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CHAPITRE II

Patholog^ie et thérapeutique des mots.

Le langage est l'instrument de la pensée. On parle pour être compris. A ce point de vue tous les langages n'ont pas une valeur égale. Une langue est susceptible de se perfectionner, de s'affiner au cours de son histoire, ou au contraire de se détériorer : dans ce dernier cas elle peut, plus ou moins, suivant les conditions dans lesquelles elle se trouve, réparer ses accidents, corriger ses défauts.

C'est là un concept qui avait été déjà entrevu par l'ancienne école des grammairiens français, et dont les néo-grammairiens avaient pris nettement le contre-pied : aux yeux de ces derniers, les idiomes des sauvages et les patois étaient les langages normaux et purs, soumis aux seules forces naturelles de la phonétique et de l'analogie, tandis que les langues littéraires avaient été dénaturées par les grammairiens, qui les avaient altérées sous l'action de facteurs nouveaux et réfléchis, d'ordre graphique, littéraire, etc. Tout n'était pas faux dans cette doctrine, qu'on a qualifiée un peu à tort de « romantique >, car les romantiques ne brillaient pas précisément par la fidélité de leur observation, et c'est justement

dans l'exactitude des faits signalés que les néo-gram- ' mairiens ont raison. Oui; les langues littéraires ont été modiliées sous l'influence de facteurs conscients qui ont troublé le libre jeu des évolutions phonétiques et analogiques. Mais l'appréciation, les conclusions qu'en ont tirées les néo-grammairiens ne sauraient plus être admises aujourd'hui, car ils avaient négligé le côté social, le plus important du problème.

Que dans le détail les anciens grammairiens aient commis des bévues et des erreurs, tout le monde en convient; mais, dans l'ensemble, il est hors de doute que le travail continu de restauration, d'épuration effectué dans les langues littéraires, — non seulement par le magister, mais aussi, sinon surtout, par la collectivité cultivée agissant par voie subconsciente, — a été un phénomène social très heureux : il a contribué à perfectionner, à affiner certains j langages qui, devenus supérieurs aux autres comme instruments d'échanges intellectuels, et aptes à mieux exprimer les idées, ont été adoptés par un nombre d'hommes de plus en plus grand. L'expansion d'une langue n'est pas toujours fonction directe de l'expansion politique : le succès de l'italien classique et de l'allemand classique s'est affirmé à des époques où l'Italie et l'Allemagne étaient en pleine anarchie : du XIV* au xvi* siècle pour le premitr, du xvf au XYiii" pour le second.

Le nouveau point de vue a été mis en lumière avec une clarté saisissante par la géographie linguistique et spécialement par M. Gilliéron. Il y a peu de temps encore, les classiques ne voyaient pas, sans quelque appréhension, la science accorder aux patois une importance considérable. Or c'est précisément de l'étude des piatois que sort la réhabilitation des langues littéraires, proclamée par le maître de la dialectologie.

Qu'enseigne en effet l'étude approfondie des patois?

Que tout langage, livré à lui-même, se détériore peu à peu sous la double influence des lois phonétiques et des altérations ou destructions produites par l'homonymie, surtout là où ces forces, comme en français, atteignent une intensité considérable. Pour y remédier, le langage peut trouver en lui-même dos moyens de sauvegarde, au nombre desquels figurent ces « emplâtres thérapeutiques » (suivant l'expression imagée du maître) que nous examinerons plus loin. Mais surtout, pour sauvegarder non seulement sa tradition, mais sa clarté, pour qu'il reste ou qu'il devienne un instrument de pensée apte à exprimer les besoins d'une civilisation, il lui faut un tuteur, un guide, un modèle : une langue littéraire, une langue savante sur laquelle il s'appuie, à laquelle il s'adresse pour réparer ses pertes et restaurer ses mots.

