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CHAPITRE III

Les tendances et les principes.

Apportant une nouvelle méthode et affirmant de nouvelles tendances, la géographie linguistique marque une réaction très nette contre les doctrines antérieures. Jusqu'à quel point s'affirme cette réaction? S'agit-il d'une subversion totale des principes antérieurement admis? ou au contraire d'une mise au point, d'un agrandissement et d'une adaptation des constructions scientifiques aux exigences nouvelles? Nous ne croyons pas que la géographie linguistique doive sérieusement saper le solide édifice élevé par la rigoureuse méthode des néo-grammairiens. Elle ne doit pas être, elle n'est pas une bolchevisation de la science, et certaines outrances de polémique, sous la plume de ses promoteurs, ne sauraient être prises à la lettre. En réalité elle ne se place pas exactement sur le même terrain, car elle se soucie assez peu de l'étymologie pure. Elle ne s'efforce point de battre en brèche, tout au moins par voie directe, les équations, les rapports établis entre les mots actuels du français, par exemple, et leurs prototypes celtiques, latins, germains, italiens ou anglais. Mais il ne faut pas croire qu' « avec ces

correspondances simples on touche la réalité des choses (1) ». Cette réalité est infiniment plus complexe : ce sera précisément l'œuvre de la géographie linguistique de nous le montrer.

Bien plus qu'à l'origine, la nouvelle science s'attache à l'histoire des mots, qui sans doute n'a pas été négligée auparavant, mais qui n'avait guère été envisagée sous cet aspect : la distribution géographique des vocables, — leurs migrations, leur extension, leur recul, — les rencontres, les chocs, les altérations survenus au cours de ces voyages.

Il n'est pas douteux cependant que la géographie linguistique détruit avant de bâtir, et que ses tendances générales peuvent se classer en deux groupes : d'abord les principes négatifs, par lesquels elle s'attaque aux constructions anciennes ; ensuite les principes positifs qui constituent l'armature de l'édifice nouveau.

Les principes négatifs se condensent en une formule : réaction contre la rigidité des lois phonétiques.

Les néo-grammairiens, nous l'avons dit, avaient établi la constance des lois phonétiques, suivant laquelle, à une époque et dans un langage donné, un son, dans la même position, avait éprouvé dans tous les mots, sans aucune exception, la même transformation ; les exceptions apparentes s'expliquaient par des influences analogiques. Ainsi dans la région parisienne au vii^ siècle, tout c placé devant un a s'est palatalisé en ky (son qui devait plus tard aboutir à ch) dans tous les mots sans exception : canlare a abouti à chanter, campum à champ, caslellum à château, calorem à chaleur, vacca à vache, etc.

(1) A. Meillkt, Linguistique hisiorique et linguistique générale, p. 308.

Partout où nous avons le groupe ca en français moderne, il s'agit de mots qui ont pénétré plus tard dans la langue, venus d'Italie depuis la Renaissance comme camp ou cantatrice, du provençal comme cap ou castel, ou repris au latin par les savants comme calorie. Gaston Paris a eu la patience d'étudier dans un travail célèbre le sort de ïo long latin tonique libre (1) dans tous les mots, passés en français, qui présentaient ce son : et il n'a trouvé aucune exception à la loi suivant laquelle il s'est diphtongue en ou (plus tard eu) au début du moyen âge.

Les néo-grammairiens ont-ils donc été victimes d'une illusion? On pourrait le croire si l'on s'en rapportait aux affirmations de M. Gauchat qui, sur ce point, contredit radicalement la définition précédente :

« La loi phonétique, dit-il, ne s'attaque pas à tous les exemples à la fois; les uns sont destinés à se développer rapidement, d'autres restent en arrière, quelques-uns offrent une forte résistance et réussissent à braver tout essai de transformation. »

Moins dogmatique, plus prudent — et aussi, croyons-nous, plus près de la vérité — dans son étude si fouillée sur les mirages phonétiques (2), M. Gilliéron pose en principe que les séries homophones dans les patois actuels, séries analogues au ch français provenant de c devant a latin, à l'eu issu de 0 long tonique libre, etc., ne remontent pas nécessairement au latin par filiation directe, et sont loin de représenter dans toutes les cellules linguistiques, comme on le croyait volontiers voici une trentaine d'années, une tradition locale ininterrompue. Surtout à notre époque, en France, l'action du français et du patois plus francisé des centres urbains et des bourgs, a produit dans les parlers locaux des troubles

(1) C'est-à-dire suivi d'une seule consonne ou d'un groupe •combiné comme /r, pr...

