S 1. INANITION. ÉPIDÉMIES DE FAMINE
Combien de temps peut-on vivre sans manger ? Il est difficile, même après les célèbres expériences (?) du RES Tanner, de répondre bien nettement à cette question. Tout dépend de la dépense de forces que l’on fait et des réserves, des provisions qu’on avait dans ses tissus. Le chameau, dans is désert, possède dans sa bosse une provision de graisse,'qu’il consomme, faute de mieux, par autoabsorption; un homme gras supportera l’inanition mieux
qu'un homme maigre. D’après les expériences de Chossat sur les mammifères, la mort par inanition surviendrait au bout d'un temps variable, entre 8 et 15 jours. Mais il semble que ce terme soit un peu inférieur à la réalité.
Il est beaucoup plus scientifique et plus précis de dire que la mort survient lorsque l’animal a perdu les 4/10 de son poids. Valentin a calculé qu’un animal hibernant perdait pendant sa longue abstinence les 3/19 de son poids. L'animal se réveille donc à temps, mais il ne serait pas prudent de dormir beaucoup plus longtemps !
À mesure qu’il perd de son poids, l'animal en inanition perd chaque jour un peu de sa température ;1l meurtquand elle est tombée -de + 37° à + 25°; c’est précisément à ce pointque meurt l’animal bien nourri, qu’on vient à plonger dans un mélange réfrigérant.
La résistance au froid se trouve d’ailleurs diminuée ; ainsi la différence de la température observée chez un animal famélique pendant le jour et pendant la nuit, peut aller jusqu’à + 3°. Cela nous explique comment meurent, dans les hivers rigoureux, ceux que l’hiver mème empêche de se nourrir.
Cette déchéance totale de l'organisme se traduit par des symptômes tellement caractéristiques, qu’ils restent ineffaçables dans l'esprit de ceux qui ont eu l’occasion, je ne dis pas de les éprouver, mais seulement de les observer chez les autres; je ne parle pas de l’amaigrissement, qui dépasse les limites du vraisemblable, mais de l’aspect hagard des yeux, d'une odeur spéciale, nauséeuse, qui rappelle, amère ironie, mais résultat de l’autophagie du famélique, l'odeur des carnassiers, d'une diarrhée fétide, enfin du délire et de la concentration de tout ce qui reste de forces organiques, dans l'expression, par l'individu total, de ce sentiment dans lequel tout se résume : « J'ai faim! » L'organisme tout entier a faim; il ne demande qu’à absorber et il absorbe tout, à commencer par ce qu'on nommait jadis les miasmes, les agents producteurs des maladies ; aussi toutes les disettes s’accompagnentelles d’épidémies diverses.
Nous ignorons nous autres, et encore pas tous, ce que c’est que la faim, dans nos pays de travail et d'association vague, si imparfaite qu’elle soit encore malheureusement ; mais pour les sociétés encore peu avancées en civilisation, c’est là un phénomène fréquent dans les moments de disette; on mange alors n'importe
quoi, toute racine, toute feuille, de la terre; il suffit de remplir l'estomac et d’apaiser momentanément la faim ; aussi ceux que nous nommons les sauvages sont-ils généralement maigres et très agiles, mais moins forts au dynamomètre que nous autres Européens. Les jours de jeûne imposés par l'absence de tout aliment sont tellement fréquents, que chez les Néo-Calédoniens il existe un singulier... vétement alimentaire, si l’on peut ainsi dire, simple ceinture qu’on emploie pour comprimer l'abdomen et pour se serrer le ventre, dans le but d’apaiser les tormina de la faim, quand toutes les plantes sont grillées, le gibier trop fuyard, le poisson absent! N’a-t-on pas vu les Hébreux, dans le désert, ré-. duits à manger, sous forme de manne céleste, tant il est vrai qu’il n’y a que la foi qui sauve, quelque chose qui vraisemblablement n'était autre que le lichen esculentus (Durando); ce lichen se présente encore aujourd'hui sous forme de petites masses grisâtres, que les Arabes nomment Oussak el Ard, excrément de la terre.
On trompe la faim par tous les moyens : en 1628, époque de famine, on mangeaïit en France une terre blanche argileuse ; les Malais eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas un peuple famélique, mangent une argile rougeûtre, qui, torréfiée sur une plaque de tôle et roulée en cornets, est vendue sous le nom d’Ampa. La géophagie n’est d’ailleurs pas rare chez de nombreuses populations : les Otomaques, faute de mieux, mangent une argile grasse et ferrifère, dont ils consomment jusqu’à une livre et demie par jour; cela devient une sorte de condiment. Les Indiens de l’Amazone mangent souvent de la terre glaise ; au dire de Molina, les Brésiliens mangent de même une sorte d'argile d’odeur agréable, qu’Ehrenberg a trouvé être un mélange de tale et de mica, Il en est de même à la Guyane, à la Nouvelle-Calédonie. Les nègres de Guinée mangent une terre savonneuse et en Sibérie on mange une terre dite beurre de montagne.
Des peuples plus civilisés encore n’ont pas toujours eu le bonheur d'échapper aux horreurs de la famine épidémique, cette faim collective dont Fonssagrives a dit avec raison : « Les disettes « sont aux populations ce que l’inanition est aux individus. » Je ne parlerai pas des Esquimaux, dont certains villages sont dépeuplés ; nous abrégerons d’ailleurs cette lamentable liste des famines, car faire leur histoire complète, ce serait écrire l’histoire de l'humanité pendant bien des siècles; Louandre, l’auteur classique de PAlimentation publique sous l’ancienne monarchie, n’a-t-il pas dit,
et malheureusement sans exagération : « Trois mots résument « l'histoire de l’ancienne monarchie française : la querre, la peste, « Ja famine.» Mais il nous faut dire ce qu'était le bon vieux temps, encore si cher à quelques attardés. Glaber, qui vivait au xre siècle, enregistre pour la France, dans l’espace de 73 ans (987-1059), .48 épidémies de famine. I se borne à mettre en regard de chaque année : « grande famine » ou « mortalité pendant cinq ans, « pendant sept ans ». — « L’an 1000, dit-il, les riches maigrirent «et pâlirent, les pauvres rongèrent les racines des forêts, plu- « sieurs dévorèrent les chairs humaines ; sur les chemins, les forts « saisissaient les faibles, les déchiraient, rôtissaient, mangeaient. «— Chez un mendiant on trouva quarante-huit têtes d'hommes «et d'enfants. » — En 1031, «il se trouva plusieurs personnes, « ajoute-t-il, qui déterraient les corps pour les manger, qui allaient « à la chasse des petits enfants, qui se tenaient au coin des bois, « comme bêtes carnassières, pour dévorer les passants, » — «Il y «eut un homme, dit Mézeray, qui étala de la chair humaine dans « la ville de Tournus. »
Le progrès des siècles n’arrêta pas ces famines désastreuses : au lendemain de la défaite de la noblesse francaise à Poitiers, en 1356, la famine fut atroce ; les paysans, traqués par les Anglais, traqués par les nobles qui, voulant payer leur rançon, les pressuraient, les dépouillaient, se réfugiaient dans des souterrains. Ils ne purent, cette année-là, ni récolter ni semer et moururent de faim. |
Au xv° siècle, la misère fut si grande (1418-1422) que, dit Monstrelet, « les cordouaniers comptèrent, le jour de leur con- «frérie, les morts de leur métier, et trouvèrent qu'ils étaient « trépassés bien 1 800, tant maîtres que varlets, — en deux mois. « On mourait tant et si vite, qu’il fallait faire dans les cimetières « de grandes fosses où on les mettait (les morts) par trente ou qua- « rante arrangés comme lard, et à peine poudrés de terre.— Quand « arrivait huit heures, il y avait si grande presse à la porte des « boulangers qu'il faut lavoir vu pour le croire. » Les Parisiens de 1870 le croiront sans peine! A cette triste époque (1410-1422), il y avait à Paris 24 000 maisons abandonnées, et les loups, dont les bandes couraient les champs, entraient la nuit dans la ville.
