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CHAPITRE IV

Les sens et les mots.

Les phénomènes qui intéressent plus particulièrement les rapports entre les mots et les sens sont nombreux et complexes. La géographie linguistique s'est attachée de préférence à certains aspects et en a fait apparaître de nouveaux.

Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de montrer comment l'histoire des mots ne peut s'écrire sans une connaissance préalable et approfondie des choses qu'ils désignent. Vérité élémentaire, vulgaire truisme que les étymologistes expérimentés comme M. Antoine Thomas ont eu toujours présent à la pensée, mais que d'autres ont été trop souvent disposés à perdre de vue et qu'il faut savoir gré h l'école sociologique de nous remettre sans cesse sous les yeux. Faut-il rappeler que la stratigraphie de « scier > dans la Gaule romane met en jeu l'histoire de la faucille dentelée? que la lutte entre « fléau» et le plus ancien « escoussoir » se rattache à la substitution du fléau articulé au fléau-bâton? Le mot 6/a/ appliqué au seigle dans les Landes prouve que cette région, jusqu'à une époque récente, n'a pas connu d'autre céréale que le seigle. M. Léo Spitzer a étudié simultanément les noms de la pomme de terre et la propagation de la culture de ce tubercule en France (1); il a montré

(1^ Voir ci-dessous, p. 134.

aussi comment des notions précises sur les formes anciennes des clefs et des clous venaient corroborer et compléter les recherches de M. Gilliéron sur la famille Clavellus.

Pour avoir un aporçu de la complexité de certains problèmes, examinons brièvement la généalogie des mots qui désignent la marmite et le pot en Auvergne (1). L'ancienne langue, dans cette région comme dans le Midi, appelait ola la marmite d'alors, qui était en terre. Arrivent plus tard les marmites en cuivre, qui reçoivent généralement, mais non partout, le nom vulgaire du cuivre, coure. Puis vient la marmite en fonte, à trépied, qui prend dans certains patois le nom de douire, dont nous verrons bientôt l'origine. Enfin le type actuel de la marmite se généralise avec le mot français. Une première remarque s'impose déjà : lorsqu'apparaît une nouvelle forme de l'objet pour concurrencer puis supplanter l'ancienne, le nouveau type apporte avec lui un mot nouveau, mais parfois aussi il revêt le nom ancien. Ainsi les patois les plus conservateurs ont appelé tour à tour ola (auj. oiclo), la marmite de terre, puis celle de cuivre, ensuite celle de fonte; d'autres, qui avaient adopté coM?'t? pour la marmite de cuivre, ont passé cette désignation à l'objet <ie fonte, d'autant plus facilement que, le nom du cuivre ayant été repris au français dans l'intervalle, le mot était vidé désormais de sa signification première. Donc, première cause de complication, suivant la tendance des patois à garder le mot ancien ou à adopter plus ou moins facilement un mot nouveau pour désigner une nouvelle variété d'objet.

La disparition de certains objets, en rendant brusquement tel ou tel mot disponible, crée une raison inverse de trouble. Voici par exemple l'outre, — elle s'appelait dire, puis douire, — qui cesse d'être employée. Le mot reste quelque temps dans la langue,

(i) Etude en préparation, de l'auteur.

avec le sens de récipient mal défini, prêt à se substituer au premier mot défaillant de même catégorie. Voilà comment il s'est accroché à la marmite en foute, qui n'était peut-être pas arrivée avec une étiquette toute neuve. Mais, au même moment, le nom du petit pot où l'on fait cuire la soupe est atteint d'une tare : douire se précipite aussitôt pour le remplacer. Et voilà comment, dans la même région, un groupe de patois appelle douire la marmite métallique à trépied, tandis que le groupe voisin réserve ce mot au petit pot pour la soupe. A la jonction des deux aires, à Usson, le terme est employé indifféremment dans les deax sens.

Si l'interprétation des faits est aussi délicate, ou conçoit à quel point on doit être rigoureux dans la précision pour la récolte des matériaux. La moindre erreur de correspondance entre le mot et la chose peut vicier irrémédiablement la plus savante recherche de linguistique. L'étude des patois suppose la connaissance exacte de la vie rurale, des cultures, des instruments, etc., non seulement dans l'ensemble, mais région par région. A cet égard, le questionnaire de V Atlas linguistique de la France, préparé pourtant avec une expérience consommée, s'est trouvé quelquefois en défaut, au point que M. Gilliéron, avec sa franchise ironique, a pu déclarer que « pour être sensiblement meilleur, il aurait dû être fait après l'enquête (!) » (1) — cercle vicieux dont il était évidemment difficile de sortir.

