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CHAPITRE III

Phénomènes grammaticaux.

L'étude des phénomènes grammaticaux est la partie la moins avancée de la géographie linguistique, ou, si l'on préfère, c'est la branche de la linguistique que ces recherches ont le moins renouvelée à l'heure actuelle. Il était naturel que la nouvelle science, crééei par les cartes des mots, s'orientât d'abord dans le-, champ encore mal exploré de la lexicologie, où ell& allait faire d'emblée une si riche récolte. Les faitSj grammaticaux, y compris la dérivation, sont en effet plus fuyants, plus délicats et plus complexes, dèâ qu'on les examine à la lumière de la méthode géographique.

Leur variété, en outre, est moins grande sur ui territoire donné : aussi faut-il dominer un horizoï beaucoup plus vaste pour pouvoir en embrasser l'histoire comparative. En ce qui concerne, par exemple, la disparition actuelle du prétérit français — je chantai, je vins, remplacés par j'ai chanté, je suis venu, — c'est là un phénomène d'ordre beaucoup plus général et dont M. Meillet a indiqué les causes et la porlée. d'après des documents empruntés à toutes les langues indo-européennes à diverses périodes de leur his-

toire (!)• A toute époque, au prétérit, désignant simplement l'action passée, tend à s'opposer le parfait qui exprime en outre que l'action est achevée : tel est le sens da parfait grec classique, telle est la valeur primitive du français « j'ai chanté ». Mais les formes du parfait s'usent rapidement au point de vue du sens, elles perdent leur valeur imagée pour devenir simples synonymes du prétérit. Celui-ci, qui fait désormais double emploi, disparait alors et d'autant plus facilement qu'il renferme de nombreuses formes aberrantes, comme c'est le cas des prétérits français et g.rmaniques. La langue refera de nouveaux parfaits, par exemple avec des types doublement périphrastiques du genre « j'ai eu fait », « si j'avais eu fini ». — On conçoit combien de telles études nécessitent une vaste information : à vouloir généraliser dans un domaine trop étroit, on risquerait d'exagérer l'importance des faits locaux ou de ne pas apercevoir les causes profondes.

Prudemment, sur ce terrain, la géographie linguistique s'est donc bornée à des remarques précises et à des aperçus fragmentaires d'un réel intérêt : matériaux d'attente pour préparer les synthèses futures. Deux seuls travaux généraux d'une certaine envergure ont été tentés, l'un de M. Hubschmied, sur un temps verbal, dont nous parlerons dans un instant, l'autre, de M. Terracher, qui, pour une petite région de la France, embrasse l'ensemble du système fliîxionnel à un point de vue très original.

l)ans ce dernier ouvrage (2), fruit de longues et patientes recherches, l'auteur a voulu étudier, à l'aide de données précises, les conditions qui président à la désorganisation des flexions dans l'évolution du langage. Le principe général a été posé par M. Meil-

(1) Linguistique historique et linguistique générale, p. 141-144 et 188-190

(2) Les aires morphologiques dans les parlcrs populaires du nord-ouest de l'Angoumois (1800-1900;, Paris, Champion, 1914.

let (1) : les individus ou les populations qui acquièreni, une langue nouvelle ont peine à s'assimiler une morphologie complexe et délicate, et tendent forcément à l'altérer et à la simplifier ; le système des formes grammaticales se conservera donc d'autant mieux que la langue sera parlée par une population plus homogène, recevant le moins d'immigrants, et vice versa. De l'analyse minutieuse de faits très complexes, M. Terracher a pu conclure, avec de nombreuses réserves qui font honneur à sa probité scientifique, que, dans l'ensemble, il existe des rapports frappants entre une forte proportion de mariages indigènes et la conservation du système traditionnel de formes grammaticales, d'une part, et, à l'inverse, entre le nombre élevé des intermariages (2) et la désagrégation morphologique de la langue. « Les sujets transplantés d'une aire « moins patoise » dans une aire « plus patoise » n'adoptent jamais complètement le système morphologique de leur milieu nouveau et... ont, dans les familles où ils entrent, une action qui tend à désagréger le système ancien (3) ». Le mouvement matrimonial s'avère ainsi comme « un intermédiaire humain constant » entre le langage et l'histoire locale, comme un facteur dont l'importance parait aussi grande que celle d'autres influences sociales ou des actions économiques. Une autre conséquence est du plus haut intérêt au sujet des limites linguistiques (4) : on sait que sous le régime féodal le formariage, ou mariage entre personnes relevant de fiefs différents, fut longtemps et très généralement interdit; or il existe des corrélations nombreuses, et qui ne sauraient être l'effet du hasard,