Quand vint la guerre de trente ans, ce fut pire encore : les bandes armées foulaient aux pieds de leurs chevaux ce que la terre donnait de récoltes : c'était le temps où le roi Louis XII écrivait ce petit mot, cité par Feillet : « Brave et généreux Saint-
« Prieul, vivez d'industrie, plumez la poule sans la faire crier. »
En 1638, l'hiver fut très rude aux environs de Metz, et la misère aussi ; un historien raconte : « qu’un jeune garçon s'étant «allé chauffer chez un autre, étant près du feu, fut tué par le «maître de la maison, non pour un autre sujet que pour le man- «ger. De quoi la justice étant avertie, elle fit appréhender cet
bomme, qui confessa le fait, pressé par la rage de la faim, il en « avait mangé bonnes trancades. »—« En un village près de Mor- « hange, continue le chroniqueur messin, il a été vérifié par le « baïlly de Vic, qui envoya les informations au conseil de Metz, « comment le fils avait mangé son père, étant mort, et puis après, « le fils mourant, la mère le mangea. »— « Entre Metz et Nancy, « dit Jean Dauches,on vit des paysans aller à l’affût pour y prendre « et tuer les passants, comme on prend les lièvres, et puis « s’en nourrir. » Et ailleurs : « les pauvres hommes des champs « semblent des carcasses déterrées ; la pasture des loups est au- « jourd'hui la nourriture des chrétiens ; car quand ils tiennent « des chevaux, des ânes et d’autres bestes mortes et étouffées, ils « se repaissent de cette chair corrompue qui les fait plutôt mourir « que vivre. Plusieurs femmes et enfants ont été trouvés morts « sur les chemins, la bouche pleine d’herbes. » — Un curé écrit que : & la plupart des pauvres gens ne se nourrissent plus que « d’orties bouillies. »— À Blois, un autre vrêtre «a vu un enfant « sucer les os d’un trépassé, comme on les tirait d’une fosse pour « mettre un autre corps. » — A Bourges, un enfant de sept ans mange le bras de sa mère qui vient de mourir.
Pendant la Fronde, nouvelles disettes : la quantité de blé qui valait 2 à 3 livres coûtait 18, 20 et 30 livres. On mangeait l’herbe des champs, on faisait du pain avec du chiendent, de la fougère, des coques de noix broyées. Il le fallait bien, puisque Tavanes écrivait au grand Condé : « Pour avoir des fourrages, le plus « court est de couper les blés.» — La famine fut atroce en Picardie, en Vermandois, en Champagne, en Normandie, dans le Maine, la Touraine, dans le Blaisois, le Berry, la Beauce, etc. De Lyon, Falconnet écrit à Guy-Patin : & On peut assurer que « 10 000 personnes sont mortes ici de nécessité. » C’est le grand siècle! Il est vrai que sous ce siècle un homme a écrit : « On « voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, ré- « pandus par les campagnes, noirs, livides et tout brûlés du soleil, « attachés à la terre qu'ils fouillent et qu’ils remuent avec une
« opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand «ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, «en effet, ils st des hommes; ils se retirent la nuit dans des « tanières où ils vivent de pain noir, d’eau, de racines. Ils épar- « gnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer, de « recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de « ce pain qu'ils ont semé. » Celui qui seul osait jeter ce cri d’indiænation au milieu du faste de Versailles, n’était pas, on le devine, un courtisan, c'était La Bruyère!
Il faut reconnaître que si La Bruyère est celui qui a le plus fortement buriné cette situation du peuple français, il n’est pas le seul à l'avoir vue et à lavoir dénoncée. Desmaretz, Boisguilbert et Vauban partagent avec lui cette gloire moins brillante, mais plus durable que celle de Louis XIV. « C’est une commune voix, « écrivait Desmaretz, que la pauvreté des peuples dans les pro- « vinces est fort sensible.» Boislile nous a fait connaitre, d’après la correspondance inédite des contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces, ce que c'était que la misère au temps de Louis XIV : le 12 janvier 1692, l’intendant du Limousin écrivait que, dans ses provinces, plus de 70 000 personnes, de tout àge et des deux sexes, allaient être réduites à mendier leur pain « avant le mois de mars, vivant dès à présent de châtaignes à « demi pourries. » — Au mois d'avril de la même année, l’intendant de la généralité de Bordeaux écrivait à Pontchartrain : « Il «y a près de trois mois jusqu’à la récolte; il est à craindre qu'il « ne périsse beaucoup de personnes de faim. » En Auvergne, nombre de gens furent trouvés morts d’inanition.
Il est vrai que pendant qu’on mourait de faim en France, le sang de nos soldats nous valait les victoires de Staffarde, de la Marsaille, de Steinkerque, de Neerwinden. « Chaque jour nous « chantons des Te Deum, » écrivait M®e de Sévigné. « On périssait « de misère au bruit des Te Deum, » répondra plus tard Voltaire.
Le 6 juin 1693, on écrivait de Limoges : & Il meurt tous les « jours un si grand nombre de pauvres, qu’il y aura des paroisses « où il ne restera pas le tiers des habitants. » On demande du blé, mais plus tard (7 octobre) on se ravise : n’envoyez pas autant de blé qu’on en demandait, il est devenu moins nécessaire « par la « diminution des habitants. » «Dans les élections de Périgueux et «de Sarlat, il est mort, y compris les petits enfants, plus de « 60 000 personnes depuis un an, » Fénelon lui-même écrit au
roi (1693) : « Sire, vos peuples meurent de faim; la culture des « terres est presque abandonnée; les villes et les campagnes se « dépeuplent ; tous les métiers languissent ; tout le commerce est « anéanti! La France entière n’est plus qu’un grand hôpital dé- « solé et sans provision. » Un courtisan bien élevé sut épargner au roi la lecture de cette lettre et partout l'on continua à élever, aux frais des habitants, des statues et des monuments en son honneur. De 1689 à 1715, on estime à dix millions, dit André Lefèvre, le nombre des morts de faim et de misère. Il cite à l'appui ce mot de Saint-Simon : « Ce royaume est un vaste hôpital de « mourants à qui on prend tout en pleine paix. » Et celui d’un curé de Chartres qui, interrogé par le roi lui-même sur l’état de ses paroissiens, répondit : « Les hommes mangent de l'herbe « comme des moutons et crèvent comme des mouches. » Il ne fut pas nommé évêque.
Voici du reste l'écho que trouva plus tard le cri de la nation dans le cœur de Louis XV (le bien-aimé) : le pacte de famine autorise l'accaparement des grains. Louis XV sanctionne l'établissement d’une régie dont le but ostensible était d’acheter des grains, lorsqu'ils seraient abondants, de les conserver dans des greniers et de les revendre dans les années mauvaises. Ces blés achetés à vil prix étaient envoyés à Jersey et à Guernesey et détruits parfois, pour entretenir la rareté sur le marché (Bonnemère). Conséquences : famine en 1740, 1741, 1742, 1748; famine en 1767, en 1768; en 1775,1716; en 1784 ; famine en 1789. Ce fut la dernière!
