‹ La géographie littoraleChapitre 8 sur 13 · j^P-xOO'Trfu · texte numérisé non relu

j^P-xOO'Trfu

Estuaire du New-Calcbar (Côte occidentale d'Afrique).

continue à s'avancer avec une vitesse moyenne sans produire de nouvelles lames. Le mascaret ne se montre réellement qu'une dizaine de jours dans l'année : aux fortes marées de mars et de septembre et dans la section du fleuve comprise entre Quillebeuf et Caudebec ; il ne dure que quelques minutes et son arrivée peut être exactement prévue.

La façon dont les eaux font irruption peut s'analyser ainsi : Admettons que le niveau supérieur de la Seine soit horizontal depuis la baie jusqu'au flot montant, et ensuite, que toute la

pression se Gommunîque instantanément d'un bout ii l'autre de cette tranche inclinée: car la pente depuis Rouen jusqu a la mer est de 4"* 50. Lorsque le Ilot donne en plein ï^ur ce plan incliné, il bondît et produit des gerbes jaillissantes. La ma^^se d'eau provenant de la marée s écoule avec toute la rapidité dont elle e.^t susceptible, dans le chenal étroit de la Senie en dehors duquel elle ne peut s 'épanouir. Leau qui coule et tend à se mettre de niveau est instantanément remplacée par celle qui se précipite derrière elle: de là la vitesse du mascaret dont la lame s'avance

Esiuajrt: du CcmiKO.

en cascade, comme une éclusiée gigantesque évaluée à une vingtaine de millions de métrés cubes,

La lorcedu vent intervient pour une notable proportion dans le réfj;inie des estuaires. Non seulement il inllucnce la vague du mascaret en favorisant la marée montante^ mais encore il produit des effets de submersion comparables a ceux qui résulteraient d'un retard apporté dans Técoulenient des eaux douces par la formation d une obstruction sous-marine. Cette sta^mation se maniteste A rembimehure de plusieurs lleuves delà côted*Afii* que, comme au Con^o et au Ne\v-Calebar, où elle a un caractère pé ri od i q ue ; i 1 a été ex pi i q Lié par la concorda ne e a vec la mousson , qui soutllant normalement a îa côte pendant un temps déter*

miné, refoule les eaux dépourvues de vitesse dans l'intérieur de i*embouchure, en môme temps qu'il se produit sur toute la côte une élévation de niveau nuisible à Tccoulement des eaux de l'intérieur.

L'importance du refoulement de la marée est proportionnelle à l'ouverture de l'embouchure et au volume des eaux; plus celle-ci est considérable, plus l'estuaire est large, plus aussi le mouvement acquiert d'amplitude. Cette lutte entre l'écoulement et la pénétration prend dans certains cas des proportions remarquables : à l'entrée du fleuve des Amazones le mascaret se produit les trois jours qui précèdent la nouvelle et la pleine lune; la mer, brisant la digue que lui opposent les eaux du fleuve, se dresse subitement, faisant refluer les eaux dans l'immense estuaire avec un bruit qui a valu à cette conflagration le nom significatif de Prororoca. Elle atteint toutes les ramifications du fleuve, après avoir franchi l'estuaire dans sa largeur de 280 kilomètres et se fait sentir, dit-on, jusqu'à Obidos, ville située à plus de huit cents kilomètres du rivage. A San-Domingo, à 60 kilomètres de Para, le flot passe rapidement pour atteindre San- Miguel à 80 kilomètres plus loin. Il apparaît dans ces larges bras du fleuve couronné d'une crôte écumeuse qui s'avance avec rapidité, grandit, faisant entendre un bruit sourd, un ronflement comparable au roulement lointain du tonnerre, mêlé aux mugissements d'un ouragan; le flot prend la forme d'une lame immense de cinq à six mètres de hauteur, bondissant, écumant, bouleversant les rives et les terres voisines ; aux endroits resserrés il s'abat, pour se relever avec fureur; des arbres séculaires sont arrachés, tordus et entraînés ; souvent trois vagues se succèdent dans l'espace d'un quart d'heure, en diminuant d'intensité. On comprend alors la justesse de l'onomatopée indienne qui désigne le phénomène par les syllabes indiquant le grondement de la formidable marée (i).

L'embouchure de l'Amazone est considérée comme un estuaire ramifié, puisque la mer y pénètre et détruit les rives, tandis que rOrénoque, situé sur la même côte, influencé par les mêmes mouvements des eaux, a un delta, au milieu duquel il s'écoule

(1) L'abbé Durand. Bull, de la Soc. de Géogr. Nov. 1871.

par de nombreux bras. Les fortes marges de printemps s'y

font pourtant sentir à plus de 200 kilomètres de la mer.

Mais l'île de Trinidad, placée devant l'embouchure, la protège

des irruptions brusques de la marée et le golfe de Paria ofifre

une eau calme favorable à la décantation.

L'importance du refoulement de la marée est en rapport

avec les deux masses d'eau en présence; ainsi dans le Yan-Tsé- Kiang la vague du mascaret a 10 à 15 mètres de haut aux époques d'équinoxe.

Pareille violence existe dans l'estuaire du Hang- Tché-Ou, où la lame s'avance avec une crête blanchie qui Ta fait comparer par les populations riveraines, à un câble tendu à travers la baie (i); cette pénétration violente repousse

les eaux sur les plages voisines protégées en partie par des

digues élevées à grands frais.

Les bancs fixes et mobiles. -— Un banc consiste en une plateforme sous-marine dont le sommet est voisin de la surface; leur groupement produit les lagunes impossibles à décrire et encore plus à reporter sur une carte. Ils sont le résultat de Térosion et

(i) Annales hydrographiques.

Fig. 56.

Embouchures de rorénoque.

du mouvement des eaux. Le double effet du flux et du reflux fait avancer ou reculer les matériaux jusqu'à ce qu*ils puissent se fixer en bancs sous-marins ou en marécages. La dénomination de banc s'applique particulièrement aux fonds surélevés par voie d'amoncellement, et celle de lagunes aux agglomérations de bancs séparés par des canaux plus ou moins définis.

