PREFACE XXI
(IGG de notre ère) avait commencé aussi une révision de la loi orale; néanmoins l’honneur do la rédaction définitive du livre de la Mischna qui contenait cette loi, revient à R. Yehouda le Saint.
Trois autres traités, dont la rédaction est postérieure à la Mischna et à la Tosiftha, forment une sorte do commentaire halachique et agadique sur le Pentateuque, selon que le texte se prête à l’une ou à l’autre interprétation.
Ces trois traités sont:
1° La MckhiUha (mesure), commençant au chapitre xiv de l’Exode ;
2° Le Sifra (le livre par excellence), commentaire sur le Lévitique;
3U Le Sifrà (les deux livres), commentaire sur les Nombres et le Deutéronome.
Les deux derniers sont censés appartenir à l’école de Rab en Babylonie (1 90—240 do notre ère). Bien que postérieurs à la Mischna et à la Tosiftha, ces trois ouvrages offrent des traces plus complètes de l’ancienne Halakha et de l’ancienne Agadah.
Dans les discussions de la- Mischna, les docteurs devaient nécessairement s’appuyer sur des passages bibliques; chaque opinion interprétait donc le texte sacré à sa guise. Il est facile de s’imaginer à quelles subtilités d’exposition on dut arriver. On raisonnait sur un pléonasme, sur une particule superflue; on tirait des inductions d’une lettre qui n’était pas indispensable, mémo des lettres qui, par un hasard quelconque, avaient des dimensions différentes des autres ; méthode d’interprétations minutieuses qu’on retrouve aussi dans
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les Brâhmanas. La Mischna n’est pas envahie par ces subtilités; le texte ne contient que la décision finale de la Halakba, selon l’opinion des différents docteurs. Dans les écoles on reprenait les raisonnements sur lesquels se fondaient les décisions de la Mischna ; chaque école, avec le temps, en ajoutait de nouvelles.
Ainsi se formait peu à peu la Guêinare (qui veut dire étude), espèce de commentaire sur une grande partie de la Mischna, entremêlé d’observations de toutes espèces en dehors de la Halakha.
Quelques docteurs talmudiques ne se bornaient pas à ces études; ils cultivaient aussi les autres sciences. Samuel avait étudié l’astronomie, Thodos la médecine, R. Yosé ben Halaphtha la chronologie ; mais tout cela était encore subordonné à une discussion halachiquo. L’astronomie servait surtout à fixer la nouvelle lune, etc’est à proposée cette détermination qu’on cite incidemment quelques notions sur la matière. S’occupe-t-on du règlement du sabbath, discute-t-on la permission do faire du feu ce jour-là pour un malade, le sujet amène quelques remarques médicales. Traite-t-on de prélèvements des produits do la terre, il intervient accidentellement quelques observations sur la botanique. Quant à la géographie et à l’histoire, comme pour le reste, il n’en est question qu’indirectement, quand on parle d’une institution religieuse établie par un personnage historique ou dans un lieu précis. Aussi ces notions sont-elles des plus vagues et très-souvent des plus erronées. Telle est la Guémaro ou commentaire de la Mischna.
Nous avons deux Guémares. La Guémare de Jérusalem, comme son nom l’indique, est l’œuvre des école s
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de la Palestine; elle a été rédigée à Tibériade et achevée probablement vers la fin du quatrième siècle de notre ère. Elle contenait les commentaires sur les cinq premières parties de la Mischna; le commentaire sur la cinquième partie ne nous est pas parvenu. Les quatres autres parties ont aussi quelques traités incomplets. Cette Guémare était négligée dans les études dos écoles juives du moyen âge. Elle a subi le sort des écoles où el'e avait pris naissance, et qui avaient été éclipsées par celles de la Babylonie. Si les éditions du Talmud de Jérusalem sont moins bonnes, c’est qu’on n’a pas encore découvert un manuscrit de cet ouvrage, à l’aide duquel on pût rétablir les passages nombreux qui ont été mutilés par les copistes. Ce Talmud offre en outre beaucoup de difficultés il cause de l’idiome étrange dans lequel il est écrit, et qui est entremêlé d’un grand nombre de termes grecs. Il n’en est pas moins d’une importance considérable pour la géographie et l’histoire do la Palestine. Les discussions qu’il contient ne sont pas aussi souvent entrecoupées de sujets agadiques que celles du Talmud de Babylone.