Aux mesures prohibitives de Colbert Turgot venait de substituer la liberté du commerce et celle de l'exportation, car, autrefois, le blé ne pouvait passer d’une province dans la province voisine. Il venait d'encourager la culture, tellement tombée depuis Henri IV et Sully, que la Sologne, jadis riche en blé sous Henri IV, était devenue à peu près ce qu’elle est encore aujourd’hui. La célèbre ordonnance où Turgot dit aux paysans, à qui on parle pour la première fois: « Semez, vous êtes sûrs de vendre » fut, selon l'expression imagée de Michelet, la Marseillaise du blé; « laterre « frémit, la charrue prit l'essor et les bœufs semblèrent réveillés. »
Nous sommes maintenant à l’abri de ces grandes épidémies de famine : la terre est cultivée avec sécurité et, le plus souvent, par son propriétaire ; les communications font bénéficier de la richesse d’une région toutes les autres régions ; les cultures sont en outre variées dans chaque pays.
Quelques chiffres vont donner au lecteur une idée de ce qui nous sépare de l’ancien régime, au point de vue de lalimentation : à la fin du xvue siècle, la consommation de la viande, en France, s'élevait à peine à une livre par tête et par mois (Dareste de la Chavanne), et encore ce n’est, bien entendu, qu’une moyenne ; la plupart des Français ne mangeaient pas de viande du tout. D'ailleurs, la multiplicité des jours dits maigres imposés par l'Église (160 par an) était un obstacle au commerce de la boucherie. Jusqu’à la fin de 1774, les hôpitaux seuls avaient le droit de vendre de la viande, pendant le carème, et ce, sur ordonnance du médecin et en échange de bons écus sonnants, donnés au clergé. Quant au poisson, la lenteur des communications rendait son transport impossible ; 1l est vrai que certains poissons de mer se mangent conservés, mais nous n'avions, en 1669, que 600 navires pour la grande pêche, alors que la Hollande en avait 46 000, ainsi que le constatait M. de Pompone, notre ambassadeur dans ce pays. — Aujourd'hui, au contraire, d’après la statistique de 1866, il est actucilement livré à la consommation 700 000 000 de kilogrammes de bœuf, vache, mouton, porc; 280 000 000 de kilogrammes de gibier, volaille, poisson, œufs, lait, fromage ; total : 980 000 000 de kilogrammes de viande ou de produits analogues, ce qui fait 28 kilogrammes de ces produits par tête et par an, soit un peu plus de 76 grammes par jour. Il y a là un grand progrès, mais bien insuffisant encore, surtout si l’on songe que la ration de Paris seul est à peu près de 260 grammes de viande par tête et par jour, ce qui diminue d’autant la moyenne de la province. Ce sont donc surtout les végétaux et notamment la pomme de terre qui comblent le déficit. Les famines disparaissent, mais pas encore partout.
Famine des Flandres (1847). — Si les famines sont encore possivles en Europe, c’est par suite de causes beaucoup moins naturelles que dans les pays moins civilisés. Elles ont leur raison d’être dans l’évolution encore imparfaite du travail; la misère, comme j'a dit excellemment Bertillon, « est fille de la grande industrie «et du salariat. » Plus loin, mon savant et regretté collègue s’exprime ainsi : € Un vieux proverbe flamand disait : Coupez les « pouces des fileuses flamandes et la Flandre mourra de faim. Or, « les machines, s'emparant de plus en plus de l’industrie linière, «exécutèrent la terrible menace, dont l’accomplissement fut en- « core précipité par l'extraordinaire cherté de 1846-1847.» La
population, réduite aux aliments « qu’auraient dédaignés les der- « niers animaux, mourut en masse. On compte 95 000 décès sup- « plémentaires et le pays fut frustré de 26 0090 à 27 000 naissances, « car la faim n’engendre pas. » (Bertillon.) Les Flandres ne sont pas encore relevées de ce coup terrible.
Famines de Silésie. — Des famines terribles ont ravagé la Silésie en 1707, en 1806 et en 1846.
Famines d'Irlande. — L'Irlande a été décimée par la famine de 1797 à 1803. De 1816 à 1817, elle a subi encore une disette effroyable. En vain les Irlandais émigrent-ils ; sur 6000000 d'habitants, 737 000 périssent. De 1826 à 1828, la récolte des pommes de terre fut nulle; 20 000 ouvriers sans ouvrage moururent de faim à Dublin. — Mèmes désastres en 1836 , en 1843, en 1846; — alors 120 000 Irlandais se réfugient en Angleterre, 75 000 en Amérique. Ce pays malheureux n’en a pas encore fini avec ce que les politiciens appellent encore par euphémisme la cerise agraire. Depuis 1880, la famine et son cortège le typhus, le relapsing fever, règnent en Irlande. — C'est un luxe que de s’y procurer de l’eau blanche (mélange d’un peu de farine d’avoine et de beaucoup d’eau).
Famines dans l’Inde. — L'Inde a été, même en ce siècle, ravagée par la famine. La plus célèbre épidémie est toutefois celle de 1768 : lord Clive avait décidé que l'impôt serait payé en riz; il en résulta, chacun ayant apporté son riz dans les greniers des Anglais, que les pauvres indigènes mouraient de faim devant des magasins dont ils n'auraient eu qu’à défoncer les portes pour vivre ; ou plutôtil était trop tard, le riz était parti déjà.
Les sauterelles se chargent parfois, dans l'Inde, de vider complètement les réserves de l'indigène; il n’y a pas longtemps que dans les districts de Madura,de Tinnevelly et de Mysore, d'énormes vols de ces insectes ont détruit toute espèce de récolte, Ces terribles ravageuses forment dans l'air de véritables nuages qui obscurcissent la clarté du soleil ; le bruit des ailes ressemble à celui que ferait entendre une forte averse ; quand le nuage s’abat, toute la surface du sol qu’il couvre est dénudée, comme si le feu avait passé sur elle.
Cette dernière famine de l'Inde a duré 18 mois. Sur 239 000 000 d'habitants, 74 677 535 ont été atteints, soit un peu plus du tiers! Dans la seule province de Madras, sur 33 000000 d’habitants, 20 000 000 se sont trouvés aux prises avec la famine. — Le
nombre total des victimes a été de 3 500 000 et l'émigration a dépassé 1 500 000. Voilà qui s'appelle coloniser! Et cependant, dans la seule année 1877, près de 160000000 de francs ont été dépensés en secours !
Famine en Asie. — En 1880, la famine a régné en Arménie : 450 personnes sont mortes à Agbak.— A Van, il est mort plus de 100 adultes et de 300 enfants. — A Kerkouk, il y avait à la même époque plus de 10 morts par jour.
Famine en Algérie. — En 1867-68, l'Algérie avait été précisément victime des sauterelles (1865), auxquelles s'étaient joints deux autres fléaux, la guerre (1864) et la sécheresse (1866). On vitalors, dit un témoin oculaire, le docteur Laveran, &« des fa- « milles humaines se levant avec des allures de fauve, sous l’'ai- « guillon de la faim, et se jeter honteuses et farouches sur les villes.» Il périt 217 000 indigènes.
Famine en Chine. — En 1878, la Chine a été en proie à une famine effroyable, causée par la sécheresse, dont il a été parlé plus haut au sujet des courants atmosphériques. Sur un espace de 700 000 kilomètres carrés, habité par 70 000 000 d'individus, n’était pas tombé une goutte d’eau depuis plusieurs années. En vain (!), dès le mois de juin 1876, des prières publiques avaient été prescrites par les décrets impériaux, pour obtenir du ciei la cessation de la sécheresse, qui désolait les provinces du Nord, pendant que celles du Midi étaient ruinées par les pluies et par les inondations ; au mois de décembre, 20 000 fugitifs se réfugiaient dans les villes au cri de la faim! En avril, 85 000 mendiants mouraient de faim ; en 1878, des morts abandonnés partout, dans ce pays par excellence du culte des morts, étaient mangés par ceux qui voulaient vivre encore.