(1) Voir notamment : Linguistique historique et linguistique générale, p. 201.

(2) C'est-à-dire des mariages entre villages parlant des patois différents.

(3) Les aires morphologiques .. , p. 226.

entre les frontières des anciens flefs et les limites de nombreux faits linguistiques.

Dans le domaine des flexions nominales, tout est à faire. De nombreux matériaux sont à pied d'œuvre, mais il reste à les colliger et à les assembler.

Pour le genre et les rapports entre les formes masculines et féminines, comme pour les survivances du neutre, quelques perspectives ont déjà été ouvertes par M. Gilliéron dans ses études de pathologie et thérapeutique verbales. Mais il reste un vaste domaine à défricher afin de déterminer la nature et la direction des forces analogiques qui transforment les flexions pour les unifier dans un sens uu dans l'autre. Dans la France de langue d'oïl, c'est plutôt le masculin qui agit sur le féminin des adjectifs : la substitution ancienne de verte à. verde d'après vert (à l'époque où le t de vert se prononçait) s'est fort généralisée dans l'Ouest, où elle a provoqué toute une série de féminins en -t[e), comme noirt{e), etc. Dans le Midi et surtout dans certaines parties du Massif Central, nous voyons 9M contraire le masculin, raccourci parla phonétique, se reformer sur le modèle du féminin : ainsi sec, qui aboutit à se en Auvergne, y devient souvent setse d'après le féminin se/so,seisa (accentué sur l'e). Cette action de la forme longue qui réagit sur la forme courte doit encore être envisagée comme un procédé thérapeutique pour renforcer une forme mutilée.

Mêmes remarques pour les nombres. Tantôt la phonétique a eu pour résultat de différencier le pluriel du singulier, comme en ancien fraçais cheval, pi. chevaus (aujourd'hui chevô). Plus souvent elle efface les distinctions en unifiant les deux formes, ainsi lorsqu'elle fait disparaître Vs final dans la prononciation. Mais cette unification n'est pas toujours du goût de la langue. Et nous voyons, suivant les régions,

deux tendances générales se manifester : d'une part unification (les formes différenciées par la phonétique, comme la série mantel, pi. manleaus, devenu»^ aujourd'hui manlù aux deux nombres dans la prononciation ; de l'autre distinction de formes que la phonétique tend à confondre et, dans ce cas, généralisation de faits particuliers.

Pour être relativement peu nombreux, les exemples de ce dernier phénomène ne sont que plus intéressants. A plusieurs reprises, le français a tenté de créer une désinence du singulier pour l'opposer à celle du pluriel. On sait qu'en ancien français la consoune finale d'un nom, qui tombait devant Vs du pluriel, se conservait au singulier : d'où l'opposition buef\ pi. bues (bœufj, ou part, pi. pars. A Paris Vf de la première série a été senti à un moment donné comme une marque du singulier, à preuve que d'après buef. noif (ueige^... où Vf était traditionnel, on a changé soi (du latin sitim) en soif, sans doute pour remédier à une collision homonymique. Plus libres, puisqu'ils n'étaient arrêtés par aucune tradition littéraire, certains patois de l'Ouest sont allés beaucoup plus loin dans cette voie : et, prenant modèle sur la nombreuse série part, pi. pars, pot, pi. pos, etc., ils ont généralisé le t au singulier d'innombrables mots, comme cœurt', arrosoirl' , poireauC, etc. Le phénomène se double ici d'une régression (1) : à l'époque de la chute du t final (qui est tombé d'abord, dans la phrase, devant un mot commençant par une consonne, mais s'est conservé encore longtemps devant voyelle ou à la pause), la langue a voulu rétablir la consonne caduque et, par analogie, en a affublé de nombreux mots qui ne l'avaient jamais possédée.