Voici l'exemple le plus typique : la carte charrue. En dehors des instruments perfectionnés plus ou moins récents (récents surtout voilà vingt ans), le Nord de la France ne possédait qu'un seul instrument aratoire, la charrue. Mais le Midi en avait encore deux, l'antique araire, venu en droite ligne — mot et objet — de ïaratrum romain, et la charrue,

(1) Pathologie et thérapeutique verbales, I, p. 45.

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importée du Nord à une date plus ou moins ancienne. Il fallait donc deux cartes : une carte charrue et une carte araire. Or l'Atlas n'en possède qu'une. S'il n'en résulte aucun inconvénient pour le Nord, où il n'y a que des charrues, ni même pour la plus grande partie du Midi où la réponse araire, donnée partout à M. Edmont, montre que les sujets ont tous entendu désigner l'araire, il en va autrement pour la région intermédiaire où des confusions ont puse produire (1), car là où un des deux instruments existe seul, la charrue peut être baptisée araire ou vice versa (ce dernier cas devant être beaucoup plus rare). L'enseignement le plus intéressant qu'on devait tirer de la carte — les rapports entre l'aire de l'objet « araire » et du mot araire — nous échappe donc complètement. Il importe surtout de ne pas se lancer à l'aveuglette dans les hypothèses, moins encore pour l'histoire des choses que pour celle des mots. De cochlea, qui désignait à la fois l'escargot et la coquille, le latin avait tiré le dérivé cochleare, cuiller. Quelle est la filiation de sens? Un Allemand, dont l'explication eut quelque succès, imagina que les cuillers romaines devaient se terminer, à la partie postérieure, par une pointe recourbée et acérée destinée à arracher les escargots de leur coquille. M. Maurice (îrammont s'est fort joliment moqué de cette « cuiller étymologique » dont le maniement aurait été vraiment peu commode, et il a prouvé sans peine qu'il s'agit d'une métaphore due à l'analogie évidente entre la partie creuse de la cuiller et la coquille de l'huître, de la moule, etc. On peut ajouter que certaines coquilles ont été pendant longtemps les cuillers des peuples

(1) Ainsi au point 802, on a répondu arèrc pour « charrue* isolé et charrue dans « sillon de la charrue t> (région où on se sert des deux instruments); au point 804. arère est donné comme équivalent de « charrue » et charrue de « charrue moderne », ce qui est faux : le premier mot désignant l'araire, ' second la charrue sous toutes ses formes. Etc.

primitifs; encore aujourd'hui, sur certains points des côtes normandes, les épiciers se servent des coquilles de pholades pour servir le poivre, le café, etc.

A un point de vue plus spécialement sémantique un fait général et de première importance, dû à l'association des idées (dont le rôle est capital dans le langage), est la solidarité qui rattache le mot aux autres termes qui lui sont apparentés. La relation peut être purement formelle et accidentelle : nous avons alors affaire aux attractions et collisions homonymiques étudiées plus haut (1). La parenté peut s'établir à la fois par la forme et par le sens : c'est le cas, déjà envisagé aussi (:2), des familles de mots au sens courant, dérivés et composés. Mais les mots peuvent se grouper entre eux uniquement ou principalement d'après un rapport de sens, lorsque celui-ci est très étroit. Encore une vue nouvelle introduite par la géographie linguistique.

L'un des plus puissants de ces groupes sémantiques est celui des jours de la semaine, qui sont étroitement associés dans l'esprit, et toujours par ordre chronologique. La preuve, c'est que hnidi, par exemple, n'agira jamais directement sur mercredi sans avoir, au préalable, influencé mardi, ou rice versa. « L'histoire de chacun de ces noms ne peut être étudiée à part : avec des accidents propres à chacun, il existe entre eux des rapports constants, et leur existence particulière n'est souvent qu'un reflet de leur existence collective » (3).

Les relations entre les noms des mâles et des femelles de même espèce sont depuis longtemps connues : dans les langues anciennes, à l'origine, un

(3) GiLLiÉRON et Roques, Eludes de géographie linguislique ^ p. 107.

