CHAPITRE II
Les voyag-es des mots.
Les courants et les barrières.
James Darmesteter raconte (1) comment, en suivant les cours de son frère sur l'histoire de la langue française et la vie du langage, les jeunes Sévriennes sentirent un véritable enivrement dans ce voyage de découvertes à travers une langue qu'elles croyaient connaître et qu'elles s'étonnaient de rapprendre. C'était une véritable révélation pour l'époque. Il manquait pourtant à cet enseignement, comme à la Vie des mo/s du même érudit, l'élément le plus vivant peut-être, l'un des principaux facteurs des transformations, les voyages des mots. Ces déplacements ont été mis récemment en lumière par les travaux sortis de l'Atlas linguistique. C'est un des chapitres les plus curieux et les plus neufs encore de la géographie humaine.
On savait bien, sans doute, que certains termes venaient de l'étranger et que d'autres y étaient allés; qu'à diverses époques de son histoire le français
(1) Arsène Darmesteter. Reliqur-s scientifiques recueillies par son frère, Paris, isyo, t. I, p. XXI II.
avait fait des emprunts à l'italien, à l'espagnol, à l'anglais, etc. Mais quel itinéraire ces termes avaientils suivi? Les premiers, par exemple, étaient-ils venus tout d'une traite à Paris dans les fourgons des armées de Charles VIII et de François I"? Ou bien avaient-ils procédé par étapes en laissant sur leur chemin des traces de leur passage ?
Mieux informée, la science du langage peut répondre aujourd'hui à cette question. Elle fait plus encore ; elle reconnaît que non seulement les métèques venus de l'étranger, mais tous les mots ont voyagé sans cesse en sens divers à travers notre territoire, comme sur ceux de nos voisins. M. Gilliéronestime même que c'est à cette cause qu'est due la grande variété lexicologique qu on trouve en France, en Italie, et, d'une manière générale, sur le continent : l'épreuve contraire peut être faite avec la Corse qui, — à part la pointe méridionale témoignant d'une influence sarde très sensible — possède un vocabulaire dont l'uniformité (on s'en rend compte dans son Atlas) a surpris plus d'un linguiste (1).
En reconstituant, grâce aux documents historiques et géographiques, les déplacements anciens des mots, on pourra désormais retrouver l'âge des apports successifs qui se sont succédé sur notre territoire : les faits historiques, auxquels on fera appel comme par le passé, prendront une nouvelle valeur et seront euxmêmes localisés géographiquementavec soin. M. Jud a ainsi montré comment Varaire (ïaratrum romain) avait disparu du nord de la Gaule pour faire place à la charrue (cari-uca) entre l'époque de la loi salique et le règne de Charlemagne ; comment le son [du blé] a été nommé bren dans la région parisienne jusqu'à la fin du xv* siècle, pour être remplacé par un concurrent venu de Normandie; comment le couturier, aujourd'hui réfugié dans l'Ouest, avait précédé le
(1) Cf. ci-dessus, p. 149, n. 1.
tailleur, à Paris, jusqu'au xiv® siècle (1). C'est au cours de leurs randonnées que les mots se déforment, se transforment, entrent en collision les uns avec les autres : ceux-ci disparaissent, victimes de tares connues ou ignorées, tandis que ceux-là, sains et vigoureux, fondent des familles nombreuses et essaiment leurs rejetons.
L'histoire du compère-loriot prend naissance aux environs de Malmédy, dans la petite région wallone que la Prusse a rétrocédée à la Belgique en 1919. On savait qu'il y avait eu confusion ancienne entre l'orgeol (petit grain d'orge), nom primitif du bouton, et Voinol {aureolum, jaune d'or), nom primitif de l'oiseau. Cela est très clair; mais l'entrée en scène du compère est plus curieuse. Son origine est wallone. Dans cette région, on distinguait deux sortes de merles : le merle noir, dont nous avons vu les avatars (2), et le merle oriol, devenu merloriot. Dans le dernier mot, le paysan a entendu — c'était fatal — mère loriot. Et aussitôt voilà le merloriot qui devient le père loriot. Le compère le suivra de près. Si l'on en doutait, on trouverait la suite de la famille, le fils loriot et la fille loriot, dans les patois bourguignons et rhodaniens.
