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LES NOMS DE LA JUMENT EN FRANCE

D'après l'Atlas linguistique de la France et des recherches personnelles.

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Créalions récentes et sporadiques t dame jnère. Douline,etc)

Il napas été tenu compte des variantes juhnente jumotte.jubine . |

Voir la carie plus détaillée, en cou/eurs, doos /es Lssais de géographie LLnguiîlique de l'auteur.

La carte « jument » de l'Atlas nous offre trois aires essentielles : l'aire èga, la plus délabrée, occupant une petite région homogène dans le Massif Centrai et quelques îlots épars dans le Midi et les Alpes (1) ; l'aire « cavale », qui règne surtout le Midi, débordant sur l'Italie septentrionale, avec d« larges îlots au nord de l'Auvergne, en Lorraine et en Wallonie; enfin l'aire <( jument », la plus importante de toutes, qui occupe presque tout le Nord et le Centre, de la Charente au Jura et du Lyonnaise la Normandie et à l'Artois, avec de petits îlots dans le Sud-Est. Dans quelques endroits, la jument porte le nom du cheval; çà et là apparaissent quelques créations locales, mère, dame, pouline, bête à poulain, bêle de che^'al, et des variantes, plus ou moins apparentées à « jument », jubine dans l'Ile-de-France et la Champagne, jumente, jumande, jumolte dans les Vosges.

Pour déterminer la stratigraphie de ces termes, il suffit d'interroger l'histoire. Celle-ci nous apprendra que «jument » se disait au xiii^ siècle ive dans le Nord (avec des variantes yeve, yeuve), èga dans le Midi ; que jument avait alors, dans toute la France, le sens unique de « bête de somme », et que cavale est un mot italien qui a franchi les Alpes vers la fin du moyen âge. Elle nous enseigne en outre, comme en témoigne un exemple de 1271 cité par Godefroy, que c'est d'abord dans l'extrême nord que le mot jument a passé du sens ancien de « bête de somme » au sens actuel de « femelle du cheval » (parce que la femelle du cheval était dans le nord la bête dé somme presque uniquement employée), pour gagner plus tard la région parisienne et effacer complètement l'ancien mot ive, que sa constitution phonétique de mot trop court (2) mettait en état d'infériorité.

Nous pouvons désormais reconstituer aisément, en

(1) Hors de France, le mol est resté en Espagne (sous la forme yegua, egua).

(2) Voir plus loin, p. 83 et suivantes.

combinant les données historiques et géographiques, la position respective des couches. L'aire méridionale èga (qui représente, comme l'ancien français ive, le latin equa) est la plus ancienne et de formation primaire ; c'est un mot qui est partout en recul et qui n'a cessé de perdre du terrain depuis le moyen âge. Ensuite cavale, venue d'Italie, s'est largement répandue dans le Midi et la région lyonnaise, d'où elle a gagné d'une part la basse Auvergne, d'autre part la Wallonie : elle a dû former dans tout l'est moyen une aire cohérente, s'étendant de Lyon à Liège, mais laissant à part la région vosgienne, où des variantes locales de jument se sont développées. Enfin du jour où jument, au sens actuel, a gagné Paris, ce mot a rayonné sur un vaste territoire : formation tertiaire coupant à l'Est, en plusieurs tronçons, l'aire cavale, gagnant le Lyonnais où elle sépare les « cavales » d'Auvergne de celles de l'Ain et de l'Isère, envoyant même des avant-gardes dans la région alpestre : il est remarquable que pour les trois îlots de « jument » relevés par l'Atlas dans le territoire « cavale », il s'agit de sujets jeunes, enclins en outre au néologisme par leur profession (1) — un des nombreux cas où apparaît féconde la psychologie des sujets de l'Atlas. Quant aux créations éparses comme mère, dame, pouline, — elles apparaissent comme des alluvions locales, en dehors de jubine, qui pourrait représenter, dans la région parisienne, des débris d'une couche plus ancienne que « jument » (au sens actuel).