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seul mot désignait l'espèce, et la désinence est veniio •ensuite, souvent assez tard, différencier le sexe et le genre (1). Les parlers modernes, en ce qui concerne les animaux d'élevage, sont beaucoup moins sensibles au rapport de sexe qu'au rapport entre la mère et les petits : ils acceptent fort bien la dualité de termes aussi différents que bélier et brebis, coq et puule, jars et oie, verrat et coche (ou truie), mais ils conserveront ou recréeront sans cesse des couples tels que coche-cochon, oie-oison, poule-poulet. Des dérivés de « brebis » (surtout quand le mot revêt la forme fedo), commencent à remplacer « agneau ». Dans les pays d'élevage, la jument est appelée volontiers « bête à poulain ». Toutefois la tendance vient encore se heurter contre la résistance de certains couples hétérogènes très solides, comme vache, veau.

Au fur et à mesure qu'on approfondit l'histoire et l'étude comparative des langues anciennes aussi bien que des parlers vivants, on s'aperçoit que la création, au sens strict, de mots nouveaux dans le langage est extrêmement limitée. Par suite de la paresse intellectuelle de l'homme et surtout du groupe social, on adapte les mots anciens à des usages nouveaux, ou on accepte bénévolement, pour les désignations qui manquent, les termes fournis tout prêts par les parlers des groupes voisins. Ainsi s'explique, dans tout langage, le nombre considérable des emprunts, qui arrive souvent très vite à submerger le fonds primitif, comme ce fut le cas pour l'anglo-saxon à la suite de la conquête normande, du perse après la conquête arabe, du basque devant la longue infiltration latine puis franco-espagnole, et des patois, dont le vocabulaire ancien est

(1) A. Meillbt, Linguistique historique et linguistique générale, pp. 211-212.

peu à peu noyé sous les apports successifs et constants de la langue littéraire. Les métaphores, loin d'être partout spontanées, sont souvent produites, comme on l'a vu, par des attractions homonymiquesy ou encore traduites d'un langage à l'autre (1) : ainsi l'allemand Eindruck a été calqué sur impression; l'image représentée par le latin conscientia et qui vient elle-même du grec, a été traduite en allemand, en polonais, en russe, etc. D'ailleurs, même spontanée, la métaphore est une création de sens, non de mot.

Ce n'est donc pas, à proprement parler, à la naissance des mots qu'on assiste, mais à leur importation ou à l'émergence de sens nouveaux.

Un cas particulier a été souvent relevé par la géographie linguistique : c'est l'émergence, soit locale, soit sporadique, soit généralisée, d'un mot qui était sous-jacent dans toute une région avec une nuance de sens un peu différente. Soit le nom du lézard gris en Auvergne : « filleule » apparaît sur divers points; mais c'est un mot beaucoup plus général comme surnom, terme plaisant à l'origine (filleule de serpent). Dans la même contrée, « meunier » a pris soudain, à l'époque contemporaine, une extension très vaste pour désigner le hanneton : il existe partout, depuis longtemps, comme surnom de la variété à élytres blanchâtres de cet insecte.

Les surnoms jouent un rôle considérable dans les transformations du langage populaire. On sait depuis longtemps qu'ils ont servi à former des noms propres. C'est l'étude des argots, et spécialement des argots de la guerre, qui a mis surtout en lumière l'importance et la nature du procédé en ce qui concerne les noms communs. Le langage des soldats, au cours de la dernière guerre, s'est trouvé en présence d'innombrables objets ou faits nouveaux, relatifs à l'armement et à l'outillage, surtout aux

(1) A. Meillet, op. cit., p. 128.

innombrables engins et projectiles qu'il fallait bien baptiser. Beaucoup de ces désignations nouvelles étaient des surnoms, des appellations plaisantins qui se greffaient sur le nom traditionnel sans l'effacer. Certaines étaient éphémères, d'autres ont vécu, se sont développées et sont arrivées parfois à faire tomber le mot ancien en désuétude dans le langage du front, voire de l'arrière.

« D" tels phénomènes nous font saisir sur le vif la naissance, la lutte et la mort des m^ts. 11 n'y a pas substitution brusque de l'un à Tautre. Le nouveau venu s'insinue modestement, comme une superfétation accidentelle, voire comme un succédané plaisant. S'il prend racine, il développe peu à peu sa racine au dépens de son voisin usé par l'âge et moins résistant, il fait dépérir ses rameaux — entendons : ses acceptions diverses — en accaparant pour lui le soleil du succès, et en tuant finalement son rival sous son ombre (1). »

Dans les patois et même dans les langues littéraires, des faits de ce genre se sont produits en assez grand nombre. Dans les langues anciennes, les conceptions mythologiques avaient créé, à côté des noms normaux de l'eau, du fer, etc., des surnoms religieux qui sont parfois arrivés à faire disparaître l'autre terme : ainsi le latin ignis, analogue au sanscrit agnik qui est le nom d'une divinité, a éliminé la désignation matérielle du feu conservée par le grec pwr, le germanique fiur (ail. feuer), etc. (2).

