CHAPITRE PREMIER
La variété des parlers et ses causes.
L'extrême variété des parlers sur un territoire donné, dans une masse linguistique de même origine comme les langues romanes, germaniques, etc., est un fait qui saute aux yeux des observateurs les moins avertis. Elle augmente à partir du moment où une langue possédant une certaine extension géographique est livrée à elle-même et va en se morcelant de plus en plus, à la suite d'événements qui ont brisé l'unité sociale du groupe : tel fut le cas pour le latin après la dissolution de l'empire romain. Ce morcellement a pour contre-partie, dans la suite, la forma-
(1) Au sujet de la difrûronciation des langues, consulter : A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale pp. 110-129; F. DE Saussure, Cours de linguistique générale (Paris, Payot), pp. 267-296; A. Dauzat, la Philosophie du langage (Flammarion), pp. 119-147.
tion de nouvelles langues littéraires, instruments supérieurs d'échanges sociaux, qui se forment autour de nouveaux foyers de civilisation, centres d'attraction et de cristallisation politique, et qui effacent, qui nivellent peu à peu autour d'eux les parlers indépendants : tel est le cas, aujourd'hui, pour le français, l'espagnol, l'anglais classique, etc., qui ont tué ou sont en train de tuer les anciens patois sur un rayon plus ou moins grand autour de chaque capitale.
C'est là un phénomène bien connu, mais sur lequel la géographie linguistique, tant par ses atlas comparatifs que par ses méthodes d'investigation, vient projeter une lumière plus vive. Par ses documents elle montre d'abord (ce qu'on pressentait déjà) que la variété des parlers de même famille atteint son minimum sur le terrain de la syntaxe, ensuite de la morphologie (flexion des noms et des verbes), son maximum dans le domaine du vocabulaire et de la phonétique. Par une intt?rprétation plus rigoureuse des faits, elle nous permet en outre de mieux discerner les causes de la différenciation linguistique. Ces causes, on le sait, sont d'ordre historique : mais sont-elles dues à des facteurs externes, de nature ethnique ou sociale, ou à des facteurs internes, psychologiques et sémantiques? Et si ces divers éléments entrent en jeu, quelle est leur part respective d'influence? Problème passionnant autant que délicat, qui touche aux forces vives du langage, et pour lequel on ne saurait ambitionner encore des solutions définitives : mais on peut serrer les faits d'assez près pour en dégager les grandes lignes.
On a souvent été tenté d'exagérer l'importance du facteur ethnique, ou, par réaction inverse, d'en nier complètement l'existence. Ce facteur a joué un rôle indubitable, quoique restreint; encore convient-il de
bien définir la nature et l'origine de ce substrat, suivant la judicieuse expression de M. Meillet(l).
Il ne s'agit presque jamais d'une question de race, au sens autljropologique, c'est-à-dire, en dernière analyse, d'un fait linguistique dû aune conformation anatomique particulière à un peuple donné. Je ne connais, dans tous les parlers de l'Europe occidentale, qu'un exemple probable, sinon certain, de ce cas : c'est le changement, dans tout le groupe ibéroroman (espagnol, gascon, etc.) des consonnes labiodentales en bilabiaies (par exemple i- changé en b), qui semble bien corrélatif au prognathisme très caractéristique de la race ibérique. L'induction est corroborée par la présence du même phénomène (prononciation de b pour v) chez les nègres d'Amérique parlant anglais, et qui sont encore plus prognathes que les Ibères. Mais, je le répète, c'est là une concordance tout à fait exceptionnelle.
En général, il faut entendre par influences ethniques les habitudes et tendances de langage particulières à un groupe de population ayant vécu longtemps en commun, et qui se sont plus ou moins perpétuées lorsque tout ou partie du groupement s'est mis à parler une nouvelle langue. Ainsi conçues, les influences ethniques constituent une modalité des causes sociales.
