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NATURE ET EVOLUTION DES FRONTIERES

A mesure que la carte politique du monde se complète, les pressions de contiguïté se font plus constantes, plus générales et plus fortes. Elles croissent parallèlement à la crue du peuplement et à l'accroissement de valeur du sol, selon le même rythme que ces deux phénomènes. C'est un fait de psychologie historique; il se traduit par des représentations cartographiques aisées : il a donc un reflet géographique précis qui est le dessin de plus en plus ferme, simple et stable des frontières. Le développement des Etats concorde avec le développement de leurs frontières. L'étude de ces lignes qui divisent nos cartes est une partie essentielle de la géographie politique. Nous devons nous demander ce qu'elles signifient, et, d'abord, en quoi elles consistent exactement.

A ce point de vue, le schématisme des cartes pourrait nous tromper. Les frontières sont un fait géographique, puisque la géographie les fait entrer aisément dans ses représentations. Mais les représentations cartographiques des frontières sont toujours mauvaises parce qu'elles sont très incomplètes, et en vérité, il est impossible qu'il en soit autre-

I. Ch. Darwin, Voyage d'un naturaliste autour du monde..., trad. franc , Paris. 1885, p. 148-149.

L'ÉTAT. LA ROUTE ET LA FRONTIÈRE

ment. Sur les cartes, les frontières sont des lignes coloriées ou pointillées, et seulement des lignes. Une étude comparée des Etats à différentes époques nous montre combien ces lignes sont mobiles. Leurs oscillations semblent, à première vue, dépendre de Timprévu et de Taccident historiques. Tantôt les frontières suivent des fleuves, des lacs ou des montagne, tantôt elles suivent un tracé zigzaguant à travers les plaines et les plateaux, et elles ne se montrent pas plus stables dans un cas que dans Tautre. On est tenté de croire que leur tracé dépend uniquement des hasards de la politique et de la guerre. A quoi bon, dans ce cas, tenter d'étudier scientifiquement un fait de cet ordre ? Les historiens n'y réussissent pas, pourquoi les géographes y réussiraient-ils mieux qu'eux ?

Notre point de vue changera si, tout en acceptant une représentation nécessaire, nous savons discerner qu'elle ne donne qu'une part de la réalité. Aucune frontière n'est une simple ligne de démarcation, pas même la frontière évoluée et précisée d'un grand Etat moderne, tracée à travers des régions de peuplement dense et de grande civilisation, et, nous dirons plus, celle-là moins que toutes les autres \ Toutes les frontières sont des zones d'une largeur notable, où sur le territoire des Etats limitrophes s'accumulent de part et d'autre les organismes de défense, de protection ou d'attaque, les réseaux de communication et de fiscalité et les fondations de frontière de l'économie nationale : forteresses, régiments, canons, chemins de fer et routes stratégiques, villes et camps de guerre, lignes de douanes, industries protégées. Plus la machine de l'Etat se complique en se perfectionnant, plus la circulation ouvre des voies commodes et rapides, plus les

I. La langue anglaise précisela différence entre la notion cartographique de la démarcation et la notion politico-géographique de la frontière, en opposant le mot de houndary à c?lui de frontier. Voir C.-B. Fawcett, Frontiers, a study in political geography, Oxford, Clarendon-Press, 1918. Notre langage scientifique pourrait se préciser dans le même sens, en opposant le mot de limite à celui de frontière, s'il était entendu quelle mot frontière désigne toujours non une simple ligne, mais une zone d"une largeur mesurable plus ou moins grande. « La li&ière-frontière {Gren:[saum), est la réalité, dit très justement Ratzel ; la lione-frontière {Gremjlinic) n"est qu"une abstraction >. [Polit. Geogr., p. 538).

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rouages de la frontière deviennent nombreux, et plus la zone frontière augmente de largeur. L'ancienne frontière française du Nord et du Nord-est, créée par Vauban, ne comprenait qu'une zone étroite de petites places et de forts où se sont localisées aux xvif et xviif siècles les opérations de guerre. Après 1871, la frontière recouvrit toute la région du >sord et du Nord-est, avec deux lignes de camps retranchés et Paris comme réduit central. L'Empire allemarrd, qui s'empara en 1871 de Tancienne ligne des places françaises de l'Est, n'en avait pas moins conservé et renforcé, en arrière de cette ligne, 'rancienne frontière militaire du Rhin, du fort d'Istein à Cologne. Vue sous cet aspect, qui est le vrai, la frontière entre deux grands Etats prend le caractère d'un phénomène stable et permanent. Que la ligne de démarcation avance ou recule, selon les chances de la guerre, la zone frontière considérée dans son ensemble, c'est-à-dire dans les deux Etats à la fois, ne change pas beaucoup. C'est ainsi que nous devons considérer le fait géographique de la frontière : il se lie étroitement, non aux incidents de l'évolution historique, mais aux conditions de vie permanentes et profondes des Etats délimités.

