LES NOMS DU COQ DANS LE SUD-OUEST DE LA FRANGE
D'après l'Atlas linguistique el les Études de iMM. Giiliéron et Roques.
niiiiiiiiiiiiii SMssEa
Limite du basaue ( à l'O ).
Limite de II Tinal devenant t lauS.O).
Regron où coq est désigné par un représenta
d? ds par vicaire.
-d- a' par faisan.
nt de de
gallus .
pullus .
Lieux d?
-par coq .
L'ancien provençal avait deux mots bien distincts, irau pour désigner la poutre, trauc pour signifier le trou. Arrive l'époque où tombent 1 s consonnes finales : les deux termes deviennent homonymes. Aussi voyonsnous aujourd'hui les patois du Midi, en plein désarroi, remplacer l'un des deux vocables par un substitut.
Dans de telles conjonctures, la langue demande parfois aide à un pari -r voisin, en empruntant un^^ forme régionale mieux individualisée. Le tchi (chien d'Auvergne et de Limousin, comme le tchin provençal, qui avait si longtemps intrigué les linguistes, est une forme venue de la région du Rhône moyen pour remplacer, en partie dès le moyen âge, le type régional qui risquait une homonymie fâcheuse avec le nom du chat. La preuve, c'est que partout où cattus a pris un g (dans tout le sud-ouest), la forme indigène normale s'est conservée pour le chien : on ne risquait pas de confondre le ca et le gat comme le ca et le cal) ou le iclia et le lcha[l).
Les patois font, le plus souvent, appel à leur langue littéraire. Celle-ci, de son côté, trouve généralement le moyen de parer par ses propres moyens aux collisions éventuelles, qu'elle esquive souvent par des moyens préventifs : ainsi s'expliquent certaines formations de féminins ou de dérivés, qui évitent telle route occupée pour prendre un chemin libre.
Nous disons indifféremment le médecin ou le docleur, mais toujours et seulement une rfoc^oresse, parce que médecine existait, avec un tout autre sens, bien avant que les femmes n'eussent accès à la profession médicale. La femme avocat est dite avocate, mais nous l'appelons « cher maitre ï» en dépit de son sexe. car maîtresse a depuis longtemps une autre valeur qui provoquerait ici un quiproquo fort déplacé.
Pourquoi une ouvrière en bonbons est-elle ditt bonbonneuse, tandis que les ouvrières en chemises en linge, etc., sont des chemisières, lingères, etc.? I fallait bien changer de suffixe : pour bonbonnière, h
place était prise. L'argot lui-même obéit à cette loi du bon sens : s'il nomme le travail le boulot, il ne dira pas boulotler pour « travailler », comme le voudrait la logique, car il a déjà réservé à « manger » le sens de ce verbe; pensant alors à « boulon », il a créé l'hybride boulonner, qui a greffé sur « boulon » le sens de « boulot ».
Les phénomènes sont d'ailleurs assez complexes, et il ne faudrait pas généraliser hâtivement des exemples que nous avons volontairement choisis parmi les plus clairs et les plus simples, ou que nous avons schématisés à dessein pour mieux en dégager et mettre en relief les principes généraux. « L'homonymie n'est pas une force qui va, fatale, inéluctable, détruisant sans merci tout ce que lui livre une phonétique aveugle (1). » Pour que la collision se produise, il faut d'abord qu'il y ait une incompatibilité de sens absolue entre les deux homonymes. D'une part, un même mot peut fort bien porter un certain nombre de sens plus ou moins apparentés, la polysémie n'offrant aucune gêne pour la langue. D'un autre côté, il faut que les homonymes soient dans le même plan sémantique pour qu'il y ait rencontre ; moins les mots seront usités, et moins il y aura chance de conflit. Ainsi un terme aussi rare que douve, ver intestinal du mouton (du latin dolva), ne risquait guère de se heurter à douve, fossé d'un château (dulatin doga). Le français ne paraît guère incommodé par de nombreuses homonymies de ce genre, par exemple entre un mot abstrait et un concret, comme chanl et champ, entre des termes différenciés par le genre, comme le somme (sommeil) et la somme (d'argent), ou mieux encore entre adjectif et substantif comme faux et faulx.
