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Fig. 38. — Corail.
OÙ la mer est calme. Les sondages indiquent qu'à partir du bord extérieur de la digue de corail la pente est très rapide, quelquefois même verticale ; tandis qu'au-delà, dans le bassin intérieur, la profondeur est toujours faible.
LA GENÈSE DES PLAGES IIÇ
Le continent Australien et la Nouvelle-Calédonie sont entourés de ces récifs-barrières; ceintures aux dimensions extraordinaires en rapport avec retendue des fragments du continent de l'hémisphère austral. Le récif-barrière d'Australie a un périmètre de 1875 kilomètres, commençant dans le détroit de Torrès, au milieu de rochers sans nombre et allant au sud jusqu'à Lady-EUiot-Island. A peine entrecoupé de passes, établissant l'échange nécessaire des eaux du bassin intérieur avec la pleine mer, il s'éloigne et se rapproche de terre, avec une distance variable entre 15 et 150 kilomètres.
Pig- 39
Iles Vanikoro, entourées du récif-barrière. (Lapérouse fit naufrage
sur ces récifs).
Le récif-barrière peut être considéré comme un immense archipel d'îlots et pâtés de corail, où se rencontrent quelques îles de dimensions plus étendues. On compte 22 passes dans ce récif, praticables pour les navires, et une multitude de solutions de continuité sans importance. La profondeur du bassin intérieur varie entre 20 et 50 mètres; elle semble être d'autant plus considérable que la largeur est importante; vers le sud, le fond s'abaisse graduellement à 80 et môme 100 mètres.
La Nouvelle-Calédonie est pareillement entourée d'une digue de corail de 740 kilomètres de développement, s'étendant paral-
LA GENÈSE DES PLACEE
lèlement à la direction des côtes de I1le; elle se tient à une distance variant entre 15 et 30 kilomctres. A la distance de 200 mètres du bord de la dîgue, la sonde descendant Je long d'une muraille verticale ne donne pas toujours le fond à 500 mètres.
Grand nombre d'iles de TOct^an Pacifique, grandes et petites, ont, dans des proportions plus restreintes, le môme système de structure. L'île de Tahiti, dont la plus grande longueur est de fjj kilomètres, est entourée d une ceinture analogue. Parmi les îles madréporiques on peut citer : larchipel Fidji ou Viti, les
îles Gambier, situées au sud du Bas-Archipel, les îles Seniavine et Hogolen, dans le groupe des Carolines, Tîle Vanikoro, au nord des Nouvelles - Hébrides, les îles des Cocos ou Keeling. Dans la i partie sud-est du ; groupe Fidji, l'île des Tortues, explorée par Cook, entourée d'un récif circulaire de 6 à 7 kilomètres de diamètre ; celui de l'île d'Hogolen a 250 kilomètres de circonférence et renferme dans sa ceinture un archipel composé de plus de 60 îles, dont les plus rapprochées du récif sont encore distantes de 12 kilomètres. Dans rarchîpel des Laquedives, appelés aussi les « Cent mille Iles », la surtace de la mer est hérissée de pointes de corail, mélangées aux alBeurements de sable -et aux débris de ces pointes aux formes les plus capricieuses. Dans cet archipel, l'île Minicoï, qui a iQ kilomètres de diamètre, était artificiellement protégée par une digue de blocs de corail; enlevée par une tempête en 1867, îa mer fit irruption dans la plus grande partie de l'île, faisant^rir les habitants et leurs plantations de cocotiers.
Fig. 40 Ile des CûcoÊ (ou Keeîîngj.
LA GENÈSE DES PLAGES 121
Tout le grand Océan équinoxial est parsemé d'îlots de corail. Dans l'Archipel des Maldives, on compte plus de 1200 îlots ou attolls, dont beaucoup sont plantés de cocotiers. Les mers de la Sonde, les abords des îles Célèbes sont hérissés de ces récifs, dont la majeui;e partie ne figure pas sur les cartes. Ces archipels sont séparés des eaux profondes, comme s'ils avaient été construits sur un plateau sous-marin. Le groupe des Tchagos, séparé des Maldives par des fonds de 5.000 mètres, est entouré d'un anneau de corail de 450 kilomètres de circonférence, à l'extrémité duquel on remarque l'attoll de Diego Gracia, avec son récif
Fig. 41 Ile Diego Gracia.
bizarre ayant deux branches développées des deux côtés sur 50 kilomètres de longueur, mais n'ayant qu'une largeur à peine d'un kilomètre.
On distingue les barrières des simples attolls en ce que ces derniers, de moindres proportions, entourent une ou plusieurs terres semblant émerger de l'intérieur de la lagune ; de plus les récifs côtiers, d'origine coralline, sont diflférents des récifs-barrières par l'absence du chenal d'eau profonde existant entre le rocher et le rivage; quelquefois ils sont séparés par un fossé restant à sec.
Les coraux se développent aussi, quoique avec moins d'ampleur, sur plusieurs points de l'Océan atlantique : dans le golfe
Î22 LA GENÈSE DES PLAGES
du Mexique et sur la côte du Brésil. On en trouve aussi dans la Méditerranée, mais ce corail, d'une espèce toute différente, ne constitue pas des colonies qui se transforment en récifs; ses formes élégantes et ses couleurs le font rechercher pour la bijouterie, .^
Les gisements de corail du golfe du Mexique appartiennent à une période plus ancienne que celle où nous les voyons dans le Grand Océan. La péninsule de la Floride est tout entière assise feur un banc de corail, dont on retrouve les affleurements aux Evcrglades. Les Cayes pu Keys, depuis le cap Floride jusqu'à la 1 lavane, sur une longueur de 200 kilomètres, sont disposés comme une barrière destinée à enclore plus tard le golfe du Mexique, de la même façon que la péninsule du Yucatan, prolongée par les récifs de corail. Les phases de transformations successives se sont développées comme dans les autres mers : jei^ sédiments ont été déposés sur les coraux par les flots et les courants; puis, les lagons ont été comblés, les palétuviers ont poussé sur les bords et avec tous les végétaux augmentés de leurs débris, un sol nouveau a été constitué ; mobile d'abord, il <.'est définitivement affermi avec la suite des siècles.
Le mode de croissance du corail a attiré non-seulement Tattention des zoologues, mais aussi celle des géologues; il paraît ne pouvoir se développer que sur un banc sous-marin lui servant de base première. On avait d'abord supposé que chaque atloll était construit sur les bords d'un cratère sous-marin distant de la surface en voie d'aCFaissement. Il aurait eu lieu insensiblement, permettant aux coraux de croître jusqu'au niveau de la mer. Cette théorie émise par Darwin (i), d'après ses études sur l'archipel des Cocos ou Keelings, procède d'un fait isolé à une thtorie d'ensemble embrassant une région tout entière. Admettant que les coraux ne puissent vivre que dans les couches ^u[>erficielles de la mer â la température de 20°, la hauteur de certains massifs corallins répondrait à l'idée d'enfoncement du fond de la mer. Car les colonies madréporiques ne commencent leur travail qu'à 40 ou 50 mètres de la surface, en s'élevant graduellement jusqu'au contact de l'air. Des rangées de sommets
(1) Coral Reefs.
LA GENÈSE DES PLAGES 12
sous-marins s'élèvent eflfectivement à travers tout le Grand Océan ; la môme où pas un rocher ne s'élève au-dessus de la surface. Toutes les îles madréporiques qui existent entre les îles Paumotou et Tîle Wake, près de l'archipel Marshall sont disposées en alignement. Et.de môme que les îles hautes au sud de celles-ci, elles affectent une disposition de courbure uniforme allant vers le Nord-Ouest. Les îles de corail seraient donc les témoins de l'orographie sous-marine représentant une immense chaîne sous-marine de hauteurs de plus de 5.000 milles de développement.
Forbes vérifiant cette théorie à l'île des Cocos, a fait remarquer que certaines plages se sont élevées, tandis que les chenaux qui permettaient le passage des navires se sont comblés par l'agrégation des coraux (i). Ce fait serait en faveur de l'affaissement (2).
M. Saville-Kent (3) n'a point trouvé de contradictions évidentes à cette hypothèse. Il invoque cependant la présence de blocs ou de couches de récifs à un niveau supérieur à celui des récifs actuels, semblant indiquer que depuis la formation de ces blocs ou couches, il se serait produit une surélévation. On retrouve des étendues de coraux morts situés entre le niveau de la mer et les coraux vivants. Celles-ci peuvent ôtre expliquées par les perturbations apportées par les tempôtes qui se meuvent des limites considérables. MM. Gruppy et Murray ont aussi invoqué cette circonstance, qui n'est qu'un phénomène exceptionnel.
M. Gruppy a découvert dans l'archipel des îles Salomon d'anciens attoîls élevés au-dessus de la mer. Sir Mac Gregor en a vu aussi aux Bouhoutou et aux Ouari, à l'extrémité orientale de la Nouvellj-Guinée. Quelques-uns s'élèvent à 100 mètres; le milieu de ces enceintes, occupé jadis par la lagune, est comblé et couvert d'une riche végétation; la partie centrale présente la forme d'une cuvette dont le fond est à environ 30 mètres plus bas que les bords.
(i) Voyage of a naturalist round the World. 1870. (2)Cuthbert Collingwood. Rambles ofa naturalist. (3) The Great Barrier reef of Australia. . . 1893.
LA GENÈSE DES PLAGES
Sans recourir à cette théorie, il semble plus naturel d'interpréter d'autres faits dépendant de Tordre zoologique en comparant la faune de la Nouvelle-Guinée et celle de l'Australie, ayant ensemble de nombreux points de contact. Ces deux continents anciennement réunis, auraient été disjoints par un affaissement auquel la partie septentrionale du récif-barrière d'Australie devrait sa formation.
L'hypothèse darw^inienne, sans être définitive, est plus satisfaisante que les autres. Plusieurs naturalistes le partagent; d'après Balansa, il n'y aurait d'autre motif à la construction des attolls que la propension naturelle des coraux à se développer graduellement du côté extérieur où l'eau est toujours agitée. Cette propension les conduit à la superposition en suivant les contours de leur base naturelle.
Fig. 42 Différentes formes du corail.
Caractères généraux. — Le delta est ainsi nomme à cause de sa ressemblance avec la lettre grecque de ce nom; dénomination appliquée dès les temps les plus reculés aux bouches du Nil, dont les deux bras principaux figuraient les deux côtés du triangle, ayant pour base le rivage de la Méditerranée. Le delta n'existe que dans les mers sans mouvement de marée ; leur calme permettant seul l'accumulation à lembouchure des matériaux apportés par le fleuve. Le delta est le contraire de l'estuaire, où la plaine alluviale remplace l'ouverture creusée par le mouvement des eaux.
