‹ La geógraphie médicaleChapitre 53 sur 233 · SCORBUT · texte numérisé non relu

SCORBUT

encombrement et les affections morales dépressives ; c'est à l’une et à l’autre de ces deux causes adjuvantes qu'il faut attri buer l'apparition du scorbut, en 1873, à bord de deux transports, qui conduisaient les condamnés politiques en Calédonie, le Var et l'Orne. | | Aptitude des races. — Toutes les races humaines, placées | dans des conditions favorables au développement de cette maladie, prennent le scorbut; on a dit, cependant, qu'il épargnait les nègres, mais ce n’est là qu’une apparence, dont la raison est bien simple : c'est que les nègres, à bord des transports négriers où on les entassait jadis, avaient une alimentation beaucoup plus végétale que le blanc qui les exploitait. Aussi, alors que les bourreaux mouraient du scorbut à côté de leurs provisions de viande salée, les victimes noires, à qui on jetait une poignée de manioc, mou- |raient, il est vrai, de faim, mais ne mouraient pas du scorbut. Le {noir présente si peu une immunité pour cette maladie, que, pendant le long siège de Montévidéo 1843-1851, le docteur Martin de {Moussy a vu les noirs, qui étaient soumis au même régime que les blancs, régime obsidional', exclusivement animal, prendre le Iscorbut tout comme eux.

Il serait d’ailleurs étrange de voir le nègre à l’abri du scorbut, quand on voit le gorille, dans les mêmes conditions, prendre cette maladie, quise caractérise, chez lui, par les mêmes symptômes jque chez l’homme blanc. Le docteur Bérenger-Féraud ramenant jun gorille de la côte d'Afrique et l'ayant soumis au régime ani- [mal des matelots, le vit prendre le scorbut en même temps qu'eux let comme eux. Le porc lui-mème, lorsque, croyant l’engraisser jplus facilement, on le soumet à un régime exclusivement animal, prend le scorbut.

| Symptômes. — Les symptômes du scorbut sont bien connus. Le principal est constitué par des hémorrhagies, qui se font sous Jla peau, sous forme de petites taches (pétéchies, difficiles à voir hez le nègre, ce qui peut-être a contribué à faire penser, qu’il ne prenait pas la maladie ; il se produit aussi des hémorrhagies plus considérables, de véritables ecchymoses, parfois même avec décollement du tissu cellulaire sous-cutané; on observe, en outre, des Houleurs dans les muscles et au niveau des articulations; les genbives deviennent saignantes, fongueuses, ulcérées, fétides ; les | ents se déchaussent ; les forces sont nulles, l'abattement et le écouragenient profonds.

L'examen du sang fait constater une diminution considérable dans le nombre des globules, qui diminuent dans la proportion de 130 ou 127 : 60. L’albumine du sang diminue ; la fibrine reste normale, mais parait relativement accrue : elle diminue, en réa- Bité, dans la proportion de 3,5 ou 4 : 2.

Cette dépréciation de l’organisme est si réellement produite par l'absence de végétaux frais, qu’il suffit qu’un navire frappé du scorbut puisse relâcher et se pourvoir de légumes frais, pour que la maladie disparaisse. En Crimée, les soldats qui pouvaient se procurer quelques salades, échappaient au scorbut; à bord des navires, les officiers, dont la nourriture est plus variée que celle des hommes, échappent en général à ce mal. Il est important d’ailleurs de faire observer que les végétaux, pour mettre à l'abri du scorbut, ne doivent pas être secs, comme les haricots séchés ou les légumes Chollet ; avec cette alimentation-là, on voit parfaitement venir le scorbut. Ce qui est indispensable pour éviter la maladie, ce sont des végétaux frais, herbacés, remplis de ce qu’on a nommé, d’une manière un peu métaphysique qui cependant exprime une idée vraie, leur eau de végétation.

Comment agissent les végétaux frais? sans doute par leurs sels ; les pommes de terre etle citron, qui sont par excellence les végétaux antiscorbutiques, renferment uue grande quantité de sels de potasse; cependant il ne suffit pas de distribuer à des hommes des paquets de sels de potasse pour les mettre à l'abri du scorbut. Il leur faut le végétal en nature, des pommes de terre et: des citrons. La marine anglaise a presque vu disparaître le scorbut, depuis qu'elle prescrit le lime-juice à bord des navires. Voici la composition de cette précieuse substance :

Débris cellulaires du citron......,.....