L'influence du substrat celtique est ainsi très sensible dans les langues romanes, voire germaniques. La tendance manifestée dans les langues celtiques à changer ou en u, s'est accusée également sur tout le territoire qui avait été longtemps occupé par les Cakes : Gaule romane (à l'exception du Roussillon), ancienne Cisalpine, dialectes germaniques de larive gauche du Rhin, dialectes anglais de l'ouest. La tendance, également révélée par les langues celtiques, à aspirer ou plus exactement à prononcer entre les
(1) Les langues dans l'Europe nouvelle, pp. 105-113.
dents t ou d placé entre deux voyelles, s'est manifestée sur une aire plus restreinte (français et francoprovençal), celle où la colonisation celtique atteignait son maximum de donsité. Au contraire le passage du groupe et à kht (attesté en Gaule dès la conquête romaine), puis yi, non seulement s'est implanté dans toute la Gaule et l'Italie du Nord, mais a gagné toute l'Espagne par l'entremise des Celtibériens. ('n voit par ces exemples que les influences ethniques de même origine varient singulièrement d'extension suivant les phénomènes. La répartition des mots de même source, tout en offrant certaines similitudes, est encore plus irrégulière dans le détail : par exemple la racine celtique bann, corne (d'animal), estconservée dans le sud de la France, et non dans le nord où les Celtes étaient cependant plus nombreux : mais des causes locales ont assuré ici le triomphe du latin cornu. Les nombreux accidents, attractions, etc., joints à (les influences sociales particulières, rendent très délicates les recherches de cette nature.
Dans l'ensemble, on observe un grand mélange de races et de peuples, tant au point de vue anthropologique que social. Les groupements humains, à tiiverses époques de l'histoire, se sont décomposés et reformés à maintes reprises, dans des conditions dissemblables et autour de foyers différents, suivant les hasards des migrations, des colonisations, des guerres, des accroissements ou des diminutions de population, du développement des villes et de l'attraction exercée par certains centres. La formation des groupes sociaux dépend toujours, d'ailleurs, dans une large mesure, des conditions géographiques. Plus celles-ci sont impérieuses, plus les types linguistiques conserveront leur fixité. Ainsi une île, en dépit de la diversité des apports, arrive toujours à reconstituer son unité linguistique, qu'il s'agisse de la Corse, de l'Irlande, de l'Angleterre, qui achève d'éliminer les dialectes celtiques ; de même pour les grandes régions naturelles
comme l'Italie ou la France qui a reformé l'unité linguistique à laquelle elle tendait à l'époque gauloise.
Les causes sociales, au sens étroit du mot, constituent les facteurs les plus importants de différenciation linguistique.
Ferdinand de Saussure a montré comment, dans l'histoire des langues ou dans toute masse humaine, la « force d'intercourse », s'oppose à 1' « esprit de clocher ». C'est l'esprit de clocher qui, en isolant les diverses communautés humaines, tend à créer, pour chaque petit groupe, des particularités qui peu à peu le distinguent de ses voisins. Au contraire les échanges de rapports entre les divers groupes tendent à maintenir ou à rétablir une unité générale. Suivant les époques, l'une de ces forces l'emporte sur l'autre- Dans les âges de troubles et d'anarchie comme l'époque féodale ou l'époque préromaine, chaque groupe s'isole et se replie sur lui-même. Au contraire, aux périodes de civilisation et d'organisation centralisées — empire romain, états modernes — les forces unificatrices reprennent le dessus, dès que les relations entre les groupes, les voyages, les échanges oflFrent plus de sécurité.
Les variétés linguistiques se forment en raison de l'isolement respectif des parlers et des groupes. Aux causes purement sociales s'ajoutent les raisons d'ordre géographique. La différenciation du langage est plus grande dans les montagnes que dans les plaines, à cause du plus complet isolement des vallées. D'autre part les rapports linguistiques des idiomes Toisins dépendent des relations entre les populations qui les parlent. Ainsi la Corso parle un dialecte qui n'est ni provençal, ni génois, mais toscan, preuve des relations continues avec la Toscane pendant le moyen âge; les patois de l'île de Ré se rattachent aux parlers
poitevins situés au nord, ceux de Tile d'Oléron aux parlers saintongeais situés au sud-est, etc.