Ses principaux caractères sont la conséquence de causes nombreuses : le régime des eaux du fleuve ; la nature des terrains qu'il traverse, les courants locaux de la mer et la direction des vents dominants. Plus vaste est la mer dans laquelle se jette le fleuve, plus lent est l'accroissement du delta. S'il se déverse dans un bassin peu profond, il le comble rapidement.
Les auteurs anciens s'étaient préoccupés des atterrissements des deltas; ils les comprenaient, mais ils manquaient de repères légués par l'histoire, tels que les vestiges de monuments, les ruines de substructions ou les documents historiques. Ceux-ci, consultés avec réserve et interprétés géographiquement, ont fourni des renseignements précieux.
En approchant de la fin de son cours, le fleuve paraissant quitter la terre à regret, semble engourdi dans ses capricieux méandres; sa pente est devenue insensible, par suite de l'exhaussement du fond ; dans les crues il déborde, s'épanche
dans les lagunes marécageuses, où il dépose son limon. Arrivé à son point terminal il mélange péniblement ses eaux avec celles de la mer^j abandonnant les dernières vases qui forment la base sous-marine, caractéristique de tout échange entre deux bassins où les mouvements des eaux ne sont pas équilibrés.
Les crues des fleuves influencent la formation des deltas, puisque ceux-ci représentent l'amas d'une notable partie du cube des matériaux de leur érosion. La vitesse du Nil, d'après les ingénieurs de l'expédition française en 1799 et 1800, est de 645 millimètres à la seconde à l'époque de la montée des eaux. Aux étiages les plus faibles, des expériences répétées ont reconnu un débit de 460 mètres cubes à la seconde, atteignant 460 mètres à Siout à la fin de mars et 13.000 mètres dans les crues moyennes (i). Le Rhin, dont le cours est beaucoup moins long, mais la pente plus forte, a un débit moyen de 800 mètres par seconde à Bâle ; le débit minima étant représenté par 300 mètres et le maximum par 1.200. Dans les fortes crues il s'élève à 5.000 et môme 6.000 mètres ; soit beaucoup moins que les crues ordinaires du Nil. Le Rhône, à Beaucaire, débite 400 mètres en basses eaux et jusqu'à 14.000 aux crues. Mais le Rhône, le Rhin et le Danube sont alimentés par la fonte des neiges et des glaces des Alpes pendant l'été; ils sont beaucoup moins réguliers que le Nil, qui doit ses crues aux pluies tropicales (2).
La surface des plaines alluviales provenant des dépôts des fleuves a été mesurée ; voici quelques renseignements montrant les termes des proportions (3).
Fleuves Kil. carrés Auteurs
Grange et Bramapoutra. . . . 8.259.435 Daniel.
Mississipi 3.189.983 Lyell.
Nil 2.219.400 Humphrey.
Danube 258.795 Credner.
Rhône 75.000 E. Reclus.
Aude 20.000 E. Reclus.
(i) Linant de Bellefonds.
(a) Ch. Grad. Bull, de la Soc. deGéogr. 3*trim. 1889.
(3) Credner. Mitteilungen von Petermann. XII. 1878.
Digrtized by
Le Nil. — Le Nil est la vie de l'Egypte et l'Egypte est le territoire que Finondation atteint. La terre produit sans engrais, sans pluie, sans charrue. Quand les eaux débordées se retirent après la crue annuelle, commencée au printemps et terminée en décembre, le sol reste couvert d'un limon fertile, où le fellah jette la semence qui, par son propre poids, se place dans ce sol factice ; il possède suffisamment d'humidité sous le soleil tropical, pour n'avoir pas besoiri d'arrosage jusqu'à l'époque de la récolte, qui se fait en avril, avant les grandes chaleurs et le retour de la nouvelle inondation.
L'analyse indique que les matières solides transportées d'une crue à l'autre sont d'environ 30 millions de mètres cubes (i). On admet que l'eau contient en moyenne quatre parties de limon sur mille parties d'eau ; à- l'époque des basses eaux, elle est limpide et agréable à boire. Tout le sol de la région du Bas Nil est recouverte d'une couche de terre noire dont la superposition finit par exhausser lentement le sol, quoique rien ne paraisse changer le régime du fleuve ; ses crues restent les mômes elles terres inondées sont sans changements. Si l'on pouvait soulever séparément les couches limoneuses comme les feuillets d'un livre, on retrouverait en correspondance avec chaque année une pellicule représentant le dépôt opéré par la crue. Cette superposition a été examinée dans certaines fouilles pratiquées à la base des monuments anciens. Aussi les piédestaux sur lesquels reposent les colosses de Memnon, presqu'entièrement enfouis sous ces alluvions, dans la plaine de Kournak, se trouvent à 5 mètres au-dessous du sol actuel. M. Lebas a constaté que si les édifices voisins de l'obélisque de Louksor étaient déblayés, ils seraient aujourd'hui recouverts d'une épaisseur d'alluvion de cinq mètres. Les ingénieurs accompagnant l'expédition d'Egypte ont évalué à 126 millimètres par siècle Texhaussement des dépôts limoneux (2).
Le temple de Karnak, actuellement atteint par l'inondation, ne l'était pas dans l'antiquité, et si l'édifice voisin était déblayé de ses décombres, les eaux s'y élèveraient à plusieurs mètres de
(i) Credner. Die Deltas. Mittheilungen von Peterman. XII. 1878. (2) Mém. sur TEgypte publiés pendant les campagnes du général Bonaparte. 1800-1803.
laS LES DELTAS
hauteur. Plus en amont, à Semnels, en Nubie, M.Ch. Grad (i) a remarqué au-dessous de la troisième cataracte des inscriptions hiùRîglyphiques gravées sur le rocher, d'après lesquelles sous la douîîième dynastie des rois d'Egypte, il y a quarante siècles, les eaux montaient à 7 mètres au-dessus des hautes eaux actuelles. Il y aurait eu un abaissement du sol, au lieu d'un exhaussement. Mariette attribue ce changement à des travaux de barrage exécutés au moyen empire.
Suivant Aristote, le fleuve se tarirait et la branche occidentale du Delta, dite Canopique, reconnue comme la seule naturelle; les autres bras seraient dus à la main de l'homme. Plutarque dit que tout le Delta aurait été anciennement submergé par la mer; témoignage concordant avec la présence de coquillages marins retrouvés dans les déserts voisins et le degré de salure des puits qu'on y creuse. A l'époque d'Hérodote, il y 2400 ans, la bifurcation du Delta commençait à Memphis, tandis que maintenant, elle est à trente kilomètres de ce point. Les documents anciens permettent de croire que les grandes lagunes qui bordent la côte depuis Alexandrie jusqu'à Péluse, existaient à peu près telles qu'elles sont au début de l'époque historique; mais, peut-être avec moins d'extension qu'elles n'en ont depuis que la négligence de l'entretien des digues a modifié leurs rives. Les branches énumérées par les anciens géographes étaient au nombre de sept : en partant de l'ouest, la branche Canopique, débouchait à Canope, à l'est d'Alexandrie; la Bolbitique, représentait celle de Rosette; la Sibennytique, dont on retrouve encore les traces dans une partie du lac deBourlos; la Phatritique, qui n'est autre que celle de Damiette; la Mandésienne, la Tanitique ou Saïtique et la Pélusiaque ; trois branches dont les faibles vestiges se perdent dans le lac Menzaleh.
Aux deux artères principales du Nil se rattache tout un réseau de canaux d'irrigation ; plusieurs ont môme été creusés dans les branches abandonnées du fleuve ; leur pente est presque nulle, soit o^oy par kilomètre. Le système d'irrigation du Delta, tel qu'il est, remonte à la plus haute antiquité; la longueur des canaux totalisée représente 7200 kilomètres (2). Il est placé sous
(i) BuU. delà Soc.de Géogr. 3* trim. 1887.
{2) A. Chclu. Le Nil, le Soudan, l'Egypte. Paris, 1891.
la juridiction de l'administration, qui les entretient et règle la répartition de l'eau ; de l'observation des règlements dépend la distribution de ces eaux limoneuses éminemment fertiles et par suite le succès des récoltes. C'est ce qui fait la différence de rÉgypte administrée sous les Ptolémées, avec l'Egypte en décadence sous les Romains et ruinée sous les Turcs.
L'espace triangulaire occupé par le Delta comprend 22.276 kilomètres carrés (i). Il est traversé par les deux branches principales : celle de Damiette et celle de Rosette ; à Test de cette dernière s'étend le lac Menzaleh de 60 kilomètres de long, protégé de la mer par un cordon littoral de sable d'épaisseur variable ; à l'ouest de celle de Damiette, se trouve le lac Etko et entre les deux branches, le lac de Bourlos. De Port-Saïd à l'entrée du canal de Suez jusqu'à Alexandrie la plage s'aligne sur une longueur d'environ 300 kilomètres. Tout le delta est entrecoupé de canaux naturels destinés à 1 irrigation, entre lesquels existent des lacs secondaires peu profonds comme les précédents, où l'on pourrait s'avancer jusqu'à grande distance en n'ayant de l'eau que jusqu'au genou. Parmi ceux-ci on signale le lac d'Aboukir, conséquence d'une irruption de la mer en 1784, dans une plaine basse mal défendue contre l'inondation et au milieu de laquelle s'élevaient des villages qui furent submergés.
Le rivage de la mer formant le front du delta se serait avancé de deux mille mètres depuis l'époque historique, si l'on en juge d'après les progrès annuels constatés à Rosette, où depuis 40 ans la plage s'est augmentée de 40 mètres. L'accroissement de cette plage qui s'étend jusqu'à Alexandrie, a permis à cette ville de s'agrandir de ce côté, sur les relais de mer, dont la plaine sablonneuse représente les atterrissements du fleuve.
Le Rhône. — Le delta du Rhône présente un type des mieux connus par de nombreux travaux historiques et hydrographiques entrepris à différentes époques. Le fleuve descend rapidement des vallées de montagnes, arrive à la mer avec une pente d'autant plus faible qu'il s'en approche et s'engourdit dans des détours capricieux. La pente est de i mètre par kilomètre
(i) A. Chélu.
Girard, 9.
à Lyon, tandis qu'elle se trouve réduite à o'"i2* depuis Arles jusqu'à la mer. Le fleuve, impétueux à son début, éprouve, à mesure qu'il s'approche de son embouchure, un ralentissement favorable au dépôt des matériaux qu'il a entraînés dans la partie supérieure de son cours.