Le vent agit concurremment avec le courant pour mobiliser les bancs; sous l'action des vagues (Fig. 56), le sable S est chassé et tend à s'accumuler en S' ; puis il retombe dans le courant, qui le rejette en B, où il forme un banc ou barre d'où il est repris pour s'étaler sur la plage S".

L'estuaire devient pour le cours d'eau débouchant dans la mer, un bassin intermédiaire destiné à l'échange des eaux ; ce n'est pas la mer et ce n'est plus la rivière. A mesure qu'un cours d'eau se rapproche de son embouchure, sa vitesse diminuant, elle permet aux sables fins, maintenus jusque-là en suspension, de se disposer sur le fond.

Mais le flot de marée pénétrant dans l'estuaire, attaque le fond, remue les sables, tandis que le courant descendant, retardé par le volume plus considérable de la marée, glisse plus rapidement à la surface. Il en résulte des tourbillons de vase délayée, soulevés au moment de l'arrivée du flot vers l'amont. Tous les obstacles à l'entrée des eaux marines diminuent la force de la a chasse » pourvoyant au nettoyage quotidien ; tout ce qui favorise leur arrivée directe augmente l'impulsion. Or, l'estuaire étant de plus en plus rétréci à mesure qu'il s'éloigne de la mer, il s'oppose à cette montée de marée, ce qui provoque un accroissement des bancs. Pendant cette montée, les matériaux se distribuent suivant leur densité; les plus lourds s'agglomèrent en bancs fixes ou mobiles, se localisant dans la partie moyenne du bassin; les plus légers sont emportés au large ; et les sables sont poussés de proche en

l'ig- 57- Indication du mouvement des sables littoraux près d'une embouchure, sous rinflucnce d'un vent oblique.

proche sur la côte où ils s'accumulent en bancs et en chaînes de dunes.

Dans tous ces mouvements les particules les moins pesantes ne forment pas de dépôts persistants, tant que la vitesse du courant est au-dessus d'un kilomètre à l'heure. Les gros graviers sont roulés jusqu'à ce qu'un premier obstacle arrête leur progression; là, ils deviennent le noyau d'un banc, sorte de rempart à l'abri duquel des particules plus ténues viendront s'agglomérer, pendant que les courants, plus libres de s'échapper de part et d'autre, traceront des chenaux de circulation entre les remplissages du fond.

Le tournoiement des eaux amasse les sables qu'un autre mouvement détruit ; le fait a été démontré par M. Labat, ingénieur maritime à Bordeaux, d'après cet exemple : un navire coulé à pic à la suite d'un abordage en rade du Verdon, à l'embouchure de la Gironde, était resté posé régulièrement sur le fond, les mâts émergeant encore. Visité par les experts d'une Compagnie d'assurances, chargés de déterminer les conditions du renflouement, il fut reconnu que la coque était ensevelie dans les sables accumulés, et qu'elle reposait au centre d'une sorte de dune sous-marine due aux eflFets des remous des courants. Les experts jugèrent que le sauvetage du navire enlisé était impraticable. Peu de temps après, M. Labat visita de nouveau la position de l'épave et acquit la certitude, au moyen de nouveaux sondages, que les amas de sable n'existaient plus à Tavant, ni à l'arriére ; le navire reposait sur le sommet d'un monticule, de sorte qu'en passant des câbles sous l'avant et sous l'arrière,^ on réussit à le renflouer. Les changements constatés dans la situation provenaient simplement de ce que les premiers sondages avaient été faits à la fin du jusant et les derniers à la fin du flot. Une série de mesures permit enfin de conclure que dans l'intervalle d'une marée à l'autre, le navire coulé était alternativement enseveli par le flot et dégagé par le jusant.

La Gironde est encombrée de bancs allongés dans le sens des courants, non seulement à l'entrée, mais aussi entre Pauillac et le Bec d'Ambez. D'après M. Hautreux, qui a dressé ses états hydrographiques de 1812 à 1890, on peut suivre l'allongement

progressif de ces bancs et particulièrement de « la Mauvaise, » vaste platin appuyé d'un côte sur la pointe de Graves et de Tautre sur le récif môme de Cordoman; il s'est agrandi lentement ; il déi>asse la pointe de la Coubre, tendant à envelopper le golfe extérieur, pour devenir plus tard une nouvelle terre destinée à changer l'entrée de l'estuaire.

La Loire est pareillement remplie de ces bancs sans cesse allongés et déplacés; elle reçoit un cube considérable de matériaux arrachés aux pentes dénudées du plateau central. Cette avalanche boueuse et sablonneuse est amenée par les inondations jusqu'à l'estuaire : une partie est entraînée au large; une autre s'arrête entre Nantes et Saint-Nazaire, en exhaussant successivement le lit du fleuve. Il se dépose ainsi en soixante ans 43 millions de mètres cubes de vase sablonneuse, ce qui est un chiflFre supérieur de moitié à celui qui a été extrait pour le percement de l'isthme de Suez (i). Non-seulement le chenal diminue, mais les seuils descendent en aval de Saint-Nazaire. Quoique la Loire ne reçoive pas d'apport de la mer, elle s'obstrue rapidement par les bancs allongés au milieu desquels se poursuit le chenal. Devant l'ensablement progressif de la Basse-Loire on a creusé un canal latéral permettant aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'à Nantes.

La barre. — Lorsqu'un fleuve quitte son lit pour se jeter dans la mer, il est sollicité par des forces diverses et des mouvements antagonistes : d'une part le courant apporte ses alluvions, et, de l'autre, l'effort mécanique de la houle est combiné quelquefois avec celui des courants littoraux venant s'amortir sur les fonds. De l'état de l'équilibre de ces deux forces perpétuellement en lutte et portant leur action sur les matériaux déposés à l'embouchure, résulte une accumulation de vases et de boues, représentant une barrière pour la navigation, d'où le nom de barre.

