‹ La géographie de l'histoireChapitre 80 sur 216 · Fr. Ratzel, Polit. Gcogr., p · texte numérisé non relu

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2. « fundi Germanos acie et justis locis ; juvari silvis. paludibus. brevi aestate et praematura Même » (Tacite, Annales, II, V).

Les zones de rencontre des grands peuples, terres de conflits et d'éclosion d'Etats, sont un des éléments les plus stables de rhistoire et de la géographie politique. A partir du moment où, dans le peuplement progressif du globe, le minimum de densité numérique est atteint par une région peuplée d'agriculteurs sédentaires, le groupe ethnique qui s'y est établi d'abord a toutes chances de s'y perpétuer et d'y conserver la prépondérance ou au moins une place notable au soleil, malgré les révolutions, les guerres, les invasions et les tentatives d'extermination. Aussi, dans leurs efforts pour l'expansion, les grands groupes humains organisés en Etats s'affronteront toujours sur les mêmes champs de litige où germent sans cesse les Etats nouveaux. Entre le monde européen et le monde sino-japonais, entre les Sémites et les Aryens d'Asie et d'Europe, entre le monde européen et le monde nigritien d'Afrique, entre les Latins et les Germains, entre les Germains et les Slaves, les zones de contact et de conflit ont pu s'étendre et se multiplier à mesure que la terre se peuplait davantage ; mais les premières zones de contact et les positions primitives des nations, à partir du moment où elles se sont enracinées au sol, subsistent toujours. Depuis plus de dix siècles, c'est-à-dire depuis le début de l'histoire de FEurope orientale, car avant le ix' siècle cette partie de l'Europe est dans la pénombre de la préhistoire, la zone de contact entre les peuples slaves et les peuples germains est demeurée sensiblement la même, malgré l'extermination méthodique des vieux Prussiens par les Teutoniques. au xiii' siècle. Si le germanisme maritime a empiété un peu sur les côtes de la Baltique \ le germanisme continental, malgré la dispersion et la faiblesse politique des peuples slaves, n'a pu supprimer ni les Polonais, ni les Tchèques, ni les Slovaques, ni les Ruthènes, ni même les Wendes de Lusace. Cependant, pour les peuples germains unis de bonne heure par une même langue, par une même

I. Encore cet empiétement est exclusivement urbain, et les Allemands ne composent que 7 p. 100 de la population des provinces baltiques (J. Brunhes et C. Vallaux, Les ambitions allemandes d'exploitation coloniale dans VOrient européen, Rei-iie hebdomadaire, 33 novembre 1918, p. 44i-4()3).

LETAT ET LE TERRITOIRE

tradition historique et par une densité et une cohésion supérieures, les races et les tribus dispersées dans l'Est immense, sans cohésion et sans points de fixation, paraissaient offrir une proie tentante et facile. Les Slaves le reconnaissaient; d'eux-mêmes, à plusieurs reprises, ils se sont offerts au joug ; ils se sont avoués incapables d'organisation. « Notre terre est vaste et riche, mais désordonnée », disaient au ix' siècle les Tchoudes de Novgorod aux Varègues^ Dans l'histoire des Slaves, il y a depuis lors bien des Varègues et des disciples des Varègues : tels sont Pierre le Grand et ses successeurs, jusqu'à Catherine. La transformation à l'européenne de la Russie au xviii^ siècle n'est guère autre chose qu'une vaste et méthodique colonisation du pays par les Germains, dans les cadres de l'État russe. Malgré tant de siècles et tant de causes de faiblesse des Slaves en face des Germains, les peuples et les tribus slaves n'ont à peu près rien abandonné de leur sol primitif. Du golfe de Finlande aux bouches du Danube, la zone de contact slavo-germaine est demeurée sensiblement la même, avec, vers le milieu, l'énorme saillant polonais et tchèque. Des agents naturels ont appuyé la résistance slave et l'ont empêchée de perdre du terrain. Le quadrilatère montagneux de Bohême a contribué à sauver le peuple tchèque, malgré les emprises allemandes sur les deux versants, auxquelles répondent les retours offensifs des Tchèques sur territoire germain. Partout ailleurs la ligne de contact slavo-germaine est la zone de démarcation entre l'Europe articulée de l'Ouest et l'Europe massive de l'Est; entre l'Europe pénétrée des influences marines et l'Europe continentale ; entre l'Europe au relief varié et l'Europe aux plaines rases et uniformes ; entre l'Europe de la culture intensive et celle de la culture extensive ; entre les terres appropriées individuellement et les communautés rurales ; entre l'Europe des villes et celle des villages. Tant de différences résultent de Faction du sol, de la civilisation et des institutions