Le Rhône déverse annuellement à la mer un volume de 54 milliards de mètres cubes d'eau, contenant 21 millions de mètres cubes de sable limoneux (i). Ces matériaux sont rejetés par le grand bras dans le golfe de Fos, où ils s'accumulent en theys ou bancs sans consistance qui se transformeront après cette première étape, en nouvelles rives; à l'embouchure même, une barre visqueuse s'étend en demi-cercle, traçant au milieu des eaux épaisses une limite avec les eaux marines; sa crête, large d'une centaine de mètres, émerge tantôt à fleur d'eau, tantôt se trouve recouverte, et restant traversée vers le milieu par la partie la plus active du courant des eaux douces, qui creuse un chenal dans la boue amoncelée. Là est la passe ; ouverture variable suivant les crues ou les périodes d'agitation de la mer, conservant à peine un mètre de profondeur. Sur le versant méridional de la barre la pente est faible, les dépôts étant plus abondants; du côté du large elle est plus rapide à cause du courant littoral et du mouvement d'afFouillement des vagues. Pour modifier la barre on avait rétréci le lit du fleuve dans sa partie extrême entre les digues, pensant que l'activité du courant chasserait les dépôts fangeux ; l'effet se produisit au débouché des digues, mais la barre se reporta plus loin.
La différence de niveau entre la mer et le fleuve, nulle par temps calme, n'existe qu'avec les vents d'est ou les crues; lorsque le vent souffle, les vagues, refoulant les eaux dans le chenal, annulent le courant et provoquent l'inondation dans les parties basses; les crues sont impuissantes à pratiquer une trouée dans la vase molle de la barre ; elles ne font que bouleverser les pentes du dépôt, creusant un passage, en même temps qu'elles en obstruent un autre, et cela jusqu'à ce que le cours moyen normal étant rétabli, la barre se reforme telle qu'elle était. Ces
( 1 ) A. Surell. Mémoires sur les Embouchures du Rhône. 1 847.— 1 9 millions d'après Reybert.
ï^2 LES DELtAÔ
incertitudes ayant détourné la navigation de ces passages dangereux, on a rétabli Taccès du fleuve en creusant le canal Saint-Lx)uis qui aboutit à l'anse du Repos, où la mer, plus profonde, n'est pas encore soumise aux envasements de l'embouchure du Grand-Rhône.
Les Romains s'étaient déjà préoccupés de rectifier le cours du fleuve pour atteindre Arles, comprenant que la navigation fluviale était d'autant plus utile que les routes manquaient. Marius fit creuser le canal d'Arles à la mer, pour permettre le ravitaillement de son armée campée sur les plateaux des Alpines. Les vestiges de ce canal, dit Fosses Mariennes (Fossa Marianœ) sont trop peu évidents pour autoriser la restauration de son tracé; d'après P. Desjardins, son point de départ aurait été la vUIq d'Énargintim (Saint-Gabriel actuellement); une autre ybssa parallèle au fleuve aurait abouti à Fos; d'où peut-être: Fossœ Marianœ Portus. Ce canal, permettant d'éviter le passage de la barre, aurait eu le môme but que le canal de Saint-Louis.
Les témoignages de Strabon, de Ptolémée, de Polybe indiquent que 400 ans avant l'ère chrétienne l'extension du delta était restreinte. L'embouchure du Grand Rhône, située aujourd'hui à 50 kilomètres d'Arles, n'en était éloignée que de 24 ; la progression aurait été de 26 kilomètres en 22 siècles. Suivant Astruc, l'accroissement du delta aurait pour repères l'ordre chronologique de la construction de tours bâties sur les rives du fleuVe, pour servir de phares ou d'amers destinés à guider les navigateurs à l'entrée des passes. Si le fleuve avait toujours eu son embouchure à la même place, ces indications n'auraient pas eu raison d'être. Mais quelques-unes existent encore ou du moins leurs ruines sont encore visibles et elles s'échelonnent dans la plaine du delta aux points où l'on remarque encore des traces de l'ancien cours du fleuve. La Tour de Parade, la plus éloignée de toutes dans l'intérieur, semble indiquer l'embouchure à Tépoque gallo-romaine pour le bras du Grand Rhône et correspondrait avec la tour de Variât placée à une autre embouchure. La tour de'Mondovi et la tour Vassale, indiqueraient une époque ultérieure. La tour Saint- Genest, moins éloignée de la mer que les précédentes, correspondait certainement à l'embouchure du Bras-de-Fer en 1656,
date avérée de la construction. La tour de Tampon, érigée en 1614 était, d'après une tradition locale, un poste de pilotes. La tour Saint-Louis, la plus récente de toutes les précédentes, date de 1787; bâtie au bord de la mer, elle en est éloignée aujourd'hui de 8 kilomètres. Pareille constatation s'applique à la tour de Faraman, placée sur le rivage même au XVI* siècle, à l'embouchure du Bras-de Fer; elle a été remplacée par un nouveau phare portant le même nom établi sur le bord de la mer, mais qui, détruit par les érosions en janvier 1872, a été reporté plus loin. Ces vestiges relégués dans la plaine alluviale comparés entre eux, semblent concorder avec les progrès d'avancement déterminés par des repères modernes.
Au temps de Pline, le bras principal aboutissait à l'étang de Maugio, où il est encore représenté par le cours du petit Rhône, dont on retrouve des traces près du ruisseau du Vieux-Vistre, touchant au canal de la Radelle et s'étendant jusqu'à l'ouest d'Aigues-Mortes et au-delà vers l'étang de Maugio ou de l'Or, où il aboutissait sous le nom d'Oslium Hispaniense^ dénomination significative de son extension vers la côte d'Espagne, qu'il atteignait indirectement en se perdant à travers les étangs littoraux qui bordent le golfe du Lion. La partie supérieure du cours du Petit-Rhône subsiste seule et conserve le nom de T^hodaniis minoi\, opposé au grand Rhône, Tihodanus major \ entre ces deux bras serpentait le Tihodanus médius^ dont les méandres encore visibles au milieu des marécages, se rapportent au bras de Saint-Ferréol.
Aigues-Mortes, d'où Saint-Louis s'embarqua pour les croisades, est une ville morte dans toute l'acception du terme; reléguée dans un désert alluvial, elle domine la Petite Camargue, entrecoupée d'étangs, de salines et de dunes. « Tout est mort autour de cette ville morte; en présence de cette enceinte d'un autre âge et d'un autre monde, rien ne rappelle l'Europe moderne et l'on se croirait transporté dans ces lumineuses et tristes contrées de l'Afrique et de l'Orient, qui, comme Aigues-Mortes, ne vivent plus que par le passé » (i). Cette ville n'a pas changé depuis le XIII* siècle, époque à laquelle il y avait un modeste
(i) Ch. Lenthéric. Les villes mortes du golfe du Lion. 1876.
port intérieur au milieu des étangs et les navires stationnaient au pied de la tour Constance; la plage était traversée par un chenal sinueux ouvert par les courants d'eau douce, mais que probablement on avait été obligé d'approfondir pour maintenir une voie navigable entre le port et la mer (i). Depuis cette
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Fig. 44 Les environs d'Aigucs-Mortes.
époque, le littoral a peu varié, les agents transformateurs ne l'ayant pas influencé ; le chenal par lequel passèrent les navires des croisés est resté tel et porte encore le nom de Grau Louis.
Les atterrissements qui se sont portés à l'époque préhistorique dans la partie est du delta, à l'embouchure du Grand Rhône, se faisaient du côté opposé. La mer a reculé graduelle-
{i)Ch. Lenihérïc. Ibidem.
ment devant les apports du fleuve : les vents dominants, cause déterminante des modifications littorales, ont concouru à la formation de quatre cordons de sable derrière lesquels les eaux fluviales séjournaient, sans s épancher dans des étangs échelonnés sur toute la côte. On retrouve au nord d'Aigues-Mortes les traces distinctes du plus ancien de ces cordons représenté par le massif de la Sylve Godesque. De nouvelles flèches de sable, dues aux mêmes causes, succédèrent à celui-ci, décrivant une courbe de plus en plus infléchie vers l'est. Ces digues élevées par les vents et les flots ont isolé les étangs de la Marette, du Roi, de la Ville, du Repausset, etc. Actuellement un quatrième cordon se forme sur la plage orientale, à laquelle on a donné le nom significatif de Terre-Neuve (i).
Une notable partie du limon fluvial s'écoule par le grand Rhône, entre les digues régularisant l'extrémité de l'embouchure ; elles oblitèrent les fausses passes pour diriger la totalité des eaux vers la barre. Ces ouvertures sont nombreuses; le Grau du Pégoulier datait du XVII^ siècle ; le Grau de Piémanson de 1750; le Grau de Roustan de 1841 ; le Grau d'Eugène de 1850. Les ingénieurs ont corrigé la voie fluviale en resserrant le courant entre des digues, mais ils n'ont pu empêcher les courants marins de Test de répartir les vases sur les plages voisines. Elles augmentent sans cesse les bords de la plaine alluviale ; abandonnées sur la barre, elles sont entraînées à l'ouest, sans se propager dans le golfe de Fos, où les atterrissements sont nuls ; mais leur épandage lent, en vertu de leur propre poids, finira cependant par combler le golfe et obstruer le canal Saint-Louis. On évalue à 40 mètres par an ce comblement méthodique; chiffre qui permet de déterminer l'époque encore éloignée, mais certaine où il faudra trouver un autre accès pour la navigation.
Le courant littoral partant de l'est à l'ouest a accumulé les matériaux limoneux sur la face antérieure du delta, jusqu'à l'entrée du golfe d'Aigues-Mortes, à la plage de l'Espinguette, où le courant se perd au large, sans influencer l'eau calme du golfe.
Les alluvions du Rhône ont donné nedssance à une région étrange: la Camargue, plaine d'une surface de 75,000 hectares,
(i) Ch. Martins, Bull, de la Soc. de Géogr. Février 1B75.
dont l'aspect se rapproche à la fois du delta du Nil, des pampas de rAmèrique du Sud, des polders de la Hollande, des marais Pontîns d'Italie et des Marennes de Toscane ; cette physionomie egt due à ses canaux, ses étangs, ses plaines mélancoliques et solitaires, où paissent des troupeaux de chevaux errants et de bœufs indomptés. Dans cet enchevêtrement de digues, de fossés, les évolutions successives des empiétements du sol dues aux évolutions de la mer et au travail du fleuve conservent leurs empreintes; entre les deux bras du fleuve aux abords desquels les alluvions se sont répandues, se trouve l'étang de Valcarès, immense nappe d'eau saumàtre de 12.000 hectares, représentant un ancien golfe marin parsemé de bas-fonds, ayant sa partie antérieure isolée de la mer par une série de cordons de sable entrecoupés de graus. Un cinquième des terres de la Camargue est en état de culture; quoique les inondations ne les recouvrent plus, elles restent encore imprégnées du sel amalgamé aux vases visqueuses, cristallisant dans certaines circonstances favorables en larges plaques nommées : sansouires. Il en résulte des marais semi-salés, des palus, des roselières impénétrables et remplies d'herbes entrant en putréfaction aux premières chaleurs Ce sol vaseux engendre des fièvres régnant sur la population à l'état endémique ; aussi la culture et les assainissements languissent faute de bras pour l'amélioration de cette solitude néfaste.