La morphologie comparée des délerminatifs (articles démonstratifs, pronoms, etc.) ouvre un champ des plus riches aux nTo^^sons fiihir.^s. M. l'abbé Meunier

(1) P. co.

a apporté, pour le Nivernais, un ensemble intéressant de matériaux.

Dans les études précitées, M. Gilliéron a montré les relations d'interdépendance qui existent entre les diverses catégories que les grammairiens ont artificiellement cloisonnées, comme aussi les rapports étroits entre les évolutions qui les affectent et les faits de syntaxe ou les diverses altérations susceptibles de provoquer des perturl)ations parmi les outils grammaticaux. On a vu, à la fin du précédent chapitre tes résultats de la neutralisation de l'article défini dans le Nord. La confusion de certaines flexions verbales en français, — par exemple, du jour où chante, chantes, chante'J), chantent se sont prononcés uniformément chant' — a donné aux pronoms personnels un regain de vitalité, générateur de nouveaux phénomènes.

Les groupements syntaxiques créent sans cesse des crases qui font obstacle à la clarté du langage et dont les langues conscientes cherchent à se délivrer. Au moyen âge, « en le » avait abouti à el, puis ou; « qui les )) se disait quis', « lui les » luis', etc. A partir du XV' siècle, la langue littéraire élimine peu à peu ces combinaisons (ne gardant que au, aux, du, des) et rétablit partout la distinction nette des mots, qui contribue pour une grande part à la clarté si prisée du français moderne.

Si l'on en doutait, on n'aurait qu'à considérer l'embarras dans lequel se débattent les patois au milieu de formes complexes et confuses. Voici par exemple un patois d'Auvergne (Vinzelles) qui a trois formes pour « en », suivant la combinaison syntaxique : nen dans nenvôte (j'en veux), n' dans né (j'en ai), en dans vous entsô (il vous en faut). Mais il y a mieux : alors que lui se dit li, le groupe lui en a. abouti non pas à lien, mais à nien (gnen), par attraction phonétique ou homonymique. Confusions anarchiques et croisements de formes, dans lesquels le patoisant arrive

à patauger. Celui-ci cherche à réagir, par exemple en conservant certaine crase pour le neutre alors qu'il détaille les mots pour le masculin : ainsi dôna mœu, donne-le moi, où « le > remplace un indéterminé, ce ou ça, s'oppose à dôna me le, où le désigne un objet précis qu'on vient de nommer. Mais des distinctions subtiles de ce genre, qui compliquent encore le langage, ne valent pas l'opération de police un peu rude qui a remis définitivement l'ordre, en français moderne, dans le bataillon turbulent et changeant des outils grammaticaux.

Les formes verbales constituent un terrain plus résistant sur lequel les nouvelles méthodes ont déjà pu faire leurs preuves. Elles ont été envisagées à des points de vue différents, et non moins suggestifs les uns que les autres.

Dans un ouvrage fort remarquable, M. Hubschmied (1) a fait une étude très serrée de l'imparfait en franco-provençal, étude dont la portée dépasse de beaucoup le cadre restreint, quoique déjà vaste, des matériaux analysés par l'auteur. Celui-ci s'est attaché à démontrer qu'on avait beaucoup abusé de l'analogie, pour expliquer certaines évolutions, sans tenir compte de l'importance de la phonétique syntaxique. Il a fait ressortir l'influence exercée sur les formes par les groupements de mots dans la phrase, le choc en retour de la syntaxe sur la morphologie, en mettant en lumière avec force l'interdépendance des formes et des mots.

Ce sont les questions de forme — les plus tangibles — qui ont d'abord et surtout été touchées par la géographie linguistique. Dans le grand procès d'élimination du prétérit français qui comprend, on Ta

(1) Voir la bibliographie.