On conçoit toutefois que les possibilités psycholo-
[\) GiLLiÉROW et Roques, Eludes de 'géographie linguistique, p. 149.
giques de rencontres entre homonymes soient assez élastiques et puissent varier suivant 'le langage et l'époque. Le genre sera d'autant plus protecteur que l'article sera plus employé et mieux différencié : ce facteur ne jouera point, par exemple, dans les patois du Nord qui confondent la et le. Dans les langues littéraires, les différences d'orthographe entre homonymes comme champ et chant, faux et faulx aideront beaucoup à conserver l'individualité des mots et à atténuer les rencontres. D'ailleurs l'effet des collisions est rarement immédiat; le mot attaqué a toujours une certaine force de résistance, plus ou moins grande selon le cas. Certains procès durent pendant des siècles ; le mot atteint sort peu à peu de l'usage et finit par s'embusquer dans des locutions cristallisées, où il subsiste parfois longtemps encore. Ainsi la somme (du latin sagma) au sens de bâta disparu devant Ihomonymie de somme (addition, somme d'argent, lat. summa), mais est demeurée dans « bête de somme. » Malgré la différence de genre et l'écart de sens, il semble bien que cette même homonymie soit cause du dépérissement, au profit de sommeil, de somme, qui ne sort plus guère de la locution « faire un somme ». Enfin l'homonymie peut être limitée, sans cesser pour cela d'être destructrice, à certains temps et personnes des verbes — cas que nous examinerons avec les autres phénomènes grammaticaux (1), — soit à certains groupes de mots dans la phrase. M. Gilliéron a montré ainsi que le verbe latin avare avait été éliminé par cubare dans l'ouest de la France, par suite de l'homonymie intolérable entre « les poules couvent » et « les poules qu'ouvent » (cette région ayant réduit qui à que) : ici, les sens des deux mots étant très voisins, « couver » a hérité des acceptions de « ouver (2). » — Pourquoi héros a-t-il conservé
(1) Voir le chapitre m, p. 96.
(2) C'est pour la même raison qu'il est beaucoup plus difficile de faire des jeux de mots en allemand classique ou en italien
l'A aspiré (disparu aujourd'hui, mais remplacé par une interdiction de liaison), tandis qahéroïne, héroïque l'ont depuis longtemps perdu? Les grammairiens ont vainement cherché la cause de cette bizarrerie apparente, jusqu'au jour où M. Gilliéron lança la solution sous la forme de boutade qui lui est familière : « Pouvait-on vraiment appeler nos soldats des z-héros (zéros)? » C'était l'œuf de Christophe Colomb : le tout était d'y songer.
La possibilité matérielle des rencontres homonymiques varie singulièrement d'un parler à l'autre. Dans les langues à évolution lente, comme l'italien, l'espagnol, l'allemand classique, où la prononciation se modifie insensiblement à travers les siècles, les homonymes sont rares i^I) et la fréquence des collisions se trouve excessivement réduite. Au contraire là où une phonétique très active, comme en français, ou en anglais (ou très particulière comme en gascon), a sans cesse contracté, corrodé et rongé les mots, les heurts sont continuels et le phénomène prend une importance considérable. Ralenti, on a vu pourquoi, dans la langue littéraire, il acquiert son maximum d'intensité dans les patois du Nord de la France, au point d'y provoquer de véritables désordres linguistiques, dont nous reparlerons au chapitre suivant : ceux-ci posent en effet un nouveau problème, celui des moyens thérapeutiques employés par le langage pour remédier à une désorganisation dont la rencontre homonymique ne présente qu'un aspect.
Les collisions homonymiques ne sont d'ailleurs pas
spéciales aux langues modernes. M. Meillet a montré
récemment comment les langues anciennes les ont
connues et comment elles ont pu parfois y parer (1).
Enfin les rencontres homonymiques peuvent affec-
qu'en français, où la possibilité du calembour se présente à chaque pas.