Le Pô. — Le développement du Pô est restreint; mais son vaste bassin eïi forme de cuvette recueille les innombrables produits de l'érosion des Alpes méridionales. Il reçoit, d'après Lombardini, 42,760,000 mètres cubes de limon annuellement, qui vont s'échouer sur le fond de la mer Adriatique, où l'eau calme est favorable à l'accroissement du delta. Les documents historiques et les vestiges de travaux hydrauliques datant du moyen-âge ont permis d'évaluer le degré d'avancement de ce delta à ho métrés par an.
Aux temps préhistoriques les torrents descendant des montagnes aboutissaient à un golfe profond, baignant le pied des Alpes; mais les apports successifs ont comble* ce golfe, remplacé par les fertiles plaines de la Lombardie, au milieu desquelles a
subsisté un drainage naturel dont le Pô reste le canal artériel. Des ports s'étaient fondés à l'embouchure des principaux bras du fleuve : Ravenne, comme actuellement Venise, bâtie autrefois au milieu des lagunes, est aujourd'hui reléguée loin de la mer. Adria, ville d'une haute antiquité, qui a donné son nom au golfe, était aussi accessible par mer. A cette époque, une chaîne de dunes peu élevées faisait suite au long cordon derrière lequel étaient des lacs littoraux, comme aujourd'hui le Lido de Venise. Des lagunes, comparables à celles de Comacchio, recevaient les eaux douces avant leur mélange avec la mer. La digue de sable finit par se rompre et les eaux s'épanchant par plusieurs ouvertures, le delta s'avança.
Depuis Trieste jusqu'à Ancône toute la côte italienne s'augmente des alluvions, sans que le travail de la sédimentation soit troublé ni par la marée, ni parles courants; seuls les vents aident les flots à modeler les plages nouvelles; les vases sont reportées tantôt au nord, tantôt au sud par les flots où elles s'allongent en cordons séparant les lagunes de la pleine mer, jusqu'à ce que celles-ci finissent par être comblées. On a calculé que si les vases déversées dans le golfe Adriatique, au lieu de s'étendre longitudinalement à la côte, sous l'influence des vents régnants, restaient en face du point où elles arrivent à la mer, elles formeraient en mille ans une plaine alluviale se projetant sur une largeur de lo kilomètres jusqu'à la côte d'Istrie.
Les forages exécutés à Venise pour la création de puits artésiens ont fourni des indications sur la composition du sous-sol du delta. Neuf forages successifs ont presque tous traversé les mômes couches; l'un d'eux, poussé jusqu'à i72'"5o% a traversé plusieurs amas de lignites; on a ainsi reconnu que les couches de sable et de vase alternent et sont plus ou moins limoneuses jusqu'à la profondeur moyenne de 50 mètres.
Le Danube. — Le Danube étant le premier fleuve d'Europe par son importance commerciale et celle des États qu'il traverse, une Commission nommée par sept puissances européennes intéressées, siège à Galatz, dans le but d'administrer tout ce qui concerne la navigation du fleuve et notamment l'entretien du chenal dans l'embouchure, pour que son accès soit facile en toute saison.
Les eaux du fleuve se déversent irrégulièrement dans la mer Noire par trois bouches principales : celle de Kilia, au nord; celle de Soulina, au milieu, et celle de Saint-Georges au sud. La branche de Kilia est la plus navigable et celle de Soulina la moins favorisée ; aussi la première a été endiguée et approfondie pour la navigation. Les résultats des travaux ont été, non pas de supprimer la barre, mais de la reculer à un point où elle est acceptable pour la navigation, qui compte 1.900 navires par an. De plus avec des jetées convergentes on a pu faire baisser de 3 mètres le seuil de cette barre, ce qui permet aux navires calant six mètres de passer en toute saison.
Ce fleuve déversant dans la mer Noire plus de deux fois autant d'eau que toutes les rivières de France , entraîne une quantité de sable et d'argile abandonnés dans les marais et sur les rives du delta. La division des trois branches se fait au-dessous d'Isatcha, où il serpente entre d'immenses forêts de roseaux au milieu desquelles apparaissent de loin en loin des huttes de pêcheurs valaques. Le delta consiste en une agglomération d'îles marécageuses, séparées de distance en distance par d'anciens bras ou des fossés à moitié remplis d'eau et de roseaux ; ce sol est tantôt inondé, tantôt émergeant suivant l'élévation de l'eau pendant les cours.
Pendant la saison des pluies le fleuve s'élance dans la mer Noire avec une impétuosité suflîsante pour que ses eaux, refoulant celles de la mer, ne se mélangent pas avec elles et soient reconnaissables au loin à leur teinte verdâtre. Quoique la quantité du limon amenée par le fleuve soit considérable, cette poussée au moment des crues répartit sur un espace étendu les alluvions sous-marines et diminue relativement le progrès du delta. Les anciens avaient observé éet envasement du Pont- Euxin et craignaient qu'avec le temps, il ne se transform^ât en une mer parsemée de bancs de sable comme le Palus-Maœtide. Cet empiétement est évident, mais le remplissage de la mer Noire exigera un temps incalculable.
Le Volga. — Ce fleuve « travailleur » dont le cours a 3,715 kilomètres de long, et destiné à combler la mer Caspienne à une époque déterminable. Il traverse des terrains sablonneux
d'où il importe une quantité énorme de vases, évaluée à 5 centimètres cubes par mètre (i). La masse totale de limon amené à l'embouchure par le bras principal est de 20,000 mètres cubes en vingt-quatre heures. Elle s'y dépose naturellement par sa densité, sans être emportée par un courant ; mais seul le vent soufflant toujours dans la direction de Test, refoule les eaux sur la côte occidentale.
Les dépôts s'opèrent sous deux formes : d'abord des terres nouvelles s'émergent au-dessus du niveau des eaux, avançant progressivement le delta sillonné par plus de 50 bras mal déterminés; les différences résultant de la comparaison des cartes de 1726 avec celles de 1813, indiquent un avancement de plus de 150 kilomètres sur la mer Caspienne. La seconde forme consiste dans les accumulations sous-marines représentant une barre au point où chaque bras pénètre dans la mer.
La navigation se faisait par le bras nommé : ancien Volga, aujourd'hui comblé en partie; les navires sont contraints de passer sur des fonds de 70 centimètres ou d'attendre qu'une crue ou un vent favorable augmente de quelques centimètres la hauteur de l'eau sur le seuil vaseux. D'importants travaux d endiguement et de dragages ont été entrepris depuis 1870, mais ils ont été exécutés en pure perte.
Indépendamment du delta proprement dit qui s'étend sur une longueur de 60 kilomètres, depuis Astrakan jusqu'à la mer, toutes les steppes de la rive occidentale se confondent avec des marécages littoraux, entrecoupés de lacs aux contours indécis, mais toujours orientés uniformément de l'est à l'ouest. Ils occupent toute la région comprise entre la latitude d'Astrakan jusqu'aux bouches de la Kouma sur une longueur de plus de 400 kilomètres. Quelques-uns de ces canaux ont souvent plus de 40 kilomètres de longueur, comprenant des îles, des presqu'îles, des langues de terre et des solutions de continuité, mais tous ces accidents du sol sont alignés dans une direction unique. Ces milliers de canaux ou lacs allongés offrent un dédale qui n'est comparable à aucun marais littoral connu ; les rares habitants des steppes voisines n'osent même pas s'aventurer. Les collines de
(i)Ch. Mrotchkowki.
sable ou « Bougors « ne sont jamais élevés déplus de 7 à 8 mètres au-dessus de ces eaux, tantôt douces, tantôt saumâtres suivant les alternatives des crues du Volga ou Tinfluence des vents dominants. Cette immense région des Bougors constitue un caractère spécial au littoral de la mer Caspienne et donne un exemple de la formation des steppes et du mode de comblement de, cette mer intérieure.
Le Ho-Hang-Ho (Fleuve jaune). — Il mérite son nom à tous égards ; aussi a-t-il été souvent comparé au Nil pour le volume des eaux, leur couleur et la quantité de limon qu*il transporte. La proportion de ce limon est plus forte que ne le comporte aucun autre fleuve; il le doit à 1 érosion des rives de son cours inférieur qui traverse la région du lœss ou « terres jaunes » sorte d'argile friable en couches épaisses. La pente est de o"^222™"» par kilomètre.
Avant d'atteindre les plaines qui précédaient autrefois son delta progressif, le fleuve « ingouvernable » de 3.700 kilomètres de long serpente dans un pays plat, où il s'épanche suivant les caprices des crues, aussi on l'a nommé * Chagrin de la Chine. Les historiens chinois, remontant jusqu'à 800 ans avant l'ère chrétienne, mentionnent les nombreuses variations de ses embouchures; celles-ci se seraient déplacées neuf fois et à chaque déplacement aurait été cause de calamités. Tantôt le fleuve aboutit aux rives du golfe du Pé-tchi-li, dans le province du Chan-tung, tantôt il se reporte du côté de la mer Jaune dans la province du Kiang-Tsu (i). En remontant seulement jusqu'à 1856, on voit qu'à cette époque il aboutissait au golfe du Pé-tchi-li, au lieu qu'avant il s'épanchait sur un espace de 25 kilomètres de large dans les plaines où il se creusait un autre lit. Il résulta de cette dérivation naturelle que les campagnes irriguées furent desséchées et que celles sur lesquelles les eaux débordèrent eurent leurs récoltes détruites. En 1870 une digue se rompit à Kaï-Phong, point où commencent les incertitudes du fleuve; il prit alors la direction de la plaine de Wû-Ho et se déversa dans le lac Hong- Tsé-Hou, mêlant ses eaux avec celles du Yan-Tsé-Kiang, pour se
i)Fauvel. La province chinoise de Chantung. Bruxelles. 1892.
jeter dans la mer Jaune. Les points extrêmes où il aboutit alternativement du nord au sud sont éloignés de 500 kilomètres.
