LUTTE DE L'HOMME CONTRE LA FAUNE ET LA FLORE
Tous les acteurs qui jouent, à côté de l’homme, un rôle plus ou moins grand dans ce grand drame qui a pour titre : la lutte pour l'existence, ne jouent pas le rôle de comparses destinés à satisfaire les appétits du Premier des Primates. Il trouve parmi eux, et il a trouvé à toutes les époques, des ennemis redoutables, qui ont tenu son courage et son attention en éveil et qui ont été ainsi les facteurs stimulants de ses progrès.
Lutte avec les grands animaux, — Il suffit de contempier les squelettes de l’Acerotherium, du Megatherium, de l'ours des cavernes et de tant d’autres espèces animales aujourd’hui éteintes, pour comprendre quels ennemis l’homme eut à combattre, au début de sa lente ascension vers ce que nous nommons aujourd'hui la civilisation.
La légende d'Hercule débarrassant la terre des monstres qui la désolaient, ne représente pas autre chose que le triomphe de l’humanité sur ces animaux au type pour nous fantastique, qui, jadis abondants dans la nature réelle, ont fini par ne plus exister que dans les galeries de la ménagerie mythologique.
De nos jours encore, la faune de certains pays constitue cependant pour l’homme un danger sérieux : en 1877, dans l'Inde, 16717 personnes sont mortes victimes des serpents et 2918 ont été mangées par les tigres!
À la Martinique, sur une population de 125 000 habitants, la mortalité causée par le trigonocéphale fer de lance (Bothrops lanceolatus) est au moins de 50 individus par an, sans compter ceux qui restent estropiés pour le reste de leur vie (Rufz de Lavizon). En Russie, les loups ne tuent pas moins de 150 personnes par an.
Lutte contre les infiniment petits. — Mais de nos jours cette lutte avec la grande faune n’a plus réellement d’intérêt, tant la victoire de l’homme est facile et assurée. L'Hercule moderne n’a plus à combattre ces monstres gigantesques, dont les os trouvés
NITRIFICATION. 182
dans la terre étaient pris par nos pères pour des ossements de géants ; l'ennemi pour être devenu moins visible, n’en est pas moins dangereux. Je veux parler de cette légion d'êtres microscopiques que la science contemporaine découvre et étudie dans ce moment et dont les œuvres longtemps méconnues apparaissent aujourd’hui sous mille formes.
Un grand nombre des phénomènes dont le sous-sol est le théâtre et qui produisent dans le milieu où vit l’homme des changements souvent importants, sont l'œuvre de ces êtres microscopiques. Leur étude nous conduit directement à celle des phénomènes dont le sang même de l’homme est le théâtre, à l'étude des fermentations pathologiques.
$ 1. NITRIFICATION.
Tout le monde sait que parmi les matières salines contenues dans certains sols et nécessaires à certaines plantes, habitants réguliers de ces sols, figure le salpêtre ou nitre, ou nitrate de potasse (KO, AzO®) ; la bourrache, la buglosse, la pariétaire, la ciguë, le tabac, la pomme de terre contiennent de grandes quantités de cette substance, que l'homme leur emprunte et qu’elles puisent dans le sol.
Or on admettait, depuis Saussure, que le nitrate de potasse était produit par la matière organique ; on pensait que les substances organiques contenues dans le sol et qui contiennent de l'azote, jouaient le même rôle que la mousse de platine, laquelle, on le sait, détermine la combinaison avec l'oxygène, chez des corps qui ne se combineraient pas aveë ce gaz sans sa présence. On pensait donc que, sous l'influence de la matière organique du sol, à un état de division extrême, l'azote s’oxydait, pour devenir de l’acide azotique:
AZ + Oÿ = Az 0° On admettait alors que cet acide azotique ainsi formé se substituait, dans les carbonates alcalins, au lieu et place de lacide carbonique, qui était mis en liberté :
KOCO? + Az O5 = KO, Az Oÿ + CO? Ù Les carbonates se changeaient ainsi en nitrates. C'était ce qu’on nommait la théorie de la nitrification.
Or Schlæsing et Müntz sont arrivés par leurs recherches à une
explication toute différente :
Is ont pris de l'eau d’égout, riche en matières organiques et en sels calcaires, ils l’ont filtrée de telle façon, que l'examen microscopique le plus minutieux n’y révélaiti plus un seul organisme visible; ils ont mis cette eau biologiquement pure en rapport avec l'air et ils ont vu alors se produire la nitrification, c’est-à-dire la transformation des sulfates et des carbonates en nitrates de la même base. Mais, en même temps que s’opérait ce changement, ils - ont vu que des organismes nouveaux se développaient dans l’eau.
Ces organismes nouveaux, il suffisait de les prendre et de les transporter dans des liquides successifs, de les cultiver, pour voir, sous leur influence, les sels du ‘milieu aqueux où on les plongeaïit, se transformer en nitrates.
