CHAPITRE PREMIER
Les chang-enients de forme.
Régression; rencontres et attractions
homonymiques.
Les phénomènes qui affectent la forme des mots ou qui ont leur point de départ dans cette forme même, et qui ne relèvent ni de la phonétique — évolution normale de la prononciation — ni des flexions grammaticales, sont les faits les plus nouveaux que la géographique linguistique a mis en lumière, a classés, et dont elle a révélé l'importance- et l'extension jusqu'alors insoupçonnées. Ces changements divers, relégués dédaigneusement jadis parmi les « accidents » sans intérêt, comptent au contraire parmi les plus curieux et les plus suggestifs, car ils nous permettent de saisir sur le vif les facteurs psychiques, inconscients ou demi-conscients, qui président aux transformations du langage, et les divers procédés par lesquels s'exercent l'analogie et l'association des idées.
Ils montrent comment, par la régression, un idiome subit, jusque dans la physionomie de ses mots, l'in-
fluenced'unelanguesocialementsupérieure; comment, par le télescopage, il se débarrasse des homonymies à la suite des rencontres formelles provoquées par le jeu de forces aveugles ; comment, en revanche, i'attractioL analogique peut jouer, sous forme d'étymologie populaire, pour rendre homonymes deux termes voisits de forme et souvent très éloignés par le sens; comment enfin le mot dans la phrase est susceptible de s'accrocher à des particules ou à des désinences qai, par suite d'une fausse perception de la coupe des mots, amputent le terme d'un de ses éléments ou, au contraire, lui ajoutent un membre postiche. Tels sont les quatre groupes de phénomènes que nous passerons successivement en revue.
C'est par l'étude de ces divers ordres de faits qu'on se rend compte que le langage n'a pas obéi à des lois abstraites, à des raisonnements de grammairiens. Pour comprendre son histoire, il faut replacer celleci dans son milieu psychique et social. Il faut s'être penché sur i'àme fruste du paysan et avoir dégagé les mobiles susceptibles de l'impressionner.
La régression, spécialement la fausse régression, était déjà connue — les Allemands l'appelaient umgekehrle Sprechweise — mais la géographie linguistique lui a donné une importance nouvelle. A toute époque de leur histoire, les parlers populaires ont subi plus ou moins liufluence d'un langage socialement, sinon linguistiquement supérieur, — celui de la métropole ou de la capitale : le français, chez nous, a remplacé depuis longtemps le latin dans ce rôle, qui fut tenu dans le Midi, pendant quelques siècles, par des dialectes littéraires provençaux. Plus ou moins inconsciemment, les patois cherchent à se rapprocher de ce langage supérieur : c'est là un curieux indice d'une tendance au « perfectionnement », d'une
volonté collective obscure qu'on n'aurait guère soupçonnée dans les parlers populaires.
\ « A tous les degrés le langage est l'objet de préoccupations où se mêlent à la volonté d'être pleinement intelligible, la conscience de la diversité de parlers individuels ou locaux, le sentiment confus d'une hiérarchie des parlers et des formes, un désir obscur de mieux dire. Le langage est ainsi l'objet d'une étude incese^ante, d'un travail d'amélioration et de retouche, qui paralysent la liberté de son développement [i) ». Excellente définition, où il n'y aurait guère à critiquer que le mot « étude », qui dépasse certainement la pensée des auteurs.
Reprenons laforme cla pour « fléau ». Elle n'est point isolée, car elle voisine, par exemple, avec clambe pour flamme, ce qui suffirait à nous mettre en garde contre une explication fondée sur l'analogie d'un mot. Mais voici qui est plus probant : le fait ne se produit que là ou / s'est mouillé dans les groupes /?, cl, etc. Ces groupes ont fusionné en un même son ly [l mouillé). Ici joue la régression. Les patois ont eu conscience que chez eux lyé, je suppose, correspondait au français « clef » ; et, comme les mots commençant par cl étaient de beaucoup les plus nombreux, non seulement les patoisants ont changé hjé en clé, — régression régulière — mais aussi lya en cla, ne percevant plus la parenté du mot avec « fléau ».
Ces fausses régressions abondent dans les patois. Dans la Beauce, l'armoise est dite herbe d'armoire, et cela dans laseule région ou Vr placé entre deux voyelles s'était changé en s (s). On acorrigépèze enpère, armoize [meuble] en armoire : et armoise (plante) a suivi avec quelques autres mots. Mais le z est resté dans les noms de lieu comme Ouzouer (qui représente oreoir = oralorium). — Dans le Morvan, on dit lierbre pour
(i) GauÉRON et Roqîes, Etudes de géographie linguistique, p. 74.
