‹ La geógraphie médicaleChapitre 50 sur 233 · PELADE · texte numérisé non relu

PELADE

Si le verderame et la pellagre ne sont pas connus en Amérique, parce que le maïs y mürit généralement bien, cependant le maïs n’y est pas exempt de maladies dangereuses pour l’homme et capables de gèner le développement de ses sociétés.

Il est altéré par un parasite analogue à l’ergot du seigle et dont

les effets ressemblent autant à la pellagre qu'à l’ergotisme. Ce parasite, découvert par Roulin, est le Scleroticum zeinum, jusqu’à présent. inconnu en Europe. On nomme le maïs ainsi altéré Mais peladero et la maladie qu'il produit pelatina ou pelade, parce qu’elle est caractérisée par la chute des cheveux, des dents et des ongles; elle produit en même temps une sorte d'ivresse. Les animaux qu'on nourrit de maïs peladero, perdent plume, bec, poil : les poules pondent des œufs sans coquille; les porcs présentent de là paralysie du train de derrière, qui rappelle celle de l'ergotisme.

$ 5. ACRODYNIE.

Des maladies céréales, ergotisme, pellagre et pelade, il faut rapprocher une maladie assez obscure encore, l’acrodynie, Son nom (&xoov, extrémité, édown, douleur) indique qu’elle est surtout caractérisée, non plus par des fourmillements, des convulsions, de la gangrène des extrémités, comme l’ergotisme, mais par de la douleur. Il y a là, en somme, comme dans l’ergotisme, une action médullaire, accusée sur les extrémités, et si les troubles nutritifs, dus à cette action médullaire, ne produisent plus ici la gangrène, ils produisent des troubles de nutrition analogues à ceux qui amènent l'éruption pellagreuse. Les troubles digestifs sont ici très marqués; on ne voit jamais ni l'hallucination, ni l’aliénation. La gravité est nulle; la durée courte.

C'est en 1828 qu’éclata pour la première fois cette singulière maladie, non plus sur des paysans pauvres, mais à Paris, dans des hospices, des casernes et chez quelques particuliers. Elle débuta sur les vieillards de l’hospice Marie-Thérèse, alors situé sut la rive gauche de la Seine, près de l'Observatoire ; la caserne de Loureine, ensuite atteinte, compta 500 malades sur 700 hommes, qui yétaient logés; dans toute la ville, 40 000 personnes furent atteintes en six mois. A lapproche de l'hiver, la maladie cessa, mais elle reprit en 1829. Elle s’étendit alors à Meaux, Coulommiers, Saint-Germain, Corbeil, Noyon, puis elle disparut et on n’en entendit plus parler à Paris qu’en 1831 et en 1843. En 1854, Tholozan l’observa à Constantinople, sur nos troupes revenant de Crimée. En 1866, on la vit au Mexique ; en 1871, en Algérie; en 1874, au camp de Satory, sur le 87° deligne.

On se souvint alors qu’une maladie semblable avait été vue à

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Mantoue en 1806; on la nommait alors cheiropodulgie, ce qui n’est qu’un équivalent du mot acrodynie.

Lorsqu’en 1828 l’acrodynie sévissait à Paris, une maladie analogue régnait en Espagne, où elle avait recu le nom de mal di monte.

Elle règne enfin, presque chaque année, dans le Soudan, lorsque la récolte offre certaines conditions mauvaises ; la maladie se caractérise par de la douleur suivie d'insensibilité des extrémités et par des troubles digestifs.

Enfin, à certaines époques, on a observé dans l'Inde et dans la presqu'ile de Malacca, en 1825, 1826, 1830, 1831, 1832, une maladie attribuée par le peuple à une altération des céréales et caractérisée par des douleurs ainsi que des brûlures dans les pieds. Cette maladie fut mème désignée par les Anglais sous le nom de burning of the feet.

Quelle est la cause de ce curieux ensemble pathologique? Réca- mier, en 1828, accusa les pommes de terre; Cayol les farines; Rayer crut reconnaitre une pellagre aiguë ; Trousseau et Pidoux, Pergotisme.Tout le monde, en somme, est d'accord pour accorder aux céréales une place dans la cause de cette maladie. En Espagne, il a semblé prouvé, en 1828, que le mal di monte tenait à l'usage du blé altéré par luredo caries.