On attribue à son delta une superficie de 250.000 kilomètres. Les traces les plus anciennes de son embouchure sont voisines du Peï-Ho; son cours, depuis le Ho-Nam, se rapprocherait de celui qui est indique dans la carte d'Anville. A une époque postérieure, au lieu de couler vers le nord, il se dirigea droit vers la
Fig. 46 Embouchures variables du Hoang-Ho.
mer, empruntant le lit d'un cours d'eau moins important, le Pi-ên, qui, d'après les anciennes dénominations locales, devait occuper aussi le lit du Ho-Hang-Ho, depuis Khaï-Fong-Sin jusqu'à la mer Jaune (1).
La plus terrible inondation encore présente à la mémoire est celle de 1867. A cette époque, le fleuve, après avoir rompu ses digues, confondit son cours avec celui du Ba-Tsin-Ho et se jeta
(i) Kiinje.
dans le golfe du Tché-Zy . En 1888, il inonda aussi toute la plaine, s'épanchant sur une longueur de 80 milles et une largeur de 35 et submergeant plusieurs provinces. Ce dernier débordement eut pour conséquence de lui faire emprunter le lit d'autres rivières et de remplir le lac Hong-Tse-IIou, que les alluvions finirent par combler.
Toutes les côtes du golfe du Pé-Chi-Li et de la mer Jaune, excepté la péninsule élevée qui sert de point de partage entre les deux deltas alternatifs, s'augmentent de bancs de boue destinés à se solidifier. Suivant les historiens chinois, il y a vingtet-un siècles, la ville de Pon-Taï, située au bord de la mer, se trouve actuellement reléguée à 70 kilomètres dans l'intérieur. Le limon apporté par le fleuve fangeux s'étale près de ses multiples embouchures. Aussi pour atteindre les fonds de 50 mètres, il faut s'éloigner à 100 kilomètres du rivage.
Dans toute cette région aux rivages indéterminés à cause de leur décevante planimétrie, les changements se font sur des surfaces considérables. Depuis l'inondation mémorable de 1870, la plaine basse où est situé le Tien-Tsin est restée sous les eaux. Plusieurs fleuves débordés se réunissent au Peï-Ho pour se jeter dans une baie du golfe du Pé-Chi-Li, où débouchait aussi le Ho-Hang-Ho avant le changement de son cours. Le Pé-Chi-Li a été couvert d'une nappe d'eau stagnante sur une étendue de 40,000 kilomètres carrés, ayant une hauteur de o'"5o à i^çoet du milieu de laquelle surgissent quelques villages bâtis sur des éminences depuis les temps les plus reculés. La submersion de cette région basse a d'abord été expliquée par la surabondance des eaux de Ho-Hang-Ho, conséquence qui semblait admissible; mais l'examen de la disposition topographique du bassin du Peï-Ho et de ses tributaires indique qu'il est uniquement composé de terrains déboisés et de vallons dénudés, ne permettant pas aux eaux fluviales de s'imbiber dans le sol. Les pluies abondantes de l'été s'échappent par de nombreux ravins au régime torrentiel, dont quelques-uns ont un lit variable de plus de 500 mètres de large, où, aux époques de sécheresse, il ne serpente qu'un mince filet d'eau. Les pluies se précipitent vers la partie basse du bassin où le courant s'arrête ; rencontrant les marées du golfe qui sont plus élevées, il en résulte un afflux
d'eau douce incapable de s'échapper vers la mer, qui inonde la prolongation du golfe dans l'intérieur (i).
Comme les cultivateurs des fertiles plaines de la Lombardie, les riverains du Ho-Hang-IIo ont été contraints d'opposer aux débordements des digues d'une disposition toute particulière. Ces digues, exécutées avec des tiges de sorgho, dont la boue comble les interstices, consistent en un système de vastes compartiments disposés en séries dépendantes ou indépendantes suivant la hauteur des eaux. Ce sont des réservoirs positifs ou négatifs, selon la nécessité de faire des sacrifices à l'élévation des crues, ou d'emmagasiner pour la saison sèche la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation. Les digues les plus rapprochées sont distantes de trois kilomètres du lit moyen du fleuve, afin de lui abandonner l'espace suffisant. L'entretien de ce réseau de clôtures représentant une chaîne de damiers juxtaposés, occupe tous les ouvriers agricoles du pays. Pendant la guerre des Taëpings (1850) les insurgés rompirent les digues pour ruiner les cultures ; alors le fleuve, se précipitant par les brèches, inonda toutes les campagnes environnantes, peuplées de nombreux villages.
L'embouchure du Yan-Tsé-Kiang, voisine de celle du Ho-Hang-Ho, a aussi une histoire fertile en modifications; les eaux des deux fleuves se sont souvent confondues dans leurs deltas réciproques sur la rive droite du golfe d'Hang-Tché-Han, l'un et l'autre y apportant une quantité de limon qui a été évaluée à 180 millions de mètres cubes (2) Le Yan-Tsé-Kiang s'est déversé à une époque ancienne dans le Ta-Hou, lac situé au centre de la plaine alluviale entrecoupée de marécages. Toute cette région entrecoupée de canaux, de fossés aux contours indécis, d'étangs bizarrement disséminés, rappelle sous certains côtés l'aspect de la Hollande avec ses polders; les villages situés au milieu du labyrinthe de canaux d'irrigation et de transport ont suggéré à plusieurs voyageurs, l'idée de les comparer aux lagunes de Venise (3),
(i) Guy de Contenson, Bull, de la Soc. de Gêogr., juillet 1874, et y trim.
(2) Grupy.
(3) Cari Ritter, in E. Reclus. Géogr. univ. VU.
Le Hong-Kiang. — (Fleuve-Rouge). — En venant reconnaître les côtes du Tonkin, le navigateur n'aperçoit que des plaines basses s'étendant à perte de vue, se confondant avec la mer et indistinctes de Thorizon. On se dirige sur un petit îlot rocheux, point de repère pour entrer dans le fleuve qui conduit à Haï- Phong; c'est la presqu'ile Doson et l'îlot Hom-Dau. Après Tavoir contourné, le navire franchit la barre boueuse et pénètre dans les eaux jaunes du Hong-Kiang. En approchant de près les rives du fleuve, on distingue à peine le sol inondé par la marée et couvert d'une boue rougeâtre sur laquelle poussent quelques herbes.
Le Hong-Kiang est la grande artère fluviale du Tonkin; à 150 kilomètres de la mer, il se divise en deux bras. Les deux bras extrêmes entre lesquels s'échappent un grand nombre de bouches, s'étendent du Day jusqu'à Cat-Ba sur une largeur de 170 kilomètres représentant la base du delta et offrant la figure géométrique d'un secteur, dont le littoral serait la circonférence et le rayon la distance de cette circonférence à Hun-Hoa ; sa surface est environ de 14.000 kilomètres carrés. Les nombreux bras qui s'étendent jusqu'à la mer sont tous obstrués à une certaine distance du point où la marée se fait sentir, par une barre de vase tellement molle que la quille des navires qui remontent à Haï-Phong ou à Hanoï peut sans inconvénient y tracer un sillon de plus d'un mètre de profondeur. Ces barres, vacillantes sous les deux forces antagonistes de la marée et du fleuve, se déplacent perpétuellement et présentent un obstacle très sérieux à la navigation. Elles retardent aussi l'écoulement des eaux dans la partie basse du delta, laissant le courant dépourvu de vigueur, s'épandre dans les plaines environnantes.
Tout le delta du Tonkin est très peuplé par les cultivateurs des rizières ; ces terres alluviales, où l'on introduit à peu de frais les eaux nécessaires à cette industrie vitale du pays, produisent deux récoltes par an. Elles peuvent se diviser en trois catégories : celles qui, trop élevées et sèches, appartiennent à la partie supérieure du delta ; elles sont utilisées pour des cultures autres que le riz; celles qui, trop inondées, ressemblent à des marécages, sont impropres à une culture quelconque; enfin celles qui, par une heureuse disposition du sol, sont irriguables
Girard, 10.
à volonté et réunissent les conditions nécessaires aux rizières. Dans le delta, il existe un fourmillement humain travaillant
'■M,î>'*J.t ."a'nJ V--.'
ce sol perpétuellement généreux; on y voit une multitude de gens courbés sous leurs instruments de travail et des buflles labourant les marais, les pieds et le muffle dégoûtants de fange,
La densité de jla population est de 400 habitants par kilomètre carré, tandis qu'en Belgique, le pays de l'Europe où la population est la plus dense, elle n'est que de 70 pour la même surface (i).
Le Mé-Eong. — Ce fleuve opère tout le drainage de l'Indo-Chine sur plusieurs centaines de myriamètres carrés, roulant des vases abondantes, avec un débit de 1.350 mètres cubes parseconde (2), dans une section totale de plus de 25 kilomètres pour ses différents bras. A Pnom-Peuh, capitale du Cambodge, situé à 300 kilomètres de la mer, il se divise en deux branches desquelles sortent une multitude d' « arroyos » ou canaux de second ordre couvrant tout le delta d'un réseau d'irrigation, depuis Soc- Trang au sud ouest jusqu'à Co-Cong, au nord-est. Avant d'aboutir à la merleMé-Kong se réunit à un autre fleuve, leToulé-Sap, dans une petite mer intérieure comprenant deux lacs : le Caman-Tien et le Caman-Daï; ce lac d'eau douce, autrefois plus étendu, baignait les murs de l'antique ville d'Angkor-Tom, actuellement reléguée loin de ses rives. Il sert de réservoir compensateur de l'écoulement du fleuve, comme en Egypte, le lac Mœris régularisait les crues du Nil. Le Toulé-Sap s'écoule tantôt dans les lacs, tantôt directement dans le Mékong ; ceux-ci paraissent avoir communiqué directement avec la mer à une époque où ils auraient figuré sur la côte comme golfes, isolés plus tard par les dépôts du fleuve.
Le delta du Mé-Kong, occupant toute la Basse-Cochinchine, devait consister aussi en un golfe protond pénétrant au nord de la ligne passant de Rochgia au cap St-Jacques et communiquant avec la mer intérieure, qui devait s'étendre jusqu'à Pnom- Peuh (3). Les alluvions ont formé ces plaines situées entre les bras parallèles du fleuve et la mer intérieure jusqu'au cap Cambodge, point terminal du delta. Les dépôts vaseux les ont exhaussé graduellement et particulièrement sur les bords du fleuve, où le sol mieux asséché et offrant plus de résistance, est
(i) J. Renaud. Les ports du Tonkin. Bull, de la Soc. deGéogr., y trim.