(1) Cinquantenaire de l'Ecole pratique des Hautes Études, II, nr., IC9-180
ter les noms propres, tout au moins dans les langues contemporaines, qui individualisent les noms en collision en se servant de certaines particularités orthographiques. Le député Garnaud était jadis appelé à la Chambre Carnau, pour être distingue des Carnot; le café élégant Fouquet est prononcé de plus en plus Fouquett, afin d'éviter la confusion avec le marchand de cafés du même nom ; dans les milieux universitaires, le jeune linguiste Bruneau est souvent appelé Brunehau pour le différencier de M. Ferdinand Brunot. Dans tous les cas, c'est le nom le plus récent ou le moins connu qui est déforme. Pour que la collision se produise, il faut que les deux personnes appartiennent au même milieu social ou exercent des professions pouvant prêter à équivoque.
L'attraction homonymique est la contre-partie de la collision. Destructrice, comme on vient de le voir, l'homonymie peut être, en revanche, créatrice, en ce sens qu'une similitude de forme entre deux mots provoque, par l'altération de l'un d'eux, une homonymie totale. Le type deceschang.^ments est 1 ancien français coule-pointe, devenu courte-pomte, sous 1 influence de l'adjectif court.
Ce phénomène, comme le précédent, était considéré comme une anomalie par la grammaire classique dont elle dérangeait la belle harmome, logique et ordonnée. Une étude plus approfondie des langues littéraires aussi bien que des patois a montre au contraire que c'était un facteur important du renouveJlemeut du langage, - le mode principal par lequel s'assimilent les termes étrangers et s'éliminent les mots archaïques obsolètes.
On l'a nommé contamination, mais cette désignation évoque une idée pathologique qui n'est pas juste i car le vocable qui est accusé de contaminer 1 autre
est Je plus vivant des deux, donc essentiellement un mot sain. On l'a étiqueté aussi étymologie populaire ; il y aune part de vérité dans cette appellation, car Tinstinct populaire tend inconsciemment à rattacher un mot rare à une famille connue ; mais c'est un fait mécanique, commandé uniquement par l'association des idées; il n'a rien de commun avec la recherche réfléchie de J'étymologie.
En réalité, il s'agit d'une véritable attraction, tout à fait analogue à celle que subissent ou exercent les corps lancés dans l'espace. Lorsque deux trajectoires se rapprochent l'une de l'autre, le calcul permet d'établir à quel instant précis la proximité sera suffisante pour que l'attraction se produise au profit du corps le plus lourd. De môme, dans le domaine de la psychologie linguistique, l'attraction s'opère toujours au profit du mot le plus vigoureux — celui qui est le plus fréquemment usité et qui s'appuie sur une famille plus nombreuse, — et au moment oîi les trajectoires des évolutions respectives sont suffisamment voisines, c'est-à-dire, en général, lorsque les deux termes ne difl'èront plus l'un de l'autre que par un son.
Reprenons l'exemple précédent. La courte-pointe dérive des doux mots latins culcila puncta (littéralement : couette piquée). Il n'y avait alors qu'un rapport très vague de forme entre culcita et l'adjectif ctirta, courte : aussi chacun des deux mots gardail-il son indépendance. Mais voici l'évolution phonétique qui rapproche peu à peu les trajectoires, au point qn<i culcila arrive à cow/e, tandis que le féminin curta devient courte. La proximité est désormais suffisante, et coule tombe dans les bras de son voisin.
Du moyen âge à la guerre d'hier, l'écart historique est énorme, mais le mécanisme n'a pas changé. Pourquoi, dans la bouche du peuple parisien, les golhas étaient-ils devenus des godasses ?Si l'ouvrier avait prononcé ^ro/a, l'attraction ne se serait sansdoute pas pro-
74 LA GÉOGRAPHIE LINGUISTIQOE
duite, car l'écart était trop grand. Mais le mot est arrivé parles journaux, et - un gotha ne venant presque jamais seul - il a été lu au pluriel. On connar d'autre part la tendance des gens peu ou demi-lettrés à prononcer toutes les lettres des mots rares, étrangers ou nouveaux, à les lire tels qu'ils s'écrivent, d-ap. es cette intuition, très juste, qu'ils devraient s'écrire comme ils se prononcent. Bref, les gollias ont été lus et répétés gothass, où, si l'on préfère, qolasses. Cette prononciation, que nous (et d'autres) avons entendue, ne pouvait durer longtemps -golasse, isolé dans la langue, devait fatalement subir 1 attraction du mot populaire godasse (soulier).