La nitrification qui se fait dans le sol et qui a pour l’homme une grande importance, est donc l’œuvre biologique d’un ferment, comme la vinification est l’œuvre d’un ferment. C’est là un premier point fort important : ce qu’on attribuait à une action de présence (?) n’était autre chose que l’œuvre d'un être vivant! Jusqu'à ce jour, les médecins et les chimistes n’ont que trop abusé de ces explications, qui mettent en jeu je ne sais quelles influences occultes, je ne sais quelles actions en quelque sorte métaphysiques des corps les uns sur les autres. Le mouvement qui entraine aujourd’hui toutes les sciences loin de toutes ces croyances mystiques, nous montre partout des facteurs concrets, palpables et vivants se substituant aux prétendues causes occultes.
$ 2. SULFURATION.
Ces phénomènes de nitrification ne sont pas les seuls phénomènes biologiques dont le sol soit le milieu. Si le ferment de la nitrification dégage de l’oxygène, qui se porte sur }’azote pour former de l'acide azotique et des azotates, le sol renferme d’autres ferments, qui, au contraire, absorbent l'oxygène.
Ainsi on croyait autrefois que les eaux sulfureuses, qui contiennent du sulfure de calcium, prennent spontanément naissance aux dépens d’eaux chargées de sulfate de chaux, lequel, cédant son oxygène à la matière organique, devient sulfure de calcium.
Ca O, SO + matière organique = Ca S + matière organique O*.
Les expériences de Plauchud ont montré que cette équation était exacte, mais que ce dédoublement était l’œuvre d’un artisan
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animé, qui n’était autre qu’une microscopique sulfuraire. Il a suffi à M. Plauchud de recueillir ces sulfuraires sur un filtre et, après les avoir lavées avec soin, de les placer dans une eau sulfatée, pour voir cette eau devenir sulfureuse et le sulfure se former d'autant plus abondamment, que la multiplication des sulfuraires était plus abondante. Deuxième exemple d'une théorie tellurique, en quelque sorte métaphysique, concrétée par la découverte d’ un ferment animé.
Tous ces faits jettent le plus grand jour sur la nature de ce qu'on à nommé l'infection tellurique, l’impaludisme, la malaria, de ce que je propose de nommer la paludation du sol, pour accentuer l’analogie entre le mécanisme de cette action et celui de la nitrification et de la sulfuration.
$S 3. IMPALUDISME.
Toutes les fois qu’un sol reçoit beaucoup d’eau et qu'il est en mème temps glaiseux, c’est-à-dire imperméable, il devient marématique. Les nappes d’eau souterraines recouvertes par un terrain perméable peuvent, de mème, jouer le rôle d’un marais en quelque sorte souterrain. L’une et l’autre de ces conditions se rencontrent sur bien des points de la terre, et cependant tous les marais ne donnent pas lieu à l’impaludisme.
Géographie de l’impaludisme, — Cet état pathologique ne s’observe guère, dans l'hémisphère Nord, au delà de la ligne 1isotherme de + 5°. Cette ligne s’élève en Suède jusqu’au 60° où 62° latitude N.; le voisinage du Gulfstream, qui réchauffe ces régions, porte, on le voit, cette ligne à une latitude élevée, tandis qu’en Asie le même isotherme de + 5° correspond au 50° latitude N. et en Amérique au 47° latitude N., au-dessous de l'embouchure du Saint-Laurent.
On peut donc, dans l’hémisphère Nord, inscrire comme pays ne présentant pas d’impaludisme : les bords de la mer d’Achotsk, ceux de la Léna, de l’Ienisséi, de l’Obi, le nord de la presqu'’ile scandinave, les îles Hébrides, les Feroë, l'Islande et à peu près les deux tiers au nord de l’Amérique du Nord.
Dans l'hémisphère Sud, le domaine de la fièvre intermittente est plus restreint : la limite n’est plus Pisotherme de + 5°, mais celle de + 15° ou + 16°. Elle passe entre le 35° et le 38° latitude S..
au-dessous de l'embouchure de la Plata, au-dessous du cap de Bonne-Espérance, entre l'Australie et la Tasmanie.
On peut donc, dans l'hémisphère Sud, regarder comme étant exempts de la fièvre intermittente : en Amérique, la partie la plus australe de la confédération Argentine, depuis le cap Corrientes, la partie la plus australe du Chili, toute la Patagonie ; dans l’Océan, la Tasmanie, l'archipel de la Nouvelle-Zélande.
Dans toute la zone comprise entre les limites que je viens d’indiquer règne la malaria, avec une intensité variable selon les points.