Si le français de Paris avait subi sans réagir, et en les cumulant, les phénomènes éprouvés par divers patois du Nord, la phrase latine : Merula amat mel apium in apiario (le merle aime le miel des abeilles dans la ruche) serait devenue, nous dit M. Gilliéron, non pas la traduction claire que nous venons de donner, mais le charabia suivant, dans lequel se heurtent les confusions, les équivoques et les pires impropriétés : « La noire mère a cher la larme des guêpes dans la mouche. »

Cet exemple « donne une idée exacte de ce que serait notre langue nationale, si l'évolution phonétique du latin, avec ses rigueurs sémantiquement perturbatrices, n'avait pas été contre-balancée par des facteurs d'ordre psychologique, dont la nature thérapeutique a été généralement méconnue. Telle est, principalement, la reprise de contact avec le latin. Colle-ci s'est produite en tout temps et dès l'origine de la langue, mais elle s'est produite surtout à l'époque de la Renaissance, époque où les parlers populaires, réduits à l'état de patois, ne reçoivent plus d'afflux du latin que par l'intermédiaire de la

langue littéraire. Cette reprise de contact avec le latin a permis au français littéraire d'échapper à l'action dissolvante de la phonétique, de revivifier momentanément par ses prêts lexicaux les parlers populaires (1). »

La phrase citée ci-dessus a paru trop étrange au lecteur pour ne pas demander une explication détaillée. Cette analyse montrera comment certains patois, ceux du Nord en particulier, ont joué de malheur avec la phonétique et l'analogie, tombant deCharybde en Scylla, d'une attraction homonymique dans un télescopage, pour rebondir sur une autre collision. Quelle désorganisation, quels troubles en résultent pour le langage : on pourra en juger.

Voici d'abord le nom du merle. En Picardie, merle, féminin suivant le genre latin, assimile Vr à 1'/ suivant et devient melle, mèl{e). Rencontre avec la nèfle, que, du latin mespila, la phonétique régionale a aussi régulièrement amenée à mêle (par les intermédiaires mesple, mesle). Télescopage du merle, qui fusionne avec la mauviette {mauviard...) ou avec le loriot, ce qui n'est pas fait pour aider à la distinction des espèces. Dans le Hainaut, c'est autre chose. Ici la phonétique diphtongue Ve tonique dans cette position et assimile aussi le groupe II : merle devient mierle, puis miel{le). Fatalité! voici le choc avec miel. Les deux adversaires sont jetés à terre. Miel ne s'en relève pas : nous verrons dans un instant comment il est remplacé.

Quant à « merle », il s'embusque, dans la France du Nord, dans l'expression oire merle [aurea merula, merle doré, c'est-à-dire loriot), dont- l'agglutination de l'article indéfini et la bizarrerie de l'étynaologie populaire font précisément un noir merle. Le loriot

(11 Généalogie des mots qui ont désigné iabeille, p. 14.

n'aura plus qu'à se mettre en quête d'un nouveau nom, tandis que la chute de / final provoquera encore uneétymologie populaire, noire mère, qui ne constitue précisément pas l'idéal pour désigner un oiseau.

Le miel n'a guère été plus h^/ureux : il a été remplacé par larme, métaphore pittoresque mais en somme peu satisfaisante. L'impitoyable phonétique en fait lam{e). Nous en étions là au moment de l'enquête de M. Edmont : mais on prévoit les nouveaux accrochages de l'homonymie et les rebondissements ultérieurs, si les patois du Nord vivent assez longtemps pour présider à ces péripéties.

Voici maintenant aimer, qui semble un mot bien constitué et robuste. Mais n'a-t-il pas été en collision avec esmer [aeslimare) du jour où ce mot a perdu son s? Le français littéraire, qui a protégé merle en conservant bien nette la prononciation du groupe rltoujours prête à s'effriter dans le peuple, a pu sauver aimer en remplaçant esmer par son prototype repris au latin savant sous la forme estimer. Mais le patois du Nord, qui n'avait pas ce moyen à sa disposition et qui cherche les situations nettes (bien qu'il n'ait guère de chances à cet égard), s'est débarrassé des deux adversaires et a remplacé aimer par avoir cher : est-il rien de plus gauche et de plus gênant que cette périphrase, et peut-on souhaiter un exemple plus clair pour mieux montrer la supériorité du français littéraire et l'utilité des emprunts au latin?