62 LA GÉOGRAPHIE LINGUISTIQDE
herbe, parce qu'on a appris à corriger arb' en arbr{e). \ Les régressions tiennent une place considérable i dans l'histoire de la prononciation du français, et j surtout du français moderne, qui est en voie de se ' renouveler de ee chef (1). Beaucoup de sons disparus " ou en voie de disparition ont été rétablis, des évolulutions phonétiques enrayées sous l'influence de !a prononciation conservatrice et archaïque des classes supérieures, guidées ici par les grammairiens et par l'écriture. Les noms propres nous donneront d' témoignages irrécusables : si, à Paris, la rue des Jeuineufs est devenue la rue des Jeûneurs, et la rue aux Oves {oies) rue aux Ours, c'est qu'on prononçait les jeù-neû comme les jeùneû, et les où pour les ours comme pour les oues.
L'hésitation entre e et a en français, qui s'est manifestée dans les textes littéraires du xiv^ au xvi« siècle, avec son maximum au xv*, a disparu par la suite sans laisser d'autres traces dans la langue que certains mots ayant e (ou ai) au lieu de ïa antérieur traditionnel, comme chair, épervier, gerbe (ancien français char, épQrvier,jarbe), ou inversement a poure, comme harceler (dérivé de herse), sarcelle (ancien français cer~ celle). Comment expliquer ces deux tendances con^ traires, alors qu'elles sont également attestées par les contemporains comme étant des prononciations parisiennes? Les lois générales de la phonétique (par comparaison avec les autres langues et les patois), comme aussi l'analyse plus serrée des témoignages de l'époque nous ont permis d'arriver à la conclusion suivante. La phonétique, dans cette position, avait changé e en a dans la prononciation populaire Les grammairiens, la Cour, la bourgeoisie ont réagi ; mais, dans cette réaction, il s'est glissé de nombreuses erreurs; ce n'est pas un hasard si les écrivains nous
(1) Cf. pour le XVII* siècle, Th. Rosset, Les origines de la prcn nonciation française au xvii* siècle, 1910.
rapportent que les dames »Je Paris arrivaient à dire jerder ei même Péris, — pour se distinguer du peuple qui disait pardre. Les grammairiens et le bel usage ont fini par rétablir l'ordre traditionnel, mais la prononciation populaire extirpée a laissé quelques résidus dans les mots du type harceler, tandis que chair, gerbe, etc., sont les témoins des fausses régressions. Même explication pour la scission, si bizarre de prime abord, qui, vers la même époque, a coupé en deux séries la diphtongue oi dans les mots français. Tandis que la majorité d'entre eux conservaient la prononciation traditionnelle ouè, dans les autres ouè se réduisait à è (écrit ai à partir du xviii* siècle) : dans les imparfaits et les conditionnels [chantais, chanterais, etc.), dans certains noms de peuple comme Anglais, Français, etc., et dans des mots isolés comme frais, faible, monnaie. Nous avons même un doublet parfait dans François-Français, le nom de peuple s'écrivant, jusqu'au xviii^ siècle, comme le prénom, et s'clant prononcé longtemps Fransouè comme lui. Cette fois encore l'examen attentif de faits un peu complexes tend à prouver que la prononciation parisienne populaire avait réduit ouè à è dans tous les mots vers le xiV' siècle; les forces conservatrices de la langue, — écoles, grammairiens, usage plus archaïque des classes dirigeantes — arrivèrent à maintenir dans certains milieux sociaux, puis à réintroduire dans les autres la prononciation traditionnelle, à l'exception de certains mots et formes où l'usage populaire l'emporta. Il est remarquable que, dans ces derniers, rentrent les terminaisons de flexions verbales (imparfait et conditionnel), où il était beaucoup plus difficile d'extirper la prononciation populaire que dans des termes isolés. De même ce sont les noms des peuples les plus connus au XV* siècle (1), Français, Anglais, Ecossais, Hollan-
(1) Pour les noms formés ultérieurement, comme Japonais,
dais..., dont la désinence a gardé l'empreinte populaire, par opposition aux Danois, Suédois, etc. — Plus tard, vers la fin du xvi^ siècle, le peuple parisien s'est débarrassé autrement de ce groupe oué qu'on avait réintroduit chez lui et dont ses habitudes vocales ne voulaient plus : il l'a changé en oua, et cette nouvelle prononciation, restée vulgaire et urbaine jusqu'à la fin du xviii* siècle, n'a triomphé dans les classes cultivées et en province qu'après la Révolution.
La lutte entre ouè et è a provoqué aussi de fausses régressions, à l'instar du flottement entre a et e devant r. C'est ainsi que M. Gilliéron a fort justement expliqué l'altération des anciens mots aveine, fein, meins, en avoine, foin, moins (1), qu'on avait bénévolement attribuée à une influence dialectale tout à fait inexplicable. Dans chaque mot, ces fausses régressions ont une raison d'être particulière, bien que celle-ci ne nous apparaisse pas toujours. Pour chair, ce fut l'attraction homonymique de chère (faire bonne chère avec de la char) (2); pour aveine, fein et meins, ce fut au contraire le désir de la langue d'obvier aux collisions homonymiques entre Vaveine et la veine, fein et fin — ou plutôt faim, voire feint (3), — entre meins et mains : phénomènes que nous allons maintenant aborder.