Le peuple veut toujours comprendre et expliquer, en les transformant au besoin, les mots qui ne parlent pas à ses yeux. L'échalote était à l'origine l'ail d'Ascalon, ascalogne. Mais dès que le terme eut quitté les rives de la Méditerranée, où il avait accosté, il fut altéré, Ascalon n'étant plus connu, par la langue populaire jusqu'à devenir Vesehalotte, l'échalotte, voire la charlotte.
Certaines mutilations phonétiques sont plus topiques encore. On a vu plus haut (3) le cas d'anadolh, orvet,
(1) Archiv fur dos Studium der neueren Sprachen, t. CXXVI,
(2) r.i-dessus, p. bO.
eL d'anatomie, qui, venus l'un et l'autre du Midi, aboutissent respectivement en Auvergne à dœr et à toumio. Si les voyages forment les hommes, en revanche, on le voit, ils déforment singulièrement les mots.
Les mots et les formes se propagent surtout par rayonnement, autour des grands centres d'expansion dont nous parlerons dans le chapitre suivant. Pour être plus rare et presque exceptionnel, le cas de pénétration simultanée d'un terme par diverses parties de la périphérie d'un territoire n'en est que plus intéressant à observer. Ce phénomène d'endosmose linguistique (qui s'oppose à une exosmose infiniment plus fréquente) a été étudié par M. Léo Spitzer pour les noms de la pomme de terre en France : c'est un des exemples les plus frappants qui illustrent la solidarité de l'histoire des mots avec l'histoire des choses.
11 est aujourd'hui prouvé que tous les pays qui nous entourent avaient connu la pomme de terre avant la France, et que cette culture avait pénétré chez nous, par les diverses frontières, bien avant Parmentier. Chaque région emprunta le nom au pays voisin et importateur : la patata espagnole pénétra en Gascogne, la polato anglaise sur nos côtes de l'ouest et de Normandie, la Grundbirn rhénane dans l'est, la Kartoffel de l'allemand classique en Suisse romande, la tariuffola de l'ancien italien (1) dans le sud-est, d'où elle remonta jusqu'en Auvergne pour se croiser avec le nom de la truffe (dans une région où les truffes n'existaient pas) (2). Bien entendu, ces
(1) Remplacée aujourd'hui en italien par patata, d'où le mot a passé dans notre argot de caserne. Tariuffola paraît être l'ancêtre de la Kartoffel allemande.
(2j Je crois que la thèse de M. Spitzer doit être corrigée sur ce dernier point et que c'est piutôt le nom piémoutais de Ja
mots s'altèrent et se déforment en chemin. — Du jour où Parmentier fait adopter et estampiller la pomme de terre par la cour, ce terme, ignoré la veille et créé par métaphore dans une petite région, fait fortune comme le légume rebaptisé : et Paris, à son tour, relance le nom de la pomme de terre à travers les patois, l'exportant jusqu'en Corse et en Lombardie. — Autre fait curieux : ce sont les Alliés qui ont importé en 1815, en Bretagne, la culture de ce légume, encore nommé crompire [Grundbirn) en Ille-et-Vilaine.
Aujourd'hui avec le chemin de fer, et surtout avec l'école et le journal, comme aussi avec la caserne et l'émigration temporaire, les mots sont susceptibles de se déplacer par sauts brusques, et c'est ainsi qu'on trouve, loin des foyers d'expansion, de nombreux néologismes projetés sporadiquement çà et là, suivant les conditions locales ou le hasard des sujets interrogés. Nous avons vu des exemples, notamment pour le nom do la jument (1).
Jadis au contraire, et jusqu'à une époque voisine de nous, le cheminement des mots était progressif, en dehors de ceux qui, venus par la voie maritine, accostaient dans les ports d'où ils se répandaient peu à peu dans l'intérieur du pays.
