S 16. HACHISCH
J1 faut remonter bien loin pour trouver l’origine du trop célèbre emploi du Cannabis indica ou chanvre indien, « Les
« Scythes, dit Hérodote, prennent de la graine de chanvre, ils «entrent sous des pieux qu’enveloppent leurs manteaux et jettent « cette graine sur des pierres rougies au feu ; elle fume aussitôt «et répand une vapeur plus abondante que celle d'aucune étuve «hellénique ; excités par ces vapeurs, ils se mettent à hurler. » Les vapeurs qui se dégageaient étaient celles auxquelles le fumeur et le mangeur de hachisch demandent, encore aujourd’hui, l'excitation recherchée par les anciens Scythes. Ils l’employaient dans leurs cérémonies religieuses.
Du pays des Scythes cette mode est passée en Perse, en Syrie, où le Vieux de la Montagne, avec sa secte des hachaschins, Va rendue célèbre; de là en Egypte, où l’on fume le hachisch et où on le mange également sous forme de tablettes verdâtres, fades au goût, où le chanvre broyé et cuit est mélangé avec 50 0/0 de beurre, avec musc, muscade, roses, safran, miel, girofle et surtout cantharides. Il suffit d’avaler de cette pâte un morceau de la grosseur d’une noisette, pour ressentir les effets. Ces préparations portent à Calcutta le nom de majoon, au Caire celui de mapouchari et en Arabie celui de davames. On emploie, du reste, tantôt le gunjah, plante séchée après floraison et dont la résine ou cannabine n’a pas été extraite, tantôt le bang, larges feuilles avec les graines, tantôt enfin le hachisch proprement dit, formé des sommités et des parties tendres de la plante avant floraison. Le peuple consomme également une liqueur alcoolique et fume dans le nargileh la poudre des bractées.
Action physiologique. — Ces modes différents ont des nuances d'action quelque peu différentes; dans tous les cas, le chanvre excite le système cérébro spinal; on éprouve d’abord un sentiment de bien-être, puis de la compression aux tempes, de la constriction aux poignets, une douce chaleur, puis une sensation de bouillonnement dans le cerveau, des tintements d'oreille et de nombreux spasmes des muscles fléchisseurs (Moreau). I augmente au début l’appétit et Aubert-Roche a éprouvé une faim canine, A dose plus forte, il produit l’anesthésie et la catalepsie. « Le pauvre lève alors une tête superbe au-dessus des émirs. » Il donne un délire souvent agréable, avec des éclats de rire convulsifs, mais parfois provoque la fureur, que recherchaient surtout les amis du Vieux de la Montagne, et pousse au meurtre, à l’assassinat. Les Scythes, nous l'avons vu, poussaient des hurlements féroces. L'usage du hachisch tend, de plus en plus, à se
OPIUM, THÉRIAKISME OU THÉBAÏSME. 175
répandre dans les pays musulmans, à qui lalcoo! est interdit. D'après M. Bertherand, il existe actuellement, à Alger, plus de soixante débitants de ce produit, qui ajoute à ses effets propres celui des substances toxiques généralement surajoutées.
$S 17. OPIUM, THÉRIAKISME OU THÉBAISME.
Géographie. — L'opium est l’excitant de toutes les populations de l’extrème Orient. Elles payent à l’opium le tribut que nous payons à l'alcool. C’est l'empire turc qui est, avec l’Asie Mineure, le plus ancien producteur de ce poison. Ce sont d’ailleurs les Arabes, qui eux-mêmes le tenaient des Persans, qui l’ont répandu dans l’inde et de là en Chine. Actuellement en Egypte, en Asie mineure, en Turquie,on mange l’opium, tandis qu’on le fume en Chine, en Cochinchine et en Malaisie, dans de petites pipes spéciales (kief).
L’exportation annuelle est en moyenne de 400 000 livres, dont les 3/4 environ passent en Europe; le reste est pour l'Amérique du Nord, où, depuis trente ans, l’usage de l’opium a presque quintuplé, et pour la Chine.