Il importe néanmoins de signaler de suite, comme présentant une exemption toujours constatée, les latitudes élevées, comme le Mexique, par exemple, où les marais ne donnent pas la fièvre, et certaines îles, qui pourtant manquent d'altitude : les Bermudes ont des marais, mais on y observe rarement la fièvre intermittente. En 1846, sur 11 224 hommes qui y débarquèrent, il y eut 25 admissions à l'hôpital, pour cause de fièvre paludéenne ; — à Sainte-Hélène, sur 5 908 hommes, on n’a observé qüe 39 admissions à l’hôpital pour fièvre paludéenne; — la Réunion, Maurice n’avaient pas présenté de cas de fièvre avant 1 866 ; aujourd’hui la fièvre, même sous la forme pernicieuse, y est fréquente. En Nouvelle-Calédonie, à Taïti, en Australie, les accidents paludéens sont extrêmement rares.
En dehors de ces points privilégiés, règne la fièvre, avec d'autant plus de fréquence et d'intensité, que ie marais qui la produit est plus rapproché de l’équateur.
En Europe, la Suède, quoique froide, donne cependant encore 6 000 cas d’impaludisme par année; Lombard place même la fièvre intermittente au premier rang de la pathologie suédoise.
La malaria était autrefois très fréquente en Angleterre ; elle y est rare, aujourd’hui que le drainage y est pratiqué avec intelligence ; mais jusqu'au xvrr® siècle, Londres était un pays tres malsain. Les médecins de l’époque nous ont laissé le récit d'épidémies telluriques qui rappellent ce que nous ne voyons plus aujourd'hui que sous les tropiques. En 1558 notamment, la fièvre paludéenne joua le rôle d’une véritable peste ; une grande partie de la récolte fut perdue, faute de bras pour la ramasser ; Jacques [e*, Cromwell et son entourage furent eux-mêmes atteints. Jusqu'au xvre siècle, il mourait chaque année, à Londres, du fait de la fièvre intermittente, plus de 3 000 personnes ; aujour-
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d’hui il n’en meurt pas 500 dans toute l'Angleterre; c’est au dessèchement des marais et aux progrès de l'agriculture qu’est due cette amélioration.
Il en est de même en Ecosse, où la malaria est même plus rare encore, et en Irlande, où le paludisme n’existe pour ainsi dire pas ; cependant Dion Cassius rapporte qu’en 208 une armée romaine, forte de 80 000 hommes, perdit plus de 50 000 des siens dans les marais de l'Ecosse.
Les polders de la Hollande sont également moins malsains aujourd'hui qu'autrefois, car les Pays-Bas étaient jadis une des contrées les plus meurtrières de l'Europe. En 1747, les troupes anglaises qui occupaient l’ile de Walcheren, furent tellement maltraitées, qu’il y avait des bataillons où il ne restait pas 4 hommes debout. En 1748, ce fut pire encore : les Hollandais, qui avaient inondé le pays pour se défendre, firent, au moment des préliminaires de la paix, rentrer les eaux dans leur lit, mais la malaria prit alors de telles proportions, qu’on dut recommencer l’inondation. — Cette mème Île de Walcheren devait plus tard être également funeste aux Anglais, lorsqu’en1809 ils y débarquèrent de nouveau, car du 28 août au 23 décembre, sur un effectif de 39219 hommes, 4175 moururent de la fièvre; le nombre des admissions à l’hôpital, pour fièvre, fut de 26 846 ; à la fin de l’année, les Anglais retournaient chez eux avec 11 503 malades du mal de Walcheren. Le feu de l'ennemi ne leur avait coûté que 217 hommes. Aujourd'hui encore la mortalité en Hollande par fièvre intermittente est . considérable.
En Belgique, la malaria, de 1856 à 1860, a occasionné 1 696 décès, dont 684 dans la Flandre occidentale et 523 dans la Flandre orientale.
Fréquente sur toute la côte occidentale du Schleswig et du Holstein, la fièvre y est connue sous le nom de fiévre de chaume-
En France, les marais de la Saintonge, des Landes, de la Sologne, des Dombes, de la Bresse, du Forez font encore un trop grand nombre de victimes.
En Allemagne, on observe la malaria à l'embouchure de la Weser, dans l'Oldenbourg.
La Hongrie était tellement infestée par la malaria, qu’elle avait reçu, au siècle dernier, le nom de tombeau des Allemands! La fièvre y règne encore aujourd’hui sur tout le parcours des rivières ; aussi les plaines de ce pays sont-elles célèbres par La fiévre
de Dacie, le morbus Hungaricus, la Poustza, tous synonymes de la malaria.
Sur tout le cours du Danube, on observe d’ailleurs la malaria : elle à dans toute la Bulgarie une gravité exceptionnelle pour un pays tempéré, gravité qu’il est permis d'attribuer à une fréquente association avec la dysenterie.