Lés actions dynamiques combinées sous les efforts desquels elle se forme, sont complexes et variables; le courant, faible pendant la période de sécheresse, devient violent pendant les crues d'hiver et, d'ailleurs, l'état de la mer dépend aussi des vents

(i) M. Bouquet de la Grye.

régnants. Sous ces influences plus ou moins équilibrées, la barre se modifie incessamment et les matériaux qui les composent sont perpétuellement en mouvement: elle avance ou recule, selon la prédominance du courant fluvial ou de la houle. A l'extrémité des grands fleuves qui se jettent dans une mer où le marnage de la marée est faible, la barre s'étend sur une grande largeur et se compose généralement de vase molle, dans laquelle la quille des navires forçant la passe, peut sans inconvénient, pénétrer d'une certaine épaisseur. On voit alors dans les remous du sillage, s'élever un nuage boueux; si la barre est attaquée trop profondément, comme le ferait le soc d'une charrue, l'élan du navire est retardé et les particules épaisses remontent à la surface. Si le degré de pénétration est trop fort, les vases s'accumulent autour de la coque; le

navire se creuse une souille, sous

Aî

/"V ?^ '^^ les efforts des courants, et risque de rester enlisé. Ce genre d'échouage comparé à une absorption, n'est réellement qu'un effet mécanique de l'évolution de l'eau Pig g autour d'un obstacle pesant, ifn-

indication du mouvement de mergé dans un élément de densité la marée sur une barre. différente

La barre existe à toutes les embouchures ; car le fleuve apporte et la mer n'emporte pas ; les vents agissant dans la direction de l'écoulement n'ont d'autres conséquences, que de niveler les couches de vase ; s'ils sont contraires à cette direction, ils repoussent dans l'embouchure une partie des apports qu'une crue repoussera encore à la mer.

Les dragages opérés à l'entrée d'un chenal pour enlever la barre boueuse ont été reconnus inutiles; la cavité creusée sous l'eau dans la vase molle a des berges trop peu consistantes pour se maintenir; les vagues remplissent rapidement les excavations, comme elles le feraient sur une plage sablonneuse où l'on a creusé des trous à marée basse. Dans un coup de vent des milliers de métrés cubes sont mis en mouvement, les chenaux sont déplacés et les passages obstrués par l'uniformité de répartition des matériaux. Les dragages n'obtiennent de résultats sérieux que

dans le cas d'enlèvement d'un seuil composé de matériaux inattaquables par les courants. Avec une vase fluide, non seulement ils seraient à renouveler sans cesse, parce qu'il existe une relation plus ou moins déterminée entre la vitesse des eaux sur le fond et la résistance du limon qui le garnit. Avec l'accélération de cette vitesse de translation, les matériaux qui n'auraient pas été remués antérieurement finiraient par être affouillés et se mettraient en mouvement; avec le ralentissement, ils seraient emportés parle courant sur les bancs voisins qui s'exhausseraient.

On sait par expérience que le fond d'un chenal s'exhausse dans les endroits où le courant est faible et qu'au contraire, il se creuse s'il est rapide. Ces mouvements résultent du débit du fleuve qui est inconstant à l'embouchure, le fond étant sujet à de profonds changements. On doit chercher des moyens autres que les dragages pour dégager un chenal, tels sont les épis, les digues dont les efiets étant de rétrécir le passage de l'eau, augmente la vitesse destinée* à opérer les déblais. Cependant les jetées pleines en diguant un courant pour le conduire au large, n'ont jamais réussi qu'à reporter la barre plus loin; ces jetées opposent souvent un obstacle à la translation des sables poussés par le courant qui longe la plage au moment de la marée montante. Les jetées à claire-voie ont été avantageuses dans certains cas, car elles laissent passer ce courant, opérant une sorte de filtrage au milieu des remous que provoquent les pilotis. Les accumulations à l'entrée de la passe sont moins abondantes ; mais il peut survenir des tempêtes amenant des masses de sable. On a aussi construit des jetées courbes, imitant ainsi l'œuvre de la nature dans les endiguements littoraux; si un courant débouche sur une plage sablonneuse peu inclinée dans une mer sans marée, il finit par construire une sorte de digue dont la convexité est tournée du côté du vent dominant ou du courant. Cet épi protège la pénétration du cours d'eau dans la mer, en opposant une déviation aux forces faisant obstacle; mais ce sont aussi ces mêmes forces qui ont élevé la digue sur une ligne d'inertie, déterminée par la rencontre du courant sortant de l'embouchure et celui du littoral.

L'expression de barre ne correspond pas toujours à un amas ressemblante une digue; son étendue parfois considérable se rapproche d'un banc prolongé. La barre du Fleuve Rouge (Hong-

Kiang) consiste en une étendue des vases stagnantes ayant plus de lo kilomètres de large, sur une profondeur de 2"5o. Elle est reconnaissable de loin au mouvement tourmenté des eaux et à leur coloration. L'embouchure de Yan-Tsé-Kiang est pareillement précédée d'un banc boueux; le fleuve roule 22 millions de mètres cubes par seconde et porte annuellement 192 millions de mètres cubes de vases à la mer (i). Les changements dans les chenaux de la barre sont si rapides, qu'un navire qui a passé librement à la montée, peut s'échouer au môme endroit cinq ou six jours après. Le flot de boue qu'il roule devant lui se déposant irrégulièrement dès que la force des courants diminue, il en résulte des changements perpétuels. 11 existe dans le chenal de Salamis, le plus fréquenté, des sillons transversaux que les sondages sont impuissants à repérer et qui sont souvent funestes à la navigation (2).

La barre est un fait hydrographique inévitable qui affecte toute embouchure ou goulet, dans lequel la mer pénètre irrégulièrement. Elle sépare les fleuves de la mer; aussi de tout temps on a cherché à la corriger ou à tourner la difficulté en creusant un canal, comme le canal Saint-Louis pour le Rhône, le canal de la Basse-Loire pour la Loire, le canal de Tancarville pour la Seine. Les circonstances ne se prêtent pas toujours à cette rectification ; à l'embouchure de la Meuse, dans l'Escaut, on a été contraint à corriger les passes par des draguages successifs; à l'entrée de l'Adour on a construit des jetées courbes amortissant le choc des lames et du courant; dans la Gironde, dans la Loire, on a balisé le chenal.