Famines en Russie. — Certaines famines locales ont été observées en 1865, par exemple, à Pétersbourg, à la suite des jeùnes rigoureux de quatre semaines avant Noël et de six semaines avant Pâques. On ne mange alors ni viande, ni beurre, ni lait, ni poisson ; mais ce sont là des causes spéciales. Elles n'en sont que plus humiliantes pour lhumanité !
On pourrait également citer ici la famine du plateau de Chernosèse, pendant la guerre de Crimée, en 1855. « L'armée, {dit Saint- « Arnauld, était comme l’équipage rationné d’un navire en pleine « mer; le sol de la Crimée était devenu aussi nu et aussi impro- « ductif que le pont d'un navire. »
Action des famines sur le mouvement des populations. — Ces lamentables événements n’ont pas pour unique conséquence de faire enregistrer un nombre considérable de morts. La perte va plus loin encore et le mouvement d’une population se trouve influencé pour plusieurs années.
On voit que le vieil adage plus occidit qula quam gladius n'est, pour le plus grand nombre, qu'une amère dérision ; ce privilège n'appartient qu'aux riches ; à eux seuls peut s'appliquer la division, faite par Fonssagrives, des aliments en trois parties : une pour le besoin réel, une pour la sensualité, une pour la préparation des maladies à venir. Pour le plus grand nombre des habitants de la planète, le besoin réel est à peine satisfait, les sensualités rarement, mais les maladies à venir n’en sont que plus directement et mieux préparées.
La mortalité augmente constamment avec le prix du blé; car, chose surprenante au premier abord, plus le blé est cher et moins on mange de viande ; il n’y a donc pas compensation, mais aggravation ; si bien que, dans l'étude de la mortalité, dans ses rapports avec l’alimentation, ou peut s'attacher indifféremment à la consommation du blé ou à celle de la viande; le résultat ne varie pas.
: Non seulement la mortalité augmente, mais les mariages diminuent; les naissances, mème illégitimes, diminuent, et cela, non dans l’année même, mais dans l’année suivante ; ainsi, en 1817, la disette fut extrème dans les Pays-Bas; or la comparaison de l'année 1818 avec celles qui précèdent et qui suivent, montre que c’est cette année-là que se montra l'influence néfaste de 1817.
Chiffres annuels moyens Chiffres absolus avant et après de l'année 1818. l’année 1818.
Naiïssances.......... 199 200 177 000 Mariages...... ee EL AU OU ‘ 33 000 DECES, sr rs on 137 000 152 080
De même en 1771, la disette sévit en Allemagne; le tableau suivant montre une augmentation de décès en 1772.
Décès.
1771 4772 Berlin Sr CRRR EEE | ... 6000 8 500 Léipaig. PRE MAMAN ITR 1 180 1 840
ERGOTISME. 121
RMesbDOourELM Es: RE EME 2 600 Éniueli sat 28 act BRS St Ém00 1110
Enfin, d'après Moreau de Jonnès, le blé ayant été très cher en 1846, on constata en France, pour 1847, un déficit de 20 636 naissances et un excédent de décès de 24 528.
Conséquence lointaine qu'on pouvait d’ailleurs facilement prévoir: vingt ans après, les registres de la conscription portent encore la trace de l’année de disette, tant il est vrai que dans la vie d'un peuple, comme dans la vie d’un individu, chaque époque est solidaire de celles qui l’ont précédée !
Mais, diront ceux qui ne comprennent qu’imparfaitement les idées de Malthus, si toutes ces famines, sans compter les guerres et les épidémies, n’existaient pas, il faudrait les inventer, car la terre serait trop étroite pour nourrir et même loger tous ces humains, concurrents dont la mort a décidément bien fait de nous débarrasser, nous qui restons pour constater leur décès et les pleurer!
Pour répondre à ces raisonnements, il suffit de montrer à ceux qui les tiennent, combien est grande encore la surface du sol sans culture et combien les populations sont encore clair-semées à la surface de la planète. Avant d’acquiescer à cet anéantissement providentiel (?) du plus grand nombre au profit de quelques-uns, les peuples civilisés doivent se souvenir que l’émigration et le peuplement de tant d'hectares du sol encore vierges sont la soupape de sûreté d’un trop-plein humain. Ils doivent être assurés que les guerres, les épidémies et les famines finiront par disparaitre sous le flot montant du Progrès ! Nous ne sommes pas encore à cet âge d'or!
$ 2. ERGOTISME.
Ergotisme gangréneux,— Ne pas mourir de faim, c’est déjà quelque chose ! Mais encore faut-il ne pas mourir empoisonné: le poison alterne cependant avec la disette, pendant une bonne partie du moyen âge.
Les chroniques du 1xe et du x° siècle parlent d’un mal étrange, qui s’abattait, à certaines années, sur des populations entières ;c’est vers 857 que ce mal semble avoir été d’abord observé en France, et de cette époque à 1347 la relation a été conservée de 28 grandes épidémies semblables. 4
La maladie sévissait surtout dans l’Ile de France, l’Artois, la Picardie, la Lorraine, la Sologne, le Dauphiné. Ce qui frappait l’imagination, c'était un étrange symptôme : les membres des malades, les pieds, les mains semblaient changés en charbons carbonisés, comme si un feu invisible était venu les brûler. En pareil cas, comme sine satisfait jamais les ignorants ; au lieu de : comme si un feu avait brulé, on dit: un feu a brüléet personne n’en doute plus! Rodolphe nous apprend que, «en 993, il régnait parmi les hommes une grande « mortalité ; c'était un feu caché{ignis ignotus) qui, dès qu’il avait « atteint un membre, le détachait du corps, après l’avoir brûlé. » Plus tard, en 1089, Sigebert raconte « que les membres, noirs « comme du charbon, se détachaient du corps et que les sujets mou- « raient misérablement, » ou que « privés d’un membre, ils trai- « naient une vie plus pénible que la mort. » C'était, en effet, une véritable carbonisation qui s'emparait de ces membres, c’était'la gangrène sèche, «membra et artus corripiebantur nec non compu- « trescebant. » L'idée de feu répondait à merveille au symptôme observé; aussi ne doutait-on pas que ce füt l’œuvre d’un dragon de feu, c'était le feu sacré. Un seul remède était, paraît-il, efficace : c'était de se rendre dans la chapelle de Saint-Antoine à Vienne, en Dauphiné; la maladie s'appelait le feu Saint-Antoine, Le fait est qu’on était souvent, à Vienne, débarrassé du membre carbonisé, qui tombait, comme tombent, par une évolution naturelle, toutes les parties gangrenées; aussi, en 1702, voyait-on encore dans la célèbre abbaye «quantité de membres carbonisés, appendus à la muraille.»
Ce feu Saint-Antoine poursuivit ses ravages pendant les 1x°, xe, Xi, x, xIue, xive siècles, Au xv°, Petrus Parisus, auteur italien ,'parle d’une épidémie, qui régna de son temps à Palerme et qui était caractérisée par la mortification des extrémités. Au xvit siècle, elle sévit partout. Au xvu, en 1630, Thuillier, médecin du duc de Sully, observe et décrit une épidémie semblable en Sologne, dans la Guyenne et dans le Gâtinais. Au xvin® siècle (1709), le feu Saint-Antoine sévit à Blois ; en 1747, à Orléans, où 120 personnes sont atteintes de gangrène des extrémités. Au xix° siècle, les épidémies de feu sacré deviennent de plus en plus rares; cependant une épidémie violente sévit encore, dans l'Isère, en 1814.