I. Mot célèbre rapporté parles chroniques de Nestor, premier document de l'histoire russe.

REGIONS ACTIVES ET PASSIVES

familiales. Ces différences réagissent à leur tour sur le sol où elles sont nées, en déterminant une zone d'activité politique permanente, où les forces productrices et destructrices de l'État n'ont jamais cessé de se faire sentir depuis que l'Europe a une histoire. Les questions de Pologne, de Bohême et de Galicie sont posées, non depuis cinq ans, mais depuis mille ans. La Prusse et TAutriche sont des Marches agressives de la Germanie, aujourd'hui comme à l'époque de leur fondation.

En situant sur la carte les zones d'accumulation vitale où lesforcestotaliséesdudéterminismenaturel et du déterminisme social prédestinent Téclosion et le développement des Etats, nous avons donné un bref signalement de chacune; nous avons défini chacune par un trait dominant qui l'encadre : mais cette simplification obligée n'est qu'un procédé commode d'exposition. Nous ne perdons pas de vue que chaque caractère dominant des zones de différenciation est accompagné d'une foule d'autres qui ont même force explicative; sans eux, le caractère principal serait inopérant. A la vieille théorie du climat nous ne prétendons pas faire succéder un autre déterminisme simplifié où le rôle explicatif serait transféré à la montagne, à la mer, à la forêt, au steppe et à la race. Dans chacun des cas que nous avons signalés, une étude détaillée ferait voir que la formation des Etats résulte d'une concentration de forces nombreuses ; plus l'activité politique est grande, plus fourmillent les forces diverses. Dès que l'on sort des sociétés embryonnaires dont nous avons parlé plus haut (§ 2), la méthode du procès du simple au complexe n'est plus applicable à aucun groupe de sociétés politiques développées. Ici, le complexe ne s'explique pas par le simple. Il s'explique par le complexe. Il ne peut en être autrement, puisque toute formation d'État ou toute fusion de petits États embryonnaires dans une société mieux organisée constitue, comme eût dit Spencer, un passage de la diffusion à la concentration ^

I. Cette transcription, à l'usage de la géographie politique, du mécanisme formel des Premiers Principes exclut tout déterminisme simplifié, mais admet, comme nous le verrons

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L'ÉTAT ET LE TERRITOIRE

Prenons le premier cas que nous avons cité, celui des zones de contact des montagnes et des plaines, où de nombreuses sociétés politiques ont trouvé leur appui d'origine. Ce ne sont pas seulement les différences d'altitude qui jouent ; une multitude de forces associées en faisceau ou opposées les unes aux autres entrecroisent leur action. Ce sont, du côté de la montagne, le sol forestier disposé en zones superposées, entre les cultures des basses pentes et les pâtures des sommets ; les inégalités tranchées du climat à intervalles rapprochés ; les différences provenant de l'exposition au soleil et de l'exposition à l'ombre ; les eaux sauvages à brusques différences de niveau, les cascades des ruptures de pente et des vallées suspendues ; le contact de la vie agricole sur un espace parcimonieusement mesuré avec la vie forestière et la vie pastorale extensives ; les routes fixées par la nature aux cols et aux grands thalwegs ; l'habitation dispersée aux endroits favorables et prévue dans tous ses détails pour le blocus hivernal ; la vie urbaine très restreinte et concentrée à quelques débouchés de passages montagneux ; la densité moyenne de population très inégale et généralement ordonnée suivant les altitudes. Du côté de la plaine, il faut considérer un sol de déforestation, livré à des cultures uniformes ou soumises à un roulement déterminé, par les qualités natives du sol et par les qualités ajoutées grâce au travail des siècles; un climat qui ne présente jamais de brusques inégalités entre des endroits rapprochés ; la faible valeur des dispositions locales de l'exposition au soleil ; les eaux disciplinées et aménagées, où les différences de niveau ne sont brusques que lorsque la montagne se prolonge dans la plaine par ses torrents ; les groupements d'habitations et l'habitation elle-même déterminés par des habitudes sociales et traditionnelles autant que par des conditions physiques ; le développement presque indéterminé de la vie urbaine ; les densités moyennes de population toujours plus fortes et aussi plus instables que dans la montagne, selon les conditions historiques et économiques. Nous n'avons pas tout énuméré ; mais notre énumération, si incomplète qu'elle soit, fait sentir le caractère synthétique de la théorie des milieux, telle que nous l'entendons, et telle qu'elle s'applique, selon nous, à la formation et au développementdes Etats.