La régression, comme les évolutions phonétiques qu'elle redresse ou trouble, porte sur des séries de mots. Les similitudes homonymiques ne concernent au contraire que des mots isolés. Elles provoquent
Tonkinois, etc., on procède par analogie de Tune ou l'autre série, un peu au hasard. — Pour le changement de ouè en è, comme pour celui de a en è devant r, certains contemporains avaient supposé une inlluence italienne, qui est inadmissible.
(1) Généalogie des mots qui ont désigné l'abeille, p. 201.
(2) Gilliéron, Pathologie et thérapeutique verbales, t. I.
(3) Parce que fin se prononçait encore avec Vi nasal au xv* siècle, époque de la collision.
deux phénomènes, contradictoires seulement en apparence : le télescopage en cas de similitude parfaite ; l'attraction en cas de similitude imparfaite.
L'homonymie, dont on ne s'occupait guère qu'à titre de curiosité, se révèle comme un facteur décisif dans l'histoire des mots, et d'abord comme un facteur de destruction. Les collisions d'homonymes ont été une des découvertes les plus frappantes de la géographie linguistique. Encore faut-il noter que la rencontre ne se produit que « pour les mots engagés dans les mêmes chemins de la pensée (1) ». Mais dans ce cas, s'il s'agit, par exemple, de deux verbes exprimant une action, de deux noms d'objets ou de sujets très différents tout en rentrant dans le même ordre d'idées, la rencontre homonymique est fatale.
Voici quelques exemples. Le mot latin mulgere, conservé dans le midi do la France, a disparu dans tout le nord, où l'idée de « traire » le lait a été exprimée par d'autres termes (traire, tirer, etc.). Pourquoi? Parce que, dans cette région, le mot serait devenu moudre, créant ainsi une homonymie intolérable avec le représentant de molere. La preuve, c'est que le type mulgere s'arrête exactement à la limite au delà de laquelle il serait devenu moudre en vertu des lois phonétiques.
Dans le midi de la France, le coq et le chat sont respectivement désignés par les représentants des mots latins (latin vulgaire) gallus et cattus. En Gascogne, d'après la phonétique régionale (2), ces deux types auraient abouti à un même terme gat. Un même mot ne pouvant comporter deux valeurs aussi antagoniques, l'une des deux a été éliminée, et gallus a été remplacé par des succédanés comme faisan, vicaire. Dans le bassin inférieur de la Garonne,
(1) GiLLiÉRJN et Roques, Eludes de géographie lingmstique, p. 150.
(2) En gascon le groupe latin // passe a t lorsqu'il devient final, à r lorsqu'il reste entre deux voyelles : bellus, bel; bella, bèra.
l'aire de gallus = coq s'arrête exactement à l'eniiroit au delà duquel le mot serait devenu gat^ se confondant ainsi avec le chat. Au contraire, dans le bassin supérieur, on trouve un troisième terme, pulliis (poulet, c.-a-d. jeunecoq, plus tard « coq (1) »), dont la répartition n'a rien à voir avec la phonétique : d"où l'on est en droit de conclure que pullus, dans cette région, a passé au sens de coq avant l'époque où 17^ latin, devenu final, se changeait en t, constatation chronologique d'un intérêt évident.
On peut se demander maintenant quelles causes ont assuré le triomphe du mot vainqueur. Gallus était un mot à peu près isolé dans la langue ; son féminin gallina était justement séparé de lui par la bizarrerie de la phonétique gasconne qui en ffiisait garina. Au contraire cattus s'appuyait solidement sur son féminin catta {gat, gâta et sur une riche famille, dont le langage du midi a les représentants analogues aux mots français chatière, chaton, chatterie, chattemite, etc. En linguistique comme dans les luttes sociales, la victoir^^ est aux bataillons nombreux. Voilà pourquoi en Gascogne le chat a tué 16 coq.
Parfois les mots dans leur rencontre se détruisent réciproquement. C'est le cas pour épi et épine qui en Gascogne se sont littéralement et réciproquement télescopés.
Voici encore quelques cas bien caractéristiques.
Le latin avait importé en Gaule clavus (clou) et clavis [cleï). Les deux mots sont restés distincts dans le nord ; mais dans le centre et le sud, là où ils auraient fusionné en un même clau, « clou » a cédé la place au dérivé clavel aujourd'hui disparu sous des formes reprises en français : la reconstitution de cette aire clavellus est un des plus remarquables travaux de M. Gilliéron.
(1) Le nom de jeune arrive fréquemment à désigner l'adulte
(cf. p. 127;.