Ergotisme convulsif, — La France ne fut pas seule victime du feu sacré ou mal des ardents. Sous Lothaire 11, en Allemagne, au 1x siècle, Vincentius Gallus parle d’une épidémie dont il fut témoin : les malades perdaient les mains, les pieds, mais
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beaucoup avaient des convulsions : « multi quoque nervorum con- & tractione distorti torquerentur. » Cette partie du tableau de l’ergotisme, la convulsion, frappe dès lors les écrivains allemands, tandis que les écrivains français semblent surtout frappés de la carbonisations: pendant qu’on observait, en France, surtout l’ergotisme gangréneux, c'était surtout l’ergotisme convulsif qu’on observait en Allemagne. Mais chacune de ces formes d’ergotisme n’était pas exclusive de l’autre, car parmi les malades contractione nervorum distorti, beaucoup, mème en Allemagne, perdaient les pieds et les mains et Richard de Wasbourg, en 1099, parlant des membres gangrenés, dit qu’il s’y ajoutait souvent une contraction des nerfs. Néanmoins, la forme convulsive semble dominer en Allemagne, tandis que, en France, on observe surtout la forme gangréneuse d’une même maladie, l'ergotisme.
En 1581, aux environs de bs. (en Hanovre), apparaît brusquement une épidémie terrible d’ergotisme convulsif : 500 habitants de la ville succombent, et ici, on ne parle pas, pour ainsi dire, de la gangrène; ce qui frappe, ce sont les fourmillements, les élancements dans les mains et dans les pieds, les contractures douloureuses dans les doigts, qui se crispent, de véritables accès d’épilepsie. En 1587, la maladie sévit en Silésie ; elle revient dans ce pays en 1592 ; en 1595, elle envahit la Westphalie, l'évêché de Cologne, le Brunswick, le Hanovre, la Saxe, la Hesse, la Hollande,
Elle ne reparait plus qu'en 1648 en Saxe, en 1650 et en 1675, en même temps que la forme gangréneuse sévissait, en France, avec une nouvelle intensité.
En 1702, elle reparaït en Saxe et en Hanovre ; en 1709, 1716 et 1717 à Lucerne, et là, la gangrène et la convulsion marchent ensemble ; en 1716, elle envahit le Holstein, le Schleswig, le Danemarck. En 1723, elle ravage la Poméranie et s'étend jusqu’au Volga, jusqu’à Nijni-Nowgorod ; en 1736, elle envahit encore la Silésie et la Bohème, en 1749, les Flandres; làencore, la gangrène égale la convulsion ; en 1754, la Suède est envahie ; en 1771, l'Allemagne toui entière est atteinte, puis la maladie s'éteint et n'apparait plus qu’en 1789 à Turin et à Milan.
Au xix° siècle, on la trouve fencore s'étendant à la fois de la Suède à la mer Noire; en 1821, 1824, 1835, 1837, 1840, elle sévit en Russie; en Finlande, elle détruit, pendant cette dernière année, plus de 500 personnes ; en 1845-46, on observe, en Belgique, à Bruxelles, à Gand et Namur la forme mixte, gangré-
neuse et convulsive à la fois; cette forme mixte règne également dans la Hesse en 1854-56 ; en 1851, elle avait sévi en Norvège.
En somme, c’est le même mal qui s'étend ainsi sur tout le nord de l’Europe. Sans doute, la convulsion et la gangrène impriment à la maladie un cachet différent, mais lorsqu'on étudie les symptômes en France et en Allemagne, on voit que ces symptômes sont, au fond, les mêmes ici et là : la tristesse, l’accablement ouvrent la scène ; des fourmillements, des chaleurs dansles doigts viennent ensuite ; puis apparaissent des contractions involontaires des doigts, quise recourbent avec une telle force, qu’un homme sain, qui prend les mains du malade, ne peut les étendre ; — enfin la vie cesse dans les extrémités, qui se nécrosent, deviennent insensibles, noires comme le charbon, se détachent sous l'influence de l’inflammation éliminatrice et tombent. Or, ce sont là quatre symptômes, qui se retrouvent en France aussi bien qu'en Allemagne, mais avec une prédominance différente ; ce sont les quatre étapes successives d'un mème processus morbide; seulement, tandis que l’Allemagne s'arrête à la troisième étape, la convulsion, la France va jusqu’à là gangrène. Le plus souvent d’ailleurs, on ne va ni jusqu’à la gangrène, ni même jus= qu’à la convulsion ; — les symptômes ne dépassent pas alors la tristesse, le découragement, l'inaptitude au travail. De ces malades-là on ne parle pas ; on ne tient compte que de ceux qui vont plus loin.
Selon le point de ce processus où s'arrêtent la plupart des habitants d’un pays, les imaginations sont frappées par un caractère, qui devient saillant pour Pesprit; en Allemagne, la maladie ne dépasse presque jamais ia période convulsive ; Vincentus Gallus note cependant, à côté des nervorum contractione distorki, ceux qui sont manibus aut pedibus truncati ; en France, la convulsion passe inaperçue à côté de la gangrène, qui arrive plus souvent et frappe davantage les esprits.
Entre ces deux extrèmes, la France et l'Allemagne, dans les pays intermédiaires, la Belgique, la Lorraine, la Suisse, la forme gangréneuse et la forme convulsive s’équivalent comme fréquence. La maladie apparaît partout à la même époque, après une saison pluvieuse, surtout dans une contrée naturellement humide. Partout, les villes, où l'alimentation est variée, sont plus épargnées que les campagnes, où l'alimentation est, au contraire, uniforme.
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Cest le morbus ruralis. L'imagination populaire, qui est partout la même, voit partout dans cette maladie la marque indéniable de la vengeance divine, agissant par l'intermédiaire d’un dragon de feu aussi invisible que la divinité qui l’envoie ; mais les esprits forts accusent l’alimentation : comment, en effet. ne pas être frappé de l'immunité dont jouissent les enfants à la mamelle? Les gens sérieux vont plus loin et accusent, dans Palimentation, le seigle particulièrement.
Dès 1587, Schwenckfeld démontre que le seigle malade est l'unique cause de la maladie convulsive, qu’il observe dans son pays. En 1716, dans le Schleswig, on constate, en effet, pendant l'épidémie, que le seigle altéré figure pour un tiers dans la récolte. Cependant, en 1754, lorsque l'épidémie convulsive éclata en Suède, Linnée constata qu’on ne récoltait que de l'orge; il déchargea donc le seigle de l'accusation qui pesait sur lui, et la reporta sur les graines d’une plante souvent associée à l'orge, le Raphanus raphanistrum ; la maladie prit même alors le nom de Raphanie ; mais une enquête, ordonnée par le gouvernement suédois, n'eut pas de peine à démontrer que le Raphanus était innocent, que l’orge ne l'était pas moins; elle constata, en outre, que cette année-là, l'orge ayant manqué, on avait fait venir du seigle d'Allemagne — c'était du seigle altéré. La même constatation, à l'égard du seigle et du seigle altéré, fut faite, en France, à Orléans, à Blois.