Quant au nom de l'abeille, nous avons vu que dans le Nor ', e, résidu de apis, a été absorbé par èp, forme altérée de wèp = guêpe : au point de vue formel, Yèp = abeille, du Nord, représente donc la guêpe. Et pour le nom du rucher, l'apiariiim latin s'était rencontré avec la famille de hache [hape, puis ap dans le Nord). Au milieu de ce désarroi lexical, la mouche, passe-partout commode, arrive par endroits, grâce à une série d'extensions successives de sens, à dési-

gner la collectivité des « mouches », c'est-à-flire l'essaim, puis le rucher qui renferme l'essaim.

Voilà une série d'exemples parmi les plus typiques. Tous les langages ne sont pas également frappés, mais tous, non plus, ne possèdent pas à un même degré la faculté de réaction. Celle-ci atteint son maximum dans les langues littéraires, qui ont à leur disposition de nombreux préservatifs et de plus nombreux remèdes ; elle est encore très grande chez des patois en pleine vitalité, comme ceux de Gascogne ou même ceux de Wallonie et de Hainaut qui se débattent, souvent gauchement, mais toujours vigoureusement contre les assauts répétés de la phonétique et des contagions diverses; en Picardie, au contraire, où se produisent des phénomènes analogues à ceux de l'extrême nord, le langage est beaucoup plus passif et tolère sans réagir les homonymies et les confusions les plus gênantes (1;. Le parler, au fur et à mesure qu'il tombe davantage sous l'influence de Paris, perd peu à peu conscience de son autonomie linguistique; ses diverses forces de réaction se paralysent.

Examinons maintenant par le détail, en dehors du recours à la langue littéraire ou savante, quelquesuns des remèdes que le langage peut tirer de son propre fonds pour essayer de guérir les mots malades. Ces remèdes, ce n'est pas sans raison qu'on les a dénommés emplâtres thérapeutiques : de l'emplâtre ils ont en effet le caractère externe et la douteuse efficacité; ils peuvent prolonger l'existence du mot, mais ils sont, en général, incapables de le sauver parce que, n'agissant pas sur son organisme intime, ils sont impuissants à lui insuffler une nouvelle vie.

(1) GiLLiLRON, Généalogie..., p. 59.

LES PUÉr(OMÈNES INTERNES DU LANGAGE 89

Il en est autrement dans les langues littéraires, où la tradition et l'orthographe cristallisent les mots et les formes. En tout cas, ces procédés de rebouteurs qu'emploie le langage pour consolider les mots sont fort curieux à étudier.

Voici d'abord les mutilés phonétiques. Arsène Darmesteter, avec son intuition pénétrante, avait senti la faiblesse linguistique des « mots trop courts », sans pouvoir toutefois en rendre compte d'une façon précise. Nous savons aujourd'hui que la tare de ces mots réside d'une part dans leur manque d'individualité, de l'autre dans les facilités qu'ils offrent aux collisions homonymiques et aux agglutinations, ceci étant la conséquence de cela. Pour répondre à son rôle, un mot doit évoquer un objet ou une idée par un groupe de sons suffisamment caractérisé pour former une image auditive nette, et distincte des images analogues. Plus un mot a de sons, plus il est long, plus il est individualisé, et moins il a de chances de se confondre avec d'autres : c'est ce qui explique le succès des mots savants (1), même dans les patois. Au contraire, quelle individualité présente un mot comme <?', abeille, sans consistance formelle, qui se distinguera mal des terminaisons homophones, surtout lorsqu'il sera lié à l'article ou à une finale de mot dans le cours des phrases? Ces termes, qui créent un embarras perpétuel, en s'accrochant à tous les tournants et en provoquant des amphibologies, la langue s'en débarrasse ou essaie de remédier à leurs infirmités.