Sur le continent, les anciens pagi gallo-romains, auxquels se sont superposés et substitués les anciens diocèses dans les mêmes limites, ont constitué longtemps des unités politiques et sociales, et par suite linguistiques assez nettes, surtout dans les plaines. Mais dans les pays accidentés la fragmentation est plus grau'le, comme l'a montré M. Pionjat (1), et les unités linguistiques se juxtaposent par fîefs, par vallées, par fractions de vallées. M. Terracher a retrouvé de son côté des coïncidences frappantes entre les limites des fiefs et celles de certains phénomènes phonétiques ou morphologiques : l'interdiction des formariages contribuait à conserver l'unité linguistique du fief (2).
Néanmoins il est impossible, en général, contraire ment à ce qu'on croyait jadis, de tracer des limites nettes entre les dialectes, car les différents « pays », — farji^ diocèses, fiefs, provinces, etc. — ont formé des groupes plus ou moins durables et variables, f;ui se sont tour à tour, en raison des vicissitudes politiques ou sociales, agglomérés ou disloqués suivant des combinaisons plus ou moins différentes. En outre chaque pays n'a jamais été isolé complètement de ses voisins et a toujours entretenu des rapports avec eux. Il en résulte que sur le pourtour des régions naturelles on trouve le plus souvent, non pas des frontières linguistiques précises, mais, selon l'expression de M. Gauchat (3), des faisceaux de traits linguistiques, qui s'accompagnent, se suivent de près, s'entrecroisent, mais ne coïncident presque jamais, et forment une zone frontière, non une limite nette. Ainsi M. Bruneau a montré que les quatre traits les plus caractéristiques du wallon se suivent, au sud, à huit
■ (1) Revue des langues romanes, 1912, p. 419.
\,2) Ci-dessus, p. 58.
(3) Voir son intéressante étude, Gibt es Mundarlgrenzen? 'Hernrjs Archiv, 1912, p. 416-424).
kilomètres maximum de distance près des confins do l'ancien diocèse de Liège. L'intervalle entre les parlers saintongeais, poitevins, berrichons et bourbonnais d'une part, périgourdins, limousins et auvergnats de l'autre, est formé par un croissant long et étroit, dont la pointe se ferme à l'ouest.
La séparation linguistique peut être très précise quand il s'agit d'obstacles naturels, bras de mer, montagnes difficiles à franchir, vastes espaces inhabités : ainsi l'embouchure de la Gironde (Le Verdon à part), forme une limite bien tranchée entre le gascon et le saintongeais, les Pyrénées centrales entre le gascon et l'aragonais. Parfois des phénomènes sociaux agissent dans le même sens : une ancienne poussée de population du nord au sud a amené une coupure entre le gascon et le saintongeais au nord de Libourne; de même la séparation politique complète qui s'est produite entre le Languedoc et la Catalogue vers le début du moyen âge a provoqué une cassure linguistique au nord du Roassillon (1). En revanche, dans les régions où les échanges sociaux ont été fréquents, les traits linguistiques et les variétés lexicologiques s'enchevêtrent à l'infini : c'est le cas pour le domaine franco-provençal (surtout pour la région lyonnaise), pour la Limagne d'Auvergne, etc.
11 est, par suite, souvent assez difficile de classer par groupes les dialectes d'une même famille. En dehors des faisceaux de traits linguistiques, qui constituent forcément une limite un peu flottante, un bon critérium, qui repose sur un solide fondi ment social, est cfdui de l'intercompréhension : partout où on se comprend, d'une localité à l'autre, règne le même dialecte; des qu'on ne se comprend plus, c'est qu'on a franchi une barrière linguistique. Tel a été le
(1) On peut consulter encore : pour les limites linguistiques des patois lorrains orientaux, ('allais, Die Mundarl von Alligny (Metz, 1919); la carte linguistique du catalan établie par P. Barails {Bullleli de dialectologia catalana, 1919, pp. l-;0.)
critérium employé par M. Ronjat pour la délimitation des dialectes provençaux (1) : toutefois le désir de précision la entraîné parfois à ne pas tenir suffisamment compte des zones mixtes, notamment du côté du franco-provençal et surtout du piémontais (2).
Enfin la variété des parlers — spécialement la variété lexicologique — est provoquée par des causes internes, phonétiques, homonymiques, etc. Les rencontres homonymiques, dont nous avons longuement parlé (3), qui se manifestent à tel endroit et non à tel autre, suivant les hasards des évolutions phonétiques, produisent des réactions, des transformations, des substitutions de mots qui varient selon les régions.