Le régime des embouchures se reproduit à l'ouverture de tous les bassins communiquant directement avec la mer, où l'entrée et la sortie des eaux exerce des remous sur le fond. A l'entrée de l'immense baie de San-Francisco se trouve un banc de sable, au-dessus duquel le chenal navigable varie suivant les saisons. De même le bassin d'Arcachon est oblitéré par des bancs de sable placés devant l'ouverture du cordon littoral; ce bassin, dont la superficie est de 700 hectares, déverse à la mer 400 millons de mètres cubes par marée; il résulte de l'échange

(i) Grupy.

(2) Ann. Hydrog., 2* série, 1891.

de ces eaux avec celles de TOccan un déplacement des fonds mobiles, remués perpétuellement par la houle et le courant de ces passes ; aussi l'ouverture dans la chaîne des dunes aux abords du cap Ferret a toujours été reporté tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

Embouchures fermées. — Le « heurt » des fortes vagues de l'Océan contre l'embouchure d'un faible cours d'eau s'écoulant sur une grève de galets, aboutit à la formation d'un bourrelet atteignant la hauteur des vagues de tempête. Ainsi les petits cours d'eau qui, après avoir arrosé les vallons de la Normandie, débouchent directement dans la Manche, sont arrêtés par le bourrelet de la plage ; il en résulte que leur écoulement est arrêté

C É AN cAXLAN TIQUE

Embouchure du fleuve Sénégal, dans les lagunes littorales de la côte occidentale d'Afrique.

à l'endroit où serait situé l'estuaire. Le bourrelet de galets a l'avantage de préserver la vallée contre l'irruption des hautes marées ; la mer a circonscrit son domaine ; mais elle fait obstacle à l'écoulement des eaux continentales. Pour franchir la digue élevée à l'entrée du vallon, on a pratiqué à travers une canalisation munie de vannes laissant échapper les eaux douces à marée basse et empêchant la mer d'entrée à marée haute. Quelquefois l'exutoire se trouvant obstrué après une tempête, exige des réparations immédiates.

La houle qui, sur la côte d'Afrique, se transforme en ressac en abordant la plage, a édifié des cordons littoraux infranchissables aux eaux venant de l'intérieur; celles-ci se répandent dans un lagon intérieur parallèle à la plage faisant office de bassin compensateur. Le Sénégal qui, en se rapprochant de son embou-

chure, n'a plus que 3 millimètres de pente par kilomètre, est barré de cette façon par une digue de sable ; il se rapproche obliquement du lagon, y fusionne ses eaux et ne s échappe que par une passe à ouverture variable, parsemée de bancs mobiles, soumis aux efforts combinés des crues fluviales et de la houle.

La passe se trouvait, il y a cinquante ans, à 20 kilûm(ïtres plus au sud de la ville de Saint-Louis, tandis qu'aujourd'hui, elle tend à se rapprocher; creusée sur un point, fermée sur un autre, elle n est franchissable que pour les navires pourvus de pilotes expérimentés.

Un estuaire modifié quelquefois directement sa propre ouverture par les dépôts successifs. Tel est l'exemple de Festuaire de la Foyle, qui se jette dans la mer au nord de l'Irlande. Les i^ables qui suivent la côte, s'étant réunis à ceux qui suivent la rive droite de l'estuaire, ont formé un triangle à la i7 ^^^i ''^^^A^^?"^'S\ 'W't i ^ ■'. /^^V:':;"^ pointe Marguiljy^" ^ *B.^>L|^ / ] \ \ ^ \v^'^- ligan. Il en est résulté un goulet rétréci, où le chenal reste toujours profond à cause des courants : il n'y a pas de barre extérieure ; elle n'existe qu'au fond de la baie à 18 kilomètres du goulet. Le jour où les courants du goulet s'amoindriront, l'estuaire se comblerait définitivement.

Le manque d'écoulement entraîne, dans certaines circonstances, une inondation étendue, comme celle qui eut lieu dans le

/v'Vi^yiv^'^-^^S^'''' -,-ë^^^^ ^^ CALIFORNIE

Fig. 60. ' Emhoûijhure du Rio Colardo(Elats-Unis d'Amérique).

désert du Colorado, dont il changea la physionomie. Une partie du bassin inférieur du Rio Colorado présente un bas-fond d'une superficie de 7.500 kilomètres carrés, sorte de Sahara ou étendue de sable d'une planimétrie absolue. En juin 1892, le sable aride et brûlant de la région dite : la vallée de la Mort, commence à s'humecter aux environs de Salton, où l'on exploite le sel gemme et la soude qui imprègnent le sol. Peu après, une vaste nappe d'eau envahissait le désert avec lenteur, comme une marée refluente ; puis les plaines furent insensiblement submergées et leur climat si sec fut changé.

Le Major Powell, directeur du service géologique des États- Unis, attribua ce phénomène à l'infiltration des eaux du Rio Colorado, dont l'embouchure fut obstruée par des bancs de sable, que ce fleuve charrie en quantité proportionnellement supérieure à celles que le Mississipi déverse dans le golfe du Mexique. En outre, la marée s'élevant à une hauteur de 8 à 10 mètres au fond du golfe de Californie, est souvent refoulée dans l'embouchure. Par ce fait, l'estuaire se trouve fermé ; il en résulte une formation de barre préjudiciable à l'écoulement régulier du fleuve, qui déborde dans les plaines basses où serpentent ses méandres capricieux. Cette irruption des eaux s'est produite antérieurement ; mais lorsque les conditions nuisibles à l'écoulement ont disparu, le niveau des eaux d'inondation a rapidement baissé et le désert a repris sa physionomie première.

Ailleurs les apports incessants de sables finissent tellement par modifier une côte qu'un port de mer peut se trouver relégué dans rintérieur des terres ; ainsi à Bou-Chater, du haut de la colline où se trouvait l'emplacement d'Utique (Tunisie), on peut se rendre compte de l'importance des atterrissements de la Medjerda (Fig. ôi); on distingue à peine à l'horizon la mer qui autrefois baignait les murs de la ville { i ). L'embouchure du fleuve torrentiel tombait autrefois dans une lagune près du cap Farine ; aujourd'hui elle arrive directement à la côte au milieu d'atterrissements et de marécages.

Il existe en Hollande à Katwyk une embouchure du Rhin,

(i) B. Wyse. Bulletin delà Société de Géographie, mai 1874.

Girard, 10.