Le mot défaillant peut être renforcé à l'initiale ou à la finale. Le phénomène inconscient de l'agglutination est une de ces réactions spontanées de l'organisme qui arrivent parfois à sauver le membre mail) Ainsi que leur régularité au point de vue morphologique ; les verbes sont tous rangés dans la conjugaison vivante et normale, et le rapport avec les dérivés est très commode (par exemple so/w/fon et solutionner).

lade. Pour désigner l'œil, les formes yœ et surtout œ manquent de surface ; la soudure du 2, pris aux pluriels, donnera plus de solidité aux formes zœ ou zyœ. L7, ajouté à lierre a certainement fortifié l'anatomie, mal conditionnée, du mot. Et un terme patois, doublement consolidé, comme end-iule, est bien plus résistant qu'un iule tout court. — Par contre la déglutination, en amputant les mots, les affaiblit et les prépare à la ruine.

Le renforcement du mot par la finale est un procédé plus conscient et plus général, surtout dans les idiomes à contraction rapide comme le français. Par là, le langage cherche à réagir contre l'usure constante qui rongo les mots à leur extrémité, et à conserver une individualité sans cesse monacée. Depuis la fin du moyen âge, le français a constamment lutté contre la chute des consonnes finales que lui imposait la phonétique, qu'il a acceptée dans l'ensemble pour les polysyllabes, mais qui, pour les monosyllabesdevenait, à bref délai, intolérable.

Ou peut se rendre compte du procédé par l'expérience et l'observation journalières. Supposons que dans une conversation nous parlions d'un objet qui a coûté cinq francs : nous prononcerons cin fran. Mais que notre interlocuteur entende mal — qu'il soit distrait, dur d'oreille, ou placé à l'extrémité d'un fil téléphonique — et que l'on nous fasse répéter, nous dirons cette fois, pour mieux nous faire comprendre, cink fran. Nous avons eu recours à l'emplâtre thérapeutique, que nous avons toujours sous la main grâce à l'orthographe traditionnelle qui a conservé en nous la conscience du k (q) de cinq, et a réintroduit sa prononciation à la pause [cin francs; il y en a cink).

C'est ainsi que l'ancienne langue a essayé de sauver e, abeille, en lui incorporant Vs du pluriel, voir un t, car on trouve l'es et Vet vers le xv° siècle ; la confusion avec « guêpe » a amené ïep : mais, en

dehors du Nord et des îles anglo-normandes, ces rebou!ages n'ont pu préserver le mot du trépas.

Le phénomène est très frappant aujourd'hui pour beaucoup de noms de nombre, et il va en s'accentuant. Le langage du commandement a fait dcuss' de deu {deux) insuffisamment sonore. Dans une grande partie de la France (Midi), on prononce trouass dans le groupe « trois pour cent ». Cinq, six, s^'pt, huit, neuf, dix ne gardent plus leur consonne finale muette que devant un mot commençant par une consonne avec lequel ils sont en liaison étroite (1); encore, spécialement pour cinq, sept et neuf, les plus sujets à rhomonymie, les prononciations cink francs, set francs, nœf personnes, se généralisent de plus en plus, surtout dans le peuple qui, n'aya,nt pas, comme les lettrés, sans cesse présente à l'esprit l'image visuelle et différente des mots, éprouve davantage le besoin de distinguer les imagf^s auditives. Notons enfin que les noms de nombre sont associés souvent à des valeurs pécuniaires et qu'il y a ici intérêt majeur à préciser, à ne pas se tromper, à éviter les confusions.

