tous les trois à souffrir, quoique à des degrés inégaux, de la langueur équatoriale dont nous avons analysé plus haut (§ 2) les causes essentielles, dues avant tout à l'in-

REGIONS ACTIVES ET PASSIVES

fluence débilitante du climat d'étuve et à la luxuriance surabondante du monde végétal. Il a fallu la politique coloniale de la Hollande pour déterminer à Java la brusque croissance de peuplement humain qui a fait passer cette île de 2 millions d'habitants en 1800 à 3o millions en igoo. Un tel accroissement ferait germer déjà une nouvelle société politique, si Java n'était pas une île équatoriale. Il est possible que dans Tavenir, cette cause générale d'impuissance soit neutralisée par rénergique poussée vitale d'un groupe humain si nombreux sur un espace relativement si petit.

Dans le cas de la Grèce moderne et même dans celui de la Grèce ancienne, nous avons à considérer un archipel appuyé sur une péninsule articulée qui lui a donné la cohésion de groupe et l'unité d'Etat. C'est à tort que, dans la vie politique de l'ancienne Grèce, l'histoire traditionnelle retient surtout la fragmentation des Etats-villes, des Cités. Ce sont les Confédérations de cités qui font la texture véritable de Vhistoire de la Grèce ; ce sont leurs luttes qui la remplissent, ces luttes dont la plus célèbre est la guerre de la Confédération maritime des Ioniens d'Athènes et des îles avec la Confédération continentale des Doriens de Sparte, Dans cette période qui a été, après le choc des guerres médiques, la plus vivante de l'histoire de la Grèce, surtout parce qu'il semble qi^e c'est alors que la densité de la population y atteignit son maximum, la dualité qui est dans la vie politique de la Grèce et qui était destinée à une résurrection soudaine vingt-quatre siècles plus tard \ est apparue sous la forme de la lutte du continent et de la mer : duel entre le continent montagneux et la mer semée dîles, entre le guerrier et le marchand, entre le soldat et le marin. Ainsi l'unité grecque, faite de la connexion de la mer, des îles et de la péninsule articulée et montagneuse,

I. La lutte du roi Constantin et de Venizelos. de 191s à 1917, n'était pas seulement la lutte de deux hommes, mais la lutte de deux systèmes politiques, le système continentul et le système maritime, entre lesquels la Grèce pouvait choisir, comme deux mille trois cents ans plus tôt. Mais le système maritime est le vrai : la géographie politique enseigne que la Grèce est orientée vers une destinée de pays insulaire et de pays de lisières, et comme telle, liée aux puissances maritimes : c'est le mérite de Venizelos de l'avoir compris.

L'ETAT ET LE TERRITOIRE

cimentée en apparence par Tunité de race et de langue dans le domaine dispersé de Tarchipel, renferme des lerments de dissociation sans cesse renaissants et sans cesse en lutte avec les forces de cohésion ; les uns et les autres n'ont cessé d'agir que lorsque le pays a été unifié par les dominations étrangères qui faisaient tomber son activité politique autonome en léthargie.

Nous avons dans la Phénicie l'exemple intéressant d'une région maritime autrefois prospère; elle a connu dans les plus anciens siècles de son histoire de brillantes formations d'Etats, et depuis longtemps elle dépend d'Etats étrangers : c'est une région jadis active, devenue et demeurée passive sans interruption depuis plus de vingt siècles. L'activité politique de Tyr et de Sidon était due à un entassement de population et de richesses qui ne s'est produit qu'une seule fois, et pour un temps relativement court, sur ce point du globe, depuis qu'il y existe des sociétés humaines. Les Phéniciens ont été les découvreurs et les premiers exploitants des routes de commerce de la Méditerranée et même des routes côtières de l'Atlantique d'Europe ; ils ont été les premiers rouliers des mers, le premier peuple maritime civilisé. Lorsque cette situation leur fut ravie par les Grecs, au vi° et au v'= siècles avant notre ère, les Phéniciens subirent une déchéance définitive, et leur pays tomba dans une léthargie politique dont il ne se releva jamais. Soumis tour à tour aux Perses, aux Macédoniens, aux Romains et aux Arabes, puis à la domination ottomane qui s'entend à multiplier les ruines, il a perdu tous les avantages qu'il tirait autrefois de sa position, des cèdres du Liban propres aux constructions navales et de l'énergique esprit d'initiative de son peuple ; il a été rayé à jamais, comme grande puissance maritime, de la carte politique du globe ^.