Bien entendu, il faut faire abstraction de 1 orthographe pour déterminer les conditions du phénomène. Le lapsus, rapporté par M. Ferdinand Brunot. du ieune élève qui disait les « horizons funèbres » pour « oraisons funèbres » nous semble quelque chose d'énorme. Si l'on se rapporte àla prononciation respective des deux mots, qui ne diffèrent que par un son [orizon orézon), on voit qu'il s'agit d une attraction homonymique normale, prouvant que le mot - nouveau pour l'écolier - d'oraison lui avait été appris par l'oreille et non par la vue, à moins que l'élève n'eût une mémoire visuelle a peu près nulle et fût un sujet essentiellement auditif, ce qui est encore possible.
On dit parfois que la parenté des sens est une des conditions de l'attraction homonymique. C'est une -n-reur. Sans doute, si le sens se prête au rapprochement, c'est une raison de plus pour que la fusion s'opère ; mais la majorité des exemples prouve qu il n'est nullement besoin d'une similitude d'acceptions. Lorsque guipillon (dérivé d'une racine gormanique de même sens, wipp) est devenu l'actuel goupiUor sous liidluence du goupil (renard), on peut alleguei une vague ressemblance entre cet instrument et Ij queue du renard. Mais quel rapport entre l'aéroplan
de bombardement et le soulier (godasse)? entre une oraison et un horizon? Pourquoi une couverture estelie dite courte, quand une de ses qualités consiste plutôt à être lonprue? Et comment expliquera-t-on par la sémantique l'expression popalaire tomber dans les pommes {tomber en pâmoison), simple altérati.m de « tomber dans les pâmes » (substantif verbal de pàmer)'^ Bien mieux, l'attraction se produit parfuis à contresens : c'est ainsi que le peuple a transformé € saupoudrer » (1) en sous-poudrer, alors que de toute évidence on saupoudre dessus et non dessous : mais l'influence impérieuse de la forme est plus forte que le sens. Autant d'actionsmécaniques inconscientes provoquées par la loi essentielle de l'association des idées : la lui <le contiguïté.
On peut considérer que dans le langage toute évolution est une sorte de création. Mais des créations de ce genre sont des avant-coureurs de disparitions prochaines : aussi l'attraction homonymique rejointelle, en la préparant, l'homonymie destructrice.
II est certain que, si nous avions vécu pendant quelques années sous le régime des gothas, le peuple parisien n'aurait pu continuer longtemps à appeler du même nom deux objets aussi dilTérents que le soulier et l'aéroplane : l'un des deux aurait tué l'autre. Un phénomène analogue, ainsi que l'a montré M. Gilliéron, s'est produit au xv^ siècle : chère ayant attiré l'ancien char (du latin carnem), devenu chair, s'est trouvé bientôt frappé par contre-coup et rejeté dans l'arcliaïsme, tandis que chair est sorti lui-même blessé de la lutte, en y perdant son sens traditionnel de ((viande ».
Bien que l'attraction homonymique joue un rôle
(i) Le premier élément de ce mot représente « sel» (latin tal), mais uul ne l'y perçoit plus depuis longtemps, la phonétique ayant traité diiïéremment l'a tonique (devenu c) et l'a atone ^conservé), tandis qu'elle vocalisait en u, dans le composé, 1'/ placé devant une autre consonne.
important dans la vie du langage, encore convientil de ne pas étendre démesurément sa sphère d'action. Elle constitue en effet une providence commode — trop commode ! — pour les étymologistes, un véritable deus ex machina, que les philologues allemands ont fait intervenir, à tout propos, et même hors de propos, pour donner le coup de pouce nécessaire à une hypothèse qui n'allait pas toute seule; le tout condensé en une formule algébrique du type :
goupillon = guipillon -\- goupil
La mise en scène ne doit pas nous impressionner et nous donner le change sur la valeur intrinsèque de la pièce. Il ne fautadmettrel'attraction homonymique que lorsqu'elle s'impose, c'est-à-dire, en principe, comme je l'ai dit, lorsque les deux mots ne ditlèrent que par un sou.