Il nous faudrait faire comprendre encore comment toutes ces forces, par leur action totalisée, contribuent à la formation de rÉtat, en discernant clairement la part de chacune, insé-

ua peu plus loin, un déterminisme aux causes multiples, complexes au point de devenir insaisissables dans bien des cas. Le déterminisme universel enveloppe l'esprit humain, il ne se laisse pas comprendre et envelopper par lui dans sa « totalité » impossible à définir et même à imaginer.

parable dans la réalité et séparable seulement dans l'analyse théorique. Ceci relève de la psychologie historique, qui est encore à faire, plutôt que de la géographie. Précisons seulement quelques points essentiels, et servons-nous encore de notre premier exemple, celui des zones de contact de la montagne et de la plaine. Tous les caractères que nous avons indiqués contribuent, par les discordances de besoins, de moralité sociale, d'aspirations et de genres de vie, à activer le mouvement entre individus et entre groupes limitrophes sur les zones de contact. Qu'il y ait attraction ou répulsion mutuelle entre les groupes de la montagne et ceux de la plaine, qu'ils se bornent à des échanges pacifiques ou ne se rencontrent que les armes à la main, que les familles se pénètrent par les alliances ou demeurent jalousement isolées, il importe peu pour le résultat final. Ce qui importe, c'est que ces groupes de la montagne et de la plaine ne peuvent demeurer indifférents les uns aux autres et s'isoler les uns des autres. Des deux côtés les ferments de vie et d'expansion sont nombreux; il est inévitable qu'un contact se produise, soit pour le conflit, soit pour la fusion, et, dans les deux cas, c'est un ou plusieurs États qui sortent tout armés du sol ; ils en sortent de bonne heure, quand les forces de mouvement et de lutte sont très actives ; ils en sortent tard dans le cas contraire ; ils disparaissent ou tombent en léthargie quand ces forces tombent en langueur, ou quand des pressions plus lointaines et plus puissantes les annihilent. Dans la géographie politique bien entendue s'inscrit à l'avance, en grande partie, la complexité de l'histoire. Ce qui reste en dehors, c'est l'action propre des individus d'exception, des héros, comme disait Carlyle. Ceux-ci ont leur part; mais ils n'ont que leur part; et où ils réussissent le mieux, c'est là où le déterminisme naturel et social conspire avec eux.

En somme, si la distinction des régions actives et des régions passives^ avec une activité politique stimulée dans les premières et endormie dans les secondes, se fortifie, à l'examen de la carte comme au raisonnement, il est cependant

impossible de préciser entre les deux espèces de régions une ligne de démarcation absolue et permanente. Des unes aux autres il y a un grand nombre de transitions insensibles ; réquilibre dynamique entre les forces de concentration et les forces de dispersion politiques peut se rompre, au profit de la concentration ou de la dispersion, par suite d'apports presque imperceptibles dans Tun ou dans Tautre plateau de la balance. Ainsi, au cours de l'histoire, des régions actives sont devenues passives, ou réciproquement. Ainsi beaucoup d'Etats n'ont pas eu un développement régulier ; ils ont tourné court ou avorté lorsque les forces sorties du territoire ont manqué sous leur pas ; dans la plupart des accidents de l'histoire, une étude serrée fait reconnaître, non des défaillances ou des sursauts d'énergie purement psychologiques d'individus ou de groupes, mais un déterminisme inflexible aux causes multiples.

Cependant, quatre milleans d'histoire écrite nous indiquent d'une manière non douteuse, à côté du déplacement des principales régions actives, l'augmentation presque continue de ces régions en nombre et en importance. Cette augmentation finit par faire coïncider la carte politique avec celle du monde habitable, à l'exception des lisières polaires et équatoriales (§ 2). Elle réunit en une seule masse les constellations d'Etats autrefois entièrement séparées, de sorte que tout grand choc sur une partie du monde se fait sentir sur le monde entier. Après la formation des Etats sur le territoire, leur extension en chaîne continue sur la surface du globe est le premier grand fait que nous devons expliquer.

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