Huile essentielle de l’écorce du fruis.,.

Jus,de citron ess Dreerte, RTS TE

Réglementairement cette préparation doit être distribuée àtout équipage, qui a plus de 14 jours de mer.

De ce qu’on vient de lire il résulte que, par suite de l’emploi de la vapeur, qui diminue la durée du séjour en mer, en raison de la connaissance aujourd’hui approfondie des causes du scorbut

HÉMÉRALOPIE. 147

et des lois générales de l'hygiène, cette maladie propre aux peuples demi-civilisés, doit disparaître de la pathologie des peuples très civilisés.

$ 8. HÉMÉRALOPIE.

L'alimentation insuffisante, agissant dans certaines conditions spéciales encore indéterminées, donne parfois naissance à une étrange maladie ou plutôt à un curieux symptôme, l’hémééralopie. L'étymologie de ce mot (fuéoz, jour, ërropu, je vois) indique assez que le malade qui présente ce symptôme ne peut voir qu’en plein Jour; sitôt que le soleil est au-dessous de l'horizon et

que la lumière cesse d’être vive, la cécité est complète.

Géographie. — L'héméralopie se rencontre dans un grand

nombre de maladies de l'œil, qui n’ont pas à figurer ici, parce qu’elles tiennent à des causes complètement étrangères à l’alimentation ; il ne sera question ici que de cette héméralopie, qui se montre à l’état épidémique chez certaines populations, dans certaines agglomérations d'hommes, dans certaines conditions spéciales. A | Java, dans toute la Malaisie, surtout à l’époque de l’année où le riz | constitue la nourriture unique et peu réparatrice, on voit se mul- | tiplier les cas de cécité nocturne. Les Malais, comme beaucoup de peuples primitifs, sortent d’ailleurs très peu pendant la nuit. | L’héméralopie s’observe également d’une manière épidémique | à la côte occidentale d'Afrique, au Brésil, aux Moluques, aux An- | tilles, en Chine.

| En Europe, on la rencontre chez les populations mal nourries, | sur les soldats fatigués, dans les pensions où l'alimentation est | défectueuse, sur les marins rationnés et fatigués par les chaleurs | de la zone tropicale. Elle est commune à Cadix, chez les men- | diants, qui ne se nourrissent que de fruits et d'oignons crus; chez | les paysans russes, pendant le carême sévère dont j'ai déjà parlé; en France et en Italie, l’héméralopie coïncide avec la pellagre, le | maïs altéré étant non seulement un aliment toxique, mais de plus | insuffisant. Au siècle dernier, on l’observait, presque chaque an- | née, dans plusieurs villages des environs de la Roche-Guyon; | 1/20 et parfois 1/10 dela population devenait aveugle, sitôt que le | soleil était couché. En 1854, une de ces épidémies fut observée | chez les paysans du Limousin; en 1854 et 1855, on observe l’hé-

méralopie sur les paysans du Gers; mais c’est le plus souvent sur les bommes soumis au régime de la caserne, qu’elle s’est montrée

à l'état épidémique.

La première épidémie de ce genre eut lieu en France en 1762 ; 70 soldats devinrent, à Montpellier, aveugles le soir; le même phénomène fut observé, la même année, à Strasbourg; plusieurs sentinelles frappées de cécité, pendant leur faction, tombèrent même du haut des remparts dans les fossés.

En 1782, en 1783, nouvelles épidémies. En 1816, les armées alliées, en France, furent frappées d’héméralopie. Mêmes accidents en 1833, à Belfort ; en 1838, à Metz et à Strasbourg; en 1853, à Wissembourg ; en 185%, à Strasbourg: en 1855, en Crimée, le service des tranchées dut souvent être interrompu pour cause de cécité nocturne. En 1856, à Besancon, les cas étaient teilement fréquents, qu’on faisait chaque soir passer dans les rues une patrouille, qui devait ramasser et reconduire à la caserne les soldats qui, sortis pendant le jour clairvoyants, s'étaient, à la nuit tombante, trouvés aveugles et incapables de reconnaitre leur chemin,

Les marins, pendant les longs calmes des tropiques, sont souvent héméralopes : ainsi, en 1841-1843, l'équipage de la Reine- Blanche fut frappé à plusieurs reprises; la maladie se montrait sitôt que les marins enduraient des privations ; elle disparaissait aussitôt que le régime du bord s’améliorait. — Dans plusieurs pensionnats, il a suffi que l’économe se montrât moins parcimonieux, pour que les cas d’héméralopie, qui s'étaient montrés, disparussent et qu'il cessät de s’en produire de nouveaux.