FhrlnA

dite le Vieux-Rhin, dont la majeure partie des eaux est dispersée sous des noms divers dans les sables ; une certaine quantité ne parvient à s'écouler à la mer, dont le niveau des hautes marées est de 3"2o supérieur à celui du canal, qu'au moyen d'un système d'écluses qu'on ouvre à marée basse et qu'on ferme à marée haute. La stagnation des eaux à un niveau inférieur à celui de

la mer n'a pas encore eu d'autre explication que celle d'un affaissement du sol des Pays Bas sur tout son littoral.

La fermeture de l'estuaire de l'Adour par les sables a eu lieu en 1360 à la suite d'une tempête , après laquelle les eaux se répandirent vers le norddans les vallons des dunes, sur une longueur de trente kilomètres le long du bord de la mer ; l'Adour s'ouvrit une autre entrée au Vieux-Boucau, où antérieurement il avait eu son embouchure. En 1759 on approfondit le chenal de lancien lit et le fleuve se jeta de nouveau dans la mer au point où il est actuellement.

La mer brise toujours sur cette barre incorrigible; les lames de fond viennent du large et se relèvent en arrivant sur l'accore du banc de sable. « Jusqu'à dix milles des côtes les lames sont d'autant plus courtes, plus évitées, qu'on est au nord, d'autant

Atterrissemcnts et transformations littorales à l'embouchure de la Medjerda (Côte de Tunisie).

plus allongées qu'on approche de TEspagne; mais en revanche, près de terre, sur les hauts fonds, elles deviennent terribles dans ces derniers parages. La grande profondeur de la mer y permet la propagation, l'arrivée sans frottement sensible sous forme de lames de fond à petite élévation et à grande masse des mouvements produits à des distances énormes. Biarritz et la barre de Bayonne ressentent pour ainsi dire tout ce qui se passe dans TAtlantique » (i).

Evolutions successives de la baie de la Seine. — L*estuaire de la Seine est un de ceux qui ont été le plus Tobjet de l'étude et de la sollicitude des ingénieurs; bouleversé par les courants il a subi de nombreuses vicissitudes depuis Tantiquité, si Ton juge d'après quelques renseignements historiques. Lillebonne était une ville importante sous la domination romaine; elle se trouve actuellement à 3 kilomètres de la laisse de haute merde vive eau. A cette époque, l'espace compris entre le cap de la Roque et la pointe de Quillebeuf, ce qu'on appelle aujourd'hui : le marais Vernier, devait former une baie plus ou moins profonde parsemée de bancs. Henri IV y fit exécuter des travaux d'assainissement pour combattre les fièvres paludéennes qu'il engendrait. Honfleur était au XV* siècle le port militaire de la Seine; la Lézarde avait son embouchure dans l'estuaire à la sortie de ce pont. Depuis près de 400 ans la pointe du Hoc a remonté dans l'embouchure de 1.500 mètres (2).

Les fouilles exécutées sur les rives de l'estuaire ont démontré qu'aux temps préhistoriques il était plus vaste et qu'il a été successivement réduit par les alluvions. La plaine qui s'étend entre Sainte-Adresse et Harfleur sur une longueur de trois kilomètres du Nord au Sud et de dix kilomètres de l'Est à l'Ouest, est maintenant au-dessus des hautes marées, quoiqu'elle présente par places des parties basses et des relèvements du sol. A Test du Havre elle a conservé le nom de plaine de l'Eure (3). Toute son étendue est revCtue d'une mince couche accidentelle

(i) M. Bouquet de la Grye. Pilote de côtes de France n» 464.

(2) Ant. Passy. Descrip. géol. de la Seine- Inférieure.

(3) Ora rivage ou heurt, de heurter.

de remblais, sous laquelle se trouve un banc de tourbe ayant environ deux mètres d'épaisseur; cette couche méconnue homogène et pure dans toute sa masse, a été découverte en 1875 dans les tranchées creusées rue DemidoÛ^ (i). On a rencontré en creusant le bassin des docks, dans le bassin Vauban et dans celui de rEure,la même couche de tourbe avec des débris de bois et même des arbres couchés réduits en tronçons. Ce banc, qui a ses allleurements à la laisse de basse mer, contenait des pierres taillées, des silex, des haches de pierre polie, des meules romaines, des débris d'embarcations, réunis aux vestiges de stations romaines et saxonnes.

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Fig. (J2

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La baie de la Seine reçoit obliquement le mouvement de translation provenant de TOcéan ; un exhaussement se produit au moment où les eaux s'épanchent sur le plan inférieur représenté par la baie ; elles se divisent en deux branches; l'une s*étend sur la côte du pays de Caux, dans la direction du cap d'Antifer, et 1 autre descend vers le Htlvre ; à ce moment, la surface de la baie représente un plan incliné où elle va s'épancher. Au bout de quelques instants les ondulations s élèvent sur les larges grèves laissées à découvert et tourbillonnent sur les bancs.

Si les bouleversements sont violents au moment de la

(1; L. Charles-Quint- Le Hâ%Tc avant Ihistoii-e. 1879*

LES ESTUAIRES l8l

marée haute, souvent favorisée par le vent d'ouest, le champ de divagation des eaux à marée basse est relativement peu étendu au milieu des méandres. Si le courant contourne une rive, il y laisse des flèches de sable, établissant une contre partie du côté opposé, d'où il résulte un coude, qui détruit l'équilibre du mouvement général des eaux. Le désordre augmente alors rapidement par l'afifouillement des courants dérivés et il se produit une « poche de flot », où les eaux se précipitent, abandonnant une partie de leur ancien parcours et le chenal s'obstruant bientôt en devient sinueux et tourmenté; les échouages sont à redouter (i).

11 a été déposé dans la baie, d'après M. Estignard, de 183^ à 1863 un volume d'alluvion de 25 millions de mètres cubes; ce qui donne environ un million de mètres cubes par an (2). Ces matériaux épars sur les bancs mobiles sont souvent tellement déplacés en une marée favorisée par le vent, que le chenal change du nord au sud.