On raconte que le premier Américain qui ait fumé à la manière des Chinois, était un aventurier de San-Francisco. En 1868, cet homme fréquentait journellement les opium dens du quartier chinois. Son exemple, dit le Courrier des jEtats-Unis, fut d’abord suivi par d’autres aventuriers et par des femmes. Une enquête établissait que beaucoup de jeunes gens, des femmes et des jeunes filles appartenant à desffamilles respectables visitaient les fumoirs de China-Town pour y consommer de l’opium. En 1875, une ordonnance municipale prescrivit la fermeture des fumoirs et on opéra nombre d’arrestations parmi les Chinois ; mais les dens, devenus clandestins, ne furent pas moins fréquentés. Aujourd'hui il existe à New-York un grand nombre de fumoirs que l’on appelle joints et qui sont fréquentés chaque jour par trois ou quatre cents Américains des deux sexes. Dans l’un de ces établissements, le docteur Kane a trouvé douze Américains, des hommes et des femmes, en train de fumer de lopium. Il y a aussi des blanchisseurs chinois qui accueillent les fumeurs dans leur arriere-boutique. En résumé, cette coutume, qui n’était d’abord pratiquée que par des gens peu respectables et dans des localités peu attrayantes, tend maintenant à se propager presque
au grand jour dans des quartiers exclusivement occupés par des Américains de la classe aisée. Il y à là un indice dont la signification est suffisamment apparente. A l'appui des observations du docteur Kane, les statistiques douanières du gouvernement des Etats-Unis établissent que, depuis 1876, bien que la population d'origine chinoise n’ait pas augmenté, l'importation annuelle de l’opium à fumer s’est élevée de 53 000 livres à 77 000 livres.
En Chine, l’opium turc est vendu sous le nom de kin-ni (boue d’or) et de chandoo. Dans l'Inde britannique, on cultive beaucoup l’opium, surtout à Malwa, à Patna et à Bénarès. Mais la Chine est aujourd’hui le grand consommateur d’opium. Dans le principe, les Chinois ne se servaient de cette substance que comme d’un produit pharmaceutique, et, au commencement du dernier sièele, ils ne recevaient que peu d’opium, par l'entremise des Portugais; l'importation ne s'élevait guère qu'à 15 000 kilogrammes; aujourd'hui, grâce à l’Angleterre et aussi à la passion croissante des Chinois pour cette substance, son importation a pris d'énormes proportions. Peu de temps après la guerre de l’opium, cette importation était en Chine de 2000000 de kilogrammes; elle était de 5000000 en 1867; en 1869, la valeur de l’opium importé était de 250000 000 de francs ; aujourd’hui le monopole rapporte au gouvernement indien une somme de 200 000 000 de francs. L'opium représentait, comme valeur, en 1880, les deux cinquièmes du total des importations étrangères dans les éreaty ports : 234 millions de francs sur 574 ou 40 0/0; mais indépendamment des quantités de ce produit importées dans les ports ouverts au commerce étranger, les jonques chinoises venant de Hong-Kong en introduisent dans les ports encore fermés environ 25000 piculs valant en chiffres ronds 81 000 000 de francs, ce qui porte à 315 000 000 de francs la valeur de l’opium étranger, consommé en 1880 par la population du Céleste Empire.
Pendant les dix dernières années, l'introduction générale de l’opium en Chine a augmenté de 13,50 0/0 ; l'importation de cet article dans les éreaty ports, pendant la même période, s’est accrue dans la proportion de 43,50 0/0. Cet accroissement considérable s'explique par ce fait que, durant cet intervalle de dix ans, plusieurs des ports du littoral chinois dont l’accès était interdit aux navires étrangers, leur ont été ouverts.
Répandue ainsi qu'on vient de voir, en Chine et dans l'archipel Indien, l'ivresse de l’opium cause, dans ces pays, de violents dé-
OPIUM, THÉRIAKISME OU THÉBAÏSME. 177
sordres cérébraux, qui sont connus des Malais sous le nom de omok (c'est le penchant au meurtre) ou de mata-glup ou de lata, délire convulsif imitatif.
Des établissements spéciaux sont ouverts à qui veut fumer l’opium, et Fonssagrives croitque dans la ville d’Amoy on ne compte pas moins de cent fumeries. Un fumeur émérite, dit-il, consomme aisément par jour un paquet de 60 grains (36,60) et il le paye 8 pence (0 fr. 80), «somme considérable en Chine ». D’après Morache, beaucoup de fumeurs vont jusqu’à 6 et 7 grammes; il y en a qui vont à 50 ou 60 grammes.
Partout où vit le Chinois, il fume l’opium ; et Little estime que sur 40 000 individus mâles qui constituent la population chinoise de Singapoor, on compte 15 000 fumeurs d’opium. Il pense que dans toute la Chine 1/5 de la population est adonné à ce vice, auquel les femmes n’échappent pas.