Le seigle constituait jadis, en effet, la principale nourriture des paysans ; au xvi® siècle, on ne cultivait que lui dans toute l'Auvergne, le Lyonnais, le Forez; — or cette céréale était, alors comme aujourd'hui, sujette à une maladie, notamment dans les saisons pluvieuses et dans les pays humides, et, à cette époque de famine toujours menaçante, le seigle avait beau être malade, on le mangeait quand même ; les pauvres surtout ne s’en faisaient pas faute ; aussi étaient-ce eux qui payaient le plus lourd tribut à l'épidémie. En 1783, Camper écrivait déjà : « En Hollande, au «moins, le peuple et les pauvres mêmes jouissent de l'avantage « de ne pas être obligés de manger les grains avariés, comme cela «arrive en Allemagne et en France, où l’on fait passer les grains «au moulin, immédiatement après qu’ils ont été battus, et sans « les avoir mondés auparavant. »
Cette avarie des grains est due à un parasite : l’ergot! Or, cette maladie du seigle existe encore, car la médecine em-
ploie tous les jours ce champignon; si l'alimentation de nos campagnes redevenait précaire et qu’on dût manger, faute de mieux, le seigle malade, nous verrions revenir l’ergotisme épidémique du bon vieur temps.
Ergotisme expérimental, — Comment l’ergot agit-il sur l'organisme? Il fait contracter les fibres musculaires lisses, non seulement celles de l’utérus (c’est là ce qui légitime son emploi en obstétrique), mais celles des vaisseaux ; il diminue donc par ce moyen leur calibre et tend à en obstruer plus ou moins la lumière par la contractilité des parois portée à son maximum. Lorsqu’en médecine, en employant l'ergot, on arrive à une certaine dose, on observe des phénomènes, qui sont dus à l’anémie des centres nerveux, le cerveau, la moelle : de là la tristesse, les troubles de la vue, la faiblesse, le délire même; — or, ces effets sont d'autant plus marqués chez les populations misérables, qui ont consommé ce poison, que, plongées dans la misère, elles sont privées de vin, d'alcool, de viande, de toutes les choses qui tendraient à combattre le défaut d'irrigation des centres nerveux par le sang. La circulation des extrémités est entravée, par suite de la diminution du calibre des vaisseaux ; de là les fourmillements des pieds et des mains ; si même la dose est considérable, si l'usage de l’ergot est longtemps continué, la circulation des extrémités s'arrête, le sang se coaguie, bouche les vaisseaux et, privées de sang, les extrémités se gangrènent, comme si on avait fait la ligature des artères, qui s’y rendent. Le membre est mort ; il sèche et n’a plus qu’à tomber.
Lorsqu'on mélange le seigle ergoté à la nourriture de nos animaux domestiques, ils présentent tous les symptômes du feu Saint- Antoine, convulsions et gangrène. On observe d’abord de l’abattement et de la stupeur; l'animal reste couché; puis il a des convulsions partielles ou totales ; enfin surviennent des gangrènes de l'oreille, de la queue, des pattes, du bec.
Influence des habitudes alimentaires sur la forme de l'ergotisme.— À quoi tient donc la différence de degré observée entre l’ergotisine de l'Allemagne et celui de la France ? Pourquoi l’une a-t-elle eu surtout la forme convulsive, l’autre la forme gangréneuse? Pourquoi, dans les pays intermédiaires, les symptômes ont-ils été mixtes? |
À coup sûr nous ne saurions voir là une question de race, de. climat ; l'explication se trouve dans les habitudes sociales : Dans !
le Nord, l'orge, très cultivé, entrait à côté du seigle pour une large part dans l'alimentation ; au contraire, le seigle était à peu près exclusif dans l'alimentation française. Les Français étaient donc exposés à consommer rapidement une quantité plus considérable de poison et arrivaient ainsi plus rapidement à la gangrène. Les Allemands, au contraire, n’en absorbæent Jamais assez à la fois pour arriver à la gangrène, mais ils en prenaient pendant plus longtemps et les.troubles nerveux avaient le temps de se développer davantage. L'ergotisme est, en somme, convulsif ou gangréneux, suivant la dose, et Bonjean à pu, à une époque récente, constater l'ergotisme convulsif dans une famille de sept personnes qui avait mangé en trois jours dix-huit livres de pain contenant 1/7 d'ergot.
L'ergotisme est-il connu ailleurs qu'en Europe? Aucun fait précis n’autorise à le dire.
On ignore également s’il était connu dans l'antiquité; toutefois Galien parle de malades, qui, pour avoir mangé du triticum imputre, cruribus vacillabant, et même, ailleurs, il mentionne des distensiones musculorum observées en Béotie, en Thessalie ct même à Athènes, à la suite de l'usage de grains altérés. Les anciens connaissaient donc peut-être l’ergotisme et certainement ce que nous nommons aujourd’hui morbos cereales.
Au surplus lergot envahit d’autres graminées que le seigle et produit, dans ces nouvelles conditions, les mêmes symptômes d’ergotisme chez ceux qui consomment ces céréales.
En 1730, un médecin d'Oviedo, en Asturie, Gaspar Cazal, était, pour la première fois, frappé par l'observation d’un mal étrange. Ce mal, qui s’attaquait aux paysans pauvres, était caractérisé par des troubles digestifs, des douleurs dans les membres et par une éruption spéciale. Les troubles digestifs, les douleurs et surtout l’éruption augmentaient au printemps, sous l'influence des rayons du soleil et, dans les campagnes ; on avait été tellement frappé de cette coïncidence, qu’on avait déjà donné à la maladie, que Cazal venait de découvrir, le nom pittoresque de mal de la Rosa.
La découverte de Cazal n’avait point franchi les Pyrénées, elle n'avait sans doute pas dépassé les limites des Asturies, lorsque
Thierry, qui avait suivi le duc de Duras, ambassadeur de Louis XV à Madrid, apprit de Cazal lui-même l'existence de cette nouvelle maladie; il la fit connaitre à Paris, vers 1750, où elle fut décrite comme une curiosité sous le nom de lèpre des Asturies.
Vers la même époque, 1750, un médecin italien, exerçant en Vénétie, Puzati, qui ignorait complètement ce qu'on avait vu en Espagne et ce qu’on avait dit à Paris, fut, de son côté, frappé de l'existence d’un mal nouveau, qu’il observait sur les pauvres ; il donna à cette maladie le nom de scorbut alpin ; enfin quelques années plus tard, en 1769, Francesco Frappolli, médecin du grand hôpital de Milan, vit tout à coup un grand nombre de malades, qui répondaient à la description du mal des Asturies et du scorbut alpin. Ces malades, qui venaient de la campagne, étaient surtout frappés par l’éruption, dont ils accusaient le soleil d’être la cause; c'était le mal di sole ou bien la pelle agra (pellagra par corruption). C’est sous ce dernier nom que Frappolli décrivit la maladie, que nous nommons pellagre.
A partir de cette époque, soit que l'attention fut plus éveillée, soit que le mal ait considérablement augmenté de fréquence, probablement pour l’une et l’autre cause, on vit partout, en Lombardie, surgir des pellagreux ; les vieux médecins du pays se rappelèrent avoir vu, depuis vingt et trente ans, quelques malades de ce genre, sur lesquels leur esprit, non prévenu, ne s'était pas arrêté; on se souvint, qu’en 1701, Ramazzini, dans son célèbre traité des Maladies des artisans, avait parlé d’un mal analogue, comme s’observant parfois chez les paysans ; c'était le mal de padrone, le mal du maître! Car il était fils de la misère, elle-même engendrée par les lourdes redevances qu’il fallait payer au maitre; on ne parla bientôt plus que de pellagre, à Milan, au Lac Majeur, à Pavie, à Vicence, à Bassano, à Vérone, à Brescia, à Parme, à Pistoja, en Toscane et à Bologne, enfin dans tout le nord de l'Italie. On fonda même, en 4784, à Legnagno, au nord de Milan, un hôpital spécialement destiné à recevoir les pellagreux ; à cette époque (1784) Strambio calcule que, dans certaines provinces, 1/20 de la popula-
tion a la pellagre ; plus tard, en 1810, on calcula que si le nombre des pellagreux était, dans tout ce qui était le nouveau royaume | d'Italie, aussi considérable que dans le département du Taglia- |
mento, l'Italie ne compterait pas moins de 50 000 pellagreux ! Enfin les progrès du mal sont tellement rapides, à cette époque, qu'en
1819 certains districts comptent 1 pellagreux sur 6 habitants. En,
18%0 voici, pour piusieurs villes et la campagne qui les environne, l’état de la pellagre :
Nombre Sur
absoiu. 1000 hab.