(2) Eludes de géographie linguistique, pp. 49-80.

innombrables qui ont provoqué mainte régression (l)y mainte discordance et souvent des réorganisations artificielles de séries.

Voici par exemple un patois qui dit klyou ;clou), clouer, kyèr (clair) et le reste à l'avenant : c'est un désordre parfait, au milieu duquel il est difficile de retrouver un traitement phonétique de la série c/. Si dans un patois voisin cette série est réorganisée sur le modèle ky, kl ou kly, c'est là un trompe-l'œil contre lequel M. Gilliéron a raison de nous mettre en garde, car il serait souverainement imprudent — en considérant le désordre avéré de certains patois — de conclure, là où la régularité existe, qu'elle est traditionnelle et que le groupe cl latin s'y est toujours maintenu, ou a abouti, sans soubresauts et normalement, soit à %, soit à ky. L'auteur a le droit de se demander si les influences perturbatrices produites aujourd'hui par le français n'ont pas pu être exercées autrefois par d'autres langages directeurs.

Scepticisme salutaire qui nous prémunit contre les excès de confiance et qui, si on l'approfondit, ne met pas en cause le principe même des lois, mais invite à serrer de plus près et plus rigoureusement les conditions qui ont présidé aux évolutions du langage. Ne sont-ce pas les néo-grammairiens qui ont remarqué les premiers que le libre jeu des lois phonétiques peut être troublé par des actions analogiques ? Eh bien! ces influences externes se manir^stent plus souvent qu'ils ne le croyaient et sur des points où ils ne les soupçonnaient pas. Différence, on le voit, surtout de degré.

Les troubles observés par M. Gilliéron (et que M. Guerlin de Guer avait jadis notés en Normandie, n'exercent d'ailleurs pas leurs ravages partout ave( la même fréquence, soit dans l'espace, soit dans 1( temps. Le choix des exemples donnés dans les

(1) Pour la régression, v. ci-dessDUs, p. 59 et suivantes.

« mirages phonétiques», comme l'examen des cartes de l'Atlas, suffit à le prouver. Les patois de la langue d'oïl, plus délabrés, y sont les plus sujets; mais ceux du Midi n'y échappent pas entièrement, et même, comme ils sont plus raisonneurs, plus reconslructeurs, ils peuvent plus aisément induire en erreur l'observateur superficiel. Les régions limitrophes sont particulièrement favorables, et les séries peu nombreuses sont spécialement troublées (1). D'un autre côté l'histoire des langues littéraires, surtout aux époques où elles cherchent à se fixer, fourmille de ces fausses lois phonétiques qu'un examen plus attentif suffit à dénoncer : j'en citerai des exemples typiques quand je parlerai de la régression (2).

Ce qui a trompé souvent les néo-grammairiens, c'est qu'ils croyaient que les actions analogiques laissaient toujours derrière elles un résidu et qu'elles n'aboutissaient jamais à une uniformité complète comme la loi. C'est en effet le cas le plus fréquent; mais on observe aussi, plus d'une fois, de fausses lois, d'origine analogique, qui ne comportent aucune exception dans l'état actuel du langage. Ainsi dans la région de Vinzelles (arrondissement d'issoire), le groupe -ri à la finale des mots, mais seulement devant une pause, est toujours devenu -rèi; ainsi on dit va a Parèi (il va à Paris) à côté de Pari i gran (Paris est grand). J'ai longtemps cru à une loi phonétique, jusqu'au jour où le phénomène des fausses régressions m'a mis sur la voie : il s'agit d'une analogie avec les anciens mots terminés en èi qui, dans le cours des phrases, changeaient èi en î, ne gardant la diphtongue que devant la pause. Cet î {i long ouvert) s'affaiblissant en i après un r, l'analogie a joué entre les finales rei ri; d'après le ri i mor, vivo le rèi (le roi est mort, vive le roi), on a dit : Pari i gran, va a Parèi.