VU, deux aspects — usure sémantiquo du parfait qui usurpe peu à peu la fonction du prétérit, et faiblesse formelle du prétérit offrant de nombreuses formes aberrantes, — c'est le second qui, jusqu'ici, a été presque exclusivement envisagé. M. Gilliéron a fortement mis en relief (1) la complexité moderne des formes du prétérit, à travers lesquelles les écrivains trébuchent eux-mêmes, obligés qu'ils sont d'aller les chercher ou de les vérifier dans le dictionnaire.

Dans une première tentative d'unification, aux xiV-xv« siècles, le français, comme l'allemand vulgaire moderne, a d'abord cherché à développer le système des prétérits faibles, dans les conjugaisons en »% oir, re, aux dépens des prétérits forts, les plus aberrants, en généralisant les types en ici et us [valui, puis valus) et en i, is [punis] (2). Seuls les patois de l'Ouest sont allés jusqu'au bout dans celte voie, en amenant tous les verbes au type en is [chaniis, risis...) : ils ont ainsi sauvé, pour quelques siècles au moins, le prétérit, tout comme le provençal moderne qui a éliminé tous les temps forts au profit d'une forme en gué [venguè au lieu de l'ancien venc). Pour avoir hésité, tâtonné, retenu qu'il était par la tradition littéraire, le français (Ouest à part) a perdu le prétérit, qui est aujourd'hui sorti de la langue vivante. Ce phénomèuvî rentrait d'ailleurs dans l'évolution générale de la langue, qui tend à multiplier les auxiliaires : (( c'est un acheminement vers l'état du verbe où il n'y aura plus comme voiles que des auxiliaires faisant manœuvrer une coque qui porte l'idée. » (Gilliéron.)

Les prétérits forts, outre leur conjugaison anormale, avaient souvent le défaut, dans la langue moderne, de tomber au rang de mutilés phonétiques. La faiblesse constitutive de certaines formes verbales est

(1) La faillite de Vélymologie phonétique, pp. 104-106.

(2) F. Bl.\ot, Histoire de la langue française, t. I, ,pp. 446-

apparue en français dès le moyen âge. L'imparfait du verbe « être » (latin eram), qui flottait entre ière et ère (peut-être pour éviter une homonymie avec le suffixe féminin -ière), fut bientôt doublé d'une forme esioie, qui pouvait être formée directement d'après l'infinitif esire, mais qui provenait plus probablement d'un emprunt à ester ou d'une confusion avec certains temps de ce verbe. Cette seconde forme a peu à peu chassé la première. Voilà ce que nous apprend l'histoire.

La géographie linguistique complétera le tableau (1) en nous montrant que était couvre aujourd'hui toute l'ancienne langue d'oïl, à l'exception d'un petit coin des Vosges, attestant que le procès de substitution a été gagné plus vite dans l'Ouest que dans l'Est, où la résistance dure encore. Au sud la limite entre était et le représentant direct du latin erat coïncide exactement avec l'étroite zone frontière qui sépare le français du provençal : nouvel argument pour prouver que le français et le provençal constituent bien, aujourd'hui encore, deux langues différentes, à variétés diverses, mais formant chacune, de par sa structure morphologique surtout, un type linguistique bien caractérisé. Au contraire le franco-provençal, région mixte, moins individualisée, terrain de combat, est en plein désarroi : l'ancienne aire erat, prolongement de celle qui de Provence atteignit, naguère encore, les Vosges, y est complètement disloquée; les deux formes en lutte se sont même parfois croisées comme dans le bizarre étairo=^ était -\- ero de la Suisse romande.

La collision homonymique produit des effets fort curieux parmi les verbes. Elle peut avoir pour résultat,

(1) Jaberg, Sprachgeographie, p. 10 (et carte IX). Voir aussi, du même, des études morphologiques dans VArchiv fur das Studium der neueren Sprachen (notamment CXXVI, 371).