Cette vue s'applique aussi bien aux frontières de mer qu'aux frontières de terre. Sur la carte, la frontière de mer est constituée par la ligne des côtes ; Ratzel regarde une limite de cette nature comme la frontière naturelle parfaite, puisqu'une fois l'Etat arrivé aux bords de la mer, il semble à l'abri de tout recul et protégé par l'Océan lui-même ^ Mais une ligne de côtes ne suffit pas, telle quelle, à faire une frontière. Au point de vue même de la géographie physique, les rivages sont des zones, et non des lignes, même dans les mers sans marées'. Au point de vue de la géographie poli-

1. « Les frontières côtières sont les meilleures frontières politiques qui existent à l'intérieur de Yœcoiimène, car elles sont les plus naturelles » (Fr. Ratzel, Geogr. Polit., p. 368).

2. MuRRAV, un des naturaliste du Challenger, évaluait à 800 mètres la largeur moyenne de la zone des marées. Pour les mers sans marées, la zone côtière est moins visible : mais on reconnaît son existence en étudiant les caractères des animaux et des plantes qui y vivent. Les amphibies y abondent.

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tique, les côtes ne deviennent des frontières que lorsqu'elles sont organisées à Finstar des frontières terrestres, ce qui comporte, comme pour celles-ci, un développement notable en largeur. Tant que cette organisation n'existe pas, la frontière de mer est inexistante aussi. A Tépoque de la guerre de Cent ans, la France avait atteint ses limites naturelles et indépassables sur la Manche et sur TOcéan, du Pas-de-Calais à la Gironde; mais elle n'avait point de frontière maritime ; TEtat français, faible encore, n'avait pas su l'organiser : aussi les Anglais débarquèrent où ils voulurent. Dans la campagne de Poitiers, ils prirent pour base leurs possessions continentales de Guyenne; mais dans celles de Crécy et d'Azincourt, ils ne se donnèrent pas cette peine : c'est en territoire français qu'ils s'installèrent de piano en venant par mer, sans que personne les empêchât. Comme la frontière terrestre, la frontière maritime est une œuvre d'Etat, dont la complexité croissante et les progrès suivent ceux de l'Etat lui-même.

Les frontières ont donc évolué dans leurs formes et dans leurs caractères géographiques. Cette évolution dépend des lois générales qui gouvernent l'existence des sociétés politiques, c'est-à-dire la crue continuelle du peuplement, l'extension sur la planète des régions actives, l'établissement des chaînes d'Etats ininterrompues et l'accroissement de valeur du sol occupé.

La notion même de la démarcation linéaire, inséparable pour nous de la notion de frontière, est relativement récente. Toutes les anciennes frontières, dit Ratzel, étaient des étendues vides. Les Etats, dans leurs formes embryonnaires des premiers âges de l'histoire écrite, ne cherchaient point le contact avec leurs voisins ; ils le fuyaient autant que possible. Aux époques où il n'y avait ni masse de peuplement continue ni circulation générale, et où à Fintérieur même des Etats les routes étaient peu nombreuses et peu sûres, les sociétés politiques se sont abritées derrière des marches laissées vides d'un commun et tacite accord : forêts, déserts

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OU Steppes sans habitants sédentaires, terres de détrousse pour les voyageurs qui s'y risquaient \ On doit se figurer la carte politique des anciens empires du proche Orient, de l'Egypte à TElam et de la Lydie à la Chaldée, comme quelque chose d'analogue aux Etats à esclaves du Soudan avant la colonisation européenne : entre les principales sociétés organisées existaient des zones à la destinée incertaine, livrées au nomadisme ou à des groupements temporaires et fragiles. Le cas n'était pas le même pour les Etats-villes de la Grèce, de la Phénicie et de Tltalie gréco-latine : là, le sol occupé, à cause de sa faible étendue, acquit de bonne heure une valeur élevée, ce qui fit naître, en même temps qu'une civilisation précoce, la démarcation linéaire. Mais cette contiguïté précise, qui nous paraît maintenant aussi naturelle que l'existence même de l'Etat, n'était jamais acceptée de bon gré par les anciens. Toute cité qui possédait la supériorité militaire cherchait à faire le vide autour d'elle, non par cruauté, mais parce qu'elle ne voyait pas d'autre moyen d'assurer sa sécurité à venir ". « En vertu du droit de la guerre, Rome, dit Fustel de Coulanges, a étendu la solitude autour d'elle ; du territoire où les Volsques avaient vingt-trois cités, elle a fait les marais pontins ; les cinquante-trois villes du Latium ont disparu ; dans le Samnium on put longtemps reconnaître les lieux où les armées romaines avaient passé, moins aux vestiges de leurs camps qu'à la solitude qui régnait aux environs » '\ On reconnaît là plutôt la pensée politique de l'étendue vide comme frontière de protection que, comme le croit Fustel, une haine aveugle pour les dieux des cités vaincues.

1. « Libonta est la dernière ville des Maliololos ; une fois que nous l'aurons quittée, nous ne trouverons plus sur notre passage que quelques stations habitées par des bouviers, puis les hameaux qui gardent la frontière, et enfin la contrée déserte qui s'étend jusqu'au Londa ou pays des Balondas. » (D. Livingstone, Exploration dans l'i/iterieny de l'Afrique australe de i8(o à 185b, trad. franc., Paris, 1859, p. 282).

2. César fait la même remarque pour la Germanie. « Civitatibus maxima laus est quam latissime circum se vastatis finibus solitudines habere. » (C^s., de Bello Gallico, VI,

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