S G. BÉRIBÉRI.

La nourriture trop exclusivement végétale, l'absence de sel et peut-être quelques autres causes alimentaires encore inconnues donnent lieu, dans certains pays et sur les individus de certaines races, à une étrange maladie très mal connue : le béribéri.

Distribution géographique. — Le béribéri a été observé par les Hollandais dans leurs possessions de l'archipel indien, où il est fréquent, à Sumatra, à Java, surtout sur les condamnés indigènes qui travaillent au curage des rivières, aux Célèbes, à Banka, à Amboine, aux Moluques; dans l'Inde, sur les côtes de Malabar et de Coromandel; à Cevlan, où il a été observé depuis longtemps, sur les travailleurs, ce qui a valu à cette maladie le nom de mal de Ceylan. I est peu fréquent en Chine, mais très fréquent au Japon, surtout dans le nord-est de Kiou-Siou ; il y est connu sous le nom de kakké et fait chaque année des centaines de victimes. La plupart des médecins qui ont résidé au Japon regardent le kakké

comme identique au béribéri. Récemment le gouvernement du Japon vient de créer, à Yédo, un hôpital destiné aa traitement du kakké. En 1863, à l'époque où l'Amérique du Sud commença à faire venir un grand nombre de coolies ou travailleurs indous, il a été observé à Bahia par Silva Lima et Patterson. Depuis cette époque, la maladie a été chaque année en augmentant au Brésil. Dans la guerre contre le Paraguay, l’armée et la flotte brésiliennes furent décimées par le béribéri. En 1871, la maladie éclata à Pernambuco, dans une maison de détention. De Bahia, qui paraît être son centre, le béribéri s’est étendu aux villes voisines, gagna le Para par S.-Luiz-de-Maranhas, les provinces de Ceara, Rio-Grande del Norte, d'Espirito-Santo, Sainte-Catherine, Minas-Geraes, 11 fait actuellement au Brésil des ravages énormes. Il a été observé à Cuba par le docteur Juan Hava, en 1865, et c'est lui qui est désigné par les nègres des sucreries, qui en sont atteints, sous le nom de Hinchazon de los negros. Le béribéri a été vu également à Maurice depuis 1812; mais la maladie ne s’est pas montrée uniquement sur les côtes; elle a pénétré au Brésil, jusqu'à 150 lieues du rivage, à Matto-Grosso et dans la province centrale de Minas-Geraes; elle semble avoir éclaté, en pleine mer, sur deux transports, l’'Eurydice et le Parmentier, jusque sous la latitude de Sainte-Hélène ; une autre fois à Aden, à l'entrée de la mer Rouge. D'une manière générale, la maladie semble pouvoir regner entre les 40° parallèles.

Aptitude des races. — Dans tous ces pays, ie bérihéri n'’atteint pas toujours indifféremment toutes les races. Il semble avoir une prédilection pour les races colorées : les Nègres aux Antilles, les Noirs Dravidiens et les Malais dans l'Inde, en Amérique et à bord des navires. À Yokohama, où le béribéri est fréquent, sur 2000 étrangers environ, on n’a pas trouvé un seul cas authentique; on dit que quelques soldats anglais ont cependant eu le béribéri eu Chine. Quant aux Japonais, il est permis de reconnaitre une aouvelle preuve de lPimmixtion du sang malais dans leurs veines, à leur grande aptitude au béribéri; et cependant, au Brésil, toutes les races semblent atteintes ; il n'en est pas moins vrai que l'acclimatement semble une condition indispensable, car les étrangers nouvellement arrivés semblent toujoursindemnes. Les enfants avant 15 ans ne prennent jamais la maladie, étrange immunité, qui fait que, dans un pensionnat, la maladie fait, dans un même dortoir, la démarcation exacte des âges ! Les femmes sont

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moins exposées que les hommes; l’état puerpéral et la lactation constituent cependant une prédisposition.