Les zones de contact et de différenciation, où s'accumulent les forces vitales et où les États germent en grand nombre

I. Et pourtant le pays des Phéniciens a conservé toute sa valeur de position ; peut-être s'est-elle accrue encore. « Tout indique, dit Ratzel, au cours de l'histoire, la valeur de la Syrie comme lisière de liaisoti de l'Arabie vers la Méditerranée » (ce qui est d'ailleurs une interprétation étroite de la Syrie, Polit. Geogr., p. 115). Ici le déterminisme politico-géographique est en défaut. L. Gumplowicz, qui ne s'en embarrasse guère, explique la fin totale de la Phénicie maritime par la disparition totale du peuple phénicien. 0 Ils ont su, dit-il, se fondre dans les peuples qu'ils colonisaient, tandis que les Juifs n'ont pas su et ne savent pas encore disparaître » [La Lutte des Races, Renvois historiques, Phénicie). Mais cela n'explique pas pourquoi les riverains maritimes de la Phénicie ont cessé de faire preuve des qualités d'audace et de l'esprit d'entreprise de leurs ancêtres. Le déterminisme historique de Gumplowicz tranche les questions, il ne les résout pas.

au cours de Thistoire, sont très visibles sur nos cartes quand il s'agit du contact de la montagne ou du plateau avec la plaine et du contact de la mer avec les continents ou les archipels. D'autres groupes de régions actives ne s'imposent pas au premier coup d'oeil, bien qu'ils ne soient pas moins féconds en germes de vie. Les principaux sont les zones de contact du désert et de la steppe, de la steppe et delà terre de culture, des masses forestières et du plat pays. 11 faut y ajouter les zones de contact et de conflit des grands groupes ethniques que nous appelons des races'. Dans ce dernier cas, les oppositions qui proviennent des langues, des institutions et des genres de vie diflFérents, tantôt soulignent et accentuent les oppositions qui proviennent des causes physiques, et tantôt suffisent à elles seules pour déterminer la formation et le développement d'États et de groupes d'États.

Le ruban de déserts de l'Ancien Monde, qui s'étend dans la zone tropicale et un peu au Nord de cette zone depuis le Sahara jusqu'au Gobi, comprend des groupes numériquement très faibles ; aussi n'y existe-t-il que les États flottants et inconsistants des demi-nomades, avec les points et les lignes de fixation des oasis et des routes de caravanes (§ 2). xMais aux lisières Nord et Sud du désert, là 011 recommencent les pluies régulières et où la fixation au sol et son appropriation deviennent possibles, la densité de la population augmente, et les formations d'États sont d'autant plus nombreuses que les caractères physiques du sol et les genres de vie des groupes humains s'opposent d'une manière plus tranchée. Lorsque c'est la steppe qui succède au désert et qu'une large zone de steppes fait la transition entre le désert et les terres de culture, comme au Nord des sables « blancs, noirs et rouges » du Turkestan, l'activité politique est diluée : elle ne se manifeste que par des formations isolées, rattachées, comme dans le désert, à des points de fixation épars. Avant 1873, lorsque

I. Ce terme a deux sens, le sQns anthropologique (très bien défini dans J. Deniker, Les races et les peuples de la terre, Paris, 1900), et le sens sociologùiiie qui est le nôtre. Ce sont deux significations réellement très différentes d'un même terme; ce qui est la source de nombreuses confusions (voir chap. xiv).

VÉTAT ET LE TERRITOIRE

le vaste pays qui va de la Caspienne auxTian Chan n'était pas encore tombé sous la domination russe, la carte politique présentait le curieux spectacle de deux États, les émirats de Khiva et de Bokhara, séparés Tun de Tautre et séparés du reste du monde par des terres de parcours qui ne relevaient réellement d'aucune société politique organisée. Au contraire, lorsque le sol de fixation agricole succède sans transition au désert ou au steppe de parcours, sur la ligne de démarcation s'établit une chaîne d'Etats continue ou une zone frontière oroanisée.

Au Nord du Sahara, sur la frontière de lAlgérie, s'est constituée la série d'oasis naturelles, complétée par les nombreuses oasis artificielles dues aux puits artésiens, dont la France a fait des centres de ravitaillement et de défense. Au Sud du Sahara, sur la lisière du Soudan, existait il y a peu d'années la chaîne continue des États de chasseurs d'esclaves, du Mossi au Kordofan ; la colonisation européenne a couvert le pays entier sans changer sensiblement ses cadres territoriaux, qui continueront à vivre sous la forme coloniale ; cela montre bien que les Etats soudanais étaient sortis du sol et des conditions naturelles et humaines.

En Asie, la zone de démarcation entre le steppe et le désert mongol d'une part, les terres de culture de la Chine de l'autre, est jalonnée par les restes, parfois imposants, de la fameuse Grande Muraille. C'est là, en arrière de la Grande Muraille, dans les postes de défense et de guerre des sédentaires contre les nomades, des agriculteurs contre les pasteurs, des gens policés contre les pillards organisés seulement pour la guerre, que la conscience politique de la Chine s'est formée et a grandi de manière à fonder le seul Etat qui ait réussi jusqu'ici, malgré de multiples révolutions, à traverser, sans disparaître, le cours entier de l'histoire.