Il y a des cas où les ressemblances sont encore plus accusées entre la stratigraphie linguistiqueet géologique. Voici par exemple le mot lèvre. L'aire la plus ancienne est celle d'un type prélatin, poUo ou polla, qui forme la couche primitive affleurant à

(1) A 837, garde champêtre, 38 ans; à 940, ouvrier gantier, trentaine ; enfin surtout à 965, élève de l'école normale, 18 ans.

l'heure actaelle dans la région pyrénéenne, les Alpes de Savoie et les Vosges. Elle a été disloquée et en majeure partie recouverte par le puissant apport sédimentaire du latin labra qui, sous les formes actuelles labro, lauro, lèvre, recouvre les deux tiers de la France. Enfin des formations régionales développées çà et là, notamment dans la basse vallée du Rhône « bouche » au sens de « lèvre », ou dans la région girondine balot, représentent des alluvions de la dernière période.

Ce n'est pas un hasard, une simple coïncidence, si les mots les plus archaïques se retrouvent en général dans les montagnes et si les formations néologiques se sont développées dans les plaines : cela tient aux conditions qui ont présidé au rayonnement et à la propagation des mots et qui sont nécessairement en rapport avec la géographie physique (1). Mais il ne fau rait pas pousser trop loin la comparaison, car à côté des conditions géographiques, des conditions purement sociales entrent aussi en jeu : nous verrons ainsi qu^ la Wallonie, contrée de plaine, est sensiblement aussi archaïque que la région pyrénéenne et l'est souvent plus que les Alpes, parce qu'elle est adossée, au nord et à l'est, aux langues germaniques. Si l'on examine la carte « lèvre », on verra que la couche primitive « pott » occupe non seulement les Pyrénées, mais presque tout le bassin de la Garonne. Enfin des formations linguistiques récentes s'observent aussi bien dans les montagnes que dans les plaines, sur les plateaux comme dans les vallées. 11 importe donc de ne pas se payer de mots et de ne pas prendre au pied de la lettre des comparaisons qui font image, mais qui représentent deux réalités de faits fort différentes à maints égards. Nous venons de citer des exemples très simples^ pour lesquels on ne saurait hésiter dans l'interpréta-

(1) Ci-dessous, pp. 156 et 177.

\ tion de la carte. En général les faits sont plus complexes, la reconstitution des aires plus délicate, et plusieurs hypothèses peuvent se présenter à l'esprit. Soit la carte « abeille ». La généalogie des mots qui ont désigné et désignent cet insecte en France a donné lieu à un gros volume d(i M. Gilliéron. Sans entrer dans le détail des nombreux problèmes posés, signalons l'un de ceux qui paraissent, de prime abord, les plus simples à résoudre. Le plus ancien type connu est le latin apis qui a laissé ou parait avoir laissé des résidus dans l'extrême nord, dans les îles anglo-normandes, dans la Suisse romande, enfin dans le Médoc sous la forme aps. Or, M. Gilliéron conteste, avec de sérieux arguments à l'appui, que Vaps médocain soit le résidu indigène d'apis, parce que la forme ap n'a jamais été signalée au moyen âge dans le Midi, et pour d'autres motifs dont l'exposé nous entraînerait un peu loin ; il estime que c'est une ancienne forme saintongeaise ep (disparue plus tard devant abeille), qui a traversé la Gironde et a été habillée à la gasconne. Malgré sa complexité apparente, cette hypothèse est plausible, mais elle n'est nullement prouvée : tous les mots régionaux sont loin de se rencontrer dans les anciens textes; la survivance de nap, navet (lat. napis) dans les mêmes patois médocains, de compte à demi cette fois avec une partie des Pyrénées, tend au contraire à appuyer l'autochtonisme de ap{s), en Médoc, qui ne saurait surprendre davantage qu'un ep présumé en Saintonge; les influences directes de la Saintonge sur le Médoc demanderaient à être prouvées, les néologismes français allégués ayant pu venir de Bordeaux. Bref la (Question reste en suspens : seul l'examen attentif d'anciens textes médocains pourrait la trancher, suivant qu'on y trouverait ap ou abelha pour désigner l'abeille. Une fois de plus l'histoire doit prêter mainforte à la géographie linguistique.