En dehors des accidents, la variété des termes s'accuse en raison du moindre usage des mots : c'est un principe que j'ai eu l'occasion de mettre en lumière dans mes Essais de géographie linguistique. On conçoit en effet que des termes d'une utilisation fréquente, souvent employés dans les relations entre localités et contrées diverses, conservent une stabilité et une fixité plus grande que les vocables rares, qui reviennent à intervalles éloignés dans la conversation et qui sont, par suite, plus sujets à se déformer et à se spécialiser dans chaque pays, voire dans chaque village. Ainsi les noms de plantes et d'animaux, spécialement d'insectes, qui ne sont ni utiles, ni nuisibles, ni très communs, tels le scarabée, la blatte, le ver luisant, etc., présenteront le maximum de variations dans une région donnée. Une différence remarquable s'offre, à cet égard, pour les animaux domestiques, entre les animaux de boucherie ou de trait et les
(1) Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, pp. 2-9.
(2) Ainsi Tende est plutôt piémontais que provençal ; Saorge est en zone mixte, etc.
mâles reproducteurs : tandis que le bœuf, le veau, le mouton, la vache, l'oie, le porc, le cheval, l'âne portent le même nom à peu près dans toute la France, voire au delà, en revanche il y a de grandes variétés pour les noms du taureau, du bélier, du jars, du verrat, par suite d'une moins grande fréquence de type et d'emploi.
La variété des types lexicologiques et des caractères phonétiques diffère du tout au tout suivant les mots comme suivant les sons.
A côté de termes comme père, homme, lune, feu, etc., qui présentent le même type dans tout le domaine roman occidental, de la Wallonie à l'Andalousie et à la Sicile, voici le hanneton, comme le montre la carte que j'ai drossée et qui, pour la seule région de la Basse-Auvergne, offre une vingtaine de types différents et capricieusement répartis (1), dont beaucoup, forcément, ont passé à travers les mailles un peu lâches de l'Atlas linguistique de la France.
La géographie linguistique ne se borne pas seulement à enregistrer ces variations et leur distribution géographique ; elle s'efforce aussi d'en expliquer la genèse. Elle montrera ici que le hanneton, qui s'est répandu à la suite des défrichements de forêts à l'époque franque, n'avait pas de nom en latin vulgaire : pour le désigner, la France du Nord a emprunté un mot au germanique — hanneton, c'psl-â-dire « petit coq (2) y>, — tandis que le languedocien lui donnait un surnom, bevlau, d'après le nom propre Bertaud, sans doute à cause de l'étourderie de l'insecte (comparer : un jacque). La région lyonnaise créa bientôt une métaphore propre : d'après le bruit
(i) Pour plus de détails, voir A. Dauzat, Essais de géographie linguistique, pp. 90-lOG, et la carte hanneton a. la fin du même ouvrage.
(2) Voir p. 12G, n. 1.
de ses ailes, elle l'appela quinquerne, mot qui désignait primitivement la vielle.
Ces trois désignations se sont rencontrées dans la basse Auvergne. Le mot primitif, beriau. qui perdit sa valeur imagée à la suite de la disparition du nom de personne correspondant, s'effaça sous la poussée de ses rivaux, et ne survit plus aujourd'hui que comme épave à Authezat. Quinquerne, changée en quincaille par attraction homonymique, déborda largement sur l'Allier moyen, puis se disloqua à son tour le jour où, la forme étant de nouveau altérée, la métaphore ne fut plus perçue.
Sur les débris et surtout sur les frontières des anciennes aires se développèrent des formations locales, métaphores, substitutions de mots, dérivations synonymiques : voici le « ronfle » ou « ronfleur », le « bruisseur » [bronzin), « tourniquet » {vrondel, de vironda, tourner), la « sotte »; l'un de ces surnoms, avec ses deux variantes « meunier » et (( meunière y> (qui s'appliquait d'abord à la variété à élytres blanchâtres, assez fréquente dans la contrée) a gagné du terrain à son tour et a fait largement tache d'huile, surtout dans la région montagneuse.