Symptômes. — Le plus souvent, le symptôme dominant, qui frappe plus que tout autre l'attention, ne se montre pas seul : tantôt les malades sont, en même temps, scorbutiques, pellagreux ou, au moins, très anémiques, épuisés, surmenés ; tantôt ils ont de l'æœdème des jambes ; la nutrition, en un mot, est altérée profondément. Au bout de deux à trois semaines, la maladie disparaît généralement, et elle ne comporte guère d'autre gravité que celle des accidents auxquels les héméralopes sont, chaque soir, exposés.

L'ophtalmoscope devait seul pouvoir renseigner sur la nature de cette maladie épidémique ; cette étude a été précisément faite par le docteur Martialis: chez tous les malades, Martialis a constaté une infiltration séreuse, un ædème de la rétine. Le docteur Fontan signale une congestion passive des vaisseaux rétiniens, de la dilatation pupillaire et de la paralysie de l’accommodation.

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Cet œdème, ainsi qu’il l'a très bien montré, n’emprunte sa gravité qu’à son siège et aux fonctions spéciales de la rétine, mais il possède, en réalité, au point de vue de la nutrition générale, la même valeur, ni moindre ni plus grande, que l'œdème des malléoles qui l'accompagne. L’intermittence apparente du symptôme tient en réalité, non à ce que son intensité varie suivant les heures de la journée, mais à ce que, moins facile à exciter, la rétine exige, | pour fonctionner, et comme condition sine quà non, une quantité

considérable de lumière, qu’elle trouve pendant le jour, mais au- | dessous de laquelle elle ne fonctionne plus du tout. C’est à titre | d’ædème cachectique que cette infiltration séreuse de la rétine s’observe chez les gens anémiés par une alimentation insuffisante, par | la pellagre, le scorbut, la chaleur, la fièvre palustre, etc. | Traitement, — Cela est si vrai, que l’héméralopie ne connait qu'un remède, qui, d’ailleurs, est aussi souverain que le citron contre le scorbut; ce remède, c'est l'alimentation grasse : le lard, l'huile de foie de morue. Chose curieuse! les anciens, qui semblent avoir connu cette maladie, recommandaient contre elle, ainsi que |Celse nous l’apprend, le jus qui s'écoule du foie d’un bouc ou d’un |chevreau. Comme traitement local, surtout dirigé contreles troubles d'accommodation, le docteur Fontan recommande l’ésérine.

Cause, nature. — Si l'on se souvient que le béribéri est provoqué peut-être par l'absence de graisse dans Palimentation, il est permis de voir un certain rapport entre cette maladie étrange et lhéméralopie. Pour employer une image, cette dernière maladie serait une ébauche locale du béribéri. La fréquence du symptôme héméralopie dans quelques affections du foie, avec ictère (docteur (Cornillon), et la fréquence non moins grande des maladies du foie dans quelques pays où règne l’héméralopie, non dans tous cependant, pourraient faire penser que, dans certains cas, l’héméralopie peut être liée à certains troubles climatériques du foie. D'après les observations du docteur Fontan, l'héméralopie serait souvent de cause paludéenne; — c’est, en un mot, un symptôme, que plusieurs causes générales peuvent produire. — Le caractère commun de toutes ces conditions semble être la dépréciation le l'organisme, (dans certaines circonstances encore mal déterminées d'agglomération, de chaleur humide et de mauvaise alimentation.

Il serait difficile de parler de l’influence du milieu alimentaire et de l’action des ingesta sur les populations, sans consacrer à l'alcoolisme un chapitre important : l'alcool constitue un des éléments les plus importants du milieu alimentaire, car, bien que substance toujours artificiellement produite, et bien qu’on ne le trouve jamais dans la nature, son emploi semble presque général à toutes les époques et chez tous les peuples. Il prend d’ailleurs facilement naissance sitôt qu’on laisse fermenter une liqueur sucrée, le glucose se changeant en alcool eten acide carbonique :

C1? Hi? O12 — 9 C* H6 O2+4 CO?