Les aires linguistiques sont susceptibles de dépasser le domaine homogène d'une langue ou d'idiomes étroitement apparentés comme des parlers romans. Sous l'empire romain, les peuples cantonné-; à la périphérie, notamment les Germains transrhénans, les Celtes de Grande-Bretagne et les Yascons avaient emprunté au lalin de nombreux mots pour désigner des objets ou denrées du Midi, des choses ou des idées nouvelles, expression d'une civilisation supérieure. Certains termes ont été conservés jusqu'à nos jours en celtique, en germanique ou en basque, alors qu'ils ont disparu en majeure partie ou même totalement chez les héritiers directs du latin. Voici par exemple Saiurni-dies (le jour de Saturne) qui désignait le samedi, en latin, dans tout l'Empire avant l'époque chrétienne : à l'heure actuelle il n'émerge que dans l'anglais saturday et les dialectes néerlandais; en France, Italie, etc., il est enfoui sous le latin chrétien, -^ sambaii ou sabbati dies[i): c'est ce que M. Jud appelle, d'un mot imagé, une couche brisée, dont une extrémité subsiste en pays germanique, tandis que tout le reste s'est effondré sous la pression de la couche suivante.

Parfois le germanique ou le celtique donne la réplique à une région romane très éloignée : ainsi le lalin plebsj qui avait pris à l'époque chrétienne le sens de paroisse, n'est plus conservé que dans le kymrique (du pays de Galles) p/u)i/"(2), dans le rhétoroman (des Grisons) plaif et l'italien dialectal pieve

<l) V. ci-dessous p. 178. Le second élément du mot a été refait en anglo-saxon où Salurni-dies est devenu Saturn(i)dag. d'où, saturday.

,2) Du gallique le mot a été réimporté en Armorique au vr siècle par l'invasion bretonne, dans les noms de lieux Plou- et Pieu- (Plougastel, l'ieudihen) qu" on trouve en Bretagne jusqu'à l'extrême limite de l'avance bretonne.

(partout au sens « paroisse »). Cette couche sous-jacente, qui recouvrait jadis toute la latinité et son pourtour, n'émerge plus qu'en deux régions très éloignées, recouverte dans l'intervalle, — Angleterre, France, Suisse et Italie alpestres, etc., — par les représentants deparochia [a.ng. parish, fr. paroisse, it. parocchia, etc.) qui a triomphé de plebs en Gaule puis aux alentours.

Ces anciens emprunts au latin sont précieux à tous égards. Non seulement ils nous permettent de reconstituer, dans le domaine roman, des couches submergées par des alluvions postérieures, mais encore ils nous aident à préciser la chronologie des évolutions phonétiques —autrement dit : des changements de prononciation — dans les langues romanes et de confirmer certaines étapes.

Nous savons depuis longtemps que c latin devant e, i se prononçait k : pour aboutir aux sons actuels, tch en italien, s interdental en espagnol, s en français [ts en ancien français), le son a dû passer antérieurement par les étapes A: mouillé (ou palatalisé), puis / mouillé, comme nous l'observons pour des groupes analogues dans les patois actuels. Si nous en doutions, le basque comme l'allemand viendrait nous l'apprendre : le premier a emprunté le mot qui désigne chez lui la ciboule, tipola, à l'époque où le latin vulgaire cepolla {c\a.ss\q\ie caepulla) était devenu tyepola; le second a importé census lorsqu'il se prononçait tyensus, d'où l'ancien germanique tins (allemand actuel Zins, cens). Au contraire des mots comme Keller (cellier) remontent à l'époque bien plus lointaine où le c de cellarius se prononçait encore k, et Kaiser à l'époque où le latin vulgaire n'avait pas encore réduit à e la diphtongue ae de Caesar, ce qui nous ramène tout au début de l'Empire.

Voilà longtemps que l'on a établi qu'à l'époque de Cicéron le v latin se prononçait comme le w anglais actuel : son identique au w germanique et au digamma

grec qui existait encore à l'époque homériqao (1) ; par la suite, ce son, en latin vulgaire, a pris la valeur du V actuel. Or le germanique a emprunté certains mots, comme le nom du vin (ancien haut allemand win, anglais loinei avant cette transformation, tandis que le nom de la violette (ail. feilchen, diminutif d'une ancienne forme fil, assourdissement du radical de viola) est un emprunt postérieur à la formation du son V. Au point de vue social, n'est-il pas intéressant de savoir que les mots les plus anciens que les Germains aient empruntés à Rome sont le nom du vin et le nom du Kaiser?