1e ENS IR PAR PPS PR TER 3 075 12 Mantotess 5: ce" 5228 8 BICPÉIAR 06. nca 6 939 29 BOTRAE ae ds sounre 6 071 24 COM ina drame me | SE YA 9 LE DER ane PS er PRE 573 3 CROMONE NN REMEMAET, à 445 4 Ode. Hé 377 9
On a pu croire pendant longtemps que la France, plus heureuse que ses deux voisines, l'Espagne et l'Italie, ne connaissait pas la pellagre. C'était une erreur.
En 1829 seulement, un médecin de la Teste-de-Buch, le docteur Hameau, se décida à parler, devant la Société de médecine de Bordeaux, d'une maladie qu'il observait depuis 1818 dans le bassin d'Arcachon. Voici ce qu'il en disait : &« Une maladie de la peau « que je crois peu connue, et qui est des plus graves, menace « d'attaquer la population du pays que j'habite. » Cette maladie, c'était la pellagre. La communication de Hameau ne fit pas grand bruit. Il fallut que Brière de Boismont, revenant d'Italie, en 1830, partât des pellagreux qu’il avait observés, pour qu’on sedécidât, en France, à regarder autour de soi : chacun fit alors attention,
chacun évoqua ses souvenirs. Un médecin de Castelnaudary, le docteur Roussilhe, se souvint avoir vu des pellagreux en 1823; enfin, en 1842, le docteur Roussel, aujourd’hui sénateur, étudia complètement la question de la pellagre en France. Elle existait chez nous, rnéconnue, dans le Lauraguais, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrénées, la Gironde, les Landes, les Basses-P yrénées, les Pyrénées-Orientales. En 1859, About, dans son roman agri- | cole Maitre Pierre, estime à 3 000 le nombre des pellagreux réunis dans le département des Landes.
En dehors de l'Espagne, de l'Italie et de la France, la pellagre a été vue en Valachie, en Grèce. Ses limites sont, en somme, comprises entre le 42° latitude N. et 46° latitude N. ; par exception, les docteurs Bucherre et Abeille l’auraient observée sur la côte d'Afrique.
Symptômes.— Avant d'aller plus loin, un mot des symptômes
de la maladie : elle rappelle, sous beaucoup de points, l’ergotisme. Elle débute par de la tristesse, de la mélancolie, des étourdissements et par une éruption. Cette éruption apparaît sur le dos des mains, sur le dos des pieds, sur la poitrine, dans le triangle, à base supérieure au cou, que l’écartement de la chemise laisse habituellement à découvert chez les cultivateurs. Elle apparaît, en résumé, sur les points les plus frappés par la lumière ; elle augmente et diminue avec l'intensité du soleil, comme dans le mal de la Rosa. Cette éruption est constituée par des plaques rouges, dites d’érythème, qui se recouvrent de vésicules et qui fournissent plus tard une abondante desquamation épidermique ; la peau crevassée, fendillée, a été comparée à celle d’une oie.
En même temps apparaissent les troubles digestifs : perversion de l'appétit, boulimie, pyrosis.
Bientôt apparaissent les troubles nerveux, qui indiquent une lésion fonctionnelle de la moelle épinière : douleurs dans le dos, en ceinture, dans les membres, qui rappellent celles de l’ergotisme.
Lorsque, pendant deux ou trois ans de suite, ces symptômes sont revenus avec le soleil souvent, s’aggravant à chaque fois, le malade entre dans la deuxième période. Il perd la raison ; c’est la folie pellagreuse. Un grand nombre de pellagreux se tuent; la tendance au suicide est presque générale. Si le malade arrive à la troisième période, ce n’est plus la folie, c’est la démence la plus complète, la stupidité la plus absolue : l’amaigrissement arrive au maximum; une diarrhée fétide survient et la mort arrive infailliblement.
Le tableau suivant donne une idée de la fréquence proportionnelle de la folie pellagreuse et de la fréquence absolue de la pellagre. Il exprime le chiffre moyen des MERE et des fous, pellagreux admis chaque année, de 1873 à 1877
Aliénés Provinces. Pellagreux. pellagreux.
Modène. «MSN CERRR «2 13780 150 Mantonesr hr 2e BE ds 1 500 60 Dologrie. ss sr RUE 1000 35 Vérone... SRE 600 25 ROBERTO. is ce RE 500 25 Er Rare 1 er 150 6 LES AO OPEN ee 90 3
NOMME MINS, SURUOATS 25 1
dc PELLAGRE. 431
La plupart des aliénés des asiles de la haute Italie sont des pellagreux.
D’après la statistique officielle du ministère de l'agriculture (4880), le nombre des pellagreux était en 1879, pour l'Italie entière, de 97 855, ainsi répartis :
LombDitdte ri VALLE HER ENMREX 40 838 Nénétie. nt Nr iniemestreene 29 836 Emilie. :..:.. RAT PINS “in ale72 ROCHE: 48 Li irismruhet ua 4 382 Marches 1OmRME.:. pet. Je 9455 POI A ac 1 592 PAUSE ST dar: CZ 148 AMOR eee eme dite 76
C'est à la tendance àu suicide, que je viens de donner comme fréquente chez les aliénés pellagreux, qu'il faut demander l’expli-
cation de certains chiffres relatifs au suicide, qu’on ne compren-
drait pas sans cela : ainsi pour 8 suicides en Sardaigne, on en compte 13 en Calabre, 24 dans les Pouilles, 40 en Sicile, 441 en Lombardie, 133 en Piémont et 145 dans le Milanais. Le suicide suit la même progression que la pellagre.
Le mais, la polenta. — Quelle est donc la cause de cette terrible maladie, qui semble spéciale à l’Europe, à une certaine partie mème de l'Europe, et qui ne semble y exister que depuis le commencement du xvni siècle, tout au plus depuis la fin du xvae.
Déjà dans le siècle dernier, on avait placé la pellagre dans le groupe des maladies alimentaires, à côté de l’ergotisme; on avait même accusé le maïs et, faisant allusion à l’ergotisme convuisif ou raphanie, le docteur Guerreschi avait nommé la pellagre Raphania maiztica; d'ailleurs, dès 1798, Thouvenel avait été frappé de la marche parallèle que suivaient la culture du maïs d’une part et la pellagre de l’autre. Encore aujourd’hui la pellagre augmente, dans les diverses provinces de PItalie, avec la consommation de la célèbre polenta. Les environs de Brescia et de Milan, patrie par excellence de la polenta, sont également renommés pour la fréquence de la pellagre. En Vénétie, dans la partie où l'on consomme ce mets national, la pellagre abonde; elle disparait dans la partie de cette province oùl'on mange des châtaignes. Dans toute l'Italie, les
| jeunes pellagreux guérissent sous les drapeaux, quand ils abandon-
nent, avec leur clocher, le plat traditionnel. En résumé, la pellagre est liée au maïs ; en vain essayera-t-on encore aujourd’hui de contredire cette vérité qui ressort, avec évidence, de la minutieuse enquête du docteur Roussel, en Espagne, en Italie, comme en France.