Parmi les bancs fixes se trouvent les bancs du Ratier et d'Amfard. Le premier découvre entièrement à marée basse et laisse voir un amas de galets reposant sur une protubérance de la couche d'argile kimméridienne tapissant le sous-sol de toute la baie ; la haute mer couvre ce banc de 4 m. 20 c. Le banc d'Amfard, uniquement composé de ces argiles, est peu étendu et n'affleure seulement qu'aux basses mers d'équinoxe : il se termine du côté du large par une brusque inflexion qu'on nomme la Gambe d'Amfard, écueil dangereux sur lequel la mer brise furieusement dans les coups de vent.

« Les bancs mobiles consistent en sables entièrement fixes mélangés d'une portion variable de vase tantôt lourde, tantôt ténue ; dans les basses mers ils découvrent sur des étendues considérables remplissant l'estuaire. Les matériaux qui les composent proviennent des côtes voisines et principalement des falaises entre Antifer et le Havre. Le fleuve se fraye un passage tantôt simple, tantôt multiple; le chenal unique correspond à une situation normale et durable; la coexistance

(i) Rapp. de M. Dormoy, Chef du Pilotage de la Seine. Ann. Hydrog. 2* série 11, 13 ; 1889-1890.

(2) Rapp. sur les reconn. hydrog. de 1875 à l'emb. de la Seine.

l82 LES ESTUAIRES

de plusieurs chenaux, fait tendant à devenir rare, implique un état provisoire dont Tobstruction de toutes les issues au profit d'une seule, paraît être la solution inévitablement prochaine » (i).

Il importait d'assurer la navigation de l'estuaire au milieu de ces perturbations. Les travaux d'endiguement furent commencés en 1848; ils atteignirent Quillebeuf en 1851. Avant la construction des digues submersibles le chenal était incessamment variable, divaguant dans une section de 1200 à 1400 mètres de largeur et changeant de place, presque à chaque marée; sa largeur fut ramenée à 300 mètres, et, derrière les digues, les alluvions formèrent d'immenses prairies. On obtint ainsi une profondeur de 7"»5o en vive eau. Le succès paraissait complet dès les premiers moments; on prolongea les digues jusqu'à la pointe de la Roque en transformant ainsi le Marais Vernieren prairies moins humides; en 1867, les digues atteignaient Berville-sur-Mer. Partout le chenal avait été fixé, approfondi, et la navigation de la Seine ne paraissait plus rencontrer d'autre obstacle que les bancs de l'embouchure étroitement liés avec les ensablements des passes du Havre et la formation de la barre, reportée plus loin par les travaux d'endiguement.

Avant le commencement des travaux, la barre primitive était placée entre Villequier et Aizier, à l'endroit connu sous le nom de (( traverse de Villequier », sur ce banc il y avait CP40 d'eau et l'on trouvait sur les grandes surfaces vaseuses entre ce point et Rouen de o"'io à o'"i2 d'eau (2). De 1842 à 1847 la navigation était devenue dangereuse; dans cet espace de temps 184 navires étaient échoués sur cette traverse. Après la construction des digues, la masse d'eau passant par le chenal gagna en profondeur ce qu'elle perdit en largeur. De o™40, elle atteignit 5, 6 et même 7 mètres, mais le rétrécissement produisit un autre effet : la barre qui existait à la traverse de Villequier fut rejetée à l'extrémité des digues entre le fanal de Courval et Quillebeuf ; en 1851, on procéda à une autre section de digue de 600 mètres atteignant Port- Jérome; mais encore la barre se reforma à l'extrémité delà nouvelle section de digues entre Quillebeuf et Tancarville. D'autres jetées successives furent ajoutées et toujours en prolongeant le

(i) Rapp. de M. Dormoy, loc, cit,

(3) Eug. Coulon. Études sur la Seine. 1882.

chenal contenu entre les digues en aval, le môme phénomène se reproduisit.

Il fallut donc abdiquer devant des conditions hydrographiques qui n'avaient pas été prévues et on creusa le canal de Tancarvilie. Au commencement du siècle, de Lambardie avait émis une opinion semblable, car il avait reconnu que si la barre gène la navigation, elle a l'avantage de retenir les eaux dans la partie supérieure sur une grande hauteur. « Si par un travail contre nature, dit M. E. Couloti (i), on arrivait à faire disparaître la barre où le seuil, les eaux de la Seine, d'après la loi naturelle de la pesanteur, prendront le niveau de la basse mer, et alors la Seine maritime se viderait comme les avant-ports du Havre et de Honfleur et deviendrait en basse - mer un vaste port d'échouage. Le remède serait pire que le mal. »

Les travaux d'endiguement ont eu pour résultat d'avancer de plusieurs siècles l'atterrissement de la baie; dès 1860 les représentants de la ville du Havre avaient protesté contre l'exécution de travaux d'endiguement. Des changements rapides se sont déjà produits dans la configuration de la baie et les limites nouvelles de la course du flot sont aujourd'hui beaucoup plus près de l'aval ; ce qui démontre que les conditions actuelles sont défavorables au maintien des fonds aux abords du Havre (2). On suppose que dans 30 ans le pied des bancs situés au-dessous de zéro auront gagné le fort des Neiges.

Remplissage et comblement. — Les eaux se comportent dans un estuaire comme dans un étier, sorte d'estuaire réduit où leurs alternatives apportent des changements. Ce sont de légères échancrures superficielles situées généralement à la limite extrême de la marée, inondées seulement au moment des vives eaux. L'inondation périodique, mais temporaire, s'épanche d'abord sur des terrains plats, lave les interstices moins protégés par le gazonnement, creuse dans un temps relativement court de petits canaux, isolant les parties résistantes et finissant par déblayer le sol remplacé par un estuaire en miniature. On y voit

(1) Etudes sur la Seine. 1882.

(3) M. Estignard. Rapp. sur la reconn. hydrog. de 1875.

les phases différentes de Térosion : la dissolution des matières meubles, la livigiation, Iq transport. Mais si le régime des marées quia creuséces ramifications vientàchanger,rétierentredansune période contraire ; le mouvement des eaux apporte des vases; s*il est moins rapide elles se déposent à l'abri des perturbations, et le sillon creusé est plus tard rempli par la marée. L'estuaire qui, suivant la disposition de la côte et celle des courants, n'est plus remué par leur mouvement, finit par se combler, après avoir été ouvert par les effets contraires.