Une constatation qui se dégage des premières études de géographie linguistique, c'est le principe de la continuité des aires. Toute aire qui apparaît aujourd'hui disloquée et fragmentée formait autrefois un tout continu. Il s'agit, bien entendu, de l'aire d'un mot ancien : les néologismes, qui peuvent apparaître aux novices sous un aspect analogue, puisque leurs avant-gardes semblent former des îlots comme on l'a vu pour «jument», ne sauraient évidemment rentrer dans cette catégorie. Ce principe n'est qu'une application spéciale d'une loi linguistique beaucoup plus générale : les ilées n'ayant avec les expressions que des relations de fait, l'identité d'une racine ou d'une forme, dans deux langages différents, pour désigner une même chose ou une même fonction, ne peut être l'effet du hasard, mais prouve la parenté des deux types, c'est-à-dire leur existence commune antérieure (2).

(1) Ce digamma est tombé par la suite sans lasser de trace: comparer le grec classique oTvo; au lati n mnMwi, tôeîv à videre, etc. M. Haveta montré que la métrique exigeait le rétablissement, dans les poèmes homériques, du digamma, sans 1 .quel nombre de vers seraient faux.

(2) Cf. A. Dauzat, La philosophie du langage, p. 39-40.

L'application du principe ne souffre aucune difficulté lorsqu'il s'agit, en pays roman, d'un type latin, qui se présente aujourd'hui dans des aires fragmentées et dont l'histoire nous atteste la répartition ancienne : ainsi pour apis, abeille ; ainsi pour equa, qui désignait jadis la jument dans tout l'Empire romain et qui est réduit aujourd'hui, comme on l'a vu, sous la forme ègo, à des îles plus ou moins vastes au sud de la France ; ainsi pour /)/e6s, dont on ne retrouve plus les survivances qu'en Italie, dans le Grisons et le pays de Galles. Par induction on a été amené à reconstituer de même les aires de mots prélatins : ce n'est pas un hasard si la même racine pott désigne la lèvre à la fois en Gascogne, en Savoie et dans les Vosges : ce mot n'étant ni latin, ni postérieur au latin, et ses résidus étant séparés par des formations latines, il ne peut s'agir que d'un terme antérieur à la conquête romaine. Ici d'ailleurs la continuité ancienne de l'aire est attestée par l'existence actuelle d'un dérivé, dont l'extension est beaucoup plus vaste que colle du mot racine : poutoii, baiser, existe en effet dans tout le Midi, des Pyrénées à la Savoie.

La question est plus délicate lorsqu'il s'agit déformations plus localisées et spécialement de formations sémantiques. Si nous trouvons par exemple le mot « cigale » au sens de hanneton sur plusieurs points de la France, que devons-nous penser? Devons-nous admettre l'existence ancienne d'une aire continue « cigale » au seiis de hanneton, réunissant dans un tout homogène tous les points où le phénomène existe à l'heure actuelle? Ce n'est pas certain à priori : le même changement de sens a pu se produire indépendamment en diverses régions, lorsqu'il y avait ici et là une cause commune également impérieuse. La nature de cette cause est souvent délicate à discerner; aussi aura-t-on recours, autant que possible, à des adjuvants analogiques.

Pour le cas que je viens de citer, le hanneton

reçoit le nom de cigale à la fois dans les Deux-Sèvres (point olO de l'Atlas) et dans deux localités du Puyde-Dôme, isolées et éloignées l'une de l'autre, où je l'ai relevé : Joze et Saint-Martin-des-Plains. Or un autre mot a servi à désigner la cigale dans le Puyde-Dôme, c'est l'ancien nom de l'oignon, ceba, chebo, appliqué par métaphore à la cigale (aux Martres-de- Veyre, etc.). Précisément, dans la même région, à Aubière, cheba désigne à son tour le hanneton. Il n'y a donc pas continuité de l'aire « cigale = hanneton », mais tendance spontanée et indépendante des mots qui désignent la cigale à s'appliquer au hanneton. Le motif, c'est que la cigale est un insecte excessivement rare, tant dans le Puy-de-Dôme que dans les Deux-Sèvres; son nom, qui correspondait dès lors chez les paysans à un concept assez vague, était tout prêt pour servir de substitut à un terme défaillant. La contre-épreuve nous est fournie encore par les patois du Puy-de-Dôme : à Cournon, cebo désigne la sauterelle.