A quel point la zone de démarcation entre le steppe et la terre de culture forme une région de tension vitale pour l'activité politique, l'exemple de l'extension de l'Empire mongol, au xiii' siècle, vers l'Europe centrale, le montre bien. Cet Empire éphémère a été le plus vaste État organisé de l'histoire, puisqu'il a réuni quelque temps sous la même domination tous les pays qui vont de la Corée au Frioul, de la Moscovie au Yunnan. Il y avait en lui une dualité fondamentale qui l'a vite conduit au démembrement : il unissait la plus grosse agglomération de sédentaires du monde, la Chine, à

une grande masse de tribus nomades, lâchées sur les terres de parcours du steppe, de TAltaï à la Pologne. En Asie TEmpire de Gengis Khan faisait figure de société policée et stable ; en Europe, malgré sa supériorité militaire, il eut toujours Finstabilité des États flottants du steppe. Rien de plus remarquable que la limite géographique de son extension à l'Ouest. Elle coïncide avec la limite générale, au xiii' siècle, du steppe et de la terre de culture, dans l'Europe centrale et orientale. Elle coïncide aussi, selon toute vraisemblance, avec les limites du peuplement relativement dense de cette époque. Dans les anni miserabiles 1241 et 1242 où toute l'Europe attendait en tremblant la nouvelle invasion des barbares, le flot de l'invasion mongole submergea la Russie méridionale, la Galicie et la Hongrie, qui étaient toutes, à cette époque, des terres de steppes à graminées, terres de dispersion avec des îlots de culture et des centres de peuplement séparés. Ce n'étaient pas les misérables forteresses de bois éparses sur la plaine immense qui pouvaient arrêter les Mongols; ceux-ci y prenaient aisément par échelade les gens qui osaient leur résister, leurs « petits cochons à l'étable » porcellos in hara conclusos, comme disaient les vainqueurs en riant'. La Hongrie, la Galicie et l'Ukraine n'étaient alors que des steppes mal peuplés, semblables aux steppes Kirghiz de nos jours. Tout changea lorsque les Mongols se heurtèrent aux Marches agricoles de Pologne et de Germanie, habitées par une population relativement nombreuse. Bien que les conquérants asiatiques aient montré alors leur supériorité militaire sur la chevalerie féodale, ils sentirent qu'ils ne devaient pas pousser plus loin; ils refluèrent d'eux-mêmes vers les vastes zones de parcours qui formaient le cadre naturel de leur État dans l'Ouest de l'Asie et dans l'Est de l'Europe.

Beaucoup moins visible que l'action du steppe et du champ cultivé, celle de la forêt comme noyau de formation des sociétés politiques est une des questions oh la géographie

I. C'est le mot de la relation de Plan Carpin, cité par L. Cahun. Introduction à l'histoire de l'Asie, Paris, 1893, p. 349.

politique a le plus besoin des documents fournis par Thistoire, puisque l'ancienne forêt des zones tropicales et tempérées, aujourd'hui élaguée et éclaircie presque partout, est réduite à des lambeaux peu étendus et parcourus par des réseaux de voies de communication. La forêt, qui a été un point d'appui de l'État aussi efficace que la montagne, a perdu presque toute valeur à ce point de vue pour la formation des sociétés nouvelles et des Etats nouveaux. Mais l'action des anciennes forêts sur la vie des hommes se perpétue par des échos prolongés à travers les siècles de l'histoire; elle est souvent ravivée par des agents de différenciation nouveaux ou d'une force renouvelée; il y a des exemples de régions oii l'activité politique a été grande dès l'aurore de l'histoire, grâce à la forêt, et où, malgré la forêt disloquée et détruite, l'activité politique n'a pas cessé d'être alimentée par des germes nouveaux qui naissent du sol prédestiné \

Ce qui s'appelle aujourd'hui la Belgique et les pays rhénans, ce qui a été successivement la Gaule Belgique et les Germanies, ce qui a été partagé entre la Francia de Neustrie et celle d'Austrasie, entre la France et la Lotharingie, entre la France, la Bourgogne et le Saint-Empire, ce qui a été successivement les Pays-Bas espagnols et autrichiens avec les Electorats ecclésiastiques, — toute cette région d'une faible étendue, qui va de la mer du Nord au Rhin moyen et qui a vu grandir tant de dominations rapidement écroulées, a été et demeure un des foyers les plus actifs de la vie politique de l'Europe. Les premières et grossières formations politiques gauloises et germaines y paraissent appuyées à la forêt d'Ardenne. Non seulement l'Ardenne était une masse impraticable de bois et de brousses sur de hauts plateaux schisteux et froids, mais elle séparait des plats pays de climat et de production différents : ceux de TOuest avec leur climat maritime, leurs prés, leurs marécages et leurs côtes à demi noyées de

I. Les difficultés de la battue dans les forêts, contre Ambiorix et ses Eburons, sont décrites avec vivacité par César (De hello gallico, VI, XXX, XLIV). Et c'est à cause de ces difficultés qu'il résolut d'exterminer les Eburons, tandis que presque partout ailleurs il était clément aux vaincus.