Effets thébaïques.— L'opium, comme le fabac, comme toutes les substances enivrantes que nous venons de passer en revue, provoque des symptômes différents suivant que l'habitude est plus ou moins ancienne et invétérée chez le consommateur :
La première période, celle d'initiation, est, comme pour le tabac, caractérisée par des vomissements, de la torpeur, mais on persiste, comme le collégien persiste à fumer malgré les conséquences fàächeuses de son premier cigare. La seconde période est celle de la tolérance ; on éprouve une excitation, un sentiment de force et de puissance, qui n’est pas sans charme; l'esprit est ouvert, l'intelligence éveillée, les mouvements faciles; c'est cet état que recherchent les lettrés mandarins, ceux qui se plaisent dans l'excitation cérébrale. Mais, à une troisième période, surviennent la perte de l'appétit, la lourdeur intellectuelle ; la nutrition s’altère, on maigrit, l'œil devient terne, le regard atone, la parole embarrassée.
Lorsque le fumeur d’opium a le bonheur de ne pas parvenir à cette période, il est incontestable qu'il peut retirer de sa passion certains effets, au premier abord au moios, favorables, Ainsi il est rare de rencontrer un Chinois en état d'ivresse ; or il ne faut pas se hâter de conclure à la tempérance et à la sobriété des Chinois en général ; il se pourrait bien qu’il n’y eût là qu’un exemple de tolérance pour l'alcool, tolérance due à l’opium, ce grand sédateur de l'alcoolisme aigu.
Il y a plus : l’action sédative de l’opium imprègne tellement,
si l’on peut ainsi dire, la constitution du Chinois, son système nerveux est tellement habitué aux calmants, qu’il est peu sensible aux effets du chloroforme. Pendant l'expédition de Chine, les chirurgiens anglais ont remarqué qu'il fallait, pour endormir un blessé chinois, béaucoup plus de chloroforme que pour endormir un soldat anglais. |
Le docteur Maurice a, de son côté, fait la remarque que les Chinois grands fumeurs d’opium sont beaucoup moins sujets au tétanos que les Chinois non fumeurs d'opium. Ce privilège pourrait s'expliquer par l’action préventive de ce grand calmant des tétaniques, l’opium. En revanche, les thébaiques sont exposés aux suppurations à l’occasion de la moindre piqüre, et il ne serait pas impossible que ce fût là la cause de la fréquence des panuris et des phlegmons palmaires en Chine.
Que l’opium, comme le hachisch, soit absorbé par la muqueuse de l'estomac ou par les voies respiratoires, l'absorption a toujours lieu et l’effet est le même; aussi r’ai-je pas cru devoir faire de distinction entre le mode d'absorption de ces diverses substances qui, étant en réalité absorbées, peu importe par quelle voie, rentrent dans le sujet de ce chapitre relatif à l’alimentation: c’est ainsi que je vais parler maintenant de l’absorption de l’opium par l’estomac, qui tend à prendre en Europe une extension inquiétante.
Les Anglais rivaliseront bientôt avec les Chinois dans la voie du thébaïsme, depuis qu’une pieuse association, sous le nom de Coffee Tavern Company, a entrepris contre l'alcool la croisade dont j'ai parlé ; depuis que les établissements où l’on boit, les public-houses, sont fermés de bonne heure dans la semaine (dix heures) et tout le jour du dimanche, le docteur Moffat s’est assuré que la consommation de l’opium et du laudanum augmentait considérablement. Certains droguistes de village vendent jusqu'à 2 litres et demi de laudanum par semaine; les épiciers vendent de l’opium et certaines familles en consomment jusqu’à 12 francs par semaine.
L’alcoolisme n’y perd du reste rien, car on ajoute à l’opium : de l’eau de Cologne, de la teinture de rhubarbe, du chloroforme, de l’éther, ainsi qu’on l’a vu plus haut, de l’hydrate de chloral et de la chlorodyne.