Une masse linguistique donnée, celle de la Gaule romane, par exemple, se révèle ainsi comme un grand corps organique composé d'un agrégat de cellules formées par les communautés d'habitants (paroisses, communes, etc.). Les petits centres, reliés entre eux, représentent le système nerveux, chacun d'eux constituant un foyer d'irradiation. Au fur et à mesure que l'organisme se perfectionne à travers les siècles,
truffe, trôfia, qui a passé dans notre Sud-Est, pour y désit'uer la pomme de terre.
comme un être qui s'élève dans l'échelle de la série animale, les fonctions se spécialisent, les organes se hiérarchisent, les petits centres se subordonnent aux centres régionaux, jusqu'au moment où un centre principal, se développant plus que les autres, assume le rôle de cerveau et donne l'impulsion à tout le territoire. On peut aussi comparer les voyages des mots à la circulation du sang, dont la capitale serait le grand moteur : mots et formes cheminent suivant des directions déterminées d'avance, dans les grandes, puis les petites artères, tandis que les parlers éloignés renvoient vers le centre leurs produits de transformation sous formes d'éléments régionaux. II n'est pas jusqu'aux barrières naturelles opposées à la circulation des termes, qui ne puissent être comparées au système osseux. Simples métaphores, d'ailleurs, qu'il ne faudrait point prendre au pied de la lettre.
La propagation des mots ne se fait pas au hasard. Les mots, dans leurs voyages, ont suivi des chemins bien déterminés : les grandes voies de communications naturelles empruntées par les migrations, par les invasions comme par le commerce. On les voit remonter ou descendre les vallées, contourner les montagnes.
La principale artère de France est la grande vallée de la Saône et du Rhône, qui a constitué à toute époque la voie d'échange la plus active. Par là sont remontés depuis vingtsiècles les innombrables termes que la France du Nord a empruntés à la France du Midi; par là descendent aujourd'hui à la Méditerranée les néologismes parisiens, tandis que les vieux mots se maintiennent à l'est et à l'ouest, dans les Alpes et le Massif central. Dès qu'un mot pénètre dans ce couloir, a observé M. Gilliéron, on peut être assuré qu'il le descendra jusqu'à la mer et qu'on le retrouvera
près de l'embouchure du fleuve. Ainsi le compèreloriot, dont on a relevé l'origine près de Malmédy, arrive en Bourgogne avec sa famille, envoie un détachement vers rOléanais, et égrène le long du Rhône jusqu'en Provence ses père et ses yî//e-Ioriot, que les paysans du Midi ont transformées parfois en figueloriot.
La « trouée de la Meuse » — Paris-Châlons-Nancy et Metz — et la ligne Paris-Orléans-Nantes comptent ensuite parmi les voies les plus importantes de l'exportation linguistique de la capitale.
Pour l'époque romaine, M. Jud a reconstitué l'existence d'anciens courants, qui ont été interrompus en partie au moyen âge par la poussée germanique. De Gaule vers la Germanie, les principales voies d'expansion étaient la chaussée de la Meuse par Trêves, qui descendait le fleuve, et, déjà, la trouée de la Meuse; d'Italie, les deux grands chemins déchanges étaient le Grand-Saint-Bernard, plutôt stratégique, mais surtout le Brenner, route naturelle qu'empruntèrent, depuis le v* siècle, presque toutes [es invasions et expéditions germaniques en Italie. Comme le latin vulgaire des Gaules, dès la fin de l'empire, difl'érait par de nombreux traits du latin vulgaire d'Italie, on peut juger, dans bien des cas, de la voie qu'ont suivie les mots latins pour pénétrer en pays germanique. Ainsi pour « pépie », le latin de Gaule (\\sa.\l pippita et celui d'Italie pipita; ce sont encore les Alpes, grosso modo, qui forment à l'heure actuelle la limite entre les dérivés de ces deux types dans les parlers romans. Du côté germanique, c'est la forme gallo-latine avec deux p qui a pénétré dans le nord : Pays-Bas, Westphalie, Rheinland, Alsace-Lorraine, tandis que la forme italienne s'est propagée dans la Suisse alémanique, la Souabe et Bade, la Bavière. Il est remarquable que la Suisse alémanique n'a pas la même forme que la Suisse romande. Ce parage de zones d'influences à l'époque
romaine et bas-latine est très intéressant tant au point de vue historique que social (1).
En serrant les faits de plus près, région par région, on aperçoit les grands courants se subdiviser et détacher des artères moins importantes quiremontent, en se ramifiant de plus en plus, les vallées latérales. M. Gauchat, qui a fait cette étude pour le Valais, a montré comment, dans cette contrée, les mots, ie» formes, les innovations linguistiques étaient venus du Rhône comme les objets nouveaux, les modes, les idées, bref toute la civilisation. En Auvergne, la montée des influences françaisps par la vallée de l'Allier n'est pas moins caractéristique.
