FRONTIERES NATURELLES
rais sont desséchés, les fausses rivières sont supprimées, les fleuves sont endigués, des ponts sont jetés ; la fertilité des vallées alluviales y concentre les cultures riches dès que l'inondation ne les menace plus; les villes et les villages se pressent sur les bords des fleuves assagis. Alors les fleuves ne sont plus des barrières; ils sont plutôt, eux et leurs vallées, des zones de jonction où descendent, de plus en plus nombreuses, les populations des plaines et des plateaux voisins. Ces zones peuplées et riches acquièrent une grande importance au point de vue des conflits d'estimation de la valeur du sol entre deux Etats limitrophes. Mais il serait vain d'y chercher, pour l'un ou pour Tautre, une barrière de protection. Les tètes de pont et les villes fortifiées n'y font rien : aucun fleuve, large, profond et garni de forteresses, n'empêchera jamais une armée de passer. L'histoire militaire le montre assez ; celle de la grande guerre de 1 914 le prouve une fois de plus : aucun fleuve européen n'a servi efiîcacement de barrière. Le plus grand des fleuves de la zone de guerre, le Danube, a été traversé par Mackensen, à Giurgevo, en novembre 191 6, en face d'une armée roumaine. Les grandes batailles d'Occident se sont livrées à cheval sur des rivières, la Somme, l'Oise, la Marne, la Meuse. L'Yser n'a servi de barrière qu'à cause de la large zone d'inondation qui, de Dixmude à Nieuport, la changé en golfe maritime. Le fleuve et la rivière sont donc inefficaces comme limites naturelles, c'est-à-dire comme barrières de protection^
A ce point de vue, les montagnes opposent aux armées un obstacle plus difficile à surmonter. Si les passages de fleuves
I. « L'histoire militaire nous montre que jamais un fleuve, si large, si profond et si bien fortifié qu'il soit, n'a arrêté une bonne armée. A toutes les époques, le passage du Rhin dans les deux sens ne fut qu'un jeu pour les armées venues de France ou d'Allemagne » (G. Vallaux, Le Sol et l'Etat, Paris, 1910, p. 380). Aussi la Conférence de la paix s'estelle montrée bien avertie des réalités de l'histoire et de la géographie en ne fixant pas la frontière militaire à la ligne du Rhin. Le Rhin lui a servi de base de référence. La vraie frontière, ce sont les tètes de pont et la zone sans soldats et sans forteresses de la rive droite ; c'est le Greti^saitiii. Si l'Allemagne exécute ses engagements, nous ramènerons nos forces en 1925 à l'arrière de Cologne, et en 1930 à l'arrière de Coblence, sans nous préoccuper de la ligne fluviale. Le chef du gouvernement français avait des vues particulièrement justes sur la véritable valeur des frontières fluviales. V. G. Clemenceal-, Discours h la Chambre de députés du 25 septembre 1919.
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que nous raconte Thistoire militaire sont très souvent des opérations surfaites par les annalistes, comme le passage du Rhin par Louis XIV en 1 672 et par Moreau en 1 796, les guerres de montagnes ont donné de nombreux et beaux exemples d'énergie triomphante et de difficultés vaincues, depuis la célèbre traversée des Alpes par Annibal. Cependant, la valeur des montagnes comme barrière a toujours été fort exagérée. A répreuve, aucune barrière montagneuse ne s'est montrée insurmontable ; aucune n'est infranchissable pour les armées, à l'exception d'une seule, le grand Plateau central de l'Asie : et il s'agit ici d'un vaste désert d'altitude, porté sur presque toute son étendue à 4000 ou 5 000 mètres au-dessus de la mer, plutôt que d'une barrière montagneuse. La plupart des chaînes de montagnes, travaillées par les dislocations anciennes, disséquées par l'érosion moderne, sont sillonnées de défilés et de cols, en longueur et en largeur, à tous les étages d'altitude. Les vues politiques et la technique militaire, adaptées à ces régions spéciales de la surface terrestre, atteignent aussi bien leurs fins qu'en pays de plaines. Considérons la carte politique de l'Europe aux principaux âges de son histoire ; portons notre attention sur cette grande barrière montagneuse des Alpes, qui paraît séparer les uns des autres les foyers politiques les plus actifs du continent : nous constatons que jamais les Alpes n'ont empêché les grands Etats en voie d'expansion sur un versant de déborder sur l'autre versant et de s'étendre au loin, tout comme si les Alpes n'avaient pas existé. L'empire romain les a partout dépassées vers le Nord, sur l'arc de cercle qui va de Nice à Vienne. Par contre, le saint empire germanique s'y est frayé des routes nombreuses vers le Sud. Le royaume de France s'est étendu au delà des Alpes, au xvf siècle; l'empire d'Autriche a fait la même chose au XIX^ Les frontières ont largement voyagé des deux côtés des Alpes; c'est seulement depuis 1860 que la frontière politique s'est confondue avec la crête hypothétique des montagnes, du col de Tende au col de Gries et du Splûgen à rOrtler, tandis que sur tout le reste de la chaîne la Suisse et
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r Autriche, maîtresses du versant Xord, débordaient sur le versant Sud.
