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CHAPITRE TIT

MONSTRUOSITÉS, ANOMALIES RÉVERSIVES.

Valeur philosophique des monstruosités. — Les êtres vivants qui, par atavisme, présentent certains caractères, qui ne sont plus ceux que leur race présente, de leur temps et qui, par conséquent, ne sont plus, comme l’étaient leurs parents éloignés, adaptés au milieu où ils doivent vivre, prennent le nom de monstres. Ainsi, un cheval qui présente un doigt bifide et qui, au lieu du caractère essentiel des solipèdes, possède par atavisme ce caractère qui nous montre son origine et nous indique sa descendance de l'hipparion, est un monstre; un homme qui présente une disposition du cœur ou des muscles propre aux quadrupèdes, porte une monstruosité de même valeur philosophique que le cheval au pied bifide. Ainsi compris, le mot monstruosité devient synonyme d'anomalie et, dans le cas particulier, d’anomalie réversive ; je m'éloigne donc complètement de l'usage adopté dans le langage courant, où on attache au mot monstruosité un caractère plus ou moins grand de gravité, je m’éloigne de la définition même qu’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire donne de la monstruosité : «une anomalie très grave ». I est inutile d’insister pour faire comprendre que c’est là en effet une division tout arbitraire. Le bec-de-lièvre ne serait donc pas une monstruosité ? le sexdigitisme non plus ? ce nom ne conviendrait-il qu'à l’anencéphalie ?

C’est d’ailleurs dans le sens d’anomalie que l'antiquité emploie le mot monstre. Toute anomalie était une monstruosité qui avait pour effet et mème pour but, car la théorie des causes finales date de loin, de monere, de monstrare quelque chose de l'avenir : le pied du cheval de César, le célèbre Bucéphale, prédisait, pour celui qui le montait, l'empire du moude; chez les Chaldéens, un enfant à six doigts était destiné à vaincre l'ennemi; on augurait pour l’avenir : « Monstra appellantur quia monstrant », dit Cicéron. Pour nous, les anomalies ont pour effet de nous monere, de monstrare non plus l’avenir, mais le passé. Le pied fourchu d’un cheval ne nous indique plus que le descendant de l’'hipparion ; le sexdigitisme, le bec-de-lièvre nous indiquent pour l’homme une origine plus éloignée encore,

Mais que de temps il à fallu pour arriver à cette conception !

574 MONSTRUOSITÉS. ANOMALIES RÉVERSIVES.

Les monstres ont été regardés comme l'effet d’un caprice de Dieu, ou des Dieux, suivant le nombre, comme un jeu de la nature. Le moyen âge, imbu de l'idée d’incube et de succube, y voit le résultat d’un commerce bestial et les traités d’embryologie sacrée agitent la question du haptème des monstres; on s'arrête à la formule : « Si tu es un homme, je te baptise » ; grâce à ce si, on évitait de se compromettre ! Comment les théologiens eussent-ils évité pareille sottise, quand Ambroise Paré lui-même croit à l’intervention du démon dans les destinées et à sa participation charnelle à la fabrication des monstres? lorsque Van Helmont est convaincu des maléfices du diable et que les astrologues croient à l'mfluence du zodiaque ou de la lune? Vers 1200, Albert le Grand n’a-t-il pas prouvé que les astres étaient la cause de la naissance d'un veau à tête humaine ? Albert le Grand avait, en somme, relativement raison contre ceux qui accusaient le berger d’être le père du veau et, comme tel, le voulaient brüler. Ce n’est que bien plus tard qu’on entra dans une période d’apparence plus scientifique, mais tout aussi erronée.

La science du développement des êtres partait en effet de cette idée fausse, de la préexistence, de l’emboîtement des germes, qui admettait que chaque œuf contenait non seulement un individu minuscule, qui n'avait plus qu’à grossir, mais toutes les générations de l'avenir, filles de cet individu, emboiîtées comme des cornets, les uns dans les autres; les noms de Swammerdam, de Malpighi se rattachent à cette théorie de Pierre Sylvain.

Régis l'adapta à la tératologie : pour lui les monstres sont préexistants ; le germe est monstre dès son début. Il est démontré maintenant que les germes normaux deviennent monstrueux par accident, à une époque plus ou moins éloignée du point de départ de leur développement. Mais la tératologie ne pouvait entrer dans Ja voie scientifique que lorsque Wolf eut montré que les organes de l’embryon, au lieu d’être tout préformés, s’ajoutaient successivement les uns aux autres, par épigénèse ; c'est alors que Lemery montra que les monstruosités étaient des accidents, quisurvenaient. Le terrain était en outre préparé par Gœæthe, qui montra l'unité de type, et par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, qui insista sur l’unité de composition organique. Meckel et lui démontrèrent définitivement que les monstruosités sont dues à un accident qui est venu arrêter le développement dans son évolution. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire formula même : « Les êtres anormaux sont

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