Beaucoup d'autres monosyllabes sont dans le même cas. L'orthographe aidant, nous avons rétabli, par exemple, le k [q] de coq, au singulier comme au pluriel. Le français du moyen âge disait kok, pluriel kos (après avoir dit kok, pi. koks). Normalement le k du singulier devait tomber comme Vs du pluriel. Mais, tandis que la langue ne réagissait pas contre la chute de l's, phénomène d'ordre général qui affectait bien plus de polysyllabes que de monosyllabes, elle a rétabli le k de coq, d'abord au singulier : d'où la prononciation kok, pi. ko, que m'enseignait encore un vieux professeur au collège d'Auxerre en 1886. Naturellement l'analogie devait faire dire kok aux

il) Comparer « si francs » et « sisa pour cent ». Les personnes qui prononcent « si pour cent » deviennent de plus en plus rares.

deux genres. Lo rétablissement de la consonne au singulier seul s'est conservé plus longtemps dans cerf. pi. cer^ et reste encore la prononciation normale pour èœ/, pi. bœ (bœuf). Nous verrons au chapitre suivant comment cette alternance a été assez puissaute pour créer parfois une désinence du singulier. Le plus curieux — mais le fait est absolument conforme aux lois de l'analogie — c'est qu'elle a joué pour s lui-même : si la prononciation ours, pi. our tend à disparaître au profit de la première forme (plus rebelle à rhomonymie), os^ pi. 6 est encore normal : mais ici le peuple rétablit aussi l's au pluriel (1).

Dans tous ces phénomènes, le rôle de l'orthographe est considérable : c'est elle qui a sauvé eau. en conservant l'individualité visuelle d'un mot dont l'image auditive, réduite à la voyelle ô, était sujette à tous les accidents. Elle a parfois mèm3 offert son aide à des noms de lieux : si <juIx (dans la haute vallée de Suse) se prononce aujourd'hui oiilss' dans le pays (région trilingue), aussi bien en français qu'en italien, c'est pour distinguer plus nettement le nom d'une localité que la simple voyelle ou ne suffit plus à individualiser dans un grand rayon.

La faiblesse d'un mot, même disyllabe. peut provenir d'une identité de forme avec un suffixe ou avec une finale fréquente. C'est le cas pour ive, jument, qui a été éliminée anciennement de toute la France, tandis que la forme méridionale du mot, ega, qui ne présentait pas de similitude analogue, a beaucoup mieux résisté à la double poussée successive ûejumen/ et de cavale (2). De même là où aqua latin a pris ou

(1) En revanche on a rétabli Isde mœurs, encore pour éviter l'homonymie (avec meurs, mcurl...,. La Coméilie-Françaisc reste seule à garder la prononciaiion traditionnelle : Lesmœur. — De même l's permet de distinguer « j"en ai pluss » de « je n'en ai plus ».

(2) Ci-dessus, p. 30.

gardé la forme ève, èva, notamment dans la région franco-provençale, ce type a été incapable de résister au triple assaut de Vacqua italien, venu de l'est, de Vaiga provençal, venu du sud, bien mieux constitués l'un et l'autre, et, au nord, de Veau français, qui a le patronage puissant de Paris. La forme provençale elle-même, aiga, aujourd'hui si solide et si vivace, n'est pas phonétique : je crois, pour ma part, qu'elle a remplacé à l'époque préromane la forme normale aga, en collision avec un suffixe, grâce à un croisemont avec le type phonétique aigi, du Rhône moyen (1) : la simple substitution de la diphtongue ai à la voyelle a s'est révélée à l'usage comme un excellent reconstituant et a suffi — cas assez rare — pour sauver le mot.

Enfin un dernier procédé consiste à rendre plus de plénitude à une voyelle atone prête à tomber, ce qui permet de prévenir la contraction. C'est ainsi que, depuis le moyen âge, sur le modèle des mots savants qui gardaient le timbre de la voyelle latine, on a donné le son é à de nombreux e muets protoniques. La Comédie-Française a gardé longtemps la prononciation traditionnelle de désir — qui devenait d^zir en prose dans la bouche de Got ou de ses prédécesseurs.