Si les montagnes n'oflrent pas une protection plus réelle que les fleuves, elles s'adaptent encore moins que ceux-ci au tracé de la démarcation linéaire de la frontière. Ce tracé est relativement aisé pour les. fleuves. La convention généralement adoptée fixe la frontière fluviale au thalweg, c'est-à-dire à la ligne de plus grande pente suivie par la niasse principale des eaux. Le thalweg n'est pas invariable dans les fleuves travailleurs, où le charriage des matériaux de transport, en construisant et en détruisant sans cesse des îles et des bancs de sable, fait osciller le chenal d'écoulement des eaux. Cependant ces oscillations, ne se faisant que sur un petit espace, ont une faible importance ; les corrections nécessaires ne peuvent devenir matière à conflit. Le tracé n'est pas si commode pour les chaînes de montagnes. Il n'y a point ici de convention fixe : l'histoire des traités montre que les hommes d'Etat ont choisi comme base de démarcation tantôt la ligne des crêtes, tantôt la ligne de partage des eaux. Ces deux lignes sont souvent tout à fait distinctes ; elles sont l'une et Tautre difficiles à déterminer. On ne saurait dessiner la première sans posséder des cartes topographiques très exactes : ces cartes sont très récentes, et presque partout, là où elles existent, elles sont postérieures au tracé de la frontière, de sorte que celui-ci est entaché d'erreurs nombreuses.
La ligne de partage des eaux, peut-être plus facile à dessiner dans l'ensemble et pour cette raison adoptée plus souvent comme base,, est sujette, en très haute montagne, à des oscillations relativement rapides déterminées par les lois de l'érosion régressive ; elle présente aussi, sur certains cols aux pentes très adoucies, des variations saisonnières qui la rendent tout à fait indistincte. Elle non plus ne donne pas une base très sûre pour une ligne de démarcation : de sorte qu'en dernière analyse la montagne, si elle précise bien sur la carte l'emplacement de la zoae frontière, ne suffit pas à
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déterminer par ses caractères propres le dessin de la ligne frontière".
Ainsi, les accidents physiques' généralement reconnus comme de bonnes frontières naturelles ont perdu la plus grande partie de leur valeur comme barrières de protection ; ils n'ont même pas l'avantage de donner une démarcation toute faite. Leur valeur a été surestimée par les politiques et par les diplomates à cause de ViUiision linéaire dont ces hommes d'Etat ont été les victimes : s'ils avaient eu une claire notion des frontières d'Etat considérées comme zones, ils n'auraient pas eu la superstition des fleuves et des montagnes. Il ne faut pas accuser seulement la courte vue des hommes d'État : leur jugement a été faussé par le schématisme grossier des cartes, jusqu'à une époque très récente. Depuis Ortelius et Mercator jusqu'à la deuxième moitié du xix^ siècle, toutes les représentations cartographiques ont donné aux fleuves et aux montagnes une importance exagérée. Il est curieux de voir, jusque sur la carte de Cassini, les moindres rivières de France représentées en traits d'une épaisseur formidable. La représentation des montagnes était encore plus défectueuse. Dessinées d'abord en chapelets de petits monticules, puis, à partir de Buache, représentées par des hachures ressemblant à des chenilles, les montagnes évoquent dans les deux cas l'idée de talus continus et relativement minces où la ligne de démarcation paraît indiquée parla nature. Il est bien rare que, dans la réalité des choses, les montagnes se présentent ainsi.
En dehors des rivages maritimes, les accidents physiques qui répondent à l'idéal de la barrière de protection naturelle sont des faits géographiques qu'il est impossible de schématiser en une ligne, et que les cartes, d'ordinaire, représentent mal, lorsqu'elles ne les laissent pas tout à fait de côté. Ce sont le désert, la forêt primitive et le marais. Les déserts se déroulent, dans l'Ancien Monde, à travers des régions éloignées des principaux foyers de l'activité politique ; aussi, sur la lisière du désert, il n'y a qu'un petit nombre de frontières de tension ; mais, là où elles existent, il est vrai que le désert les fortifie singulièrement. La forêt primitive, c'est-à-dire totalement inexploitée, non éclaircie et non percée
I. « Dans les Andes patagones, des divergences se sont élevées entre les fonctionnaires chiliens et argentins chargés des opérations d'abornement : les premiers réclament comme limite la ligne de partage des eaux du continent, alors même qu'elle se trouve en plaine ; les seconds la crête principale de la Cordillère des Andes, laquelle est découpée par des vallées de fracture. Un protocole de 1893 stipule expressément que la ligne des sommets les plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux constitue la frontière entre les deux républiques. Sur ce texte, pourtant très clair, les deux parties n'ont pu se mettre d'accord, les Argentins tenant pour la ligne des plus hauts sommets des Andes, les Chiliens pour la ligne de partage des eaux du continent » (Ch. Rabot, La Terre de Feu, Paris, iqo2, p. 159-160.) C'est le conflit qu'a tranché la sentence arbitrale du roi d'Angleterre.