CE D. TT PP > Glucose. Alcool. Ac. carb.

D’un autre côté, sous l'influence de la diastase, la fécule des végétaux se change normalement en glucose. La fécule étant répandue dans les usages alimentaires de tous les peuples, tous ont aimé cette double excitation de l'alcool d’une part, de l'acide carbonique de l’autre, et tous se sont ingéniés à trouver les conditions de ce dédoublement. On sait en effet que les résidus trouvés dans, les habitations lacustres de la Suisse, nous ont donnéla preuve que les habitants de cette époque faisaient fermenter des fruits, et s’enivraient probablement avec l'alcool ainsi produit. Aujourd'hui,

tous les hommes aiment l’alcool, qu’ils se procurent d’une manière

ou d’une autre.

Les singes eux-mêmes ne sont-ils pas friands d'alcool, comme ils le sont du thé, du café et même du tabac? En Afrique, on prend les mandrilles avec de la bière, dont ils s’enivrent ; on a mème vu des chats s’habituer à l’alcool et présenter, à leur mort, toutes les lésions de l'estomac, du cerveau et du foie, qui caractérisent l'alcoolisme chronique.-On a également observé l’alcoolisme chez des pigeons!

Histoire et géographie. — Les anciens Égyptiens abusaient d’une sorte de bière ou vin d'orge, que les historiens ont désignée sous le nom de zythus, et Diodore affirme que ce liquide était à peine inférieur au vin de raisin; les Égyptiens modernes préparent d’ailleurs encore, avec l'orge, une liqueur fermentée qu'on nomme booza où bousah ; ils font aussi une eau-de-vie de dattes,

Les Abyssins font avec le miel un hydromel qui, fermenté, leur

procure de l'alcool et, fréquemment, les symptômes non douteux de l'alcoolisme le plus aigu; on fabrique d’ailleurs, outre l’eau-de. vie de dattes, avec la sève du palmier, une liqueur sucrée, qui subit la fermentation alcoolique et qu’on désigne sous le nom d’alkmi ou «l-kmi ou lakmi : pour la préparer, on creuse, sur le haut de la tige d’un vieux palmier, une incision circulaire ; la sève s'écoule, au moyen d’un roseau creux, dans un vase (kasseri) attaché dans le haut de l’arbre ; on recueille ainsi, en un mois, près de 200 litres de sève; on bouche ensuite l’incision et, deux ans après, le palmier, remis de sa saignée, donne des dattes. Quant à la sève, elle ne tarde pas à fermenter etrenferme, alors, d’après Balland :

HA Re ess ses eme ave ess — O0 PICOOR Sec: ne ae fran 2 sr. oo Aéide ‘carbonique. HS, 0,22 Acide malques.21 240 sue APT NE Glyééineste. FR AE TE fer 4,6% Manniiber Micra ch ae 5 ,60 Sucre exempt de sucre de canne. 0 ,20 Gomes. RL naiss 3 ,30 Substances minérales. ..,....... 0,32

Dans le Maroc et dans la Tunisie, comme dans un certain nombre de pays musulmans, nondanstous, l'alcoolisme est inconnu : | le café suffit à satisfaire les passions de ce genre.

Dans le Darfour, on fabrique de l'alcool avec de lorge, du blé, | du pain grillé; on fait également, avec le millet, une liqueur | connue sous le nom de mzir. Il est juste d'ajouter que l’ivrognerie | est invétérée dans le Darfour, bien qu’elle n’y soit pas en honneur, | car on ne parait jamais devant le sultan sans avoir, au préalable, enlevé l’odeur révélatrice de l'alcool, en màchant les feuilles d’une | convolvulacée qu'on nomme chalaub.

Les nègres ont, en général, pour l'alcool une passion prononcée, |et les Européens ne se font pas faute de la favoriser, pour arriver | plus sûrement à les abrutir et à les dominer. Les Cafres font un A hydromel fermenté et fabriquent avec le lait fermenté de leurs animaux une espèce de koumys.

| L'alcoolisme n'est pas moins répandu en Asie. Les Tures ont le (raki, liqueur très alcoolique, faite avec raisin, pruneaux, blé, \poires, anis, cannelle, girofle, roses, oranges amères ; 1ls ont aussi

(le mastic.