Certains cas sont plus spéciaux. L'évolution linguistique qui a amené, dans l'extrême nord de la France et en Wallonie, le passage de l'article la îi. le — provoquant ainsi la confusion du masculin et du féminin de Tarlicle — a été, dans cette région, « la cause directe d'une catastrophe linguistique que l'on peut comparer, par son importance, à celle qu'a produite en français la disparition des formes du cas-sujet (2) ».

(i; Je prépare un travail sur cette question.

(2) GiLUÉRON, Pathologie et thérapeulique terbales, l, p. 17.

Dans les langues modernes, où l'article est presque toujours accolé au nom, la distinction nette de ses deux formes, masculin et féminin, suffit à atténuer mainte rencontre tiomonymique. Dans le Nord, par exemple, tant que le fut distinct de la, le car (le char) se maintint à côté de la car (la chair, la viande). Dès que l'article féminin se confondit avec le masculin, l'homonymie devint intolérable, et ces parlers recoururent, pour le second mot dès le xiv^siècle, à la forme de Paris, char, qui ne prêtait pas chez eux à amphibologie : voilà pourquoi, aujourd'hui, dans le Nord, on trouve un type char (au sens « viande », cdui de l'ancien français), qui n'est pas phonétique, tandis que la forme traditionnelle car est restée pour désigner le char. C'est aussi la confusion des deux formes de l'article qui a précipité en Wallonie la confusion entre merle (féminin) dans cette région, devenu mierl[e), miel', et le mielyl).

Contre cette neutralisation si gênante de l'article défini, qui menaçait d'ébranler tous les genres des substantifs, — l'article étant aujourd'hui le principal réactif du genre — la langue a réagi de plusieurs façons. Elle a d'abord très généralement substitué dans le Nord à l'article défaillant le démonstratif, dont les formes génériques étaient restées différenciées, — en précipitant ainsi dans cette région une tendance populaire latente un peu partout :1a plupart des articles sont, en effet, d'anciens démonstratifs affaiblis, comme le français le, la (latin ille, illa, celuilà, celle-là). Le patois du Nord, de la Picardie à la Wallonie, dit donc aujourd'hui : « celle foire [ch' fouèr^ se tient à Arras » pour « la foire se tient à Arras ». La même région a remplacé aussi, dans certains cas, l'article par le possessif, dont l'emploi se trouve étendu, — en disant, par exemple, « il m'a fait saigner de mon nez s au lieu de « saigner du nez ».

(1) Ci-desBus, p. 86.

Quant an troisième moyen thérapeutique allégué par M. Gilliéron, la répétition du pronom après le nom sujet, <i mon père il est venu >, c'est un phénomène qui n'est pas spécial au Nord, et qui n'a même pas une extension linguistique particulière dans cette région : les exemples de ce genre cités par l'auteur pourraient aussi bien être du parisien populaire, du beauceron, etc. Ce fait, beaucoup plus général que le précédent, et d'une tout autre origine, peut d'ailleurs prendre rang également parmi les procédés thérapeutiques : c'est le moyen employé par le français populaire moderne, dans tout l'ancien groupe d'oïl, pour remédier à la confusion des flexions personnelles. Le moyen âge pouvait dire, sans pronom, chante, chantes, chanlel, tant qu'il prononça la consonne finale des trois premières personnes (et les deux consonnes finales de chantent). Ensuite on a dit « je chante, tu chantes, il chante », tout en conservant : l'homme (ou la femme) chante. Le peuple aujourd'hui va plus loin : le pronom, à ses yeux, est devenu à tel point la caractéristique de la personne, qu'il ne peut plus se passer de cet adjuvant : d'où « l'homme il chante », etc.

La pathologie et la thérapeuthique des mots sont liées, on le voit, d'un côté aux rencontres et attractions homonymiques, de l'autre aux flexions grammaticales qui feront plus spécialement l'objet du chapitre suivant.

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