LES PHÉNOMÈNES INTERNES DU LANGAGE lOtî

jiar la similitude d'un radical et d'une terminaison, de dépouiller peu à peu de son âme, suivant la pittoresque expression de M. Gilliéron, un verbe qui paraît désormais privé de radical. Tel fut le cas d'issir qui, à presque tous les temps et personnes, tombait dans l'homophonie du thème inchoatif fîn-issons, etc. L'agglutination aurait pu sauver le verbe: le français d'Orient l'a tente dans les royaumes francs créés par les Croisades, où s'était créé nissir, d'après en-issîr. Mais la langue de la métropole n'ayant pas eu recours h ce remède, le mot est mort. Ce fut l'histoire de tous les vieux verbes à radical trop court (surtout à l'indicatif présent, le plus usité), choir, quérir, clore, ouïr..., ancien matériel usé et mutilé, «embarcations qui ont toutes les voiles et les agrès d'un vaisseau, mais dont la coque n'est pas même une coquille de noix (1). ))

Pour la plupart de ces verbes, sinon pour tous, la disparition a été provoquée par une collision déterminée, qui a eu vite fait de jeter à terre un mot déjà affaibli. L'un des exemples les plus frappants est celui de clore qui, aux trois personnes du pluriel, cloons, cloez, cloenl, tombait, dès le moyen âge, dans l'homonymie de cloer > clouer. N'est-il pas remarquable que, dans l'étal actuel de la langue littéraire, — qui représente l'usage du xvii* siècle enregistré alors par l'Académie, — ce verbe est précisément défectif aux personnes et aux temps comme l'imparfait) où il présentait une homonymie avec clouer : « clouer » a donc tué d'abord clore aux temps et aux personnes où existait une homophonie.

Bien entendu la lutte ne s'arrête pas là, et elle se poursuit sous des aspects complexes. Dès le début de la collision, la langue a cherché à réagir et à sauver le mot menacé, en créant des formes tirées du participe passé clos : les formes closons, closez... ont été

(1) Gilliéron, La faillite de Vétymologie phonétique, p. 96-102.

essayées à la fin du moyen âge. Elles n'ont pas vécu dans le mot simple, mais l'Académie (lisez : l'usage du XVII* siècle) les admet dans enclore, et elles ont triomphé dans éclore, qu'elles ont contribué à sauver. Le duel entre clore et clouer a été long et tenace : si clore, sorti à peu près de la langue vivante, peut être considéré définitivement comme hors de combat, clouer lui-même a reçu des atteintes graves dans divers patois où, pour échapper à l'étreinte de son adversaire qui tenait bon encore, il a dû se renforcer en clouter ou clouler.

Voici maintenant un cas plus délicat, celui de frire, devenu lui aussi défectif. L'analogie avec le cas précédent donne à penser que les personnes et temps disparus, qui auraient été (et ont été au moyen âge) frisons... frisais... ont été télescopés par les personnes homophones du verbe friser. Mais ici la question est plus complexe, car l'origine de /"riser est inconnue, et le mot n'apparait dans les textes qu'au XYi^ siècle (ou à la fin du xV) : il est donc bien peu vraisemblable de le rattacher, comme M. Meyer-Lubke, à un anglo-saxon frise dont aucun rejeton n'aurait donné signe de vie, en France, pendant tout le moyen âge. Aussi M. Gilliéron (1) a-t-il émis l'hypothèse hardie que friser ne serait autre que frire luimême, dont certaines personnes et certains temps auraient donné naissance à un nouveau verbe et à un nouveau sens ; frire serait entré en collision à l'infinitif avec /erir, d'où son désarroi morphologique. Malgré l'ingéniosité des arguments développés par l'auteur, nous ne croyons pas à l'exactitude de cette thèse un peu trop paradoxale. Outre que l'homonymie entre frire et ferir Siuxv^ siècle n'est pas démontrée ("2)^

(1) La failUle de l'étymologie phonétique, pp. 34-50.