Le Turkestan, l'Afghanistan, le Beloutchistan sont peu adonnés à l'alcoolisme ; on y fabrique cependant des liqueurs alcooliques avec la müre, la pêche, le raisin; avec le millet et l’orge, on y fait une bière très enivrante, l’arak. En Assyrie, les Kourdes et les Yésidés s’enivrent avec le vin, par mépris pour Mahomet.

Dans l'Inde on fait, avec le produit de la fermentation de l’Asclepias acida, un breuvage sucré, qui est fort en honneur sous le nom de vin de Soma. Dans un des hymnes du Rig-Véda, Indra est appelé « buveur de vin de Soma, lanceur des flèches de la foudre, dispensateur de la fécondité des vaches aux mâchoires proéminentes. »

En Sibérie, on fait avec. la fausse oronge une liqueur, qui, non seulement est alcoolique, mais emprunte, aux qualités toxiques et . inébriantes de la fausse oronge même, des propriétés spéciales. ! est vrai que cette liqueur coûte cher; mais heureusement pour les petites bourses elle est diurétique et, comme l'urine des amateurs saturés possède absolument les mêmes propriétés que la liqueur même et qu'elle a, paraît-il, le même goût, ilse crée, à côté des buveurs directs, une classe inférieure de buveurs au second degré, qui trouvent encore, dars ce superflu de la boisson du riche, de quoi s'enivrer gratis!

Chez les Tobolsk, chez toutes les populations de Jénisseï l’alcoolisme est de règle. Les Tartares Mandchoux font fermenter dans des jarres un mélange de viande d’agneau réduite en pâte, de lait et de riz, qui, sous le nom de lambwine, constitue une liqueur alcoolique fort appréciée. Les Kirghiss de la Caspienne ont leur lait de jument ou koumys. Les Tongouses boivent aussi le lait fermenté.

Quant aux Chinois, ils fabriquent, depuis fort longtemps, comme tout ce qu'ils font, avec le sorgho, un alcool, le samshoo. Ce liquide est additionné d’une forte dose d'alcool amylique, qui le rend difficile à absorber en grande quantité. On raconte même que le premier essai de distillation aurait été fait sous le premier empereur de la première dynastie (2217 avant Jésus-Christ); on ajoute que cet empereur, après avoir goûté au produit de l’alambic et banni l'inventeur, s'écria : « Voilà une liqueur qui sera la ruine de mon empire. » Il ne connaissait pas encore l’opium ! Malgré la prédiction de l’empereur, rien n’est rare comme de rencontrer un Chinois en état d'ivresse. On fait aussi fermenter le rizet le millet. Les Chinois ont encore le {chaomien, sorte de bière.

Au Japon, l'eau-de-vie de riz, sous le nom de saki, n’est pas moins estimée qu'en Chine.

A Formose, la liqueur de riz se fabrique au moyen de la mastication du riz par les jeunes femmes, qui rejettent dans des outres le riz écrasé sous leurs dents et délayé dans leur’ salive. Cette liqueur, qui ne tarde pas à fermenter, devient, paraît-il, excellente !

En Malaisie, l'alcool est très répanau et l'ivrognerie ne l’est pas moins : on s’enivre avec le bodik, mélange de riz fermenté et de razi, C'est-à-dire d'oignons, de poivre noir et de piment. Les Malais ont aussi le brom, mélange de riz glutineux (kétan) et de razi qu'on laisse fermenter en terre.

Les États-Unis d'Amérique sont peut-être le pays où l'alcoolisme est le plus répandu : le wiskey, eau-de-vie de blé, de seigle et de mais y coule à flots, dans les gosiers de toute race et de toute condition sociale; ainsi, il existe, à New-York, un asile pour les ivrognes, qu’on ramasse dans la rue (inebriate asylum) ; or, parmi les divers passagers de cette étrange hôtellerie, qui se sont succédé en cinq ans, on trouve :

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Demoiselles de bonne maison {?!). 1387

Un autre important établissement, désigné sous le nom de Inebriate’s Home, est situé à Fort Hamilton (Long Island) et dirigé par le docteur Lewis Mason. On y reçoit, non seulement les alcooliques dangereux, placés par l'État ou par leurs familles, mais aussi un certain nombre de malades qui sollicitent spontanément leur entrée dans l'établissement.