Le remplacement par le nom d'une espèce plus ou moins apparentée dans l'esprit populaire est parfois provoqué par une similitude de forme : ainsi tau (taon) se rencontre près du dernier vestige de beriau. Parfois on a utilisé un passe-partout, rendu disponible par la rareté de l'animal qu'il désignait dans la région (1), comme cigale ou blatte. Certains succédanés s'expliquent assez bien, comme cétoine (en patois « sourde ») ou bourdon, désignation assez vague; mais des mots aussi différents qu' « abeille » [bine], escarbot, grillon, sans parler des métaphores, buse, tourtereau ou mouton, prouvent combien cer-
(1) Ci-dessus, p. 126.
tains patois sont peu difficiles pour la spécification des espèces.
Enfin, brochant sur le tout, arrive par le nord le terme français, plus largement représenté en Bourbonnais et en Forez qu'en Auvergne, mais qu'on trouve sporadiquement jusque dans le Midi, où, l'A n'étant plus aspiré, le mot a été plus d'une fois compris comme étant un « petit » àne et refait parfois en aze (âne) sur le modèle du patois. La répartition sporadique de « hanneton » dans le Plateau Central et le Midi s'explique par ce fait que le nom de cet insecte est un de ces mots scolaires, déjà signalés, appris par l'instituteur aux enfants, et qui, par l'intermédiaire de ceux-ci, pénètrent plus ou moins le patois en raison des conditions locales.
L'examen de certaines cartes phonétiques ne se révèle pas moins complexe pour une petite région, ni moins riche en enseignements, bien que ceux-ci soient peut-être encore plus délicats à dégager.
Ici encore la variabilité diffère du tout au tout suivant les sons et leurs positions. Si nous prenons, par exemple, le p initial devant a, o, ou, nous n'observerons aucune variante appréciable à travers, non seulement la France, mais l'Espagne et le Portugal, l'Italie et la Suisse romane. A l'autre pôle, voici la diphtongue au (prononcer : âou) qui, pour la seule petite contrée de la Basse-Auvergne, nous offre quatre types principaux, avec de nombreuses nuances, amalgamés de façon assez complexe (1).
L'histoire, corroborée par les enseignements de la géographie linguistique, nous apprend que dans toute cette région, vers la fin du moyen âge, la diph-
(1) Un travail plus complet, de l'auteur, est en préparation sur ce sujet. ' ' ^
longue traditionnelle au, issue de au du latin vulgaire (type cliausa, de causa], ou de a + ^ vocalisé (type autre, de alterum) se prononçait uniformément âou. Cette prononciation ne s'est plus conservée aujourd'hui que sur le pourtour ouest, sud et sud-est, par où elle tient au domaine provençal qui n'a pas altéré l'ancienne diphtongue, et, sporadiquement, dans quelques localités voisines de l'Allier, spécialement des villes et bourgs comme Issoire, Champeix. L'ensemble des altérations de la diphtongue se présente donc comme un vaste golfe, orienté du nord au sud et creusé dans la vallée de l'Allier plus avant que dans les vallées latérales de la Sioule et de la Dore.
Cette première impression d'ensemble appelle de nombreux correctifs. D'abord, parmi les sédiments de formation nouvelle, on observe deux couches principales d'époques différentes. L'un, qui occupe trois séries de hauteurs, adossées chacune aux montagnes plus hautes de l'aire précédente — au N.-O. plateau des puys et de la haute Sioule, au S.-O. plateau de Vodable, au S.-E. plateau du Vernet-la-Varenne — offre dans les trois régions le remplacement de au [aou] par œû ou w (i< = u français), et constitue, de toute évidence, les débris d'une vaste zone primitivement homogène, de formation régionale, qui s'était formée à l'origine sur la dislocation de la première. Ensuite le courant au > o, venu du français, c'est-à-dire du nord, a contourné le plateau des puys et a coupé l'aire œil entre le barrage de l'Allier et le pic d'Usson pour déborder, d'une part dans les vallées des trois Couze à l'ouest, de l'autre dans le bassin de Brioude au sud.
Ce n'est pas tout. En dehors des trois formes, aou traditionnelle, ail-œ régionale et o française, les patois de la région nous offrent un quatrième type, oou, qu'il s'agit également d'expliquer. Celui-ci est sporadique et se rencontre soit dans la vallée ili; l'Allier, soit en bordure de l'aire aou : on doit donc