CHAPITRE II
But et caractères g-énéraux.
L'interprétation des cartes; la stratig-raphîe
linguistique.
La géographie linguistique a pour but essentiel de reconstituer l'histoire des mots, des flexions, des groupements syntaxiques d'après la répartition des formes et des types actuels. Celte répartition n'est pas l'effet du hasard; elle est fonction du passé et aussi des conditions géographiques et du milieu, dont l'homme est solidaire. Ce n'est pas au petit bonheur que sont disséminées et groupées, à une époque quelconque, les variétés lexicales et morphologiques, et qu'on dit — pour reprendre un exemple précédent — mouche à miel dans l'Orléanais, ê dans le Nortl,aye//een Anjou, essette dans l'Est, abelho dans le Midi. II s'agit, — en s'aidant des critères géographiques et sociaux, de la psychologie populaire, des documents linguistiques anciens et récents, — de retrouver les lois qui ont précédé aux transformations, aux créations, aux groupements, aux voyages, à la vie et à la lutte des mots.
Le premier résultat de l'Atlas était évidemment de renouveler et d'élargir la dialectologie, au sens propre,
c'est-à-dire l'étude des patois, en permettant de mener désormais à bien les recherches comparatives. Autrefois une comparaison superficielle avait conduit à l'idée fausse du dialecte, qui fut définitivement ruinée par le tracé des limites phonétiques, se coupant et s'entrecroisant irrégulièrement en tous sens. Effrayé par la bigarrure infinie de la masse des patois, qui apparaissait comme rebelle à toute classification, le linguiste se rabattit sur la monographie locale, et chercha l'unité dans la commune, dans la paroisse. Réaction nécessaire; mais le point de vue menaçait de devenir un peu étroit. Chacun risquait de s'enfoncer, de se murer dans sa cellule linguistique en faisant abstraction des phénomènes environnants.
Précisément la géographie linguistique vient briser ces nouvelles cloisons, ou montrant que les patois sont tous solidaires les uns des autres, en faisant réapparaître les grands et les petits courants qui toute époque de l'histoire, ont traversé la France — comme les autres pays — en sens divers. A l'étude du patois — qui était certes indispensable, mais qui ne pouvait suffire — elle substitue, ou sil'on préfère, elle superpose l'étude du mot à travers les patois. Et elle réalise ainsi, après les monographies locales, ces monographies phénoménales prévues et souhaitées par Gaston Paris et par M. Antoine Thomas.
Mais tout en étudiant les parlers populaires, la géographie linguistique revise le procès des mots français — comme elle le fera pour l'italien, l'espa^ gnol, le portugais, etc., quand nous posséderons les atlas de ces pays. Si elle contredit sur certains points la méthode classique, elle doit surtout la complétai et la rectifier.
On connaît les principes essentiels de la recherch étymologique : étant donné un mot, repérer son anté cèdent le plus ancien dans la langue; retrouve ensuite — sauf le cas d'emprunt à une langue vol sine ou à une langue savante — dans un des idiome
originaires (pour le français : latin, germanique, etc.) un prototype qui satisfasse à la fois les lois de la phonétique et les exigences du sens; et s'appuyer, si l'on peut, sur des langues ou des patois apparentés lorsque ceux-ci possèdent une forme voisine du mot. Mais on rencontre souvent des difficultés en cours de route : obstacle phonétique, écart sémantique, divergences graves entre les formes de régions difiérentes. Alors, force est bien de tâtonner, et si la phonétique décèle souvent l'emprunt étranger, elle ne suffit pas toujours à cette tâche. Plus dangereuse encore peutêtre l'explication d'une irrégularité par l'étymologie populaire, par l'analogie d'un mot : si cette influence est parfois probable, plus rarement certaine, elle constitue souvent une hypothèse a priori trop commode, parfois même dangereuse.
Dans ces divers cas, la géographie linguistique prêtera son appui et viendra ajouter de nouveaux garde-fous aux barrières phonétiques et sémantiques.
La phonétique nous a appris que le mot abeille a été emprunté au Midi : c'est tout. Regardons la carte de l'Atlas : elle nous montre que cette forme est remontée du sud jusqu'à Paris en recouvrant tout le centre; elle nous enseigne que la migration a été progressive, et elle détermine le chemin parcouru. Elle nous apprend bien d'autres choses encore : que Vavette de Ronsard est localisée autour de la basse Loire; que abeille est inconnue à presque tout le nord de la France, où mouche à miel a remplacé l'apis latine reléguée aux extrémités du territoire.
Pour les actions analogiques, il est bien certain que guipillon est devenu jadis goupillon sous l'influence de la « queue de goupil » (renard). Mais si nous trouvons dans un patois cla pour fléau [à battre le blé], faudra-t-il expliquer cette anomalie par un fait du même genre, et imaginer l'influence de claquer ou de clapper^ Et lorsque l'orgelet est appelé com-
père-loriot, si nous pressentons une étymologie populaire, nous ne voyons pas ce que le compère, voire le père a de commun avec un petit bouton. Interrogeons maintenant la géographie linguistique. Dans le premier cas elle nous dira halte-là! vous faites fausse route ; et elle nous expliquera pourquoi le phénomène s"est produit, et pourquoi il n'a pu se développer que dans telles régions. Dans le second, elle nous indiquera la cause première de l'analogie, et nous montrera en outre sur quel territoire elle s'est manifestée» Je reviendrai bientôt sur ces deux exemples (1).
Mais le fait capital, c'est que la géographie linguistique — et par là elle nous apparaît comme une véritable géologie du langage — reconstitue, si l'on peut dire, par leurs affleurements actuels, les couches successives des mots en grande partie enfouies. Les mots se sont succédé les uns aux autres, mais il est rare que le premier occupant ait été complètement délogé de s 'S positions, qu'il ne se soit pas conservé dans tel ou tel coin du territoire, qu'il n'ait pas laissé de trace dans la langue par ses dérivés ou par les actions qu'il avait exercées sur d'autres mots. Toute la difficulté consiste, pour le nom d'un objet ou d'une idée, à retrouver l'âge respectif et les aires successives des types aujourd'hui juxtaposés, comme le géologue reconstitue les mers jurassiques ou crétacées par l'inspection des falaises et des carrières.
Pour arriver à ce résultat, il faut savoir lire et interpréter les cartes de ï Atlas. Nous allons envisager d'abord un des cas les plus simples et les plus clairs, celui de jument (2).
(1) P. 61 et 153 Pour les noms do l'abeille, voir aussi p. 35 et 42.
(2) Pour plus de détails, je renvoie à mon élude « jument t dans mes Essais de géographie linguistique (p. 19).