(2) Si l'on peut admettre à la rÏL'ueur la chute, à cette époque, de le de ferir, Ve final de frire était encore trè.s net, tandis que la finale ir était alors réduite à i dans la prononciation.

i il y a entre frire v.1 priser un abîme de sens que ne \ parviennent pas à comLilcr les valeurs métaphoriques de griller (d'envie) ou brûicr (de plaisir) : tant qu'on û'aura pas établi qu'on peut dire brûler, griller ou frire des cheveux pour les friser (et je doute qu'on y parvienne !) on n'aura pas jeté le pont. De plus on n'a aucun exemple, en français, d'un verbe de la première conjugaison créé par greffe sur le pluriel de l'indicatif présent et l'imparfait d'un verbe de la conjugaison morte en re. En outre la collision ferir-frire ne serait pas une explication suffisante pour la perte du sens transitif de frire^ car cuire a également perdu cette valeur dans la langue populaire actuelle, et friggere (frire), qui n'a éprouvé aucune rencontre homonymique, ne l'a-t-il pas aussi perdue en italien vivant? L'hypothèse, en fin de compte, n'explique pas la défectivité de frire, tandis que la rencontre frire-friser en donne une raison plausible.

Reste à trouver l'étymologie de friser pour achever la certitude. Une fois de plus l'histoire du mot ne pourra s'éclairer que par l'histoire de la chose. La mode de friser les cheveux apparaît au cours du xvi' siècle, (comme en témoignent les portraits de l'époque (1), en même temps que le mot. Celui-ci doit venir du pays qui a transmis ce nouvel usage à la France ou de la contrée française qui l'a adopté la première ; c'est peut-être une forme régionale de fraiser, le fer à fraiser la fraise étant analogue, sinon identique, à celui qui frisait les cheveux. Quoi qu'il en soit, et en attendant que ce point qui touche à l'histoire de la coiffure soit élucidé, on conçoit à merveille que la brusque apparition, au xvi° siècle,

(1) Pour les femmes, notamment, les cheveux sont lisses et en majeure partie cachés sous le hennin ou le capulet dans les portraits d'Anne de Bretagne (miniature), Louise de Savoie et sa fille, même Diane do Poitiers ; frisés au contraire chez Marguerite de Valois, Catherine de Lorraine, Jeanne d'Albret, -Marie de Médicis, etc.

d'un verbe friser^ dont certaines formes entraient en collision avec les siennes propres, aient provoqué la désorganisation de la conjugaison de frire et une défectivité à laquelle ce verbe n'a pu porter remède.

La composition et la dérivation appellent des considérations importantes.

Le rôle des familles de mots est considérable. Une famille nombreuse exerce une action de cohésion sur tous ses membres, dont elle prévient ou retarde la mutilation ou la mort. On a vu que le phénomène inverse se produit pour les mots isolés.

Les influences réciproques entre mot simple et mot dérivé peuvent porter sur la forme. En français, roue n'est pas régulier, au point de vue phonétique : il devrait être reue. La géographie linguistique nous explique cette anomalie par les réactions qui ont eu lieu entre la « roue » et la « rouelle » (roue de la charrue), et dont les patois de l'ouest nous donnent la clef : id^nibi rouelle a changé reue en roue; tantôt reue (plus au sud) a amené rouelle à reuelle ; entre les deux aires, de la Sarthe à la Loire-Inférieure, l'état primitif reue-rouelle est conservé.

Le sens peut à son tour être affecté. Depuis qu'affic/ie s'est attaché à la valeur d' « affiche murale », le verbe afficher s'est spécialisé dans la même acception et ne peut plus être employé dans son sens originaire « ficher sur ».

Les préfixes jouent souvent un rôle curieux. L'idée que porte avec lui le préfixe peut atténuer et même faire disparaître complètement la valeur originaire du mot et opérer uno véritable transfusion de sens. Plumer de\ieni-'û éplumer? il perd bientôt sasignilication précise, et rompt ses attaches avec sa famille; le préfixe le vi le peu à peu de son sens, au point d'en faire un synonyme de « peler ». — L'influence de

desmembrer a changé oublier en désoublier dans l'est et le midi : par là-même le mot a été atteint de déchéance sémantique et n'a plus eu de valeur sans son préfixe, qui ramène la racine — étrange volte-face — à l'idée contraire « se souvenir » (1).