Autre exemple, celui de la belette. La belette est un petit animal naturellement gracieux et que de nombreux langages ont appelé la « jolie » : français belette (diminutif de belle), provençal poiiUdo, ancien anglais fairy, bavarois schœnthierlein, danois kjœnne, etc. Bien qu'il faille faire la part des traductions possibles d'un langage à l'autre, de telles expressions étant susceptibles de voyager et de s'adapter, il n'en est pas moins vrai qu'une semblable métaphore peut surgir indépendamment dans des régions différentes, et que l'existence isolée de belette ou de poulido, avec cette valeur, sur différents points de la France, ne suffit pas à elle seule, à priori, pour établir la continuité ancienne de l'aire. — Au contraire l'idée de joliesse n'est point associée naturellement à la fourmi. Si la fourmi est appelée belette, ce ne peut être qu'à la suite de circonstances particulières à une région, qui ne sauraient se reproduire indépen-

damment en divers endroits. Par suite, lorsque nous trouvons belette = fourmi dans trois parties de l'Auvergne, actuellement séparées, mais pas trop éloignées l'une de l'autro, nous sommes fundés à conclure qu'il s'agit là d'une seule aire antérieurement homogène, car une telle association d'idées ne se retrouve nulle part ailleurs dans le domaine gallo-roman (1).

Ou peut déjà pressentir par quelques-uns des exemples précédents — et l'on s'en rendra encore mieux compte par la suite— comment la géographie linguistique, partie de l'étude des patois, peut arriver à renouveler l'histoire des langues littéraires, — dans le cas particulier, du français. Chaque langue littéraire est nécessairement solidaire de ses dialectes, d'où elle a tiré le meilleur de son suc. Et voici qu'aujourd'hui s'avère comme une vérité profonde la boutade de Charles Nodier, qui ne pensait pas être prophète en écrivant, voici près d'un siècle : « Tout homme qui n'a pas soigneusement exploré les patois de sa langue, ne la sait qu'à demi. »

Il ne faudrait cependant pas exagérer. Après avoir trop négligé l'influence des parlers populaires de France sur le langage de la société cultivée de Paris — notre français actuel, — il serait imprudent de vouloir désormais tout expliquer par les patois dans l'évolution d'une langue qui a connu comme elle connaît encore ses évolutions spontanées, et dont les transformations sont dues aussi pour une bonne part à des influences littéraires, étrangères ou «avantes. Réaction inévitable dans laquelle sont entraînés les innovateurs.

La généalogie des mots qui ont désigné l'abeille

(1) Pour plus de détails, Cf. A. Dauzat, Essais de géographie linguistique, p. 79.

dans la région parisienne, telle qu'elle est proposée par M. Gilliéron, repose par endroits sur des fils extrêmement ténus dont on ne peut, à la réflexion, méconnaître la fragilité. Le pivot essentiel de son raisonnement est une forme rarissime èp (1) signalée au XV' siècle dans une coutume d'Anjou pour désigner l'abeille « en Franco », c'est-à-dire dans l'Ile-de-France. Or vers la même époque, à peine plus tard, apparaît déjà à Paris la forme actuelle abeille. Est-il dès lors nécessaire, parce que certains patois, plus ou moins éloignés de la capitale, attestent l'existence régionale de telle ou telle série de maillons, de reforger, pour expliquer le remplacement de l'ancien é (représentant direct de apis) par abeille, toute la chaîne hypothétique d'une succession, qui semble assurée dans le Nord mais qui est peu vraisemblable à Paris : e — ep — é-ep — mouche-èp — moiicheite — mouche à miel — mouche-abeille — abeille? Pourquoi le mutilé phonétique qu'était e, après quelques essais d'emplâtres thérapeutiques à la finale (:2), n'aurait-il pas été remplacé directement, à la ville ou à la campagne, par la forme méridionale abeilleon par la métaphore indigène mouche à miel? Inutile de chercher bien loin les raisons qui ont put faire appeler l'abeille une mouche : nous verrons que les désignations de certains animaux, plantes ou objets sont sujets chez le paysan à de singuliers flottements et que celui-ci n'est pas exigeant quant à la spécification des termes (3). Il n'est pas moins dangereux de fonder des raisonnements sur la logique populaire. M. Gilliéron ne peut

