‹ La géographie de l'histoireChapitre 98 sur 216 · VALEUR ET STABILITE CROISSANTES DES FRONTIERES · texte numérisé non relu

VALEUR ET STABILITE CROISSANTES DES FRONTIERES

Supposons que nous recourions pour les frontières aux patients procédés de mensuration que l'école allemande a mis en honneur en géographie physique. Si nous prenons des cartes politiques de l'Europe à difl'érentes époques, depuis la fin du moyen âge féodal, et si pour chaque époque nous mesurons au curvimètre la longueur totale des frontières qui séparent les Etats, nous trouvons de siècle en siècle un total de kilomètres sans cesse décroissant. L'érudit qui fera cette vérification trouvera certainement selon les âges des sommes très différentes, qui lui montreront combien fut rapide le mouvement de simplification des frontières. La diminution considérable de leur longueur provient d'abord de l'absorption de nombreux petits États par les grands, puis de Tefi^ort poursuivi par les grands Etats vers une démarcation linéaire rela-

L'ÉTAT, LA ROUTE ET LA FRONTIERE

tivement simple, qui supprime les enclaves grandes et petites. Les écoliers qui auraient voulu tracer en lignes coloriées, sur une carte muette, les frontières politiques de l'Europe du xvii^ siècle, auraient eu fort à faire ; pour le xx* siècle, la même besogne est assez facile. Les frontières ne se sont développées en longueur qu'au Sud-est, dans la presqu'île balkanique, dont révolution politique ne fait que commencer ; partout ailleurs, elles se sont écourtées ; l'unification de l'Allemagne et de l'Italie a fait tomber des lignes extrêmement longues et sinueuses de frontières politiques.

Il n'est pas certain que le mouvement de simplification continue. Il paraît arrivé au terme voulu par la nature des choses ; il se pourrait fort bien qu'il fût suivi d'une oscillation en sens opposé ^ ; dans ce cas, les frontières auraient un caractère nouveau répondant à un nouveau type d'États (voir chap. x). Q.uoi qu'il en soit de ces vues d'avenir, il serait très imprudent de tirer de la mensuration chiffrée des frontières des conclusions dans le sens utopiste. Car certains esprits seront tentés de conclure, de la « constriction » continue des frontières dans le passé, à leur suppression complète dans l'avenir. Ce sera tout à fait à tort. Si l'addition kilométrique des frontières montre qu'elles diminuent, il est certain qu'un seul kilomètre de frontières possède aujourd'hui une plus grande valeur que ^o kilomètres d'il y a deux cents ans, à cause de l'organisation moderne de la frontière, de la densité accrue de la population, et de la valeur sans cesse croissante du sol, même sur les zones montagneuses de démarcation et à plus forte raison dans les riches et populeuses plaines où passent presque toutes les frontières de tension. La valeur de la frontière ne se mesure bien pour le lecteur de la carte que s'il pense, en même temps que les données de celle-ci, toutes les forces matérielles, intellectuelles et morales qui des deux côtés font pression sur la ligne de démarcation, et de temps à autre la font craquer dans une crise belliqueuse. Avant l'établissement des chaînes continues d'Etats et des fortes pressions de contiguïté, il n'y avait pas un seul État d'Europe qui eût vraiment des frontières vitales : les zones-frontières pouvaient être écornées de part et d'autre sans que l'État vaincu souffrît autrement que d'une sorte de malaise passager. Aujourd'hui, il y a pour tout grand Etat des frontières vitales, qui ne peuvent être brisées sa>ns que l'État tout entier souffre d'une crise très grave : telle était pour la France la mutila-

I. Ces lignes ont été écrites en septembre 1917, avant le bouleversement de l'Europe ; nous n'avons rien à y changer.

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