Certains mots, par leur sens ou par leur forme, restent chefs de leur famille et attestent leur pouvoir par la création de nouveaux dérivés : ainsi clou, qui a formé des verbes à toutes les époques de son histoire {clavare, clavellare ; clouer, clouver, clouter, etc.). Au contraire chef, de par sa finale, a été isolé, d'assez bonne heure.

Dès qu'une famille de verbes a perdu son chef de file, tous les composés « sont étymologiquement décapités, sémantiquement affaiblis et inexpliqués par la perception populaire » ( 2). C'est donc un désarroi dans le groupe, qui a perdu son point d'appui : certains sont emportés dans la tourmente ; d'autres, quoique ébranlés, peuvent se consolider en prenant un point d'appui ailleurs. Choir, dans sa disparition delà langue courante, a entraîné avec lui échoir, qui est sorti ainsi de l'usage populaire; déchoir a mieux résisté en apparence, mais sa défectivité, qu'il a héritée de son chef de groupe, l'a fortement miné, et la langue littéraire n'a pu le sauvegarder — pour combien de temps? — qu'aux modes impersonnels, ce qui n'est pas un brevet de longévité. La langue vivante, qui a éliminé clore, ne veut guère plus de sa doublure enclore; mais éclore, pour s'être séparé nettement, par le sens, de la famille condamnée, a obtenu un sursis, à la faveur duquel sa réorganisation flexionnelle jointe à l'appui de son dérivé éclosion, pourra peut-être le mettre définitivement hors de cause.

Voici enfin, à propos des dérivés, un phénomène tout nouveau et très important, que M. Gilliéron a

(i) GiLumoN et Roques, Etudes de géographie linguistique, pp. 77-80, 38-48 et 1-5.

(2) Gilliéron, La faillite de l'étymologie phonétique, p. 50.

appelé dédiminulivisation. C'est une formation analogique qui procède du même principe que la collision homonymique : tendance générale du langage à dégager la différence des mots et des idées de la confusion accidentelle des formes. Qu'un mot, par suite d'un accident ou d'une évolution quelconque, prenne l'apparence d'un diminutif, alors que son sens s'y oppose, et aussitôt le langage s'efforce de transformer ou d'amputer la malencontreuse finale.

Comme pour les collisions, la similitude peut être due aussi à uno attraction homonymique préalable. Dans le Nord, la combinaison mouche-èp, incomprise, s'est altérée en moucheile : ce terme, conservé par quelques patois pour désigner l'abeille, a été rejeté par d'autres qui sont revenus à « mouche » tout court. Ici la présence du diminutif pouvait être acceptée par la langue, comme nous l'avons montré, et comme le prouve la longue existence de moucheile en Lorraine (1). Mais ailleurs l'antagonisme entre le sens et la forme était intolérable. Quand bourret, jeune taureau, passe en Auvergne au sens de « taureau )) tout court, en raison d'une évolution sémantique que nous analyserons plus loin (2), le mot est forcé de perdre sa finale et de mettre sa physionomie en harmonie avec son acception nouvelle.

Le phénomène est encore plus impératif et plus général si la confusion résulte d'une évolution phonétique. En Gascogne, la finale latine ellus devient et, se confondant ainsi avec le diminutif bien connu. Aussitôt beaucoup de mots atteints par cette loi phonétique sont sentis comme des diminutifs, et, comme ils n'en sont point en réalité, ils se voient amputés de leur finale ou reformés sur le modèle du mot racine. Là seulement où nouvel passe à nouvel^ le vin « nouveau » deviendra du vin « neuf » ; des

mots comme juillet, réduit à juil, sont entraînés. L'argot connaît des phénomènes de ce genre. Voici l'emprunt anglais poney, que la langue populaire perçoit comme un mot en-et: à preuve qu'elle lui fait un féminin ponette. Veut-il créer un mot pour désigner le cheval? L'argot (Vidocq) en déduira aussitôt pon. Il est possible que la dédiminutivisation soit une des sources de l'abréviation si fréquente dans le langage actuel.