(2) M. Delaporte.
(3) A. Petiton. Voy. dans rindo-Chinc.
plus apte à la culture; plus il est près de la mer, plus il est entrecoupé d'arroyos ou canaux, souvent dissimulés sous des plantes aquatiques; l'espace compris entre les rives est rempli de fondrières et d'étangs où les eaux séjournent après l'inondation annuelle. Dans les parties basses du delta on rencontre des terrains paraissant solidifiés à la surface et durcis par le soleil tropical, présentant l'aspect d'une croûte superficielle douée d'une certaine résistance, mais reposant en réalité sur un fond de boue semi-liquide insuffisante pour supporter le poids d'un homme. Le voyageur inexpérimenté qui s'aventurerait sur ce sol trompeur serait infailliblement englouti (2). Lesarroyos Sont remplis de cette même boue visqueuse d'une fluidité particulière, voisine de la densité de l'eau et cependant qui ne lui permet pas de supporter un corps flottant.
Les deux embouchures principales du Soirap et du cap Saint- Jacques ont une profondeur suffisante pour permettre aux plus grands navires de remonter leurs cours jusqu'à plus de 100 kilomètres de la mer. La masse d'eau projetée par le fleuve à son embouchure fait obstacle à la marée qu'elle ne laisse pénétrer que pendant la période des basses eaux ; mais alors elle se fait sentir jusqu'à Pnom-Peuh, où elle est encore assez forte pour y provoquer une dénivellation de vingt centimètres.
Le Gange et le Bramapoutre. — Les hautes marées du golfe du Bengal affluent dans les innombrables canaux du delta des gigantesques fleuves réunis le Gange et le Bramapoutre, inondant le Sunderbund, le plus vaste delta du monde. La Meghna, la véritable embouchure des deux fleuves jumeaux qui baignent rinde, se divise en plusieurs bras s'ouvrant dans une embouchure de cent kilomètres de largeur; elle reçoit la plus vive impression du flot de marée, quoique la différence entre le flux et le reflux ne soit que de quatre mètres; mais la vague du mascaret atteint, quand elle est poussée par le vent, une hauteur de six mètres, remontant dans les canaux de l'embouchure avec une vitesse de 25 kilomètres à l'heure, d'où il résulte un tel tourbillon au milieu des jungles que le bruit sinistre de son
(2) Boulangier. Revue scientif. et litt., 1880.
arrivée s'entend à grande distance; il bouleverse les rives, déracine les arbres, et inonde les bancs de vase échelonnés dans le chenal.
Le marécage impénétrable de Sunderbund s'étend le long du golfe du Bengal depuis l'Hoogly, la branche fluviale conduisant à Calcutta, jusqu'à l'embouchure de THuringoto, sur une expansion de 300 kilomètres. Le tond du golfe s'accroît perpétuelle-
Fig. 4«.
Entrée de l'Hoogly ; Partie du delta du Gange.
ment par les apports des matériaux érosifs venant des deux fleuves géants, dont les bassins réunis offrent une surface de 432.000 kilomètres carrés (i). Le Sunderbund avec son réseau inextricable de canaux de toute dimension, perdus dans la jungle, séjour des fauves et exhalant un air malsain, est à peu près inconnu au point de vue topographique, autant à cause de la difficulté d'y pénétrer, que des changements incessants dont la partie voisine de la mer est affectée. On ne connaît que les che-
(i) Schalgintweit.
naux où la navigation est active, comme les passes de l'Hoogly ou celles qui conduisent à Khoulma, port situe à un point central d'un réseau de voies navigables.
La succession des transformations du delta comprend trois phases distinctes : Au bord de la mer flottent les vases non encore flxées, en état de décantation, semi-liquides et pâteuses; plufe loin, le marécage proprement dit, où l'alluvion a déjà acquis nue consistance suffisante pour être fixée par la végétation; au plan le plus éloigné du rivage, s'étend la forêt tropicale, avec quelques places encore marécageuses, mais faisant définitivement corps avec le continent.
L'Indus. — Comme tous les cours d*eau descendant du versant de l'Himalaya, l'Indus roule des eaux troubles; elles contiennent 3 millimètres cubes de vase par mètre. Son delta commence à 150 kilomètres de la côte et occupe sur le bord mt'me de la mer d'Arabie une distance de 200 kilomètres entre ses ramifications extrêmes. Les eaux déversées à la mer repoussées par les moussons du sud-ouest le long de la côte, *^èjournant dans les anfractuosités, où elles abandonnent les matières tenues en suspension; les marigots nombreux répartis sur toute la base du delta jouissent d'un calme relatif favorable au travail de décantation.
Ce réseau de canaux au débit variable suit les effets des courants fluviaux qui entraînent les sables. La ville de Kurrachee (Karatchi) la plus importante du Sind, placée aux bouches de l'Indus, a son port toujours envahi par les dépôts vaseux; il ne reste ouvert à la navigation qu'au moyen de travaux de draguages perpétuels, exécutés à grands frais pour maintenir les profondeurs reclamés par le commerce.
Contrairement à ce qui se passe pour les autres deltas, les eaux limoneuses ne se déchargent qu'après être d'abord parvenus à la mer et refoulées ensuite dans les canaux par un flot de marée atteignant une élévation maximum de trois mètres. L'intérieur du marais alluvial conserve la trace d'étiers abandonnés par la mer et comblés ensuite; il reste au milieu des palétuviers, dont le pied indique l'ancienne ligne littorale, des avenues douées d'une toute autre végétation permettant
d'établir une distinction dans le mode de transformation. Les indications topographiques de l'inextricable marais tropical sont pour la plupart incorrectes au bout d'un certain temps; d'autant plus que les indigènes modifient les noms des canaux. Ainsi les noms qu'ils ont donné à la branche principale varie suivant son importance et sa situation: elle portait un nom particulier, à une époque où elle était à peu près navigable, mais comme depuis un demi siècle elle s'est ouverte et approfondie au détriment d'autres bras ensablés, la dénomination a été modifiée (i).
Les palétuviers de l'embouchure de l'Indus jouent, comme parmi tous les deltas tropicaux, un rôle prépondérant dans l'accroissement de ces rives spongieuses. Croissant avec fécondité sur le bord des lagunes, ils laissent échapper de leur tronc des racines adventives desquelles émanent d'autres racines, le tout en un chevelu flottant au gré des vents et au caprice des eaux. Quand les circonstances le permettent, ce rhizome atteint le sol vaseux où il s'enfonce et devient un autre arbuste qui s'enchevêtre dans les ramifications de ses prédécesseurs. Toutes ces racines semblables à un échafaudage aux bras inextricables, finissent par couvrir la lagune vaseuse, en prenant possession par voie d'enracinement de la plage couverte d'un filet végétal aux mailles superposées. Avec le temps, les vides interstitiels entre les racines se comblent de déchets végétaux, au milieu desquels les boues s'accumulent. Le sol spongieux se transforme plus tard en un sol plus consistant, trop sec pour cette végétation spéciale, destinée à dépérir pour faire place aux cocotiers, aux arbustes et autres végétaux s'implantant dans ce sol conquis sur les eaux par un procédé tout différent pour la nature tropicale que pour celle des régions tempérées.
Le Mississipi. — Le delta du colossal fleuve offre un type particulier dû à des circonstances spéciales; au lieu de s'étendre en plaine alluviale triangulaire, entourée de ramifications, il s'avance entre des digues marécageuses dans les eaux calmes du golfe du Mexique. Il pénètre d'abord dans la mer par un canal
(i) Richard Burton. Sind revisited.
formé de digues élevées par les boues qu'il transporte, jusqu'à la Fourche des passes. Là le chenal vaseux se divise en quatre branches principales : la passe à Loutre, celle de Test, celle du sud et celle du sud-ouest. Ces canaux s'obstruent ou se débouchent selon le caprice des vents et des courants ; à partir de la Fourche, jusqu'au dernier pâté boueux représentant l'expression terminale de l'envasement, la distance est de 150 kilomètres. On a comparé avec juste appréciation les bouches
du Mississipi à l'empreinte que représentent les doigts de la main étendue à plat.
Cette énorme puissance d'érosion est la conséquence de la surface du bassin du fleuve désigné par les Indiens sous le nom significatif de « Père des Eaux ». Elle est évaluée à 3.496.000 kilomètres carrés (i); son bassin recueille les eaux de la moyenne partie de l'Amérique du Nord.
Il pénètre dans le golfe du Mexique entre ces bancs de vases rougeâtres parsemés de grands roseaux, enchevêtrés dans les débris végétaux. Ce sol pâteux n'a aucune consistance et aucun point n'est réellement fixe sur ces rives, où l'homme ne trouve pas assez de résistance pour supporter son propre poids. La fermeté n'est que le résultat du temps pendant lequel le sol nouvellement formé s'est égoutté et séché au soleil ; aussi les 40 derniers kilomètres de chaque passe ne sont plus liquides, mais ne sont pas encore la terre ferme. Il faut remonter à'cette distance pour trouver quelques arbres chétifs et quelques graminées particulières appropriés à ce sol visqueux. Les cabanes en planches que les pilotes essayent de construire à l'entrée de la passe du sud-ouest, la plus fréquentée par la naviga-
Fig. 49.
Embouchures ramifiées du Mississipi.
(i) Humphrey et Abbot.
tion, s*enfoncent par leur propre poids dans la vase; elles seraient emportées par les tempêtes dissolvant encore ces rives mobiles, si Ton ne prenait la précaution de les amarrer.
Les bords limitant ces passes émergent d'une si faible hauteur au-dessus du niveau des eaux du golfe, que dans les mauvais temps les vagues bleues de la mer déferlant par-dessus, se mêlent aux eaux rougeâtres du fleuve. Lorsque du pont d'un navire on cherche des yeux les limites du chenal dans lequel on doit naviguer, la vue se perd à Thorizon, où seule la coloration de Teau fournit à Tœil expérimenté une indication fugitive, sur la séparation insaisissable entre la limite de la mer et celle du fleuve, on semble naviguer sur un canal étrange aux bords mystérieux, au milieu d'une mer azurée.
Cette impression n'existe qu'au moment où l'on suit le chenal, car les eaux limoneuses du fleuve arrivées à l'extrémité de leur parcours ne se confondent pas immédiatement avec celles de la mer ; elles subissent un état transitoire de décantation dans les eaux calmes du golfe. En vertu de leur moindre densité, elles s'étendent sur les eaux salées plus lourdes, en une nappe de faible épaisseur; si peu épaisse même, que le sillage du navire remuant les deux couches superposées, fait monter à la surface les eaux limpides de la mer; dans ce remous, la nappe se divise en plaques isolées, aux tons moirés s'eflfaçant graduellement et finissant par disparaître sous le mouvement d'entraînement de l'hélice.