Les courants se heurtent aux barrières, géographiques ou sociales, sur lesquelles ils se brisent, qu'ils contournent souvent, qu'ils arrivent parfois, plus ou moins, à franchir.
Ces grands courants balaient devant eux les anciens termes. Pour retrouver ceux-ci, il faut aller aux extrémités du territoire, dans les régions écartées où le langage est le plus à l'abri des influences migratrices et conserve en plus grand nombre les mots d'autrefois et les vieilles tournures : plus isolé, il est en même temps plus original. Les types et les formes les plus archaïques se retrouvent ainsi arrêtés devant les barrages, embossés dans les hautes vallées alpestres, adossés surtout aux Pyrénées qui forment une véritable muraille linguistique, coincés dans le saillant de la Wallonie sur la limite de l'allemand et du flamand, ou conservés, à titre de survivances isolées, dans les îles anglo-normandes, refoulés partout par les formations ultérieures. Expressions et mots nouveaux à succès se sont développés dans les plaines,
(1) hi>. Problème .., p. 15 et i7.
rayonnant autour des grands centres^ s'étalant comme les mers tertiaires, remontant les vallées, suivant les grandes voies de communication, encerclant les hauts massifs comme le Plateau Central.
Les montagnes ne forment pas toutes, tant s'en faut, des barrières au même degré. Si les Pyrénées, difficilement franchissables dans toute leur partie centrale, présentent une vraie muraille d'isolement qui n'est tournée qu'aux deux extrémités, les Alpes, au contraire, mieux découpées et entaillées de cols praticables, ont été traversées de tout temps par de nombreux courants commerciaux et sociaux; aussi leur ligne de faîte n'est-elle suivie de façon continue par aucune limite linguistique. Chaque massif montagneux offre d'ailleurs son pôle de répulsion, qui en . est la partie la plus reculée et la plus malaisément accessible : pour les Alpes occidentales, c'est la région du Mont Blanc et des Alpes Pennines ; pour le Plateau Central, le Gévaudan et ses abords.
Les vastes espaces inhabités — forêts, landes, marécages, etc. — ont constitué des barrières aussi importantes que les montagnes. C'est l'immense forêt des Ardennes qui a brisé la poussée germanique à l'est de la Wallonie et a isolé les Wallons des Lotharingiens. La limite si tranchée entre les patois auvergnats et foréziens s'explique bien plus par l'étendue des bois intermédiaires que par la faible altitude de la ride montagneuse qui sépare les versants de l'Allier et de la Loire.
La mer est le type de la barrière. On la franchit cependant, comme la montagne, mais il faut que les relations soient très fréquentes entre deux rives opposées pour qu'une influence réciproque se manifeste. Encore pendant longtemps, même entre des rives voisines, les actions linguistiques ont été faibles : il n'y a guère d'anglicismes dans les patois actuels du Pas-de-Calais, et vice versa; chaque population vit de son coté, a ses habitudes et ses tradi-
tions, et fraye peu avec le voisin d'en face. Pour les lies de moyenne ou de faible importance, nous avons vu (1) qu'elles se rattachent linguistiquement à la côte, généralement la plus proche, avec laquelle elles entretiennent les rapports les plus suivis.
Un fleuve peut constituer à la fois, suivant le point de vue, un courant d'échanges et un barrage. S'il est navigable, c'est uue voie naturelle de commerce et de relations; même en cas contraire, sa vallée est naturellement remontée par les chemins et les routes. Mais en revanche, s'il est très large et si les ponts sont rares, il isole les deux rives l'une de l'autre. La basse Loire forme une limite linguistique et sociale assez nette à partir de l'Anjou : la Bretagne s'arrête à la rive droite ; le pays de Retz n'est breton ni par le parler, ni par les mœurs, et il ne fut jadis annexé à la Bretagne que dans un but stratégique, pour servir, en face de Nantes, de tête de pont. Plus caractéristique encore est l'estuaire de la Gironde, qui, beaucoup plus large, constitue une véritable frontière (2) entre deux langues, le saintongeais et le gascon, aussi différentes l'une de l'autre que le français du provençal.
