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CHAPITRE III

Les centres de rayonnement et d'influence.

Les courants linguistiques ne circulent pas au hasard et ne sont pas seulement subordonnés aux conditions géographiques : ils obéissent également à l'impulsion des centres sociaux et des grands foyers de civilisation.

Comme ces foyers sont toujours placés aux altitudes basses, les courants qui remontent les hautes vallées ne changent pas de direction, sous réserves toutefois que certains d'entre eux peuvent être parfois assez puissants pour déverser leur trop-plein de l'autre côté du col. Mais dans les plaines et les régions vallonnées, où les nécessités du relief sont moins impérieuses, les conditions géographiques ne présentent qu'un ensemble de possibilités diversement utilisées ou combinées d'après l'emplacement et le développement des métropoles (1), l'extension respective des groupements soumis à une organisation commune, la nature des relations commerciales et sociales, etc.

(1) L'emplacemenldes métropoles est, lui aussi, subordonné à certaines conditions géographiques: mais celles-ci sont également assez élastiques pour se prêter à des combiDaisons diverses, variables d'une époque à l'autre.

Selon les époques, tels courants naissent, se développent, tels autres s'affaiblissent ou disparaissent ; ou encore le sens d'un courant s'intervertit suivant le déplacement du centre d'impulsion.

Ainsi pendant toute l'époque gallo-romaine et encore au début du moyen âge, le grand couloir Saône-Rhône fut remonté constamment du sud au nord par des apports linguistiques. Plus tard, des mots et formes du nord descendirent peu à peu en sens contraire ; tandis que le premier courant diminuait d'intensité, par suite de l'affaiblissement du foyer méditerranéen, le second prenait de plus en plus d'importance au fur et à mesure que d'importants groupements de civilisation se développaient au nord. Avec l'extension moderne de Paris, le courant nordsud a pris délînitivement le dessus depuis plus d'un siècle ; c'est lui qui déverse aujourd'hui vers la Méditerranée le flot do néologismes et d'innovations diverses qui déferle sur les parlers rhodaniens, bien plus entamés que ceux du bassin de la Garonne ou du haut Languedoc.

D'une façon générale, chaque centre social est un foyer d'irradiation. Les petits centres sont eux-mêmes subordonnés aux grands. Les métropoles constituent de puissants foyers d'expansion linguistique, qui rayonnent sur un territoire très vaste, jusqu'aux confins de leur influence sociale, par la voie des grands courants naturels qu'ils utilisent, et par l'intermédiaire des centres secondaires et des petits centres, exactement comme dans le plexus nerveux d'un organisme commandé par le cerveau.

Si les phénomènes sont ici très clairs en ce qui concerne la différence des mots, ils se présentent d'une façon plus complexe pour les évolutions phonétiques. Examinés de près, les changements de pro-

nonciation n'apparaissent pas simultanément sur tous les points d'un territoire donné : ils présentent des foyers déformation autour desquels ils se développent par rayonnement et par ondes, suivant l'expression de M. Bourciez; nous avons vu (p. 144) l'exemple de l'onde o (remplaçant aou venue du Nord) en basse Auvergne. Il ne faut pas en conclure, comme on l'a fait parfois hâtivement, que cette propagation s'est produite du fait de l'imitation : il peut y avoir simple contagion mentale, inconsciente ou subconsciente, comme pour les phénomènes sémantiques ; mais cette contagion peut aussi être facilitée ou provoquée par un ensemble de dispositions vocales communes à un groupement humain plus ou moins considérable.

Contrairement à ce qu'on observe pour le rayonnement des mots, ce ne sont pas toujours les centres sociaux qui propagent les changements phonétiques. Voilà longtemps que M. Gilliéron a remarqué, notamment dans le nord de la France, que le parler des bourgs ou des petites villes est souvent plus conservateur à cet égard que celui des environs : car il s'y rencontre un ensemble de forces, plus puissantes qu'à la campagne, qui tendent à freiner les évolutions et à mieux maintenir la prononciation traditionnelle; mes observations personnelles en Auvergne ont confirmé ces vues, en me faisant apparaître le caractère nettement archaïque, au point de vue phonétique, des patois de petits centres, actuels ou anciens, comme Issoire, Champeix, Usson, Vodable, etc. Beaucoup d'innovations se développent donc dans les campagnes (1). En revanche, certains phénomènes sont à l'origine, et pendant longtemps, exclusivement urbains : tel le grasseyement de l'r,

(1) Dans la région précitée, le changement de r entre deux voyelles en un son voisin de z interdental, propre à une quinzaine de communes rurales contiguës, n'a atteint aucun petit centra, ni issoire, ni Brioude, ni Sauxillanges, ni Auzon, ni Usson.

qui a été spécial à Paris et à quelques grandes villes durant plus d'un siècle.