Au milieu des passes flottent, aux périodes de crues d'immenses radeaux naturels, débris de forêts agglomérés au hasard des courants, charriés par le fleuve depuis les endroits les plus reculés jusqu'au bord même de la mer; après avoir été un objet d'eflfroi pour les bateaux à vapeur du Mississipi, ils viennent à l'entrée des passes où ils se couvrent de limon et finissent par s'arrêter près des berges, et là, se soudant aux amas boueux, ils facilitent l'endiguement des passes.
Sur la barre, ou près des atterrissements des rives, le navigateur rencontre avec méfiance des monticules boueux, émergeant à peine ou couronnes de quelques roseaux ; ce sont les mudlumps. Souvent leur sommet laisse échapper des bulles de gaz mélangées à une eau limoneuse, ressemblant à un petit courant
de lave expulsé par un volcan minuscule. L'origine de ces étranges monticules n'est pas attribué aux atterrissements. D'après Abbot, les produits végétaux en décomposition au fond de la mer engendrent la fermentation de gaz, qui s'échappent ainsi par des orifices coniques. D'autres auteurs leur ont attribué une origine volcanique, fait acceptable dans un pays soumis à l'action fréquente du feu souterrain. Enfin, d'après Thomassy, les muds-lumps représenteraient l'orifice de puits artésiens dont l'eau descendrait des plateaux de l'intérieur à travers les couches sablonneuses; explication valable aussi, puisqu'elle est basée sur la constitution géologique des bords du golfe, où il existe de nombreuses sources.
On estime la progression des bouches du xMississipi à loo mètres par an entre les digues naturelles des passes, en partie améliorées par les travaux humains. Les digues de la rive droite de lapasse du sud-ouest, qui est la plus fréquentée, ont été consolidées sur une longueur de 1.800 kilomètres et celles de la rive droite sur plus de i.ooo; cet endiguement resserrant le courant, lui communiquant plus d'énergie, il creuse plus le chenal. Depuis 1843, 1^ chenal est entretenu par un service permanent de draguage. Néanmoins, les jetées construites sous la direction de M. Eads, l'ont amélioré sur une longueur de 4 kilomètres, elles ouvrent dans le golfe un passage pour les navires calant 9 mètres. La partie extérieure de la digue composée d'enrochement a été plusieurs fois rompue par les tempêtes. On a planté des cyprès dans les sables et disposé des fascinages entre ces deux rangées d'arbres. La mer continuant à briser sur le revêtement extérieur, oblige chaque lame en se retirant à déposer du sable et des graviers entre les rangées de cyprès, converties en digue défiant les tempêtes. Dans certains endroits des platins vaseux se sont transformés en rivages résistants.
Les Fleuves de Sibérie. — Les fleuves qui opèrent conjointement le drainage des vastes plaines de l'Asie Centrale abordent la côte de l'Océan glacial avec les mêmes allures et en suivant une direction sensiblement parallèle. La Pétchora, l'Obi, l'Iénisséi, la Lena ont chacun un débit plus important qu'aucun autre fleuve d'Europe ; on l'évalue pour chacun d'eux à une moyenne
de 10,000 mètres cubes, avec abstraction des crues de printemps, qui sont la conséquence de la fonte des neiges et des pluies abondantes des montagnes de TAltaï et de Sayan. Pendant la saison froide, ils sont entièrement congelés à la surface sur une grande épaisseur; mais au dessous de la croûte glacée, les eaux moins abondantes, s'écoulent lentement ou se solidifient dans les diramations et les méandres où elles restent indécises.
L'embâcle dure depuis la fin de septembre jusqu'à la fin de mai; au moment du retour de la chaleur, les fleuves se gonflent et il se produit une débâcle tumultueuse ravageant tout sur son passage. Ces blocs, entraînés par la tourmente sur le fond et les rives se heurtent, s'amoncellent dans les étranglements et labourent les bas-fonds, où l'on découvre après la baisse des eaux, de grands sillons laissés comme témoignage de leur mouvement. Les grands fleuves sibériens sont encombrés sur certains points, d'énormes amas de bois flottés, tout aussi considérables que ceux qui s'entassent sur les fleuves du Nouveau-Monde. Le ministre des Voies et Communications de Russie a fait extraire en une seule année 27,000 mètres cubes de troncs d'arbres flottés et déposés sur les berges de la Beresovka, par les crues de printemps (i). Les dépôts de bois transportés jusqu'à l'arrêt final du delta, présenteraient un volume de 32,000 mètres cubes, seulement pour la distance comprise entre le confluent de l'Obi, de l'Irtisch à l'Obdorsk (2). En y ajoutant celui des bois échoués et disséminés par petits groupes sur les nombreuses îles du fleuve, on obtiendrait un volume considérable. Almqvist raconte avoir parcouru pendant vingt-quatre heures, sur une distance d'environ 11 kilomètres, les rives d'une rivière aflluente de l'Oural encombrée d'arbres déracinés (3).
Ces amoncellements se font sans intermittence depuis des siècles dans les deltas de la côte septentrionale de Sibérie, où ils finissent par entrer en décomposition; les obstructions qui en résultent entrent pour une certaine partie dans les modifications des bras de ces deltas irréguliers. Barré d'un côté, le courant se reporte d'un autre ; rompus au moment de la débâcle, les
(i) Ch. Rabot. C. Rend, de la Soc. de Géogr., 1890.
(3) Ibidem.
(3) Unter Wogulen und Ostraken.
barrages vont se reformer plus loin. Ces bois flottés qui ont étonné les voyageurs par leur prodigieuse abondance et leur agglomération, sont appelés par les indigènes : « bois de Noé », à cause de leur vétusté.
L'Ob (ou Obi) se jette dans l'Océan Glacial après un parcours de 800 kilomètres, par une embouchure où se rencontrent les caractères réunis d'un delta, d'un estuaire et d'un bras de mer. Le delta proprement dit précède Testuaire, représenté par une première ouverture de 3 kilomètres de large, à laquelle fait suite un golfe de 50 kilomètres, où les marées et les vents du Nord refoulent souvent les eaux dans le sens de la longueur, retardant ainsi l'écoulement fluvial. Il en résulte un état stationnaire des eaux favorable à l'abandon des matières limoneuses et par conséquent à la formation du delta antérieur. Les bancs entre lesquels serpentent les canaux envasés et les barres limoneuses formant l'ouverture, sont de sérieux obstacles à la navigation ; celle-ci n'est du reste praticable que dans le court espace de temps où les glaces ont disparu; c'est-à-dire de la fin de mai, jusqu'au commencement d'octobre; soit pendant 153 jours en moyenne.
De tous les deltas sibériens, celui de la Lena occupe la place la plus importante, puisqu'on lui attribue une superficie de 22.000 kilomètres carrés. Le fleuve qui s'épanche dans l'Océan Glacial par un nombre infini de bras, se trouve rejeté vers l'est par le groupe montagneux de Khangalat, considéré par plusieurs géographes comme une île ancienne rattachée à la terre ferme par les alluvions successives de la Lena. Les sept branches principales conservent une stabilité incertaine au milieu des ramifications les plus fantaisistes, creusés à travers les marécages. A l'époque de la crue annuelle, accompagnée de la débâcle irrésistible, il se produit des poussées des plateaux de glaces qui enlèvent des portions du sol. A côté des bouleversements accomplis par d'aussi puissants moyens, les alluvions du delta sont encore remaniées par les tempêtes, pendant lesquelles les eaux inondent les terres basses et peu consistantes des bords du delta et transportent ces éléments limoneux sur la côte sibérienne. Soumis à ces perturbations, le labyrinthe du delta de la Lena est sans cesse remanié; il a fallu renoncer à
dresser la carte de ses circonvolutions fluviales, entre lesquelles on estime qu'il existe plus de mille îlots ; la configuration en est tellement mobile, qu'il faudrait la relever de nouveau chaque année.
Les fleuves sibériens déversent dans l'Océan Glacial une telle quantité d'eau douce au printemps que, dans la zone littorale, l'eau de mer est moins salée de deux tiers que celle qui se trouve à grande distance; elle est aussi moins froide, puisqu'elle pro-
MIK ^ OK,^^ KARAÎI
Fig. 50.
Embouchures réunies de l'Obi et de Yénissei (Sibérie septentrionale).
vient de régions relativement plus tempérées et se réunit en un courant longeant la côte dans la direction de l'est. Aussi le célèbre navigateur arctique, Nordenskjôld, mit à profit cette particularité, pour suivre ce courant exempt de glaces pendant l'été et passer de l'Océan Glacial dans l'Océan Pacifique.
Le régime des embouchures des fleuves sibériens est à peu près le m^me pour chacun d'eux; aussi leurs allures érosives et alluviales ont contribué à déterminer le caractère topographique
spécial à tout le nord de TAsie. Ces expansions littorales basses et planimétriques ont été progressivement augmentées par la répartition des matériaux. Les mouvements des marées étant peu importants dans les mers arctiques, la progression des deltas n'a pas été entravée et les vases amenées jusqu'à la côte ont été distribuées sur d'autres points. Il en est résulté des plages incertaines spongieuses, mais finissant par durcir pendant l'été.
Toutes ces alluvions ajoutées les unes aux autres ont créé ces plaines d'un aspect particulier : la toundra. Ces immenses solitudes glacées pendant une grande partie de l'année, sont parsemées jusqu'à une certaine latitude de maigres forêts de sapins ou de bouquets de bouleaux. Le sol n'y offre pas le caractère général des régions alluviales, où les couches superposées consistent en assises de sable et de limon déposées parles eaux douces; on y a rencontré de nombreux coquillages marins mêlés à ces dépôts, laissant supposer que la toundra aurait été autrefois submergée par la mer dans quelques-unes de ses parties. Ces coquillages appartiennent tous à des types vivants et qui se retrouvent dans les bancs coquilliers post-glaciaires d'Uddevalla et du golfe de Christiania. La conséquence serait que ces plaines auraient été formées sous des influences climatologiques analogues à celles de l'époque actuelle (1).
A côté de ces renseignements, on ne saurait méconnaître les traces laissées par d'anciens méandres fluviaux à 200 kilomètres du bord de la mer et accompagnés de cordons littoraux cachés par la végétation arctique. Ces plaines ont donc été les témoins d'évolutions marines, fluviales et glaciaires, expliquées d'un côté par l'empiétement du continent au moyen du mécanisme des érosions et de l'alluvion, et de l'autre par une élévation lente du sol (2).