Dans les langues modernes, le phénomène est surtout fréquent pour les noms d'animaux, les plus vivants des êtres, et par suite les plus faciles à personnifier et qui se prêtent le mieux au surnom. Le français renard est l'ancien nom propre, popularisé par les fableaux, de Renard le goupil, et ainsi s'est

(1) Albert Daizat, L'argot de la guerre, p. 69-70.

(2) A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. 219.

développé le surnom qui peu à peu a remplacé le nom Belin fie mouton) n'a pas eu la même chance dans la région parisienne, mais il a supplanté «mouton » dans certains patois du Centre Le bélier luimême, apparenté à Belin, a parfois cède la place a « bed.au . en Auvergne ; le coq a été remplace par « vicaire » dans la Gascogne occidentale. Kn général la coexistence des deux termes peut être de longue durée, et c'est une cause d'infériorité ou un accident survenu brusquement au mot traditionnel qui provoque le triomphe de son rival : on l'a vu pour <( coq » entré en collision en Gascogne (1) ; pour bélier, en Auvergne, il s'agit d'une mutilation, du jour où la phonétique transforma Varet bion solide du moyen âge (latin arietem) en un are chancelant (-2). Les innombrables métaphores appliquées aux noms des petits animaux n'ont souvent été à l'origine que

des surnoms. ,

Enfin les mots explicatifs peuvent, comme les sobriquets, se greffer sur les termes traditionnels. Voici? je suppose, « ver luisant . q^'/,.^^^^^^^^^;^' dans certaine région d'Auvergne, l'appellation traditionnplle transmise par le latin lucerna. A côte de ce mot, on appellera aussi la bestiole « ver >. car elle rentre dans la catégorie des vers pour le paysan. Mais celui-ci veut-il préciser - notamment sur une question d'un interlocuteur - il clira, par exemple, « ver qu(i) éclaire » . Cette forme, qui pourra être considérée parfois comme une réponse extorquée, arrivera dans certains cas, faute de mieux a remplacer le mot traditionnel, ainsi du jour ou le reieton de lucerna sera entré en collision avec (( luzerne » : voilà pourquoi plusieurs patois d Auvergne n'ont plus d'autre terme aujourd'hui, pour désigner cet insecte, que « ver qu(i) éclaire ».

(2) Albert Dauzat, Essais de ocographie linguistique, p. H-

l^n des phénomènes les plus frappants, le plus surprenant p-ut-être, de prime abord, lorsqu'on poursuit Hne enquête de lexicologie comparée sur les parlers Tirants, c est le peu de fixité dans la spécification

Ifn T"''.?"' '^ P^^"*' ^^ ^^'«"^« commence à pe ne à se dégager des théories qui envisageaient le langage à un point de vue abstrait et logique et pour lesquelles tous les mots correspondaient d'une façon précise et fixe à des concepts déterminés. Il faut déchanter.

Les langues classiques, bien examinées, donnent cependant déjà des exemples très nets de glissements de sens, surtout en ce qui concerne les parties du

lP.^nn "T'îî- \' ^^'' ^''^■^'PJ'q^e «^ général. Car si les concepts de bras, de joue, etc., sont très nets, à la reflexion on s aperçoit qu'il est difficile de préciser ou finit le bras et où commence l'épaule et à quel point mathématique la joue fait place au menton Mais on conçoit plus difficilement que le latin bucca qui désignait d'abord la joue, ait pas^é au

llZt:\'r''' ^' '^^" ^"^ '' '^'' «-it abs'olumen' sont nn K ^'"'^"/ ^'' Changements de ce g.nre sont nombreux. Le français r,orge n'est-il pas arrivé

totp^,rJ' ^'''"? '^' ^^ ^'"^"^^ ^''^^' ^ ""^ »^«"e gorge ))), qui cependant est un concppt fort différent