Négligée par les prédécesseurs immédiats, les néogrammairiens, la syntaxe offrait à la géographie linguistique un terrain encore plus mouvant et moins préparé que la morphologie. Aussi s'y est-elle encore peu aventurée ou seulement de compte à demi avec l'étude des flexions, comme l'a fait M. Gamillscheg (1). Dans ses opuscules suggestifs, Pathologie et thérapeutique verbales et la Faillite de Vélymologie phonétique, M. Gilliéron a montré l'étroite solidarité qui relie les faits syntaxiques avec l'évolution des formes grammaticales et les transformations des outils grammaticaux tels que articles, pronoms démonstratifs, etc. C'est là une indication d'ordre général des plus précieuses pour orienter les futures recherches.

La seule tentative de syntaxe comparée dans le domaine roman depuis la création de la géographie linguistique est l'Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes de M. Jules Ronjat (:2). Encore M. Ronjat, qui a une méthode et des conceptions très personnelles, ne peut-il être classé comme un adepte des nouvelles doctrines ; mais celles-ci n'ont pas été sans influence sur ses travaux. La syntaxe qu'il nous

(1) Voir à la Bibliographie.

(2) Mâciin (Protat), 1913. — Signalons aussi les traraux du M. Frauz (Voir à la bibliographie), qui constituent surtout un recueil de faits bien classés.

a donnée est essentiellement celle du provençal arlésien et de la langue mistralienne, rattachée à ses antécédents historiques ; toutefois, autour de ce rayon central, il a groupé de nombreux faits syntaxiques, de multiples variantes, relatifs aux autres parlers de langue d'oc, en les reliant aussi, lorsqu'il le pouvait, aux états antérieurs des dialectes. M. Ronjat a le sens linguistique très affiné, et par là il rejoint M. Gilliéron comme M. Gauchat ; il ne s'enferme pas dans des abstractions, mais pénètre au contraire le mécanisme intime et vivant du provençal.

Un autre trait le rattache encore à la nouvelle école : c'est la perception des relations entre le parler artésien et la langue littéraire de Mistral qui, avec une conscience profondedu génie de lalangue, a emprunté à l'idiome populaire toutes les « possibilités stylistiques )) qu'il a développées en affinant, sans le déformer, un instrument redevenu gauche et imparfait à la suite d'une longue phase plébéienne, et adultéré par l'influence prépondérante du français. C'est le travail accompli pour le français par les écrivains et grammairiens des xvi'' et xvii'^ siècles, que Mistral a voulu exécuter pour le provençal : il fallait son prodigieux talent pour arriver, du premier coup, si près du but.

Malheureusement pour sa langue. Mistral est resté isolé, autant dire, et n'a pas eu de continuateurs. Sa tentative était condamnée à un échec, car le dualisme de langues, qui reposait au xii^ siècle sur un dualisme d'organisation politique et surtout de civilisation, n'a plus aucune raison d'être sociale dans la France contemporaine, où l'unité de nation et de culture, l'hégémonie économique et intellectuelle de Paris et la prépondérance exclusive du français comme langue de la société cultivée, de l'administration, delà littérature comme du commerce, sont aujourd'hui trop anciennement et trop solidement enracinées pour qu'il soit possible, même sur un point particulier du fleuve,

de remonter l'irrésistible courant. M. Gilliéron, qui n'a pas — tant s'en faut ! — les sympathies provençalisantes et félibréennes de M. Ronjat, a noté plus d'ane fois l'emprise sans cesse croissanie du français sur les parlers du sud-est, et il a conclu malicieusement, avec la pointe de paradoxe qui lui est chère, que « tous les Provençaux connaissent admirablement le français, sans la connaissance duquel il est impossible de parler provençal correctement » (1).

(1) Pathologie et thérapeutique verbales, III, p. 92.

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