Le sol du nord de la Sibérie demeure perpétuellement gelé sur une zone à peu près déterminée ; les trop courtes chaleurs de l'été polaire sont insuffisantes pour exercer profondément leur influence. Creuser ce sol amalgamé de terre et de glace est impossible. La reconnaissance de la délimitation de la zone du
(1) Expédition suédoise, en 1876, ou Ienisseï. Rapp.de M. E. Nardenskjôld.
(2) Wrangell. Middendorff.
sol perpétuellement gelé a été de nouveau vérifiée pour rétablissement du chemin de fer transsibérien qui doit l'approcher sur certains points. En 1848, Middendorff faisait passer cette délimitation par Berizov, un peu au nord de Touroukhousk, entre Olekminsk et Vitim, où elle franchirait la Lena pour s'infléchir vers Amginsk jusqu'à la mer d'Okhotsk. En 1882, MM. Wild, Vaikov et Itachewskia faisaient concorder ce tracé avec celui de l'isotherme — 20C. Mais en admettant des divergences aux environs de la frontière chinoise.
Fig. 51 Atterrissements à l'embouchure du Rio Grande (Amérique du Sud).
Conformation générale. — Le fleuve commence au glacier ; sous les formidables étreintes delà glace en mouvement pendant la fusion, les roches se polissent, les pierres détachées par les dégels arrondissent leurs arêtes, le sable est broyé. Il résulte de ces mouvements mécaniques une érosion intense qui se traduit à la tête du glacier par un cube de déblais considérable. L'eau échappée de toutes les crevasses de la glace entraîne avec elle les parcelles les plus ténues, suffisamment légères pour demeurer en suspension. Aussi l'eau affecte une teinte grisâtre empruntée à la boue glaciaire, qu'elle conserve jusqu'à sa décantation ou son mélange à des eaux plus limpides.
Le cours d'un fleuve peut se diviser géographiquement en trois parties : le cours supérieur, moyen et inférieur. Dans chacun d'eux les pentes sont différentes ; la partie supérieure, qui représente la zone d*érosion^ offre les pentes les plus raides; tous les ravins de la montagne y précipitent leurs matériaux arrachés dans la fonte des neiges ; plus bas, où le lit a une largeur uniforme, les eaux sont moins torrentielles, le courant est plus régulier, mais doué d'une force suffisante pour charrier les sables et les vases aux époques de crue; cette partie représente la zone intermédiaire. Près de la mer le lit s'élargit et la profondeur diminue; les matériaux transportés sont réduits à l'état de vase sablonneuse ; la vitesse se ralentit et les eaux de la mer y pénétrant, jouent un rôle important dans le déplacement des matériaux, qui ont jusqu'alors cheminé de proche en proche. Cette dernière
zone est celle des dépôts; elle est commune avec la mer et constitue Tembouchure.
Selon la situation et la conformation de l'embouchure, les dépôts s'y opèrent de façons dififérentes. Si elle est battue par la mer directement, ils sont dispersés au loin sous l'effort des vagues et des courants ; si elle est douée d'une profondeur variable, aflFectant généralement la forme triangulaire ou celle
^«Arj^J
Fig. 52.
Embouchure ramifiée de la rivière Fraser (Colombie). Type de caractère mixte du delta et de l'estuaire.
d'un entonnoir, il se forme des bancs; ces caractères constituent l'estuaire.
Quand, au contraire, la côte est basse et que le fleuve aboutit dans une mer sans marée, où l'eau est généralement calme, les matériaux se déposent lentement au point où les forces du charriage demeurent impuissantes; ils s'avancent en un triangle de déjection au milieu des lagunes et au bout des ramifications des divers bras; la plaine alluviale ainsi créée est un delta, qu'on pourrait qualifier aussi d'estuaire négatif.
Un estuaire n'est pas toujours proportionné au débit du
Girard, 1 1.
fleuve; son régime transitoire est indépendant de son régime particulier. Les courants de marée, l'importance dés crues, Torientation par rapport aux vents dominants, sont des facteurs variablesdans sa configuration géographique. Ainsi l'embouchure de la Tamise est trois fois plus vaste que celle de la Somme, quoique les deux rivières débitent à peu prés le même volume d'eau. Mais dans le premier cas le mouvement des marées, contrarié par l'étranglement du Pas-de-Calais, a provoqué le remaniement des côtes voisines, au lieu que, dans le second cas, le mouvement plus régulier des eaux n'a pas été sollicité par des forces antagonistes.
Mouvements combinés des marées. — Deux forces sont en présence à l'embouchure : celle du cours d'eau et celle de la mer. La première est tantôt faible, tantôt puissante; la seconde accidentelle et impitoyable dans sa colère. Ces deux forces opposées s'accordent dans certains moments; mais le plus souvent résistent l'une à l'autre. Une tempête s'élève, les vagues pénétreront avec violence dans l'estuaire, bouleverseront les sables et feront refluer le fleuve; si une forte crue survient, elle pourra se frayer un passage à travers les obstacles accumulés par les flots. La lutte est donc perpétuelle entre les deux éléments et le triomphe reste au plus énergique.
Lorsque la marée pénètre dans un estuaire, elle se propage lentement; l'eau douce étant plus légère reste à la surface. Mais en môme temps le flot s'avance comme un piston refoulant le cours du fleuve, le ralentissant ou môme le faisant refluer loin de l'embouchure; la différence de densité des deux nappes d'eau mises en présence, les divise en couches distinctes pendant leur première période de contact. L'eau ssdée balaye la partie inférieure et l'eau douce reste inerte pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'elle puisse reprendre son élan vers la mer.
La connaissance réelle des changements qui s'opèrent dans les mouvements de la marée est liée à la forme des ondes pénétrant dans les embouchures. Comme celle-ci résulte le plus souvent de la configuration du bassin, la détermination varie pour chaque cas particulier. Elle correspond aussi à la profondeur, variant avec chaque hauteur de marée ; enfin l'écoulement
fluvial étant variable suivant cette môme hauteur, il en résulte une complication difficile à analyser.
Les oscillations des marées comportent encore un facteur irn portant : celui de la différence de densité des couches liquides. Les observations recueillies sur la salure des eaux et leur température en toute saison, aux dififérentes heures de la marée, ont démontré que les courants se maintiennent dans les chenaux qui ont le plus de profondeur, ne se mélangeant pas avec les eaux voisines, stationnées sur les bancs qui retardent l'écoulement. On a aussi remarqué que dans certaines embouchures au moment de la marée, les eaux du milieu du fleuve, quand leur volume est puissant, continuent à suivre le chenal profond du milieu pour s ccoulcr à la mer, pendant qu'il s'établit sur les deux rives des contre-courants, qui, moins mélangés à l'eau salée, remontent en ondulant vers l'intérieur.
Le régime général de l'estuaire dépend principalement de sa configuration ; il représente dans les conditions normales leur forme triangulaire dont la base est tournée vers le large et le sommet vers le cours du fleuve ; tel est l'estuaire de la Seine. Dans ce cas, il est largement ouvert à la pénétration de la marée; le flot le remplit avec une allure régulière ; mais la quantité d'eau qui remue le fond dans l'un et l'autre sens, engendre des bancs mobiles. S'il consiste en un bassin ne communiquant avec la mer que par une ouverture étroite, par laquelle le passage de la marée est d'autant plus rapide que l'ouverture est insuffisante, la force du courant y creusera un chenal profond, avantageux pour la navigation, puisqu'il est exempt de dépôts. Uji estuaire ainsi disposé est presque fermé. Telle est la Gironde, l'entrée du Tage, et la Mersey.
La différence de vitesse entre les couches superficielles et les couches sous-jacentes de l'onde envahissant un estuaire est d'autant plus grande, que la profondeur est plus considérable. Le flot de la marée montante attaque le lit du fleuve par le fond, labourant les sables vasards, tandis que le courant descendant, à cause du volume plus considérable de la marée haute, glisse plus rapidement à la surface que sur le fond. Ainsi s'expliquent les tourbillons de vase soulevés au moment de l'arrivée du flot vers l'amont. Tous les obstacles à l'entrée des eaux marines
diminuent la force de la a chasse » destinée à provoquer un nettoyage quotidien. L'estuaire de plus en plus rétréci, à mesure qu'il s'éloigne de la mer, s'oppose à cette montée de la marée d'où il en résulte un accroissement des dépôts alluviaux. Copiant les efifets du flot descendant pour expulser les vases amassées par la marée montante, les ingénieurs ont appliqué à de petits havres utilisés comme ports, ces mêmes procédés de nettoyage naturel. En disposant des bassins destinés à emmagasiner les eaux provenant de la marée montante, on laisse s'échapper la « retenue » au moment opportun, pour dégager l'estuaire et entraîner au large les dépôts vaseux, qui, sans cette précaution, finiraient par le combler.
Le Mascaret. — Au moment où monte la marée, une vague plus ou moins haute se précipite dans l'embouchure, refoulant
Pig- 5 3- Indication du mouvement de la marée remontant le lit d'un fleuve.
l'eau qui s'écoule lentement, en brisant sur les parties basses. Ce phénomène du mascaret est commun à tous les estuaires ouvrant sur une mer soumise aux altérations de la marée. Si la vague se propage (ians un chenal dont les bords sont moins profonds que le milieu, elle brisera sur les bords avec d'autant plus de force qu'elle y éprouvera du retard. Les obstacles qu'elle rencontre dans sa progression se traduisent par la convexité faisant face à l'amont, comme cela existe pour l'embouchure delà Seine, où le milieu étant plus profond, permet un refoulement plus rapide que sur les bords relevés. Cette disposition de la vague de mascaret a d'autant plus d'ampleur que la marée est plus lorte. Dans l'estuaire de la Seine, elle atteignait un maximum de 7"2o« avant les endiguements; elle n'est que de 5'"5o<' dans la Garonne et de 4™3oo dans la Loire.
Le mascaret, prenant subitement une grande hauteur.
S clance avec impétuosité dans le lit de la Seine ; elle s'y précipite avec d'autant plus de vitesse que son passage coïncide avec l'onde interférente de la marée; bouleversant tout sur les rives, elle est précédée de deux colonnes d'écume provenant du choc de l'eau sur les digues; la lame principale est suivie d'éielles ou ondulations accessoires se déroulant derrière elle avec fracas. A Caudebec, où la disposition des rives donne au phénomène toute son ampleur, la moyenne de la vitesse est de 6 kilomètres à l'heure. Après l'irruption, le flot reprend sa course normale et