Rappelons, à un autre point de vue, qu'on n'a pu jusqu'ici établir aucun rapport topique entre les aires phonétiques et les aires lexicologiques, dont la formation et le développement ne semblent pas obéir aux mêmes lois.

Des limites phonétiques importantes peuvent séparer des patois voisins, organes de groupes qui sont en relations constantes les uns avec les autres. J'ajoute que la conscience linguistique des indigènes est fort peu sensible à de telles diflférences : le patoisant remarque à peine que le village voisin dit testo ou vaco là où lui-même dit têto ou vatso, alors qu'il attache une grande importance à des différences d'intonation ou à des nuances de timbre vocalique, qui paraissent insignifiantes (peut-être à tort) à l'esprit comme à l'oreille du linguiste.

Relativement à ces questions d'ordre général, la géographie linguistique est encore à la période des tâtonnements. Mais elle peut déjà commencer à établir des données précises en ce qui concerne les foyers d'irradiation et la chronologie de certains phénomènes.

Voici, par exemple, la palatalisation du k. On sait que les Latins, à l'époque classique, prononçaient k tous les c, aussi bien devant e,i, {ke7itum= centum) que devant a, o, u. En latin vulgaire de la basse époque, ce k placé devant e ou i s'est palatalisé dans presque tout l'empire romain, autrement dit s'est transformé en un son mouillé pour aboutir, suivant les régions, à Ick en italien classique et en roumain (it. cento, prononcer tchento), à ch en picard [chent), ts en ancien français et ancien provençal, réduit aujourd'hui as (fr. cent), s interdental en espagnol, etc. Ces divers sons actuels se ramènent à deux types, ich, ancêtre du roumain, de l'italien, du normanno-picard, et Is, antécédent de l'espagnol, du portugais, du pro-

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vençal, du français (normanno-picard excepté), du franco-provençal, du rhéto-roman et des dialectes italiens du nord. La question qui se pose maintenant est celle-ci : quel est le rapport entre ces deux types de sons, comment sont-ils sortis de k, et dans quelles régions ont-ils pris naissance ? tch vient-il de ts ou vice versa, ou bien les deux formations sont-elles parallèles et indépendantes ?

La géographie linguistique, par l'analyse des aires, permet de résoudre ce problème qui avait longtemps paru insoluble. L'aire brisée tch, qu'on trouve à la fois dans la région normanno-picarde, en Italie centrale et méridionale et en Roumanie, est évidemment la plus ancienne et fut à l'origine homogène. Elle fut coupée à l'est par la poussée slave, et à l'ouest par l'émergence d'une nouvelle transformation — changement de Ich en ts, 1,1) dont le foyer originaire, d'après certains indices dans le détail desquels il serait trop long d'entrer, était la « Province » romaine avec la vallée inférieure du Rhône. — On peut de même présumer, en combinant les données géographiques et les informations historiques, que le changement précédent, celui du k en tch (par les intermédiaires k mouillé et l mouillé) eut pour foyer la région ombrienne : celui-ci, qui s'étendit sur tout l'empire romain de langue latine (à l'exception d'une partie de la Sardaigne et de la Dalmatie), fut plus puissant que le suivant, parce qu'il profita de l'unité sociale de l'empire, qui, à cette époque (iv^-v* siècles), était encore complète.

Une palatalisation analogue affecte, un peu plus tard, la France du nord et du centre ainsi que le franco-provençal. Le foyer se trouvait cette fois dans la région de Paris et d'Orléans. L'irradiation fut brisée au nord-ouest par le normanno-picard, qui

(1) Un changement analogue s'est produit aussi en macédoroumain (dialecte roumain aujourd'hui isolé au sud de l'Albanie).

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