Deux conditions constantes sont communes à tous les pellagreux, sans exception : 1° l'alimentation à peu près exclusive avec le maïs, surtout pendant la saison humide et froide ; 2° la misère, qui vient donner à cette alimentation toute son efficacité et sa puissance morbifiques. Le mais est tellement lié à la pellagre, comme une cause à son effet, qu'il suffirait de faire l'histoire du maïs en Europe, pour faire, en même temps, celle de la pellagre.
Le maïs est originaire d'Amérique ; il était en grand honneur au Pérou et il a été, de bonne heure, acclimaté dans les pays chauds, en Asie et en Afrique. Chaque pays l’a reçu ensuite procressivement, mais toujours d'un pays plus méridional que lui : les différents noms que porte le maïs démontrent cette origine. Ainsi, en Egypte, le mais est le dourah de Syrie; à Tunis, le blé d'Egypte; en Espagne et en Sicile, le blé de l'Inde; en Toscane, la graine de Sicile; en Provence, le blé de Barbarie; aux Pyrénées, c’est le blé d’Espagne; en Hongrie, le blé de Turquie; en Lorraine, le blé de Rome.
En Espagne, c'est à la fin du xvut siecle que le maïs prend une part importante dans l'alimentation et c’est au commencement du xvine qu'apparait le mal de la Rosa. En Halie, on commence, : dès 1620, à trouver la mention de la culture du maïs dans quelques titres de propriété ; mais ce n’est qu'en 1710 que le grain d'Amérique figure, pour la première fois, dans les comptes du marché de Milan et ce n'est qu’en 1774 qu'on voit le maïs mentionné dans les actes publics de Brescia. Or, déjà vers 1750, on observait la pellagre en Italie. En France, c’est au milicu du xvue siècle que la céréale en question prend quelque importance dans les cultures du Midi et la maladie’ apparait à la fin du xvinr, ou mieux tout au début du xix°.
Mais comment se fait-il que la pellagre due au maïs ne s’observe que sur les limites, en latitude, de la culture de cette céréale? Comment se fait-il qu’on ne trouve pas cette maladie dans les pays les plus méridionaux, véritable patrie adoptive ou naturelle du mais, en Afrique, en Asie, en Amérique ? C’est que le producteur de la pellagre, c’est bien le maïs, mais le maïs altéré, et qu'il ne subit
cette altération, cette maladie, que dans les latitudes ou il ne peut arriver à de bonnes conditions de maturité. Voilà pourquoi la pellagre est limitée entre le 42° et le 46° latitude N. Dans cet espace, le maïs müûrit mal ; au-dessous du 42° latitude N il mürit bien et ne s’alltère pas; au-dessus du 46° latitude N, il mürit si mal que ce n’est plus une plante à graines alimentaires, il devient plante fourragère; il ne peut donc y avoir de pellagre!
L’altération que subit le maïs n’est pas une maladie parasitaire, prise sur pied, comme l’ergot, parasite du seigle. C’est une altération qu'il subit dans les greniers humides, après la récolte. Le champignon qui altère ainsi le maïs récolté est celui que les Italiens nomment verderame et ce que nous nommons verdet, à cause de la couleur verte de la poussière cryptogamique qui envahit le grain et forme parfois 1/7 de son poids.
Cette mucédinée se développe dans les pays humides ; or la vallée du PÔ est très humide; les environs d’Oviedo, où se développe le mal de la Rosa, sont eux-mêmes tellement humides, qu'un chroniqueur espagnol du xvit siècle dit qu’à Oviedo, même en été, les meubles sont couverts de moisissures.
Pellagre expérimentale. — Le verderame est tellement toxique, que récemment Lombroso et Dupré en ont pu retirer un principe analogue à la strychnine, qui, donné aux animaux, produisait de toutes pièces la pellagre, ainsi que Balardini Pavait fait déjà, en nourrissant des poulets avec da maïs altéré. Dans une grande compagnie de traction de Paris, on a nourri les chevaux avec du maïs; or une partie de la provision contenant du verderame, plusieurs chevaux sont morts. Cela s'est passé 1l y a plusieurs mois. Chez les animaux, le maïs passe pour provoquer le rut; Posada Araujo pense qu'il est de mème chez l'homme, ce qui augmente encore la misère des populations qui vivent uniquement de maïs. En Colombie, la plupart des mé- nages ont 10, 12, 15 enfants, et Posada Araujo attribue ce fait au mais.
La pathologie expérimentale et comparée de la pellagre nous | fournit mème l'explication de l’érythème soluire (mal de la Rosa). Des cogs nourris avec des résidus de maïs altéré ont présenté l'érythème pellagreux. Tandis que l'homme présente cette éruption sur la poitrine et le dos des mains, qui sont exposés au soleil, le coq la montre sur le seul organe qui ne soit pas couvert, sur la crête ; il y a mieux, le côté droit seul de la crête était malade, chez un
coq dont la crête tombait à gauche, si bien que le côté gauche était continuellement à l'ombre.
Lombroso a préparé avec le maïs altéré une teinture, laquelle administrée à douze individus, qui s’y sont prèlés, produisit Îles symptômes de la pellagre : troubles digestifs, boulimie, puis dégoût des aliments, diarrhée, entéralgie, lésions cutanées, prurit, piqûres, éphélides, desquamation, echtyma, phénomènes nerveux, mydriase, ptosis, somnolence, céphalées, vertiges. En mêmetemps, on constatail des palpitations cardiaques, laccélération, puis le ralentissement du pouls, une tendance à la syncope. Il a retiré de cette teinture une substance toxique, la pellagrozéine, et une autre, narcotique, la muisine.
L'action physiologique de la pellagrozéine est identique à celle de la strychnine, et son activité est plus grande par les temps chauds que par les temps froids. Lombroso explique ainsi comment certains pellagreux tressaillént au moindre bruit et à la moindre secousse, absolument comme cela s'observe dans les empoisonnements par la strychnine. Ses recherches expliquent également la fréquence plus grande des accidents pellagreux dans les saisons Chaudes, Les analogies qui existent entre la pellagrozéine et la strychnine, montrent comment l'usage du vin peut être utile, pour prévenir et calmer les phénomènes de la pellagre ; on sait que les effets d’une dose énorme de strychnine ({ gramme) ont pu être retardés de 18 heures chez une femme ivre. Ces analogies nous donnent encore la raison d’être de l'apparition brusque de la pellagre ou de la réapparition subite de phénomènes pellagreux, qui paraissent depuis longtemps atteints ou complètement guéris.
Prophylaxie de la pellagre.— De tout ceci il résulte quele maïs altéré seul est dangereux; maisil n'en faut rien conclure contre le maïs. Il fournit, au contraire, lorsqu'il est sain, les eléments d’une alimentation excellente ; il contient plus de matière grasse qu'aucune autre céréale ; ainsi s'explique son emploi dans l'engraissement des volailles; sa culture occupe, du reste, en France, à peu près dans 35 départements, une surface de 631 732 hectares.
Un certain nombre de médecins seraient portés, méme encore aujourd’hui, à voir dans la pellagre non un empoisonnement, mais une forme spéciale de misère physiologique, due à ce que le mais serait un aliment détestable. Nul doute que la misère physiologique joue ici son rôle; au même titre on voudrait, main-