La mer d'Azow, qui pourrait être considérée comme l'estuaire du Don, est remplie par les alluvions du fleuve. L'interprétation des textes de Strabon laisse supposer que depuis quinze cents ans les contours de cette mer, le Palus Mœtide des anciens, ont reçu d'importantes additions. L'avancement des attérissants sur certains points a été évalué par Helmersen, à 6 m. 70 c^ par an. Ils sont soumis à l'agitation des eaux sous l'influence des vents du nord-est. Quand ils chassent l'eau du golfe de Taganrog, bassin intermédiaire entre l'embouchure proprement dite et la mer d'Azow, ils font refluer les eaux encore douces dans les canaux à cette embouchure ; il se produit alors un exhaussement du niveau atteignant jusqu'à un mètre 50 cent. Il résulte de ces circonstances particulières que toute la mer d'Azow, dont la plus grande profondeur au milieu n'excède pas 15 mètres, se transforme en bassin de décantation, recevant tous les sables enlevés aux steppes de la Russie. Les rivages se frangent de flèches, enserrant des étangs littoraux et d'immense fondrières, premières étapes d'une plaine alluviale, s'étendant toujours au détriment de la surface de la mer d'Azow.

Les estuaires situés au fond d'un golfe où les vents et les marées sont trop faibles pour exercer une action, finissent par se remplir des alluvions apportées par le fleuve. La Neva se trouve dans ces conditions ; Saint-Pétersbourg, fondé en 1703 sur les sédiments du fleuve, est aujourd'hui éloigné de la mer. En 1743, Celsius avait déterminé des repères pour les générations futures ; comparés aux cartes hydrographiques de 1889 ils ont démontré qu'en 146 ans les alluvions déposés sur les rives les avaient augmenté d'une surface de 405 hectares. Ces accroissements toujours reportés vers l'ouest ont concordé avec

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l'apparition d'îles basses et la diminution de la profondeur des chenaux de Tembouchure. Toute la langue de terre qui sépare Saint-Pétersbourg de l'île Cotline, sur laquelle est bâtie la ville deCronstadt, se comble insensiblement et le temps ne paraît pas éloigné où l'embouchure sera reportée vers l'extrémité orientale de l'île, (i)

L'embouchure de la Loire paraît avoir été tout autre que nous

^ . , ..,..,^,^-. ,.. . ^^^'^^-- la voyons actuellement;

Y\r'>î^:î i-' -' ■ <^^- V. :p>;;^;~iz!^ l'ouverture ancienne

devait correspondre au marais de la Grande - Brière, sorte de baie ou d'estuaire comblé par les alluvions successives du fleuve, sur un point où le mouvement des marées s'est ralenti pour une cause indéterminable.

En creusant le nouveau bassin à flot du port de Saint-Nazaire (1874) on a retrouvé toutes Jes couches vaseuses desséchées qui ont comblé 1 ancien golfe, dont le Brivet est le dernier étier servant encore au drainage des eaux pluviales. M. de Kerviler a découvert des fossiles et des instruments préhistoriques ensevelis dans les alluvions desséchées (2). Toutes les couches superposées indiquaient une stratification régulière de matériaux d'érosion fluviale, tels que débris végétaux, argile et vases.

Un estuaire aboutissant à un golfe peu ouvert baigné par une mer sans marée ou sans agitation, finit par se remplir des apports du fleuve au milieu desquels passe le cours d'eau. Telle est l'embouchure du Guadalquivir sur la côte orientale d'Espagne (Fig. 64) ; cette rivière torrentielle se déversait à une époque reculée dans une baie, oblitérée à une époque postérieure par une

Fig. 6., Plaine alluviale remplaçant la baie où se déversait le Guadalquivir (Côte d'Andalousie).

{i)M. M. Venukoflf. C. Rend, delà Soc. deGéogr., 1890. (2) Revue archéologique. Paris, 1877.

chaîne de monticules de sables : arenas gordos. Elle passe à travers une plaine alluviale de douze kilomètres de large, au sol inondé et rempli de fondrières dangereuses, pendant les crues d'hiver, mais pulvérulentes pendant l'été; son embouchure est au pied de la ville de San-Lucar, où elle se jette directement à la mer sans autre delta que la plaine alluviale antérieure.

Malgré les mouvements des marées, certains estuaires ont une tendance à s'amoindrir par la diminution du volume des eaux du fleuve. D'après M. Wex, ingénieur autrichien, les fleuves de l'Europe continentale auraient une tendance marquée à diminuer de hauteur, à cause de la rareté des pluies, motivée par les déboisements et la prédominance de certains vents. Cette diminution du volume d'eau apporté à la mer aurait pour conséquence de ne pas opposer aux marées une force assez vive pour les empêcher de refouler les sables dans l'intérieur des embouchures. Cette opinion, combattue par quelques hydrographes, doit cependant être acceptée comme un des nombreux éléments qui intervinrent en faveur des modifications des embouchures.

Embouchures ramifiées. — Les estuaires ne présentent pas invariablement l'aspect d'un golfe ouvert ; il existe de nombreux exemples d'estuaires ayant plusieurs bras, par lesquels la marée pénètre, comme dans une ouverture plus simple. Les fleuves importants comme l'Amazone, le Gange et autres ont besoin de plusieurs ouvertures pour faire l'échange de leurs eaux avec celles de la mer; la nature a réparti sur une vaste surface ce bassin intermédiaire destiné à l'évacuation d'un volume d'eau considérable.

L'Amazone représente le plus grand estuaire du nouveau monde composé de bras nombreux ou la marée pénètre. Cette mer où l'eau douce, encore sensible par sa couleur et sa densité à 500 kilomètres du rivage (i), est pénétrée par le flot de marée à plus de 400 kilomètres de la limite littorale. La surface de son bassin qui reçoit les eaux de la plus grande partie de l'Amérique du Sud, est de sept millions de kilomètres carrés et son débit en crue atteint 2 j3, 875 mètres cubes (2). On a aussi calculé que

(i) Sabine.