Ma.si Central, la mâchoire est devenue la joue. L'idée dç « dos » est une des moins précises : le mot tratZ.lf ^T ^'^'^^^Pi^cé soit par . échine » f proprement colonne vertébrale), soit même par « cul ». ..mir""' !" ^■^^'^"^ents n'échappent pas aux glissemen s analogues. Rappelant l'histoire du costume

lomm n h ^^"î/^"!'^)' ^^- J^berg (1) a montré comment la carte linguistique de la France accuse

(1) Sprachgeographie, p. 27.

aujourd'hui un floUement entre chausses = bas, et chausses = culotte. On peut ajouter qu'une confusion encore plus profonde s'est opérée en français entre culotte et pantalon, à l'origine bien distincts : quoique la bicyclette ait restauré la niode de la culotte chez les hommes, les deux mots, à Paris et en province, sont employés souvent dans le même sens, aussi bien pour le pantalon masculin que féminin, avec toutefois une nuance de familiarité marquée pour « culotte ». La répartition que l'Atlas linguistique de la France semble accuser pour ces deux mots ne représente donc qu'une apparence trompeuse : car il faut faire entrer en ligne de compte la coexistence, sur de nombreux points, des deux mots comm3 synonymes, avec une différence de noblesse d'emploi.

A propos du pot et de la marmite (1), nous avons vu des exemples analogues de glissements de sens, qu'a favorisés le nombre des variantes apportées par les changements de fabrication et de mode dans les types d'ustensiles. Théoriquement il devrait y avoir un nom générique pour chaque genre, et un nom particulier pour chaque variante. Mais où commença, et où finit le genre « pot », par exemple, ou le genre « marmite » ? Le poi-au-feu n'est-il pas une marmite, bien que la langue l'ait rangé parmi les pots ? Une fois de plus, les catégories de la logique sont en défaut, et c'est à des considérations d'un autre ordre qu'obéit le langage. Tantôt le nom générique se conserve, — c'est le cas de <( j)ot » — mais certaines espèces particulières de pots prennent un nom particulier, qui les distingue et les isole si bien qu'on n'arrive plus à les considérer comme des pots : en Auvergne, par exemple, le petit pot où l'on fait cuire la soupe est un douire ou un biisou, mais nullement une variété du pouo (pot), pas plus que le melar, réservé à l'huile

(1) Ci-dessus, p. liS.

(jadis au miel). Parfois le nom générique, délogé des différentes variétés par des termes spéciaux, arrive à perdre toute précision, à se réfugier dans un sens collectif, voire métaphorique, assez vague. C'est le cas, à Paris, pour « marmite » qui ne désigne plus d'objets précis : on a un fait-lout, une cocotte, un potau-feu, etc., et l'on n'emploie plus (surtout la femme) le mot générique que d «ns des expressions comme <( faire bouillir la marmite », — marmite symbolique qu'on ne voit jamais et qui s'est vidée de son sens originaire.

Les confusions de sens sont inévitables en ce qui concerne les noms de plantes et d'animaux sauvages. Certains linguistes, encore férus des catégories logiques, s'étonneront que tel patois puisse confondre le frelon avec la guêpe ou appeler le coquelicot glaïeul. Sans doute il y a dans chaque cas des raisons particulières, auxquelles les questions formelles

— rencontres ou attractions homonymiques, mutilations phonétiques, etc. — ne sont pas toujours étrangères. Mais le fait psychologique en lui-même n'a rien que de très naturel. La faculté de discrimination, de classification, de spécification n'est propre qu'aux esprits observateurs et doués d'un certain sens scientifique. L'homme distingue, dans son langage comme dans sa pensée, ce qui l'intéresse au point de vue utilitaire, et surtout ce qui touche à ses occupations. Pour le reste, peu lui en chaut. Comment, par exemple, la langue populaire aurait-elle pu donner un nom spécial aux dix mille espèces différentes de coléoptères qui existent en France .' Elle a remarqué les quinze ou vingt types les plus fréquents et les plus caractéristiques, — nombre qui varie évidemment suivant les régions, la fréquence ou la nocivité des insectes, la mentalité des paysans, etc. Si nul n'est surpris que le français courant appelle sauterelles aussi bien les locustiens que les acridiens ou criquets

— animaux pourtant aussi différents l'un de l'autre,

observe Maurice Girard, que le cerf et le bœuf — pourquoi la distinction entre frelon et guêpe seraitelle mieux conservée ?