Bien que le mécanisme de telles altérations soit essentiellement inconscient, l'attraction produit en fait le même résultat que le jeu de mots qui, lui, est voulu et cherché. En pratique, il n'est pas toujours facile de la distinguer du calembour dans les langages populaires contemporains, où les deux phénomènes se côtoient et souvent s'enchevêtrent. A côté des gens quiavaient appelé inconsciemmentles gothas posasses, combisn, peut-être plus nombreux, ont dit ou répété cette forme ironiquement, pir plaisanterie? Un officier prisonnier en Allemagne m'a dit que ses camarades ignorant l'anglais avaient transformé les deux termes du jeu de tennis, r-eacfy (prêt?) et p/ay (jouez!) enradis et prêt, ajoutant que la seconde transformation était inconsciente, tandis que la première était voulue et employée facétieusement. Il n'y a pas de cloisons étanches entre les divers phénomènes dti langage.
L'attraction homonymique agit surtout sur les mots isolés dans la langue. Soit qu'ils proviennent d'emprunts, soit que la phonétique lésait écartés des
membres de leur famille ou que leurs dérivés soient tombés en désuétude, — les mots isolés constituent une véritable gêne : on veut les comprendre, et l'association des idécb-, en les déformant, les rattache à telle ou telle racine connue. Dans les exemples cités plus haut figuraient des mots étrangers, et des termes archaïques comme coule ou pâmes, des vocables sans famille comme guipillon, ou rendus méconnaissables en composition, comme «sel» dans saupoudrer. Voici un autre exemple de ce dernier cas : dès que le rapport entre toujours et jour n'est plus perçu dans un patois, l'un des deux mots est susceptible de se déformer, et l'on a tourjour, toujouro, etc.
Ici, comme pour les régressions, certains patois sont plus passifs, d'autres plus raisonneurs. Lorsque lo moi chauve eut disparu de l'usage dans les parlers populaires, il demeurait encore dans la combinaison chauve-souris où, naturellement, il n'était plus compris. Tels groupes de parlers laissèrent docilement la phonétique suivre son cours et transformer le terme en chauvesri, chavestri. D'autres, au contraire, voulurent comprendre et expliquer le mot, en recréant par exemple, chaude souris, souris chaude, etc.
L'étymologie populaire engendre parfois une dérivation synonymique, procédé très fréquent dans les argots où il fut mis jadis en lumière par Marcel Schwob, et qui n'est pas inconnu dans les patois. On peut le formuler ainsi : lorsqu'un mot prend un sens métaphorique, tous les synonymes de la nouvelle appellation (ou les mots apparentés) sont susceptibles de recevoir le même sens : du jour où polir a signifié « voler )) dans l'argot des malfaiteurs (1), les verbes fourbir, nettoyer. . . on t pris à leur tour le sens de « voler » . Les patois offrent quelques exemples analogues. C'est l'histoire du compère-loriot, que nous retracerons
(1) II y a eu confusion entre un mot venu du bas grec t:oj).îîv (rendre, d'où vendre la marchandise volée, puis voler) et le français polir, rendre poli.
plus loin (1). En Auvergne, on a vu « père » dans la lînale de vipère, tandis que les hasards de la phonétique amenaient Tancien serp, serpent, à une homonymie avec le français sœur : il n'en fallut pas davantage pour créer toute une famille serpent dans laquelle le lézard gris représente la fllleule (2). Ce sont là, à lorigine, des créations facétieuses : mais quun mot vienne à offrir des signes de défaillance, comme ce fut le cas en Auvergne pour le nom traditionnel du lézard gris, et le terme plaisant le remplacera et prendra racine : de nombreux parlers de la région ne connaissent plus que « filleule :» pour désigner ce r^^ptile.
Les recherches récentes de la géographie linguistique ont établi que les métaphores sont souvent aidées, sinon provoquées par des ressemblances phoniques, par des attractions homonymlques, ou, si Ton préfère, s'opèrent sous forme d'étymologies populaires. Ce n'est pas un hasard, par exemple, si le lézard gris est appelé la grisole, la maigreb^tte ou la pingre dans le Massif Central. Le nom de cette petite bête a évoqué, par similitudes formelles, toutes sortes de métaphores. Le terme primitif gallo-latin, langa ou son diminutif (qui n'avait, à l'origine, rien de commun avec lingiia, langue) a donné naissance, un peu partout, à « petite langue ». Déformé en Auvergne en lingrola, isolé, usé et sans relief, il est remplacé soit par mhigrola, maigrelette, soit par pingrola « petite pingre > ; grisola ne surgit que là où un rapprochement de forme l'a rendu possible. De son côté, la région lyonnaise avait formé en latin vulgaire un type *acrimusa (c'est-à-dire « museau pointu »), que lagglutination de l'article (3) fit tomber aussitôt dans
(2) Probablement parce que la position, au repos, do la bête en croix (souvent notée dans les patois; a évoqué l'idée de baptême.