(1) Ci-dessous, p. 51.

(2) Ci-après, pp. 59 et suivantes.

Les limites phonétiques, telles que s'efforçaient jadis de les tracer les néo-grammairiens, existent bien en réalité, et il est exagéré de dire, comme M. Jabfrg (1), que ce sont des abstractions, bien qu'il soit juste d'ajouter avec lui que chaque mot a son histoire spéciale. Il est exact quf, si l'on s'en tient uniquement aux données de l'Atlas sans les interpréter (et sans les confronter au besoin avec d'autres documents), la limite de la diphtongue oi d'étoile ne correspond pas exactement à celle de toile ni à celle de mois, et le c (k) n'a pas absolument la même aire géographique dans canta'r), canter ^chauler), dans vaco, vaque (vache) ou dans caussar, cavsser (chausser), soit dans le Midi, soit dans le Nord. Mais remarquons d'abord, avec M. Jaberg, que les écarts sont bien plus grands dans le Nord et s'y expliquent normalem -nt par le délabrement actuel des patois sous l'action perturbatrice du français, qui varie naturellement suivant les régions et selon les mots. Dans les contrées au langage populaire bien conservé, il y a des limites précises, comme le savent fort bien ceux qui les ont établies sur le terrain, tels M. Antoine Thomas, M. Ronjat ou moi-même (2) ; dans le Midi, les limites qu'on peut tracer avei; l'Atlas se suivent île très près et coïnciilent le plus souvent.

Ces limites peuvent être troublées de deux façons. D'abord, phonétiquement, en ce qui concerne les séries peu nombreuses auxquelles j'ai déjà fait allusion : des échanges de mots ayant lieu forcément entre les zones limitrophes, les formes similaires d'une série numériquement peu représentée peuvent être profondément troublées, et la langue ne réagit

l) Sprackgeographie, p. 6.

(2) J'ai relevé dans le Puy-de-Dôrae la limite de la conservation de s devant k, t, {eskudéla, testa, espina), commune par commune, et je l'ai trouvée partout excessivement nette, en dépit de quelques échanges de formes entre les deux zones {Annuaire de l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, 1901).

pas. Voici par exemple le cas de rf latin entre deux Toyelles, qui devient :: au midi (Gascogne exceptée) et tombe au nord, mais ne se présente que dans un petit nombre de mots restés populaires : oWa (crue), nuda (nue), medulla (moelle), peduculus (pou), sudare (suer), taeda torche, puis résine) et deux ou trois autres. La limite traverse le Puy-de-Dôme, mais elle n'est pas précise : on ne peut que tracer une zone de flottement, au nord de laquelle d tombe toujours, au sud de laquelle il devient toujours z, mais à l'intérieur de laquelle 7iuo peut coexister avec suza, ou pezué (pou) avec sua, tandis qu'un même langage peut hésiter entre mezoulo et meoulo pour moelle.

Le second trouble est d'ordre géographique. Il se rencontre certaines localités placées aux conlins de sphères concurrentes d'influences sociales ; celles-ci sont assez puissantes pour désorganiser le système phonétique d'un parler. On comprend dès lors que le français de Paris, dont le rayonnement est considérable, puisse exfrcer aujourd'hui une telle action sur des régions entières.

D'une façon générale, il est très difficile, sinon impossible, suivant la remarque d'un philologue italien, de se servir de l'Atlas pour établir des limites phonétiques. Non point, comme l'a malicieusement insinué M. Gilliéron, parce que les linguistes y cherchent des limites qui n'existent pas, mais parce que les points de l'Atlas sont trop éloignés les uns des autres, et que les limites phonétiques doivent se tracer sur le terrain, commune par commune, après l'élimination préalable des vocables allogènes qui rarient nécessairement de région à région, de pays à pays, de vallée à vallée. Le moindre lapsus prend ici, avec l'Atlas, des proportions énormes, alors que dans une enquête plus détaillée il sera aussitôt reconnu et éliminé. Supposons par exemple qu'à Moissac (649), comme bien des indices nous permettent de le supposer, l'ouvrier lithographe interrogé par M. Edmont

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np soit cas (contrairement à sa déclaration) originaire ea",l,ité, mais soit natif de la rive gauche de la Garonne : ainsi s'expliqueront certain» gasconismes incompréhensibles de ce sujet, et par sui e on ievra supprimer la pointe anormale que, d âpre ces données ferait le gascon, pour certains mots et farmps en Tam-et-Garonne.