Même des cours d'eau moins importants, comme l'Allier, ont donué naissance à des phénomènes analogues. Lorsque les colonies germaniques, au début du moyen âge, eurent acclimaté dans la région le nom (gothique ou francique) de la fourmi, amaza, celui-ci gagna de proche en proche et remonta vers le sud. Deux variantes différentes se formèrent respectivement sur chaque rive de l'Allier, mouide à l'est, {a)mazede à l'ouest : à l'heure actuelle, dans les patois, ces deux types sont encore exactement séparés par la rivière sur une longueur d'une soixantaine de kilomètres. Ce fait n'est, au reste, pas isolé, et il s'ex-
'2) A l'exception du Vcrdon, colonie saintongeaise en territoire médocain.
plique si l'on songe qu'en 1830 encore l'Allier n'était franchi par aucun pont sur toute la traversée du département du Puy-de-Dômo. Corrélation étroite et nécessaire entre les phénomènes du langage et les conditions sociales (1).
Les barrières linguistiques ne se présentent pas toutes, non plus, sous le même aspect. La frontière entre deux masses hétérogènes, comme le roman et le germanique, présente des murs et des portes, des zones d'isolement et des voies de passage. Metz a dû son développement à sa situation sur une grande route commerciale. Il en a été tout autrement de Belfort, et c'est même un sujet d'étonnement que la trouée de Belfort n'ait pas été, jusqu'à une époque très voisine de nous, une voie d'échanges linguistiques, comme sa position orographique semblait le faire prévoir. Et pourtant, l'examen des patois nous le montre, les courants germano-romans n'ont point passé par là. Pourquoi cette dépression naturelle a-telle été socialement bouchée? Présence de vastes forêts, ou orientation toute différente des populations situées de part et d'autre? C'est un point d'histoire de la civilisation à éclaircir.
Les régions qui touchent à des frontières linguistiques ne sont pas toujours les plus archaïsantes. Si tel est le cas du wallon, adossé à une frontière fixe depuis des siècles et protégé par des zones d'isolement, il n'en est pas de même des parlers romans de la Bretagne orientale. Ici la limite a été longtemps flottante entre le roman et le breton. Celui-ci, importé de Grande-Bretagne aux vr-vii*'siècles, s'était avancé jusqu'à Cancale au nord et jusqu'à l'embouchure de la Loire au sud, pour refluer ensuite jusqu'à la limite actuelle (à l'ouest de Saint-Brieuc et à l'est de Vannes). Le gallot de l'est se trouve donc en partie en pays reconquis, et cette tâche active qu'il a effec-
(1/ Albekt Dal'zat, Essais de géographie linguistique, p. 8('.,
tuée était on ne peut moins propice à l'archaïsme; de plus, par suite des déplacements constants des populations et du langage et en raison de l'unité politique de la Bretagne, les relations sont toujours restées étroites entre les deux parties de la province.
Une fois reconstitué le mécanisme des courants, qui a pour conséquence le refoulement des termes et formes archaïques dans les régions reculées, on reprendra avec plus de sécurité le travail de stratigraphie linguistique, en remontant de proche en proche jusqu'aux assises les plus anciennes dont les émergences affleurent encore çà et là On peut ainsi espérer retrouver les couches non seulement celtiques, mais ligures dans le sud-est de la France, et étrusques au centre de l'Italie.
M. Jud a remarqué que les patois actuels des Alpes ont conservé un nombre considérable de mots qui ne sont ni latins, ni celtiques, mais se rattachent indubitablement au langage parlé dans cette région avant l'arrivée des Celtes (qui ne s'établirent que sur les rebords des Alpes) et la conquête romaine. Ce sont en général des termes qui désignent des plantes ou des choses propres à la haute montagne, spécialement aux Alpes, et dont le latin ne pouvait offrir l'équivalent, comme le mélèze, l'avalanche, la luge, etc. : ces mots ne peuvent être indigènes que dans une région très restreinte. L'étude de ces mots énigmatiques et la recherche de leur origine ne peuvent être fondés que sur leur répartition géographique dans les parlers romans et allemands des Alpes qui les ont hérités des anciens idomes disparus; ce n'est qu'en fixant avec précision leur aire actuelle qu'on pourra savoir un jour à quelle langue prélatine on doit les rattacher.