(3} Voir p. 81.
les bras de lacrimay larme. Si les mélaphores maigrelette ou grisette eussent pu être spontanées (1), il n'y avait aucun rapport entre le lézard gris et les larmes ou l'avarice, et même la comparaison avec la langue était loin de s'imposer. En montrant une fois de plus les étroits rapports entre le sens et la forme, la géographie linguistique coupe court aux recherches trop ingénieuses qui, en voulant expliquer d'impossibles filiations de sens, ont frisé parfois l'extravagance.
Il y a des cas particulièrement complexes. Nous allons en donner un exemple. Certains patois du Massif Central (Auvergne, Creuse, Dordogne...) offrent pour « commencor » une forme coumenca, que les romanistes de l'école classique, M. Antoine Thomas comme M. Ilerzog, ont expliquée par un croisement entre « commencer » et un ancien mot encar (du latin inclioare], attesté au moyen âge dans les textes de langue d'oc ei qu'on ne trouve plus aujourd'hui à l'état isolé. M. Gilliéron estime au contraire qu'on se trouve en présence de l'attraction homonymique de <( manquer » et que coumenca représente un « commanquer » ; à l'appui de sa thèse, il fait valoir que cette forme ne se trouve que sur la limite de l'aire ou c [k] est conservé devant a ancien [vaca, vaco, vache) et dans une région où alternaient ck et s pour représenter s français, ch et c {k; pour représenter ch français, en (= in, c'est-à-dire e nasal) et an pour représenter en français, — où on hésitait, par exemple entre coumensa et coiimencha, vaco et vacho, coimiensa [en = e nasal) et coumansa.
La question est délicate. Après examen, je me rallie à la solution de MM. Ilerzog et Thomas. La méthode de M. Gilliéron n'est pas en cause ; mais les matériaux, beaucoup plus nombreux que les siens, que je possède sur l'Auvergne font apparaître les faits sous un
(1) Elles ne l'ont pas dté, on vient de le voir : la preuve c'est qu'on ne trouve jamais même grisola dans l'aire lacrimusa où cependant la coul.ur de l'animal est la même.
jour un peu différent. L'hésitation entre en (e nasal) et 071 au point 807 n'est qu'une apparence, due aux lapsus d'un sujet qui est enclin à de telles erreurs (1) : en étudiant les patois de cette région commune par commune, on observe une limite très nette entre ceux qui ont conservé l'en {e nasal) traditionnel et ceux qui l'ont changé en an (2); toute la région conserve \'s devant a avec une lixité sans exception; enfin si les cartes à petite échelle peuvent faire illusion, on est en réalité très loin (et plus encore dans la Creuse) de la limite du k de vako, vache, et les patois ne sont pas influencés ici par le phonétisme de la région à k. La présence simultanée des deux variantes coumensa et coumenca (par exemple àVinzelles) achève de faire croire qu'elles représentent les deux mots différents comensar et encar.
L'agglutination, dont la déglutination est la contrepartie, est un phénomène depuis longtemps connu, et très clair, qui nous retiendra moins longtemps. Elle se fonde psychologiquement sur la difficulté qu'on éprouve souvent dans le langage parlé, en dehors des réactifs grammaticaux et graphiques, à isoler les mots les uns des autres, par suite des fusions intimes entre termes voisins provoquées par l'élision, la liaison, la souvlure momentanée de certains outils grammaticaux, articles, pronoms, prépositions, au nom ou au verbe. Quand nous prononçons, par exemple, le groupe phonique lézyœ, nous avons présent à l'esprit le groupe écrit les yeux, et nous savons que
(1) Ci-dessus, p. 13.