Conditions étiologiques diverses. — À toules les conditions de milieu du béribéri, il faut ajouter cette condition, qui semble capitale, l'alimentation insuffisante. Ainsi, dans les sucreries de Cuba, ce sont surtout les nègres mâles qui sont atteints du hinchazon ; or ce sont eux qui font les grands travaux et qui, par conséquent, à nourriture égale, ont l'alimentation la plus insuffisante. C’est donc encore là un mul del padrone. Lorsque le béribéri apparait à bord des navires qui transportent des coolies indous, c'est toujours vers la fin de la traversée, au moment où les provisions de tamarin, de sel, de piment, de safran, de poivre, de coriandre, qu'on ajoute au riz sont épuisées, et où le riz lui-même, insuffisamment azoté, commence à être rationné. Aussi les Indous qui font à bord le métier de cuisiniers, ceux qui aident les matelots et qui, à ce titre, recoivent d’eux un supplément de ration, ceux enfin qui ont pu emporter, à leurs frais, un supplément de tamarin, échappent au béribéri. Il suffit d’ailleurs que le navire relâche pendant quelque temps, qu'il puisse refaire ses provisions épuisées, pour qu’on cesse de voir apparaître de nouveaux cas de la maladie; et cependant, je dois ajouter, tant les contradictions s'accumulent, quand on parle de cette maladie, qn’elle atteint en ce moment, au Brésil, les gens qui vivent dans les meilleures conditions d'hygiène.

Cette question d‘alimentation semble donc, sans doute, capitale, mais elle n’est pas la seule. Le refroidissement, le brusque changement de température figurent aussi dans l’étiologie.

Symptômes, — Nous ne pouvons insister ici sur les symptômes, d’ailleurs très compliqués, qui sont présentés par les malades. Ils rappellent, sous bien des rapports, ceux des maladies des céréales; si certaines douleurs rappellent l’ergotisme, les troubles intellectuels font songer à la pellagre. L'ensemble des symptômes consiste dans des troubles sensoriels et moteurs, ainsi que dans l’hydropisie. Le principal est la faiblesse des jamles, que le malade traine, comme s’il marchait dans l’eau. Les malades éprouvent une violente douleur lombaire et se déclarent serrés par la taille, comme dans une chaine de fer, la barre béribérique. La maladie peut suivre une marche aiguë et se terminer par la mort en 7 ou 8 jours, au milieu des convulsions, comme on l’a vu à Maurice ; mais le plus souvent la marche de la maladie est chronique; les malades, sans

fièvre, demeurent accroupis dans un état d’apathie indescriptible, tantôt paralysés, tantôt en proie à un œdème considérable La température, loin d’être augmentée, est généralement plus basse qu’à l’état normal (Alvarenga). Tantôt on voit prédominer latrophie musculaire, tantôt l’œdème pouvant aller jusqu’à l’anasarque; souvent on observe une anesthésie limitée à un membre, à une partie du tronc, parfois s'étendant à toute la surface du corps. Parfois on voit le malade tourmenté par des palpitations, des bruits cardiaques et artériels, de l'oppression précordiale, des pulsations abdominales. La mort arrive au bout de 7 ou 8 mois.

Anatomie pathologique.— A l’autopsie, on ne trouve rien le plus souvent, parfois un ramollissement de la moelle épinière à différents niveaux et un certain degré d’hydrorachis ; la rate n’est pas grosse, le foie pas davantage. Les docteurs Virgilio, Jose Martins et le docteur Augusto Mahïa ont bien trouvé dans le sang un micrococeus, mais ce parasite n’a peut-être pas encore mérité ses lettres de grande naturalisation. Pacifico Pereira a noté la dégénérescence graisseuse du cœur, des reins et des muscles de la vie de relation; il a également trouvé dans le sang, un micro-organisme, mais il n'ose affirmer lui-même que cet organisme soit producteur du béribéri.