Un certain nombre de ces mots, en France, se
retrouvent à la fois dans le Plateau Central et dans les Alpes, séparés depuis des siècles par le grand couloir du Rhône : tel est le cas pour luge^ traîneau, qui est indigène à la fois dans les patois du Mont- Dore et de Savoie, et pour le type dragia, crible à nettoyer le blé, un des mots les plus vénérables de notre pays, dont on retrouve des traces en Auvergne et Gévaudan, et qui règne encore dans les Alpes. Ces termes, et quelques autres, appartiennent, de toute évidence, à la langue du peuple qui, avant l'arrivée des Celtes, occupait le sud-est de la France, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, — vraisemblablement les Ligures.
Ces mots alpins s'avancent assez loin vers l'est. Outre les deux exemples cités plus haut, les types crappa, rocher, *dasia, branche de sapin, dransa, aune des montagnes, *nasiare, rouir, peut-être, toma, fromage fait dans les alpages, etc., s'étendent à partir des Alpes dauphinoises ou provençales, à travers le haut Piémont et le Valais, jusqu'aux Grisons où ils s'arrêtent pour la plupart. Quelques-uns vont jusqu'en Frioul, Leur étude permettra, on doit l'espérer, de reconstituer le domaine des langues alpestres prélatines, ligure, rhétique, etc., que la conquête romaine n'a refoulées qu'à grand'peine et qui ont dû êtreéliminées fort tardivementdans les hautes vallées, La comparaison de ces mots avec les racines d'autres langues indo-européennes fournira, grâce à l'analyse des aires concordantes, des bases plus solides pour aborder l'étude de ces langues alpestres, sur lesquelles les Romains ne nous ont transmis quequelques noms propres.
Quand nous posséderons l'Atlas linguistique de l'Italie septentrionale et centrale, on parviendra sans doute à reconstituer un certain fonds étrusque, que le toscan, en particulier, doit posséder dans son vocabulaire. La Toscane offre un nombre appréciable de mots non latins, ignorés du reste de l'Italie et limi-
tés au territoire occupé par les Étrusques à l'époque historique, lorsque leur habitat fut tixé pendant des siècles. Ces mots, d'origine actuellement inconnue, sont sans doute des vestiges de la vieille langue d'Étrurie, et ils nous fourniront peut-être eniin les éléments grâce auxquels on pourra tenter de résoudre, avec plus de chance de succès, le problème si ardu de l'étrusque qu'on n'a pas encore pu situer parmi les idiomes européens.
L'application de la théorie des courants à l'étude des argots nous a permis d'établir sur de nouvelles bases l'histoire des argots de métiers franco-provençaux et des argots de malfaiteurs français et italiens (1).
11 existait jusqu'à notre époque, dans les Alpes et le Jura, beaucoup d'argots de métiers, correspondant à des professions ambulantes et saisonnières exercées en commun (colporteurs, maçons, peigneurs de chanvre, ramoneurs, etc.) et parlés par de petits groupes qui constituaient des corporations très étroites, spécialisées par vallées. Ces argots se distinguent des patois locaux par leur vocabulaire, qui offre certaines déformations, des métaphores etautres sémantismes spéciaux, et qui présente en outre d'assez nombreux mots empruntés aux langues avoisinantes. Ces emprunts, qui représentent la partie la plus caractéristique pour les conditions géographiques de formation de ces argots, se laissent classer et hiérarchiser facilement, en raison des courants qui ont touché chaque région et de leur importance respective.
Ainsi la Savoie, sur le versant nord-ouest des Alpes, accuse la prépondérance de l'influence fran-
(4) Albert Dauza', Les arr/ots franco-provençaux, pp. 3-18.
çaise, qui y a pénétré par la voie Lyon-Chambéry (ou Bourg-Chambéry) »^t subsidiairement par Genève, toutes routes empruntées par les émigrations saisonnières des Savoyards. L'influence de l'italien, due surtout à des raisons politiques — la maison de Savoie ayant possédé pendant des siècles les deux versants — s'est propagée par le Mont Cenis, et, en second lieu, par le Petit-Saint-Bernard. L'influence provençale, qui relève surtout de la géographie, est remontée par le Grésivaudan. L'influence allemande, la plus faible, venue par les rives du Léman, s'est manifestée à l'époque (xvi«- fin du xviii^ siècle) où les Bernois occupaient le pays de Vaud.