Je m’occupe maintenant de celui-ci. Il a au moins quatre fois l’étendue de l’autre. Les discussions y sont plus développées, car il a été clos plus tard (c’est-à-dire à la fin du cinquième siècle). Il renferme même les débats des écoles palestiniennes, outre ceux des nombreuses écoles babyloniennes. Il abonde en notions agadiques de différentes sortes. Les élèvesqui affluaient àBabylonede tous les pays, de l’Arménie, de l’Asie mineure, de |la Perse, de la Syrie et de la vaste région conquise entre l’Euphrate et le Tigre, y apportaient non-seulement les
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décisions do leurs écoles particulières, mais encore des notions de dilférentes sciences, des renseignements sur les coutumes des habitants de leurs jtays, des théories de mysticisme propres aux païens. Chacune de ces écoles était souvent représentée dans un idiome particulier. C’est là ce qui explique comment nous trouvons dans le Talmud de Babylono des pages entières consacrées aux sujets les plus bizarres, totalement étrangers à la discussion dogmatique, et qui sont souvent intercalés sans aucune raison entre deux halakhoth.
On traitait dans l’école une question dogmatique quelconque, et on y rattachait un sujet agadique qui ne s’y rapportait que de très-loin. Cette première agadah en entraînait une autre d’un genre analogue, qui se rapportait à un pays différent, et ainsi de suite. Il en résulte qu’il n’y a dans la composition de l’ensemble, ni enchaînement logique, ni traces d’une suite régulière de faits ou d’idées. Citons-en quelques exemples : Dans le traité Quillin (loi. 5;i b), qui s’occupe des formalités de divorce, la mischna parle sur la loi des sicaires; la Guémare, eu quelques lignes seulement, pose une question à ce sujet et un docteur y répond. Comme les sicaires existaient pendant la première guerre contre les Romains, sous Vespasien, on rattache à cette discussion une longue agadah historique concernant la même guerre. Une fois sur ce sujet, on y joint quelques traits de la guerre conlre Adrien ; on fait arriver à cette époque l’histoire de la mère avec ses sept enfants qui ne voulaient pas se prosterner devant l’idole, légende qui est rapportée ailleurs à l'époque des guerres des Maechabé -s. Les anachronismes historiques
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et les erreurs géographiques abondent, car l’agadiste cite probablement de mémoire. D’ailleurs, il n’a d’autre but que de stimuler le seutiinent religieux de sou auditoire par des exemples du dévouement de leurs ancêtres. C’est ainsi que nous trouvons une longue agadah intercalée entre deux sujets lialachiques.
Dans une mischna du traité Beralshoth, traité qui est rempli de l’Agadah, on parle des bénédictions qu’on doit prononcer à l’aspect de différents phénomènes de la nature, etc. La Guémare arrive à l’énumération d’une suite de dictons qui concernent toujours trois objets sur lesquels Dieu se prononce luimême : la famine, l’abondance et les besoins quotidiens de l’homme. Cette agadah finissant par un texte biblique du Livre de Daniel, où il est question de rêves, on y rattache aussitôt une longue agadah qui parle delà signification de différents rêves.
Dans les écoles, suivait-on comme une règle cet ordre ou plutôt ce désordre de rédaction? Ce désordre vientil de ceux qui ont mis la dernière main à la rédaction des Guémares? C’est là une question très-difficile à résoudre. J’inclinerais vers la dernière opinion, parce que les Guémares sont le recueil des décisions de différentes écoles, qui certainement n’adoptaient pas toutes la même méthode d’enseignement.
Voilà donc déjà deux catégories distinctes de livres talmudiques.