(1) Rarissime dans lIle-de-France où son existence est des plus douteuses : le témoignasTe delà Coutume d'Anjoa est fort sujet à caution, un Angevin ayant fort bien pu confondre une forme francienne et une forme picarde ou artésienne. Ep et eep sont au contraire courants, vers le xv* siècle, en Artois et en Hainaut.

(2) Ci-dessous, p. 90.

croire que i'abeille ait été appelée normalement une moucliette, sans que ce mot représente une déformation (Je moiiche-èp. Le bon sens, dit-il, ne saurait tolérer que l'abeille fût une « petite mouche ». M. Jaberga rétorqué non sans raison (1) que le suffixe peut avoir ici une valeur surtout caressante, comme dans le langage enfantin, et que l'abeille est désignée fréquemment par un diminutif, en espagnol, en italien dialectal, en portugais, en bernois, etc. De plus, il y a mouche et mouche : et l'abeille ne peut-oUe être la mouchette par rapport à la mouche à vianîe, qui esl la grosse mouche? En tout cas, il n'est nullement justilié de transposer à Paris, par simple induction, les phénomènes qui ont pu se passer dans les patois du Nord, de l'Est ou de l'Ouest.

Et surtout, pour la langue littéraire d'abord, mais aussi pour les patois, il importe de confronter les matériaux actuels avec le plus grand nombre possible de documents historiques bien localisés. Sans cet appui solide, les esprits les plus pénétrants s'exposent eux-mêmos à des déconvenues. Ainsi l'examen comparatif des patois de l'Est avait ami>né M. Gilliéron à cette conclusion qu'en Lorraine, mouchette était une formation récente pour désigner l'abeille, et que le nom ancien de cet insecte devait être es&ette (2). Or M. Jaberg, après une étude approfondie des anciens textes lorrains, n'a retrouvé nulle part esselte, mais partout mouchette, dès le xiv^ siècle, c'est-à-dire à une époque bien antérieure à celle où, d'après M. Gilliéron, essette se serait formé (3). L'histoire est donc le garde-fou nécessaire delà géographie linguistique : l'une et l'autre sont étroitement solidaires, comme l'histoire et la géographie tout court. D'une façon plus générale, on ne doit jamais

(1) Homania, XLVI, p. 133.

(2) Généalogie des mots qui ont désigné Vabeille, p, 123-124. •i) homania, loc. cit., p. 131. M. Gilliéron a répondu dans

liologie et thérapeutique verbales, IV, 29-52.

perdre de vue que la géographie linguistique est une science qui se fait, un être jeune aux pas encore incertains. Elle a déjà posé de nombreux principes généraux. Mais à côté de ces jalons bien fixés, maintes solutions positives sont plus délicates à élucider, parce que les faits sont complexes et que le champ d'action respectif des divers principes n'est pas toujours nettement délimité. Plus d'une hypothèse séduisante se présente à l'esprit et apparaît trop volontiers comme une certitude aux yeux de son auteur. Les raisonnements les plus rigoureux ne sont pas toujours suftîsants et le calcul des probabilités lui-même ne prouve rien si l'une ou plusieurs des données multiples du problème ont été mal posées. Sous peine de discréditer la méthode ellemême, — le conseil s'adresse surtout aux débutants — il importe de se mettre en garde contre des emballements inévitables et des illusions fâcheuses, en s'entourant de la documentation présente et passée la plus riche possible, en faisant une critique serrée des sources et en confrontant les matériaux les uns avec les autres, en multipliant les rapprochements analogiques et les présomptions, et en évitant, même en présence des hypothèses les mieux construites, les affirmations téméraires.

On n'oubliera pas non plus que les principes qui président à ces recherches, et que nous allons dégager dans les pages suivantes, ne résultent pas de conceptions à priori, mais de l'examen et de l'analyse impartiale des faits : ils sont donc sujets, le cas échéant, à des mises au point et à des retouches.

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