Sans multiplier les exemples de ce genre, signalons seulement que l'analyse d'un argot lorrain de fondeurs de cloches du xviii'^ siècle confirme l'isolement social produit par certaines frontières linguistiques. Cet argot lorrain, émaillé de parisianismes, de picardismes, voire de mots provençaux et italiens, ne renferme à peu près aucun mot allemand. Les populations romanes et germaniques, en Lorraine et en Alsace comme en Wallonie et en Rhénanie, ont vécu côte à côte pendant des siècles en se tournant le dos.
Plus caractéristique encore est l'histoire de l'argot français des malfaiteurs, qui s'est formé et reformé à deux reprises, au xv® siècle puis à la fin du xvi^, dans le grand couloir de la Saône et du Rhône, véhicule de toutes les migrations sociales et linguistiques, des néologismes et des mots d'emprunt. Le jobelin de Villon n'est autre — on l'a prouvé — que le jargon des Goquillards dijonnais. La répression qui suit la fin de la Guerre de Cent Ans détruit ces bandes organisées. Le brigandage se reconstitue sous une nouvelle forme pendant les guerres de religion. Cette fois il a son centre de ralliement forcé en Provence occidentale : les galères y ont leur point d'attache, en atten-
dant les bagnes de Marseille, puis de Toulon. La Provence devient ainsi le foyer du nouvel argot, qui emprunte de nombreux mots à l'italien : ceux-ci affectent tous une forme piémontaise caractéristique, sans aucun élément génois (1), ni napolitain, — preuve qu'ils sont venus du Piémont par le col du Mont Genève et la Durance, subsidiairement par Goni, Tende, Nice. Les emprunts, dans l'argot français (moderne), des malfaiteurs, peuvent être comparés à un fleuve qui remonterait de la Provence à Paris par Lyon et Dijon, et qui serait grossi, chemin faisant, d'apports dialectaux, mais en nombre restreint et de date postérieure, dont plusieurs convergent directement sur Paris, comme celui du Nord (Lille- Amiens) et celui de la Basse-Loire (Tours-Orléans). Par un remarquable phénomène de parallélisme, l'argot italien des malfaiteurs, le fourbesque (2), qui apparaît à la même époque que le jobelin, en Toscane puis en Vénétie, trahit, par sa physionomie, des caractères qui le rattachent à la région lombarde : autre importante voie de passage, symétriquement placée par rapport au Rhône, de l'autre côté des Alpes, et où divers courants, plus ou moins forts et variables suivant les époques, apportent les influences toscane, allemande, française et provençale.
La question des poussées ethniques ou d'apparence ethnique est connexe à celle des courants et aux propagations par rayonnement qui feront l'objet du
(1) Avant la rouie du littoral, tracée par Napoléon, pour relier Nice a Gênes et qu'a doublée plus tard la voie ferrée, aucun chemin ne longeait cette côte escarpée, et aucun courant économique ou linguistique ne pouvait suivre cette direction.
(2) Nous parlons seulement de l'argot enté sur la langue classique. L'Italie possède, en outre, divers argots de malfaiteurs régionaux : piémontais, lombard, napolitain, etc.
chapitre suivant. La géographie linguistique s'en est encore peu occupée ; mais elle pourra faire œuvre fort utile clans ce domaine.
Il ne s'agit pas des invasions et migrations violentes, mais de poussées lentes, [progressives, dont le résultat se manifeste, au bout de quelques siècles, par des déplacements considérables de limites linguistiques. Le phénomène est très net lorsque deux langues foncièrement différentes sont en présence comme le gascon et le basque, le gallot et le bas breton, le wallon et le flamand, le français (ou les patois romans) et l'allemand. On a pu ainsi établir que, du moyen âge au xix*^ siècle, le bas-breton a reculé, surtout au nord, devant le gallot, fourrier du français, le flamand devant le roman en Boulonnais, le roman (ou le français) devant l'allemand en Suisse, tandis qu'en Belgique et en Alsace-Lorraine les frontières des langues n'ont guère varié, pendant la même période (1).
Plus délicat, et plus sujet à controverse est le problème quand s'opèrent des déplacements de limites au sein d'une même masse linguistique, romane par exemple.