J'arrive maintenant à la troisième, ce sont les Midraschim. qui, sauf quelques exceptions, sont purement agadiques. Midrctseh vient du mot darasch « rechercher miniticusement. » et dans le langage postbiblique, ce
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mot signifie « expliquer. » On explique donc dans les Midraschim, d’une manière subtile, les versets bibliques, pour en tirer des solutions pratiques selon les circonstances. Rigoureusement parlant . l’explication dos noms propres dans l’Ancien Testament est déjà un commencement d’interprétation agadique. Le Livre de Daniel applique, par exemple, les visions des prophètes aux événements de son temps; le Livre des Chroniques est plutôt un commentaire agadique qu’un livre historique. Les Apocryphes, nous l’avons dit, sont remplis de légendes et d’explications sur les paroles des prophètes. Le Nouveau Testament abonde en paraboles et en citations des prophètes appliquées aux faits contemporains. Enlin, les œuvres d’Aristéas, de Philon et de Josèphe, contiennent une foule d’indications agadiques, que nous retrouvons quelquefois sous une autre formo dans l’Agadah juive. Celle-ci est donc d’une origine ancienne, et ce n’est pas s’aventurer trop que de la faire remonter jusqu’au siècle d’Esdras. A cette époquo, le sentiment patriotique ne pouvait être plus vivement excité que par des récits légendaires remplis d’actes d’héroïsme et d’abnégation des anciens Juifs. Cette interprétation spéciale des paroles des prophètes poursuivait son développement en même temps que la Halaklia, avec cette différence que pour l’Agadah, sa diffusion ne rencontrait aucune résistance, car elle no touchait presque jamais aux préceptes religieux.
Ainsi, les Midraschim contiennent le développement de l’Agadah, qui s’est toujours conservée parmi les Juifs, et qui règne, même de nos jours, dans les communautés dont les membres se vouent exclusivement aux études
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talmudiques. Cependant ces Midraschim, tels que nous les possédons aujourd’hui, sont d’une rédaction postérieure au Talmud do Babylone; mais le fond en est ancien, et une critique minutieuse pourrait y retrouver les intercalations [tostérieures.
Il est presque inutile de dire que les Midraschim forment une collection agadique de différents docteurs, et qu’ils ne sont nullement l’œuvre d’un rédacteur unique. La tradition juive attribue les Midraschim à des autorités talmudiques. Voici les principaux ouvrages qui appartiennent à cette troisième catégorie des monuments talmudiques :
1° La Pesildha, qui contient dos discours agadiques pour les différentes solennités sabbatiques de l’année. On en cite trois, savoir : la Pesildha par excellence, la Pesildha rabbathi (la grande Pesiktha) et la Pesildha zoulratha (la petite Pesiktha). De ces trois Pesikthas, il n’y a que la seconde qui soit imprimée, et encore estelle incomplète. L’idiome dans lequel elle est écrite, indique une origine palestinienne. L’auteur en est, à ce qu’on croit, R. Cahana.
2° Le Midrasch rahha, attribué à R. Hoschéa rabba; il est relatif au Pentateuque et aux cinq Meguilloth.
11° I.e Midrasch Tanhoama ou Yelamdenou; il se rapporte au Pentateuque et commence par un sujet halacbique avec le mot : Yelamdenou Rabbenou, « Que notre maître nous enseigne. »
4° Le Midrasch Schoher tob, commentaire agadique sur les Psaumes, les Proverbes et quelques chapitres des livres de Samuel. Dans ce dernier ouvrage, les intercalations qui se rapportent à l’époque posttalmudique sont
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très-considérables. Les ouvrages des rabbins du onzième au quinzième siècle citent dos Midraschini sur Isaïe, Esdras et les Chroniques, qui ne nous sont pas parvenus. On composait aussi de petits Midratehim sur certains sujets bibliques, sur l’aspect du ciel, sur l’angélologie, etc. Ils sont souvent cités, et nous devons à l’érudition de M. Jellinek une collection de cette espèce de Midraschini , tirés de différentes bibliothèques.
Nous devrions peut-être mentionner encore une collection agadique intitulée Tana de Bé-Eliah rabba (grande) et zouta (petite). Le prophète Elie, d’après la tradition, aurait communiqué ce livre à son disciple Anan. Cette collection date de la fin du neuvième ou du commencement du dixième siècle; mais elle renferme certainement des anciennes pièces agadiques.