(3) Ave Lallemand, Spix et Martins.

t80 les ESTUA[RES

ce roi des fleuves déverse dans TOcéan 250 millions de mètres cubes à l'heure. Le courant a une rapidité moyenne de 4 kilomètres à l'heure en temps ordinaire et de 24 à jn dans les moments de crue, où alors le fleuve s'épanche dans les Juras ou canaux à sec en temps ordinaire ; ceux-ci étendentleur réseau d'une façon si enchevêtrée que la topographie est restée irréalisable. Ils sont à ce majestueux cours d'eau ce que les chemins de traverse sont aux grandes routes; au moment du débordement, les plateaux, les prairies, les forêts sont changés en lacs temporaires de grande étendue ; partout ces bras de rivière qui font partie intégrante de l'estuaire, deviennent un labyrinthe fantastique. Dans la plupart de ces myriades de canaux, de lacs, d'îles, la violence des courants est telle que sur certains points le tourbillon des ondes semble résulter d'une véritable cataracte entraînant des arbres et des rochers. La moindre modification dans la ligne. du littoral, dans la direction des principaux bras, su Ait pour jeter la perturbation dans cette lutte engagée entre la mer qui pénètre par d'innombrables ouvertures et le puissant courant d'eau douce provenant de cet estuaire aux bras sans nombre. La marée océanique se précipite sur le courant jusqu'à Santarem, considéré comme le point terminal de la pénétration du reflux ; cependant si le fleuve semble remonter vers sa source, par cette poussée, l'eau salée n'y arrive pas ; le courant s'y arrêtant, le fleuve se gonfle.

Tout cet estuaire est parsemé de bancs aussi innombrables que ses ramifications, car aucun fleuve n'apporte autant de débris alluviaux, dont on évalue la quantité annuelle à un cube de 1 10 kilomètres carrés sur 10 mètres de haut (i). Cependant l'estuaire s'ouvre de plus en plus sur l'Atlantique et ses eaux troubles sont emportées soit dans l'Atlantique, soit sur les côtes boueuses de la Guyane, où elles se déposent. On présume que par l'empiétement de la crue le fleuve perd 700 à 800 kilomètres de sa largeur. Dans cette agglomération de golfes et d'embouchures, les atterrissements et les érosions affectent les caractères les plus bizarres. On cite une île d'environ deux kilomètres de large, située à l'entrée de la baie de Vigia, qui aurait été absorbée en

(i) E. Reclus. Géog. univ.

totalité en 1848, et le phare de Salinas, construit à 500 mètres de rOcéan et qui a été détruit, quelques années après son érection, par les empiétements de la mer (i).

Le problème de l'enlèvement de bandes considérables de l'entrée des embouchures comporte des phénomènes nombreux. Les grands bancs qu'on rencontre depuis le Maranham jusqu'au cap Nord, ne fournissant pas une explication suffisante, il semble plus acceptable d'admettre près des embouchures une profonde dépression servant de réceptacle aux produits de l'érosion qui s'y trouvent transportés par un courant sous-marin (2). Les dragages effectués depuis le cap San-Roque jusqu'à Bahia, ont démontré que les dépôts appartenant à ces parages ont un caractère spécial, consistant en une vase rouge due à la présence des matières ocreuses charriées par le fleuve (3). Cependant une partie notable de matériaux d'une certaine densité est transportée par le courant passant devant l'embouchure et se poursuivant jusqu'au Mexique. Les bois abandonnés à la mer devant cette partie de la côte ont été retrouvés dans la mer des Antilles, et de plus, sur les côtes de ces îles, croissent beaucoup d'arbres originaires du bassin de l'Amazone, dont les graines ont été transportées par les courants.

Le grand estuaire Gangétique par lequel s'écoulent les eaux les plus orientales du Gange et celles du Brahmapontra, porte le nom de Maghna, quoiqu'il n'appartienne réellement qu'au vieux Brahmapontra. Son ouverture embrasse la plus grande partie du golfe du Bengal qu'il remplit de ses alluvions. Une multitude de canaux, la plupart innommés, perdus dans les jungles, représentent les bras grands et petits par lesquels les deux fleuves jumeaux se terminent. Ils sont bouleversés par les marées en mai et en octobre, au commencement de chaque mousson, époque à laquelle les vagues,doublant le mascaret, y apportent des ravages. En 1867 l'île Hattia fut submergée par une lame de 12 mètres de haut qui l'inonda en faisant périr tous les habitants {4).

Moins importantes sont les bouches ramifiées où l'Escaut et

(i) L'abbé Durand.

(2) Martins da Silva Continho. BuU. de la Soc. de Géogr. Oct. 1867.

(3) Expédition du Challenger.

(4) Vivien de St-Martin. Dict. deGéog. Univ.

IQO LES ESTUAIRES

la Meuse se confondent en un même estuaire ; mais elles aussi ont été creusées par la pénétration répétée des marées. La masse principale des eaux du Rhin fusionnant avec la Meuse, par le bras gauche du Rhin, se perd dans le Biesboch, aux innombrables canaux, et se divise ensuite en deux autres bras, devenant ainsi un cours d'eau d'une grande largeur sous le nom d'Hollandsch Diep. Puis il finit par se séparer en deux branches, enveloppant l'île d'Over Flakke, pour aboutir à la mer. L'Escaut, qui a 600 mètres de largeur à Anvers et une profondeur de 10, eçt la branche la plus favorable à la navigation , il se jette dans la mer par deux vastes embouchures, l'Escaut oriental et l'occidental, séparés par plusieurs îles. Tous ces bras de l'estuaire sont profondément atteints par les tourbillons du flux et du reflux, dont l'eflFet est de remanier sans cesse les bancs qui se déplacent sur une rive ou sur l'autre suivant les mouvements des courants.

On retrouve un certain nombre d'embouchures ramifiées sur les côtes d'Afrique ; le Congo, le Calebar, la Cazamance, le Volta aboutissent à la mer au moyen d'un grand nombre de bras, par lesquels la marée pénètre, au milieu de rives bordées de palétuviers et d'étiers ou marigots perdus dans les forêts. Pendant la saison des pluies les canaux et les terrains voisins sont transformés en marécages impénétrables, où se développe toute la végétation de la nature tropicale.

Fig. 65

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