La mode de l’opium s'étend jusqu'aux enfants au berceau, que les nourrices et même leurs mères trouvent plus commode d’endormir avec de l’opium, qu’au moyen d'un chant monotone. Fonssagrives assure que, dans plusieurs villes manufacturières,
MORPHINE, MORPHIOMANIE. 179
notamment à Birmingham et à Manchester, on administre constamment aux enfants du laudanum, du sirop de pavot blanc et autres composés opiacés. Il est, dit-il, des enfants auxquels on donne progressivement une dose de 24 gouttes de laudanum. Or l’opium est, de tous les médicaments, celui que les enfants tolèrent le moins bien. Fonssagrives ajoute certains faits qui peuvent faire craindre que cette funeste pratique envahisse la France, qui à déjà tant de peine à élever ses enfants. Il assure, d’après les renseignements qui lui ont été fournis par un pharmacien de Collioure, Oliver, que l'habitude d’apaiser les enfants avec une décoction de pavots se répand dans le département des Pyrénées- Orientales. Il importe de signaler les dangers d'une semblable pratique. {Hé | |
D’après un journal politique, il existait à Paris, en 1877, un club de mangeurs d’opium. Dix ou douze artistes : peintres, sculpteurs, écrivains, habitant les hauteurs de Montmartre, se réunissent régulièrement, disait ce journal, une fois par semaine, pour prendre ensemble le troublant poison. Un appartement décoré à l’orientale a été loué tout exprès pour ces étranges séances. Il existe — et ce sont les seules archives de cette singulière société — un registre, sur lequel les adhérents relatent, quand ils le peuvent, leurs rêves et leurs extases. Les «mangeurs d’opium» ont étéun moment, en 1877, jusqu’à vingt-deux.
S 18. MORPHINE, MORPHIOMANIE.
Les effets de la morphine diffèrent assez de ceux de l’opium. pour mériter un chapitre à part. D'un autre côté, l’analogie est assez grande, pour que les deux chapitres soient, au moins, côte à côte. — La nature du poison, son mode rapide d'administration et d'absorption, en injection sous-cutanée, donnent à la morphiomanie une gravilé spéciale.
Dans toute l’Europe, mais surtout en Allemagne, le nombre des morphiomanes qui pratiquent des injections sous-cutanées de morphine et arrivent à ne plus pouvoir vivre sans cela, va sans cesse en augmentant. Des maisons de santé se créent spécialement en vue des morphiomanes, qui veulent qu’on leur fasse violence pour les débarrasser de cette habitude, dont ils connaissent les dangers, mais qu’ils se sentent impuissants à répudier seuls. « 1lsse cramponnent à la morphine, dit le docteur Levinstein,
« comme le buveur à sa bouteille. » Et notez que la morphine ainsi absorbée recrute ses victimes surtout dans les classes les plus éclairées et les plus élevées. Levinstein cite des hommes d'Etat, des hommes de guerre, des artistes, des médecins, des personnes de grande notoriété. « Au milieu de tant de personnalités « importantes, j'en ai surtout une en vue, ajoute Levinstein, qui, « jusqu’au dernier instant de sa vie, a attiré sur elle l'admiration « de tout le public scientifique. »
Les femmes semblent moins sujettes que les hommes à la morphiomanie. Sur 100 morphiomanes, Levinstein pense qu'il y à 82 hommes et 18 femmes; relativement à la profession il a trouvé, sur 100 morphiomanes, 32 médecins, 8 femmes de médecins, 1 fils de médecin, 2 diaconesses, 2 infirmiers, 1 sage-femme, 1 étudiant en médecine, 6 pharmaciens, 1 femme de pharmacien, etc.
Comme pour le Chinois qui fume l'opium, les débuts ne sont pas désagréables; l’appétit et l’embonpoint sont conservés, mais le plus souvent le visage est pâle, gris-cendré, rarement cyanosé. la sueur est souvent augmentée; les yeux sont souvent privés d'éclat, le regard éteint, morne, timide ; mais une nouvelle injection le rend vif, plein de feu et d'enthousiasme. Jai connu un homme intelligent, atteint d’un certain degré d’agoraphobié, qui ne pouvait pas traverser la place de la Concorde ou celle du Carrousei, sans se faire une injection; il avait toujours, dans ses poches, plusieurs seringues chargées et, avant de se lancer, il faisait semblant de se baisser, s’isolait dans un endroit reculé et relevant la jambe de son pantalon, se faisait lestement une injection dans la peau du mollet. Il se relevait alors, aussi plein d’aplomb et d'assurance qu’il était, la minute avant, timide et désorienté. Zambaco rapporte qu’à Constantinople les fhériaquis sont communs; ils ne fument plus l’opium, ils se font des injections de morphine. « J'ai souvent vu, dit-il, des gens du monde «en possession d'un arsenal de petits instruments à injection et « qui avaient toujours à leur disposition, grâce à leur médecin, «une solution de morphine capable de les empoisonner! Des « dames, même appartenant à la classe des plus élégantes, pous- « sent leur bon goût jusqu’à se faire des bijoux recélant une se- « ringue mignonne et des flacons artistiques, destinés à contenir « la liqueur enchanteresse, Au théâtre, dans le monde, elles s’es- « quivent un instant, ou bien elles épient le moment favorable de