'"Qu'autre point de vue, pour les V^énornenesen

cours d'évolution qu'on peut '^''"'^^«^anXl vation confirme, sinon tout au début, du moins 1res raniderent, la constance des lois phonétiques, qui s'explique d'ailleurs par le jeu normal des organes et run«ormisati.,n de l'habitude : il est naturel q» un k car exemple, soit toujours prononcé devant un t d'eîa même taç^n (lorsqu'il n'est pas .nnuencé par ^s sons précédents). Aussi observons-nous P=^ ««»Pl«' nue dans les parlers populaires du nord de la France 2a de l'Auvergne, k s'est palatalisé à l'époque moderne J^vanU, u ou el dans tous les mots et, sans aucune excention ; que l mouillé a été remplace a Pans par TaZZieux) et r prépalalal par r grasseyé sans q» .1 reste un seul exemple du son primitif. On peut muliplTer de tels exemples, qui confirment ceux du passé^ La constance des lois phonétiques reste donc, en principe hors de toute atteinte. Mais nous devons tel le plus grand compte, pour établir ces lois, des a, ertissemenîs .le la géographie linguistique qm Tous tient en garde contre 'es déterminations ha ives et a fait ressortir, avec une vigueur dontnous devons 'ùi savoir gré, le phénomènes multiples qui viennen en ^rouble? le' libre jeu et en compliquer la naise au noint Comme l'a dit très justement M. Meillet ,1., il ne s'agit pas de battre en brèche les lois, mais au con traire, en leur donnant plus de souplesse, de leur infuser une nouvelle vie.

(1) Bulletin de la Société de Linguistique, XIX. 35 (à propos de M. Hubschmied).

La géographie linguistique est plus féconde encore par sa doctrine positive.

C'est la vie qui pénètre la science. Les linguistes d'hier envisageaient les mots comme des entités, sinon mortes, du moins abstraites. Si .\rsène Darmesteter avait eu, le premier, l'intuition de la vie et des luttes des mots, il considérait encore cette vie en logicien et en psychologue, qui enferme les évolutions des mots dans des catégories grammaticales, qui étudie les phénomènes intellectuels en dehors des sujets concrets, indépendamment de leur ambiance géographique. Au contraire, on nous montre aujourd'hui que les mots et les formes, comme les individus, ont leurs attaches au sol, que les batailles qu'ils se livrent entre eux n'ont pas lieu dans les nuages de la métaphysique, mais dans telle ou telle contrée, — comme les combats des hommes. On voit sur la carte leurs voyages, leurs migrations ; on repère les routes d'invasion, les grands courants d'échanges par où le langage suit la civilisation et le commerce.

La géographie linguistique dégage d'abord les conditions internes qui ont présidé, dans un langage donné, aux luttes des mots : le triomphe de tel vocable peut être dû à un élément positif — qualités du mot vainqueur — ou négatif — défauts du mot vaincu. Elle met surtout en valeur l'importance de la forme dans les évolutions, et la simplicité des associations d'idées auxquelles sont soumises les transformations du langage, confirmant sur ce point les théories que j'ai soutenues depuis longtemps.

Elle se place en outre sur le terrain des réalités concrèli's, et exauce le vœu de M Meillet, en donnant l'importance qu'ils mériteiftaux faits sociaux et en approfondissant davantage l'histoire externe des

mots. Elle étudie et doit étudier encore l'histoire des choses, suivant les desiderata de M. Meyer-Lùbke, parallèlement et solidairement avec celle des mots. Réactions réciproques entre la forme et le sens et influences analogiques d'unepart, phénomènes d'ordre social, échanges de formes, voyages des mots d'autre pari, étude interne et externe du langage», point de \ vup statique et cinématique, tels sont les deux ordres ' de faits, bien différents en théorie quoique souvent , amalgamés dans la pratique, dont nous allons dégager | d'abord les traits essentiels, pour les étudier ensuite ' séparément et par le détail dans les deux parties suivantes du présent ouvrage.