En réalité, les noms de plantes et d'animaux sauvages, surtout d'insectes, sont sujets aux plus grandes variations. En Auvergne, le ver luisaut est souvent appelé « chenille > ou « limace » : remarquons que « chenille », au point de vue zoologique, est beaucoup plus exact que « ver » pour désigner la larve phosphorescente. Dans la même région, le hanneton prend tour à tour les noms de la cétoin. , du taon, du bourdon, de la cigale, du grillon, de l'escarbot, de la blatte (1). Une telle désorganisation suppose évidemment (et c'est le cas) une tare grave chez le mot traditionnel ; mais le fait psychologique de confusion n'en existe pas moins. Dans certains cas, le substitut l^xicologique est un nom, transmis par la tradition, d"un animal rarissime dans la région, comme la cigale, ou à peu près inconnu dans les campagnes, comme la blatte : le mot, ne correspondant plus alors à un être précis, garde un sens assez vague qui le prédispose au rôle de remplaçant et en fait un véritable passe-partout prêt à se substituer aux termes défaillants. Mais ailleurs, il s'agit de confusions, de glissements de sens purs et simples.

Le glissement de sens peut avoir aussi une cause d'ordre social. Nous voyons ainsi couramment, parmi les animaux d'élevage, les noms des jeunes arrivant à remplacer ceux des adultes. Qu'il s'agisse soit d'animaux comestibles, qu'on préfère tendres, soitde mâles ou de femelles destinés à la reproduction, l'acheteur recherche toujours des individus jeunes : par suite le vendeur est porté à rajeunir les siens, ou, si Ion

(1) Sans parler des métaphores comme « poule d'arbre » ea (Limousin), «buse», « tourterelle », pas plus surprenantes que celle du hanneton lui-même qui signifie « pelit coq » (germanique han, ail. Hahn) Cf. mes Essais de géographie linguistique, pp. 95 à 112.

préfère, à vit^illir les mots. L'ancien nom de l'adulle arrive à désigner la bête âgée.

L'un des exemples le plus frappant est celui de la poulo. En latin, « poule » se disait gallina; pulla (1; désignait à l'origine la jeune poulette. Le désir constant chez les uns d'avoir de jeunes poules, chez les autres de raj''unir leurs vieilles, a fait passer pulla au sens actuel de poule. L'ancien mot, qui ne subsiste plus, dans son acception primitive, que parmi certains patois archaïques de la périphérie (où l'élevage des poules est peu pratiqué), a d'abord passé ailleurs, avant de disparaître, aux sens, conservés par endroits, de vieille poule (qui ne pond plus) (Aveyron, 748 de l'Atlas), puis, par extension, de vieille femelle (stérile) (Ambert), pour se localiser à Vinzelles au sens de « truie stérile ». — Pour le coq, le phénomène se présente également : pullus s'est substitué à galliis dans une partie du Midi, tanlis qu'ailleurs le coq est appelé « poulet » ou «cochet».

Enfin d'autres glissements de sens sont dus à des collisions synonymiques, qui provoquent certaines rëpartilions de sens, jadis mises en lumière par Michel Bréal : tel emprunt à un langage littéraire garde une valeur noble, tandis que le terme indigène est ravalé à une acception péjorative. Les relations entre hôtel et maison ont été étudiées de près par M. Gilliéron (2).

Terminons ce bref aperçu d'ordre sémantique par quelques considérations sur la composition du vocabulaire.

Le matériel lexicologique d'un langage, à une époque et dans un lieu donné, se révèle à l'observateur comme beaucoup plus complexe qu'on ne le supposait autrefois. Truisme pour les langues litté-

(1) A l'origine pullus, tém. pulla, désignait le petit de tout animal (Cf. le déiivé poulain, petit du cheval).

(2) Patholof/ie el lliérapeulique verbales, IV, p. 12 et suiv.

raires, parlées dans de grandes villes, c'est encore une vérité qu'il n'est pas inutile de 'démontrer pour les campagn<s.

Le langage tend d'abord à se différencier en raison des milieux sociaux, du genre de vie, des professions. On n'aboutit à un morcellement sensible que dans les grandes agglomérations, où les groupes sociaux ont une ampleur suffisante pour individualiser leur parler : là se constituent des langages, voire des argots de métiers bien caractérisés (1); de même le langage du peuple arrive à se distinguer de celui des milieux cultivés partout où la séparation entre les classes sociales s'accentue et surtout là oùIes unes et les autres sont groupées dans des quartiers différents, comme à Paris ou à Londres.