(2) Dans les cinq mille mots du patois de Vinzelles que j'ai enregistrés, en dehors des mots empruntés directement au français (par le nord), il n'y on a pas une demi-douzaine où on puisse relever l'influence de la région méridionale qui a changé e nasal en an : partout l'e nasal traditionnel est conservé, — et Vinzelles a coumenca.
le 2 de <( liaison » se rattache à l'article; mais si ce était la consonne initiale du nom, la prononciation ne serait pas différente, et on conçoit que le peuple illettré puisse s'y tromper et refasse un singulier sur ce modèle. Si l'on ne dit plus à Paris un zyeu pour un œil, parce que l'école a extirpé cette forme, on l'a dit autrefois, témoin le dérivé populaire zyeufer, regarder, et on le dit encore dans maint patois.
C'est ainsi que le français a accolé VI de l'article à l'ancien ierre^ devenu lierre, ou que le provençal moderne a soudé l'a de l'article la au nom de la mûre, jadis la moura, aujourd'hui l'amouro; de même les patois suisses-romands ont changé cornes en écornes d'après les cornes. Ici encore l'attraction homonymique peut jouer un rôle, et il est vraisemblable que « lier » n'a pas été étranger à la première agglutination, ni « amour » à la seconde. Deux éléments peuvent successivement s'accoler : dans l'auvergnat endiule, hièble, le d de la préposition de, puis la particule en se sont successivement grefiés sur l'ancien iitle.
Inversement le mot peut être amputé de son initiale, confondue avec le corps ou la finale d'un articlel d'une préposition. Lagriolte (c'est-à-dire cerise aigre) a été comprise la griotte : d'où la forme actuelle. La déglutination de l'a initial des mots féminins est très fréquente dans les patois du Midi et surtout d'Auvergne, où abondent les formes comme g-i/î/o (aiguille; agnya antérieurement), ragnado (araignée), etc. De même dans les verbes : seta fpour asseta), asseoir, etc., par confusion avec la préposition à.
Certains mots arrivent ainsi à être complètement déformés par amputations successives. Voici par exemple le nom de l'orvet, anadolh dans l'ancienne langue, que la phonétique transforme, en Auvergne, en anadœ. Vanadœ devient d'abord la nadœ, et le mot passe au féminin. Mais l'article féminin indéfini est ■''^ apocope de iina : par suite nadœ est compris na
dce {un orvet), et voici le terme devenu monosyllabe^ puis déformé de nouveau par l'attraction homonymique qui en fait rfœr, la bète qui dort.
Reconnaîtrait-on à première vue anatomie dans l'auvergnat toumio (accentué sur ïi), au sens de personne endormie, momie? 11 n'y 9. pas de doute cependant, si l'on rapproche les formes (de patois plus méridionaux naloumio et analoumio que nous donne, avec le même sens, le Trésor du félibrige de Mistral.
La répartition géographique des formes, une fois de plus, nous sera d'un précieux enseignement. Comme les mots ont tendance à s'altérer au fur à mesure qu'on s'éloigne de leur foyer d'irradiation, elle nous montrera, ce que nous supposions déjà, qn'anadolh, venu du Midi, s'est déformé sur le pourtour septentrional de son domaine, et, ce que nous n'aurions pas soupçonné, que le mot savant analomie a pénétré aussi en Auvergne (à une époque beaucoup plus récente) par l'intermédiaire des parlers méridionaux (1).
(1) M. Tappolet, qui a consacré une étude très intéressante a ces deux phénomènes dans les patois de la Suisse romande, a essayé d'en dégager les caractéristiques générales 11 a d'abord remarqué que l'agglutination est plus fréquente que la déglutination, dans la proportion de 3 à 1. Il explique le fait en faisant observer que si tous les mots sont sujets à agglutination, ils doivent oûrir certaines lettres à l'initiale pour prêter a l'amputation : ainsi / ou n de l'article l^ej ou {u)n peut se souder à tout mot commençant par une voyelle, é de des (= de) b. tout mot commençant par une consonne ; l'amputation inverse ne peut se produire, au contraire, que pour les mots commençant par l, n ou e. Néanmoins la déglutination est beaucoup plus fréquente que l'agglutination dans d'autres régions (Auvergne, etc.). — Le phénomène atteint aussi bien \es mots fréquents que les mots rares, contrairement à ce que pensait M. Meyer-Lùbke {Bulletin du glossaire des patois de la Suisse romande, 1903, pp. 3, 22, 37).