Nature de la maladie. — Les opinions les plus diverses ont été émises relativement à cette question et, comme il advient toujours en pareil cas, on a tour à tour fait Jouer un rôle étiologique à l'humidité, à la chaleur, etc.; on a vu là une myélite plus ou moins spécifique, un arrêt de la transpiration, surtout dans la forme hydropique. Un travail récent du docteur Féris tendrait à faire regarder le béribéri non pas comme une entité morbide, mais comme une hydropisie de la moelle (dans la forme paralytique) et comme une hydropisie du tissu cellu}aire (dans la forme ædémateuse); ces deux hydropisies seraient d’origine névro-vasculaire. La chaleur humide et la transition brusque de température en seraient la cause. Le béribéri serait donc, avant tout, un trouble vaso-moteur, — je ne dis pas non; — Mais la cause? Je serais porté à la chercher dans le parasitisme, si l'on devait abandonner la théorie alimentaire. On a vu là, enfin, quelque chose d'analogue à la fièvre intermittente, un miasme, comme on disait jadis, encore un microbe, dirions-nous aujourd’hui. C'était là et c'est encore une opinion bien tentante et qui a rallié un grand nombre de bons esprits. Parlant du kakké, le docteur Simmons,

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de Yokohama, qui a résidé plus de vingt ans au Japon, pense que Ja cause en est un miasme spécifique, une exhalaison tellurique. L’encombrement, les drainages insuffisants ou mauvais, une aération défectueuse semblent développer le mal chez des gens débilités, à occupation sédentaire, surmenés, mal nourris. En tout cas, l’'acclimatation défectueuse le genre de vie, la saison d’été, Le sexe et le défaut de nourriture sont les causes prédisposantes et principales.

Ilest vrai que le docteur Whitney ne se range pas tout à fait à l'opinion qui pense que le kakké et le béribéri, endémiques à Ceylan, dans l'Inde et le Brésil, sont la même maladie. Mais en tout cas il est difficile de concilier l’idée d’un microbe tellurique, avec l’apparition de la maladie en pleine mer, à la fin d’une tongue traversée. Les Allemands voient là une anémie pernicieuse ! anémie? à coup sür ! pernicieuse ? évidemment! mais l’anémie pernicieuse n’explique rien.

L'opinion qui me semble, pour le moment, la plus probable (tant que l'existence des microbes, vers laquelle je pencherais volontiers, ne sera pas prouvée) est celle qui admet avec Leroy de Méricourt, Rochard et van Leent, que c’est là une maladie alimentaire, voisine des grandes maladies céréales, comme l’ergotisme, la pellagre, lacrodynie. Au Japon, on attribue souvent le kakké à l'usage du riz altéré. Van Leent classe la maladie à côté du scorbut : le scorbut succéderait à l'absence de végétaux frais ; Le béribéri à l'absence de viande, de sel, de graisse. Le fait est que le beurre, l'huile de cacao, le Jard sont les meilleurs remèdes.

Quoi qu'il en soit, il y a dans l'étiologie du béribéri deux facteurs, qu'il est bon de distinguer : lun, emprunté au milieu extérieur, nous échappe (alimentation insuffisante, microbe ?); l’autre, emprunté au milièu intérieur, nous est prouvé : les races noires, les races Jaunes mélangées de noir sont plus exposées. Mais nous aurions mauvaise grâce à ne pas confesser notre ignorance absolue au sujet de cette maladie; plus on l’étudie, moins on la comprend. Le docteur Dammam fait remarquer, avec raison, qu'autant d’auteurs s'en sont occupés, autant d'opinions diverses se sont exprimées, aussi tout ce qu’on peut écrire aujourd’hui sur le béribéri sera vraisemblablement bon à brûler, dans quelques années; je n’insiste donc pas, pour mon compte,

Pathologie comparée. — Le béribéri semble susceptible d’attaquer les animaux. Le regretté Crevaux a signalé, dans l’Amérique du Sud, une maladie du cheval, qui ressemble au béribéri, on

la nomme guebrabunde ; en outre, il existe depuis longtemps, sur les chevaux, dans l'Inde et en Cochinchine, une maladie qui, désignée sous le nom de paraplegie, rappelle également le béribéri.

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