A l'intérieur d'un langage donné, on envisagera sous de nouveaux aspects l'évolution des sens et des formes II convient d'abord de rappeler une fois de plus que l'étude des idées, abstraction faite des mots qui les expriment, ne relève pas de la linguistique mais de la psychologie. La science du langage — c'est là une vérité trop souvent méconnue — ne s'occupe donc pas des sens en eux-mêmes, mais seulement dans leurs rapports avec les mots : c'est dire que la sémantique, ou étude des sens, est intimement liée à l'élude des formes au sens large). Bien que ce principe général fût admis, on n'en tenait pas suflisammeni compte, et c'est un des mérites de la géographie lin guistique de l'avoir remis vigoureusement en relief

L'importance de la forme va s'accuser dans 1 double jeu des similitudes qui avait été trop long temps méconnu : attractions homonymiques, qui pro voquent les innombrables étymologies populaires causes des altérations ; rencontres homonymique jusqu'alors insoupçonnées, un des principaux fac teurs, sinon le principal, de la disparition des mot«

Les (( accidents (1) », que l'école classique rejetait dédaigneusement dans les appentis, sont replacés rudement en façade par une réaction peut-être exagérée mais nécessaire.

L'analyse des altérations provoquées spécialement par l'homonymie remet en honneur une conception nouvelle, en opposition dereclief avec la doctrine des néo-grammairiens, et qui réhabilite des idées chères à l'ancienne grammaire. Sous la double action des lois plionétiques et des actions analogiques, le langage tend à se détériorer. Par une réaction d'autodéfense propre à tous les organismes vivants, il cherche en lui-même les remèdes nécessaires pour rendre la santé aux mots et aux fonctions qui s'altèrent ; mais il n'y parvient pas toujours et il a souvent besoin de demander un appui à un idiome supérieur, à une langue littéraire. Telle était, en lin de compte, la conception des grammairiens classiques ; mais la géographie linguistique l'a complètement renouvelée en l'édifiant sur des bases scientifiques et en faisant surgir un nouvel ordre de faits ignorés : la pathologie et la thérapeutique des mots et des formes.

Le développement du sens est, sous plus d'un rapport, étroitement lié à la forme ; non seulement des similitudes de formes provoquent des attractions de sens ou des répulsions, mais le mot est inséparable de son groupe. Il ne s'agit pas seulement — ce qui était déjà connu, bien qu'on ait tiré du principe des conséquences nouvelles — des rapports entre le mot racine, ses dérivés et ses composés. A côté de ces familles qu'on peut appeler formelles, il existe — ceci est plus nouveau — des familles sémantiques étroitement solidaires, comme les jours de la semaine, ou les mois de l'année. De leur côté les flexions des

(1) J'en ai lente le premier une synthèse et une classification {Essai de méthodologie linguistique, pp. 28-30) qui demanderait à être remise au point à la suite dus travaux de M. Gilliéron.

noms et des verbes entrent dans des systèmes complexes d'associations qui conditionnent et expliquent leurs réactions multiples. Enfin les formes verbales et nominales, tout comme certains phénomènes phonétiques, sont en étroites relations avec la position des mots dans la phrase et sont souvent fonctions des combinaisons syntaxiques.

L'analyse du vocabulaire prête à des remarques nombreuses qu'il n'a pas encore été toujours possible de synthétiser. D'une façon générale, en est d'abord frappé par la complexité d'un langage donné qui, de prime abord, parait simple : différences suivant les classes sociales et suivant la profession, en raison de l'âge et du sexe, variations d'une famille à l'autre d'après les antécédents, les origines et les traditions.