Le docteur Lewis Mason vient de publier un rapport statistique sur 252 alcooliques traités dans l'asile de Fort Hamilton, du 1er novembre 1879 au 10 septembre 1880. Sur les 252 malades admis, il y avait 44 femmes. La religion des malades mérite également une mention. Le nombre des protestants s’est élevé à 157 et celui des catholiques à 94. Si l’on tient compte de la relation numérique qui existe entre les protestants et les catholiques, on voit que l'alcoolisme est beaucoup plus fréquent chez ces derniers. L'asile de Fort Hamilton reçoit chaque jour des malades apparte-

nant aux professions libérales, des avocats, des médecins, des clergymen mème, qui viennent volontairement se soumettre à un traitement dont ils comprennent la nécessité.

Le wiskey n'est pas d’ailleurs seul coupable, le brandy (eau-devie de patates), le rhum, le tafia, le gin, le kirschen, l’'absinthe, le bitter, la bière prennent leur part dans le mélange. En 1828, la consommation d'alcool s'élevait, dans les Etats-Unis, à 273 millions de litres et, depuis cette époque, elle a considérablement augmenté.

Au Mexique, on boit le rhum, le pulqué fait avec laloës, la chica, bière d’ananas et de maïs ; la chica est également très répandue dans l'Amérique centrale ; aux Antilles, on boit : rhum, tafit, cocoum, etc.

En Bolivie, le maïs, comme le riz à Formose, est soumis à la mastication des femmes, qui crachent ensuite dans des outres.

Au Brésil, l'alcoolisme est rare, bien qu’on n’y consomme pas mal de tafia ; mais les ivrognes y sont rares, et le docteur Gardner raconte que, revenant du Brésil et débarquant à Liverpool, ilrencontra plus d’ivrognes en un seul jour, qu’il n’en avait vu en cinq ans au Brésil !

L'ivrognerie décime les populations de la Guyane hollandaise (Van Leent). Elles boivent le dram, rhum de qualité inférieure, et fabriquent, en outre, elles-mêmes, une liqueur forte, le tapana. Elles font mieux : elles mâchent le pain de cassave et le crachent ensuite dans une auge; on ajoute des pommes de terre écrasées et on laisse fermenter. Cette habitude répugnante d’employer les dents comme meule ou comme le pilon d’un mortier, et Ja salive comme ferment, est plus répandue qu'on pourrait croire. Dans le cas particulier on devine que la fécule de pommes de terre transformée en glucose par la diastase salivaire, donne plus tard de l’alcool et de l’acide carbonique.

Au Chili, l'alcoolisme fait de nombreuses victimes.

Toute la Polynésie est actuellement ravagée par l'alcoolisme. A l'alcool de patates, que la plupart des Polynésiens fabriquaient déjà, s'ajoutent les mauvaises eaux-de-vie apportées par les Européens ; de notre civilisation ces pauvres insulaires n’ont guère pris que l'alcoolisme.

Le fait est que cette maladie n’est nulle part aussi développée que dans l'Europe civilisée. Depuis l'époque lacustre, l’Europe avait-elle perdu la recette des liqueurs fermentées ? cela n’est pas

vraisemblable ; mais l'engouement fut surtout grand, lorsque d'importation arabe, arriva en Europe au xi° siècle l’aqua vite. Plus tard, de très bonne heure, on en distribua aux ouvriers employés dans les mines de Hongrie ; en 1581, les Anglais s'en servirent comme d’un cordial pour leurs troupes engagées dans la guerre des Pays-Bas ; mais ce n’est qu’en 1678 que, pour la première fois, on trouva l'eau-de-vie ailleurs que chez les apothicaires. Les temps ont changé !

L’alcoolisme, en Europe, marche en quelque sorte progressivement du sud au nord; mais, au sud comme au nord, il va chaque jour en augmentant.

En France, la consommation de l’eau-de-vie était par an :

En,17248: des shall ot andéesht 368857 hectol. Onde sie ont ho ee 906 357 FO AD de ave mecs on aies vies 1 088 302 ASF AO se nrs s some des emo 1475 000

La consommation moyenne était en France, en 1876, de 4 litres par tête et par an. À la même époque, la consommation était, en Angleterre, de 6 litres; en Allemagne, de 5 litres; en Rusise, de 10, de 12 et même de 20 litres entre 1867 et 1869. Partout la progression a lieu: à Mulhouse, les cas de delirium tremens traités à l'hôpital, qui étaient au nombre de 2 en 1868, ont été au nombre de 37 en 1871.