Au douzième siècle, un rabbin du nom de Siraéon fit une compilation de plusieurs Midraschini, dont nous no connaissons l’existence que par cet ouvrage, intitulé Yalkout Schiméoni (collection de Simeon); c’est un ouvrage très-précieux pour la littérature agadique.
Je puis encore mentionner un livre du même genre, attribué à R. Éliézer ben Ilyrcanos, contemporain de Josèphe. Ce livre a pour litre Pirké ou Borattha do R. Éliézer; il est d’un caractère tout mystique. L’histoire de la création en est le sujet favori. La rédaction de cet ouvrage, tel que nous le possédons, est également postérieure au Talmud de Babylone.
Un petit traité chronologique, connu sous le nom de Seder Olam, doit trouver place ici; l’auteur eu est R. Yosé bar Halaftha. Ce livre contient des dates chro-
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nologiques depuis la création jusqu’à Bar Coziba (1 30 de notre ère). On désigne habituellement ce traité par le nom de Seder Olam rabba, pour le distinguer d’un autre ouvrage du même genre du onzième siècle, intitulé Seder Olam zonla.
Le rouleau des jeûnes ( Meyuillalh Taanith) traite des jours où il n’est pas permis de jeûner, à cause de la délivrance et des bienfaits que Dieu avait envoyés ces jours-là. Ce petit traité, un des plus anciens de la littérature talmudique, est d’une très-grande importance pour l’histoire; je le citerai souvent dans le second volume de cet ouvrage.
Nous avons compris tous ces livres, â savoir la Mischna, les deux Guémares et les différents Miilraschim, sous la dénomination commune deTalmud. D’ordinaire on ne donne ce nom qu’aux deux Guémares, et l’on dit Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone.
Le nom « Talmud » vient du mot lamad « apprendre, enseigner; » Talmud signifie donc en général, comme Mischna et Guemare. « enseignement. » L’étymologie n’est pas trompeuse, car cet ouvrage, comme nous l’avons vu, traite magistralement des sujets les plus divers, et il justifie parfaitement le nom qu’il porte. Il se compose, ainsi que nous l’avons déjà exposé, de deux parties ; la Ilalakha et l’Agadah. Celle-ci est l'interprétation libre, tandis que la Ilalakha est une tradition orale de maître à élève, qui représente la pensée de l’école, pendant que l’Agadah représente celle des simples individus. La Ilalakha est la prescription formelle et obligatoire pour quiconque se reconnaît juif. l’Agadah est accommodée aux ltesoins moraux d’une fraction peu
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nombreuse de la nation juive. La Ilalakha est une autorité fixe et durable, l’Agadah n’est qu'une application momentanée. Tout ce qui n’est pas lialachique dans le Talmud appartient au domaine de l’Agadah. Ce domaine de l’Agadah est aussi large que varié : on y trouve des notions de tout genre sur la médecine, l’astronomie, la cosmographie, le mysticisme, la géographie et l’histoire; l’Agadah abonde surtout en paraboles et en préceptes de morale et de conduite pratique.
La Mischna et le Sifra sont complètement halachiques; les Midraachim sont complètement agadiques. Les autres livres talmudiques, tels que les deux Guémares, les Pesikthas et le Sifré, sont à la fois halachiques et agadiques; aussi la méthode y devient-elle de plus en plus illogique, et l’exposition y est-elle souvont dérangée par des digressions en dehors du sujet qu’on se propose de traiter.
« Dans le Talmud, dit M. Renan1 avec beaucoup de justesse, la forme n’a aucun prix ; » rédaction, pour les Guémares (la Mischna suit une certaine méthode), est un mot déplacé. On ne peut pas se faire une idée de la manière avec laquelle les derniers rédacteurs, Rabina (R. Abina) et R. Asché, sont arrivés à cet étrange classement, où d’ailleurs le désordre est si majestueux. La Guémare de Habylone est à la fois trop régulière pour être un simple amas de hasards, et trop embrouillée, pour qu'on puisse y supposer la main d’un rédacteur attentif et intelligent.
Si l’on demande à quelle production littéraire on
I Vie de Jésus (13e éd.), p xlvi.