A la campagne, la distinction entre les classes sociales n'est pas assez accusée pour provoquer une séparation de langue aussi nette parmi ceux qui y habitent toute l'année, et il faut des conditions spéciales, comme l'existence de professions saisonnières et ambulantes exercées en commun, pour provoquer la création d'argots de métiers (2). Mais les différences et les tendances de cette nature y existent à un état plus ou moins avancé, qui a toujours dépassé la phase embryonnaire, et qui mérite d'être pris en considération. Même en l'absence de toute industrie et si peu variées que soient les professions d'un village, il s'y rencontre toujours des éleveurs, des pêcheurs, des chasseurs, de petits artisans. Ceux-ci comme ceuxlà posséderont des termes et des locutions relatifs à leurs occupations favorites, ils distingueront mieux certains faits et certains objets et, en revanche, en confondront d'autres plus facilement que le voisin. A cet égard l'examen comparatif des sujets de l'Atlas linguistique de la France est particulièrement sugges-

(1) Albert Dauzat, La Philosophie du langage, pp. 128-137.

(2) Albert Dauzat, Les Argots franco-provençaux.

tif (1). Ainsi, en mainte région, le nom du bélier se conline dans le langage des bergers et des éleveurs : rien d'étonnant si un cordonnier d'Ambert (809 de V Allas) ne le connaît pas, s'il confond dans son patois le bélier avec le mouton, et donne le nom français au taureau que les paysans de la commune appellent leurou.

D'une famille à l'autre, le langage varie, comme l'a noté, voici trente ans déjà, l'abbé Rousselot. Ceci tient d'abord à la formation d'habitudes familiales, pour le langage comme pour crtains usages : telles innovations lancées par un membre ont plu dans la famille, se sont conservées plus ou moins longtemps, sans sortir parfois de la maison. Le plus grand nombre de ces innovations sont d'ailleurs inconscientes. J'ai cité ailleurs l'exemple de deux voisines auvergnates d'un même village, où l'une et l'autre étaient nées, qui appelaient l'alouette en patois, l'une lûzela, l'autre luizeta, et qui ne s'étaient jamais aperçues de cette différence, jusqu'au jour où je la leur ai fait remarquer, à leur surprise réciproque.

Le principal élément de différenciation linguistique entre les familles est dû aux immigrations produites par le mariage. Quiconque vient s'établir dans une localité ne tarde pas à en adopter le langage : mais cette assimilation, plus ou moins rapide suivant les sujets, n'est jamais complète, et certaines particularités du parler primitif ou dues aux circonstances d'assimilation peuvent, surtout s'il s'agit de la mère, se transmettre aux descendants. La rapidité d'absorption dans le milieu ambiant varie d'abord en raison inverse du nombre des immigrants : on a vu que M. Terracher a trouvé des rapports, dans l'Angoumois, entre la fréquence des intermariages et la désorganisation des flexions (2). Mais un facteur

(1) Cf. p. 12.

non moins important réside dans la puissance d'assimilation plus ou moins grande du parler local. Un patois ruiné par une langue littéraire et à demi-paralysé résiste moins bien aux infiltrations étrangères qu'un dialecte sain et vigoureux. D'autre part une agglomération trop petite n'a pas une unité, une conscience collective suffisantes pour assimiler les éléments allogènes : ainsi tels hameaux minuscules de huit ou dix feux, voire moins, surtout s'ils sont éloignés du centre communal, présentent généralement un état de désordre complet, surtout au point de vue phonétique (1).

L'âge et le sexe ne sont pas des causes de divergence moins profondes que la famille. C'est une banalité de dire que les vieilles gens conservent davantage les mots anciens, tandis que les jeunes ont le parler émaillé de plus nombreux néologismes. Mais cette remarque courante ne suffit pas. Il faut noter d'abord que, dans la campagne, à âge égal, les femmes sont en général plus archai'santes que les hommes : ceux-ci sont sortis davantage, du fait du service militaire ou de professions saisonnières; en outre, il n'y a pas encore très longtemps (avant l'instruction obligatoire), les familles peu aisées faisaient instruire les garçons de préférence aux tilles. Il importe de se rappeler, enlin, que des différences d'ordre phonétique et morphologique s'observent très bien à trois, deux et même une génération de distance, comme l'a montré, labbé Rousselot; certaines de ces différences sont dues à des imperfections de transmission : des sons atones et mourants ne sont plus entendus à un moment donné (2).