REGIOi\S ACTIVES ET PASSIVES

Flandre et de Batavie ; ceux de TEst, qui sont les étroites vallées et les plaines rhénanes, pays continentaux. Au début de rhistoire, c'est la forêt dense et profonde de la Sambre et de la Meuse qui favorise la résistance des Nerviens et des Éburons aux légions de César. A Tongres (Aduatuca) , les Romains ont eu Tavant-goût de ce que leur réservaient les forêts de Germanie; le désastre de Sabinusest le précurseur de celui de Varus. Sur les forêts du Belgium et sur les côtes de Flandre s'appuie au v^ siècle la formation de l'Etat franc ; c'est de Tournay et des bords de la Meuse que cet Etat progresse vers les plats pays de la Gaule centrale, vers Noyon, Laon, Soissons et Paris, où il aura bientôt son centre, mais où il n'a pas son berceau. Au viif et au ix^ siècles, de nouveaux courants de germanisme maritime s'infiltrent vers les côtes de Flandre, tandis que la Wallonnie, l'ancienne terre des Eburons et des Nerviens, demeure obstinément latine. Pendant que la forêt s'humanise, se rétrécit et se défriche au cours du moyen âge, de nouveaux germes de vie éclosent grâce à la situation du pays, carrefour de transactions entre l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Dès le xii^ siècle la terre de Flandre, dit Suger, est très populeuse \ L'industrie drapière naît et se développe par l'apport de la laine anglaise à Gand, à Bruges et à Ypres. La vie maritime commence aux estuaires de l'Escaut et de la Meuse ; la Hanse fraye les routes du Rhin ; Cologne et Anvers grandissent en même temps. La Flandre, le Brabant, la Hesbaye et les pays rhénans deviennent riches par la culture comme par le commerce. Au xix^ siècle, après une période de sommeil relatif, une nouvelle force entre en jeu par le développement de l'industrie, concentrée sur cette zone dans le large et long bassin houiller qui va du Pas-de-Calais à la Ruhr; l'activité commerciale rebondit à son tour à l'estuaire de l'Escaut. Ainsi, delà forêt primitive à l'exploitation de la houille, les pays belges et rhénans ont toujours été un foyer de vie politique active, où le déterminisme naturel et social

I. 0 Flandria valde populosa ». Suger, De zita Ludovici Grossi régis (Recueil des historiens de France, XII, p. 34, G).

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s'est ravivé sans cesse à des forces nouvelles. La Belgique a été. elle est encore depuis vingt siècles le pays des guerres, où toute ville a connu les sièges et les assauts, et où toute plaine est un champ de bataille.

Qu'il y ait une étroite connexion entre les différentes forces qui font germer sur des terrains prédestinés les sociétés politiques actives, l'exemple de la Belgique et des pays rhénans suffit encore pour le montrer. Ce pays est aussi une terre de lutte de peuples; il est un des centres principaux de Thistoire, parce qu'il est un de ceux où la présence de très nombreuses diversités naturelles et sociales a déterminé la plus grande somme possible de causes de conflit. Au temps où la forêt primitive le couvrait encore en grande partie, le germanisme et le romanisme s'y sont rencontrés ; depuis, ils s'y affrontent sans que ni Tun ni l'autre, en dépit des fluctuations des frontières, ait réellement cédé du terrain. La Belgique et le Rhin sontles zones de démarcation de deux grandes civilisations, qui, en apportant avec elles des institutions familiales, morales et sociales différentes, ont mis chacune sa marque sur le sol géographique et ont accru les ferments de diversité que la nature avait déjà faits si nombreux. L'empire romain s'est arrêté au cours inférieur du Rhin, parce qu'à la résistance passive du marais batave et de la brousse forestière s'est ajoutée la résistance morale et sociale de ceux qu'on a assez indistinctement groupés sous le terme de « Germains ». Cet arrêt provient donc de causes plus complexes et plus étendues que Ratzel ne semble l'indiquer. « Du Danube au nord de l'Angleterre, ditil, l'extension de l'Empire romain a suivi les isothermes » *. Ratzel est ici disciple de Montesquieu, tout en prenant soin de ne pas le nommer. Sa conception est trop étroite ; elle n'est pas entièrement fausse pourtant ; la rudesse du climat germano-batave a eu, comme le montre la lecture de Tacite, une certaine influence sur les campagnes romaines en Germanie".

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