La répartition de l'alcoolisme en France, d’après les cartes dressées par Lunier, est fort digne d'intérêt : dans 5 départements, la consommation {réduite en alcool à 1002) varie entre 6,80 et 10 litres par habitant; ce sont la Mayenne, le Calvados, la Seine- Inférieure, la Somme, l'Aisne. 6 départements ont une consomniation qui varie entre 6,34 et 5,05 litres d’alcooi à 100°, par tète et par an : ce sont la Manche, la Seine-et-Oise, la Seine, Oise, le Maine, le Pas-de-Calais. 8 consomment, par tête et par an, de 4,75 à 3,30 d'alcool à 1000 : ce sont le Finistère, l’Ile-et-Vilaine, l'Orne, la Sarthe, l’Eure-et-Loir, le Nord, les Ardennes, les Vosges. 13 consomment de 2,61 à 2,05 : ce sont les Côtes-du-Nord, le Morbihan, Seine-et-Marne, Loiret, Indre, Aube, Côte-d'Or, Meuse, Meurthe-et-Moselle, Doubs, Var, Corse. 27 départements ne consomment que de 1,84 à 1,01 : ce sont la Loire-Inférieure, le Maine-et-Loire, la Charente-Inférieure, la Gironde, le Lot-et- Garonne, les Landes, le Gers, le Loir-et-Cher, la Haute-Vienne,

l'Yonne, le Cher, la Nièvre, l'Allier, la Haute-Marne, la Haute- Saône, le Jura, la Saône-et-Loire, l'Ain, la Loire, la Haute-Loire, l'Isère, l'Ardèche, le Gard, l’Héraut, les Bouches-du-Rhône, Vaucluse, les Basses-Alpes. Les autres départements ne consomment, par tête et par an, que 0,99 à 0,37 d'alcool à 100.

Dans tous ces départements, le nombre des aliénés est en proportion du nombre de litres d'alcool constaté comme étant la moyenne par habitant; or ce sont des départements peu producteurs de vins, c’est-à-dire où l’on boit beaucoup de ces alcools, sur le pouvoir toxique desquels les travaux de Dujardin-Beaumetz et Audigé ont attiré l'attention. Les départements du Centre et du Midi, producteurs de vins, donnent, au contraire, moins d’aliénés alcooliques. U est bon néanmoins de remarquer que le département de la Marne vient, pour la fréquence des suicides, après celui de la Seine et que, dans la Marne, le canton d’Aï figure au premier rang.

Il est permis de tirer de ces chiffres cet enseignement utile à faire connaître à nos législateurs, qu’il faudrait que les boissons saines, telles que le vin blanc, le vin rouge naturel, la bière, fussent, autant que possible, affranchis de droits et d'impôts; il faudrait, au contraire, chercher à limiter la fabrication des alcools, en les chargeant des impôts qu'on enlèverait aux autres boissons. Les alcools toxiques tendent, en effet, de jour en Jour davantage à se substituer à l'alcool de vin et à s'introduire dans la consommation journalière.

Le docteur Lancereaux estime que, dans les hôpitaux de Paris, l'alcoolisme figure pour 1/20 de la mortalité. Voici d’ailleurs quelle est dans une année la consommation d'alcool, pour Paris seulement :

16202160 02a00; ue 22 14:.0169071-héctôl:

SSSR Te ARR Us are 12 315 LÉSOSAN OS RTL. à. 91 538 RSS EE RO PE MO PO RER 110 762 1840-1850 PA ER SR 116 200 1SDITS0R, NET PE 0e 150 047 Soit, par habitant, une progression de. 8 ,00 LE ns 8 ,74 æ 14 10 ,15 ss : 11,04 — — 1184%

Il ne faudrait pas croire que l’alcoolisme n’appartienne qu’aux classes ignorantes et regardées par quelques personnes comme inférieures ! Non; les classes prétendues dirigeantes payent à l'alcoolisme un tribut proportionnel à leurs moyens : parmi les victimes de l'alcoolisme, Morel mettait en première ligne les petits rentiers ; puis les officiers, les négociants en spiritueux, les aubergistes, les médecins et les instituteurs, enfin, sur un même rang, les douaniers, les prêtres, les avocats, les pharmaciens et les libraires. La statistique anglaise montre que les professions où la mort par alcoolisme est la plus fréquente sont celles de cocher et de marchand de spiritueux, l'acheteur et se vendeur, consommateurs l’un et Pautre:

En Suisse, les médecins estiment que l'alcool tue plus de gens que ne font les fièvres, les pleurésies et toutes les maladies les plus perfides et les plus meurtrières. La quantité d’eau-de-vie consommée dans les 22 cantons peut être évaluée à 7 litres par an pour chaque habitant. La consommation de la bière et du vin atteint le chiffre annuel de 120 à 200 litres par personne. En général, l’eau-de-vie et les vins sont l'objet de sophistications déplorables; l’eau-de-vie est extraite, le plus souvent, des pommes de terre. Les données statistiques font défaut pour établir le chiffre proportionnel des aliénations mentales, au délirium tremens, des décès par le fait . l'abus des boissons alcooliques.

En Angleterre, le mal est pire encore. — Il ne date pas d’aujourd’hui, car, en 1774, la vente de l’alcool était déjà devenue tellement considérable à Londres, que le Parlement dut l’interdire ; ce qui n’empècha pas qu’en 1751 les débitants mettaient encore sur leur enseigne : « Pour 1 penny on peut s’enivrer, pour 4 pence on peut devenir ivre-mort et l’on a droit à {a paille! » On s’est assuré qu’à Londres, dit Cruveilhier, l'abus des liqueurs fortes faisait, chaque année, 50 000 victimes. Ce chiffre est actuellement inférieur à la réalité. Aujourd'hui l'Écosse, à elle seule, fabrique par an et consomme 596 063 hectolitres d’alcool.

Quelques chiffres vont nous montrer l'état comparatif de l’Angleterre et de la France, sous le rapport de l'alcoolisme, Il s’agit des morts, par alcoolisme aigu, dans l’armée.

En France, ce nombre et de 0,027 pour 1 000 hommes d’effectif; en Angleterre, il est de 0,13 pour 1 000 hommes d'effectif.

Il est curieux de voir ce que devient ce chiffre 0,13 pour 1 000

qui représente la mortalité par alcoolisme aigu dans l’armée, en Angleterre, lorsqu'on met cette armée dans les colonies.

Dans la Méditerranée, ce chiffre devient 0,18, toujours pour 1 000 hommes d’effectif.

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On voit que les dangers de l'alcool augmentent dans les pays chauds.

En Russie, l'alcoolisme est extrêmement développé. Déjà, en 1764, Saint-Pétersbourg perdait annuellement 635 individus par l’eau-de-vie; depuis lors cela n’a fait qu'augmenter, et le delirium tremens est extrèmement fréquent chez les Cosaques. De Tourquédef porte à plus de 100 000, par an, le nombre des victimes de l'alcool en Russie.

En Allemagne, plus de 45 000 individus meurent, chaque année, d’alcoolisme, ét dans le Zollverein allemand, on consomme annuellement 360 millions de quarts d’eau-de-vie, c’est-à-dire 10 litres par individu, en moyenne.

Divers journaux ont parlé récemment du projet de loi déposé au Reïchstag par le chancelier, tendant à une répression plus rigoureuse de l’ivrognerie ; il n’est pas sans intérèt de mentionner les résuliats publiés par la préfecture de police de Berlin, au sujet du nombre des individus arrêtés dans cette ville pendant l’année 1880. Le nombre des individus arrêtés pour cause d'ivresse s’est élevé à 7895 (7 313 hommes et 582 femmes) : 6 267 ont été mis en liberté aussitôt que leur ivresse était dissipée ; 980 ont été mis sous la surveillance de la police pour cause de mendicité et de vagabondage ; 648 ont été envoyés devant la juridiction correctionnelle et condamnés à raison de délits ou contraventions. Parmi les hommes arrêtés 407 étaient âgés de moins de 18 ans, 2 575 avaient de 18 à 20 ans, 2 201 de 30 à 40 ans, 1 364 de 40 à 50 ans, 766 avaient plus de 50 ans. Quant aux femmes, 12 étaient âgées de moins de 18 ans, 110 avaient de 18 à 30 ans, 174 de 30 à 40 ans, 161 de 40 à 50 ans, 125 avaient plus de 50 ans.

La Suède, en sa qualité de pays septentrional, présente le

maximum de lPalcoolisme : depuis Gustave HI, la progression a toujours été croissant. Voici quelques chiffres qui représentent la consommation annuelie :

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