Au sein de cette masse hétérogène, cnlîn, il s'agira de déterminer les conditions qui président à la naissance et à l'évolution des mots, car les actions homonymiques, malgré leur importance, ne sauraient rendre raison de tout. Il faudra rechercher dans quelles limites se meut la création spontanée, pourquoi on lui préfère l'emprunt et vice-versa, comment le nouveau nom d'un objet n'est souvent à l'origine qu'un surnom ou un terme explicatif. Il faut se rendre compte enfin des imperfections psychologiques de ceux qui élaborent et transforment le langage, des relations assez flottantes entre le mot et la chose chez l'ill 'ttré ou le demi-illettré, du peu de précision des termf'S qui désignent des espèces animales ou végétales, voire des parties du corps aux limites mai définies, des confusions verbales produites par la transformation des objets grâce aux perfectionnements incessants de fabrication. D'où des glissements perpétuf^ls de sens, dus surtout à des causes psychiques et sociales, et dont il serait vain de demander l'origine aux seules actions mécaniques provoquées par la forme et les altérations des mots.

On ne peut isoler les parlers les uns des autres : tel est le second des grands principes actifs et peutêtre le plus fructueux enseignement de la géographie linguistique, car c'est de celui-ci qu'ont décuulé tous les autres. Altérations de formes et de sens, créations et transformations sont intimement liées aux voyages et au rayonnement des mots.

Les monographies locales, qui se sontmultipliées de 1875 à 1910, ont fait leur temps : elles étudiaient l'évolution d'un patois — phonétique, morphologie, syntaxe, etc., — en isolant arbitrairement cette cellule linguistique de ses voisines et en supposant, bien à tort, que ce parler populaire représentait l'évolution spontanée et régulière du latin vulgaire apporté dans la région seize ou dix-huit siècles auparavant. Loin de constituer l'exception, les échanges, les emprunts, les influences réciproques ont été la règle. Ce sont les lois qui ont présidé à ces actions et réactions, avec leurs causes et leurs conséquences, qu'il s'agit de dégager.

Ces déplacements, ces mouvements incessants expliquent la variété actuelle des parlers, qui est due sans doute en partie, mais pour une faible partie seulem^^nt, à de lointaines causes ethniques résultant des invasions, des migrations et du dosage dilférent des races suivant les lieux. Mais l'unité linguistique d»'S régions et, plus tard, des nations, résulte avant tout de l'unité de civilisation et de la vie en commun, de même que la grande variation géograhique actuelle de certains patois, qu'on observe surtout dans les montagnes, s'explique essentiellement par Je long état d'isolement dans lequel ont vécu les populations

des diverses vallées.

Les voyages des mots sont instructifs à plus d'an

titre. C'est au cours de leurs déplacements que les

termes sont le plus sujets à s'altérer, et d'autant plus qu'ils s'éloignent davantage de leurs points de départ. Ces voyages ne s'opèrent point au hasard : les mots suivent les grandes voies géographiques empruntées par les invasions comme par les échanges commerciaux et les relations sociales normales; eux aussi se heurtent à des barrières naturelles formées par la mer, les montagnes, les espaces inhabités, comme aussi aux barrières linguistiques qu'offrent les groupements humains parlant des langues foncièrement différentes, et réfractaires. par suite, aux échanges intellectuels.

Mots, formes et locutions rayonnent surtout autour des grands centres urbains, qui sont à la fois des foyers de civilisation et, d'une façon plus restreinte, d'irradiation linguistique. L'importance de l'action exercée varie selon les époques : très faible à une période de morcellement politique et d'anarchie comme l'époque féodale, très puissante au contraire lors des grandes concentrations politiques et sociales, sous l'empire romain comme de nos jours. Ces centres sont hiérarchisés, depuis la capitale jusqu'aux bourgs, en passant par les métropoles régionales et les chefslieux de « pays » ; leurs positions, leurs sphères d'actionsrespectives (surtoutcelles desgrandscentres). se sont déplacées dans un certain rayon et ont varié suivant les âges. Mai» en dépit des différences de temps, les rapports sont frappants entre les phénomènes généraux aujourd'hui et jadis, par exemple entre le processus de romanisation en Gaule et de francisation dans la France moderne.

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