Depuis l'époque carolingienne, par exemple, il s'est effectué en France deux grandes poussées du nord au sud, à l'ouest et à l'est du Plateau Central. Celle de l'ouest est plus apparente, car elle a abouti à créer au sud une frontière, anormale en soi, entre le gascon et le saintongeais, par la suppression des parlers intermédiaires : les patois actuels de Saintonge ne correspondent pas, dans leur phonétique, aux noms de lieux, qui ont été visiblement élaborés par un langage plus méridional; nous savons enfin qu'au XI'' siècle les Charcutes et même le Poitou parlaient une langue plus voisine du provençal. Pour l'est, le
(1) Pour plus de détails, cf. Albkrt Dauzat, La Langue française d'aujourd'hui, pp. 167-18^.
phénomène est moins apparent et les transitions sont conservées : mais M. Gilliéron estime que le francoprovençal (Lyonnais, Dauphiné, Savoie, Suisse romande) présentait autrefois des caractères provençaux plus accusés.
Dans l'Italie septentrionale, les poussées se sont exercées, à l'inverse, du sud au nord : le lombard et le vénitien ont gagné beaucoup de terrain sur l'ancien rhéto-roman, dont M. Meyer-Lûbke a signalé en maints endroits le vieux fonds sous-jacent. Le vénitien a refoulé le romano-dalmate à l'est, dans les îles et les vallées reculées, jusqu'à l'heure de son extinction totale devant l'invasion d'un nouvel arrivant, le slave. A l'ouest, le piémontais a fait rétrograder le francoprovençal dans les Alpes.
Voilà les faits. Comment en rendre compte? S'agitil d'une poussée exclusivement ethnique ou seulement linguistique? Ou bien les deux facteurs sont-ils combinés ?
Les phénomènes sont trop complexes pour qu'on puisse donner une réponse unique. C'est une question d'espèces. Chaque exemple doit être examiné séparément.
Il y a des cas où la pression ethnique est indéniable. Fort souvent elle prolonge pacifiquement la conquête. Ainsi pour l'allemand en Suisse. Quand les Alémans se furent installés dans le nord de l'Helvétie lors des Grandes Invasions, la poussée de cette peuplade remuante et prolifique se continua pendant des siècles vers le sud et l'ouest, en se ralentissant peu à peu. Aujourd'hui encore, sur la frontière linguistique, les populations de langue germanique s'accroissent plus rapidement que celles de langue française. Mais la frontière ne se déplace plus, car un nouvel élément, d'ordre intellectuel, est désormais assez fort pour contrebalancer la supériorité ethnique : c'est le sentiment de l'infériorité du dialecte germanique par rapport au français, et de la supé-
riorité de la culture française, héritière directe de la civilisation gréco-romaine.
En Rhétie et en haute Lombardie la pénétration ethnique est encore plus évidente. Les populations rhéto-romanes, dans les Grisons comme sur le versant méridional des Alpes, fondent littéralement devant l'immigration d'éléments plus prolifiques, Suisses alémaniques au nord, Lombards au sud. Ici le facteur social, loin de le contrarier, s'ajoute au facteur ethnique : l'infériorité du romanche ou du latin en face de l'allemand (1) ou de l'italien est de toute évidence. Pris dans un étau entre les tenailles italienne et germanique, le rhéto-roman ne tardera pas à être complètement jugulé.
Les deux facteurs ont-ils joué simultanément en Saintonge? C'est possible, mais, comme le phénomène est ancien, il faudra de longues recherches avant de pouvoir se prononcer. Au contraire, dans la région franco-provençale, comme sur les limites du gascon et du basque, du gallot et du bas-breton, de l'artésien et du flamand, le phénomène apparaît dès maintenant comme surtout, sinon exclusivement linguistique. C'est un épisode du refoulement des langages provinciaux par la langue de la métropole, qui se sert souvent, pour cette besogne, d'intermédiaires, d'idiomes-tampons, de parlers placés déjà sous sa coupe comme l'artésien ou le gallot, voire mêmer de parents plus éloignés comme le gascon, qu'elle usera à leur tour lorsqu'elle s'en sera servi pour mettre à la porte les étrangers.
(1) D'autant plus que dans les Grisons c'est l'allemand classique qui est en face du romanche, tandis que ce sont des dialectes alémaniques que le français rencontre devant lui dans la Suisse occidentale.