(11 J'ai observé notamment le fait au hameau de Brenat, commune de Saint-Jean-Saint-Gcrvais (Puy-de-Dôme), seul point de la région où il n'y a, par exemple, aucune régularité dans le traitement de s devant A-, t, pt {testa. ..j, « mirage phonétique» qui s'explique de lui-même.

(2j Ainsi, au prétérit de aire, l'abbé Rousselot enfant n'avait

Le langage enfantin mérite une attention spéciale. 11 ne disparaît jamais chez l'adulte sans laisser quelque résidu. De plus, son influence sui* la langue courantn n'est pas viable : à force d'imiter les enfants ou de parler comme eux, pour mieux se faire comprendre de ce p'-tit monde, on arrive à leur emprunter, parfois à titre 'lélinitif, une expression ou un terme, r^'est-cn point le cas, en français, pour papa, maman, bonbon et bien d'autres mots? Dans les patois d'Auvergne, cacau, équivalent enfantin du coco parisien, remplace peu à peu, dans le langage des adultes, (( œuf» frappé de déchéance par sa mutilation phonétique (le mot est devenu ieu, iou, etc) ; ailleurs le terme enfantin berot, berotte supplée, pour désigner le bélier ou la I^rebis, un mot défaillant. Enfm on doit constater la formation récente d'un langage scolaire, dont l'importance se révèle de plus en plus grande pour l'importation ou la correction des formes et des mots français : c'i'st par l'école qu'ont été appris notamment, en maints endroits, — donc par les enfants aux parents — les noms du hanneton, du ver luisant, etc.

Dans l'hlurope moderne, où les sexes se sont mélangés, il n'y a plus de langage spécial aux femmes comme chez les peuples primitifs. Gela ne veut pas" dire que, du fait de leurs occupations, les femmes n'aient point de termes et de locutions différant parfois de ceux des hommes (1) et vice versa. Nous retombons ici à peu près dans les différences professionnelles. Il se peut aussi que les sexes n'accordent pas une attention égale au même objet. J'ai remarqué que les femmes connaissent très mal les noms des plantes et animaux sauvages, même lorsqu'elles

pas entendu la syllabe atone finale ré, très faible, dans la forme patoisc di'é de sa mère, et il disait di: ce n'est que plus tard qu'il observa la diflcrence.

(1) Notamment en ce qui touche à la cuisine, au mc^-nage, aux peiils entants (y compris ce qui concerne les maladies), au linge et aux lessires, etc.

travaillent aux champs à l'instar des hommes.

Enfin les facteurs individuels sont de première importance : différences d'ordre psychologique, dues à des facultés d'observation (1) ou de réflexion plus ou moins affinées ; différences d'instruction, lectures plus ou moins fréqu ntes, séjours plus ou moins nombreux hors de la commune, — autant d'éléments qui ont leur répercussion dans le langage.

D'après les remarques qui précèdent, on voit quelle circonspection doit présider, pour toute langue, à l'élude et à la discrimination des synonymes. La distinction abstraite des synonymes en raison de l'origine des mots et des nuances d'emploi que l'on croit découvrir parmi eux, n'offre qu'un intérêt littéraire : au point de vue linguistique, elle est absolument sans valeur. Ce qui différencie, dans un langage vivant, les mots de sens voisins, ce n'est pas le plus souvent leur valeur sémantique, c'est avant tout leur emploi social. Celui-ci est archaïque, celui-là néologique; voici un mot enfantin ; voilà un terme des environs qu'on emploie dans telle famille, non dans telle autre ; ceci est un mot rare qui n'est guère connu que des pécheurs ou des éleveurs ; cela est un terme de cordonnier ou de boucher. Il y a aussi des divergences d'emplois grammaticaux, tel mot n'étant plus guère usité qu'au pluriel en devenant collectif, tel autre se cristallisant dans une locution déterminée. On comprend ainsi comment les questionnaires, qui pèchent au hasard dans la multiplicité des mots et des emplois, ne nous donnent pour une localité qu'une idée très imparfaite du vocabulaire : ce n'est qu'à la suite d'un long séjour et d'une minutieuse enquête sur place que le glossaire peut être relevé avec exactitude et étudié avec fruit dans toute sa richesse et sa complexité infinies.

(1) Ou reconnaît une plus grande richesse de vocabulaire (noms de plantes, etc.) chez les esprits observateurs.

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