On l’observe fréquemment dans toute la presqu'ile des Balkans et en Grèce. Dans ce dernier pays, la mortalité par fièvre marématique forme les deux tiers de la mortalité générale.
En Russie, les fiévres de Crimée, du Caucase, de Tauris sont des formes graves de malaria. Le campement de la Tchernaïa, pendant la guerre de Crimée, fut tristement célèbre.
Quant à l'Italie, les marais de la campagne de Rome y sont classiques. Le mal date de loin, car Tite Live rapporte que 45 pestes successives vinrent empoisonner les débuts de la république romaine, et lorsque, plus tard, nos ancêtres les Gaulois firent leur folle expédition d'Italie et vinrent, avec Brennus, camper sous les murs de Rome, un grand nombre moururent de la fièvre. En 1859, beaucoup de nos soldats devaient avoir le même sort. L'agriculture et la belle civilisation romaine avaient fini, en effet, depuis les premiers temps de la république et depuis l’invasion de Brennus, par assainir la campagne romaine, mais l’invasion de l’empire romain par les barbares avait coupé court à cette lente et progressive amélioration du sol. Sous la domination des papes, l’incurie romaine n’était pas faite pour arrêter les progrès croissants de la malaria, et les buffles devinrent bientôt les seuls habitants de la campagne romaine. Les rizières de la haute Italie, les chenevières de Livourne et de Naples sont avec Sienne et Rome les principaux foyers. La mortalité générale de Rome est d’ailleurs considérable.
La malaria est fréquente dans la péninsule ibérique, surtout en Portugal. En Espagne, dans la Sierra de Guadarrama, par 1400 et 2700 mètres d'altitude, des fièvres palustres graves ont régné en 4861 et 1862, pendant la construction du chemin de fer de Madrid à Avila.
L'Afrique est peut-être la contrée du globe où l’impaludisme sévit avec le plus d'intensité : aussi l'Algérie a-t-elle été, pour les médecins de l’armée, la grande école où ils ont appris à bien connaître la fièvre palustre. La plaine de la Seybouse, près de Bone, et la plaine de la Mitidja, dans la province d’Alger, sont particu-
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lièrement célèbres. Là les indigènes, sitôt la moisson finie, se réfugient sur les hauteurs, pour échapper à la malaria, et, dans les six derniers mois de l’année, non seulement la fièvre intermittente domine ia pathologie, mais toutes les autres maladies revêtent sa forme, parce qu'il suffit que l'organisme soit affaibli par une cause quelconque, pour que les effets du poison toujours présent deviennent plus sensibles. D'une manière générale, en Algérie, sur 1000 malades de l’armée, on compte 428 fiévreux, soit 2/5, tandis qu’en France, en tenant compte des garnisons des pays marécageux, on compte, sur 4 000 malades, 105 fiévreux, soit 1/10. D’après M. Delemotte, vétérinaire distingué, la fièvre pernicieuse bovine est, en Algérie, un des plus grands obstacles à l’acclimatement des bêtes à cornes qu’on fait venir d'Europe. Ces faits sont confirmés par les agriculteurs, notamment par M. Arlès Dufour.
Le maximum de la malaria, en Afrique, se trouve sur la côte occidentale. Au Sénégal, elle figure pour 3/4 dans les causes de décès ; sur toute la côte de Guinée, dans le golfe de Bénin, dans celui de Biafra, les terres basses sont couvertes de débris de végétation; la terre argileuse, où prennent racine les palétuviers, y alterne avec les lagunes et les marigots d’eau saumâtre. C'est cette région chaude, obscurcie par les nuages du Cloud-Ring, que les marins ont nommée le Pot-au-Noir; c'est là que, surtout par le vent N.-E., en novembre et décembre, au moment de la cessation des pluies, la fiévre atteint des proportions énormes. Inconnue jadis à Maurice la fièvre y sévit depuis 1866, c’est-à-dire depuis qu’on déboise.
En Asie, la fièvre palustre augmente, comme partout, du nord au sud, de la Sibérie vers line Très rare dans le nord de la Sibérie, elle apparait dans le gouvernement de Tobolsk, devient fréquente dans la Transbaïkalie, à Irkoutsk. — La Mésopotamie, ‘le long du Tigre et de l'Euphrate, aux environs de Bagdad et de Bassorah, est un des principaux foyers de malaria. La vallée du Gange est également célèbre à cet égard; depuis Bénarès jusqu'au Delta la fièvre des jungles est en permanence. Dans l'Inde entière, sur 100 décès, 40/sont dus à la fièvre. En 1879, il y a eu dans l'Inde 3 564 035 décès par fièvre palustre. L'armée anglaise, qui compte 57 810 soldats, donne 51 959 cas de fièvre, dont 1 387 ont été mortels. L'armée indigène, qui compte 130 000 hommes, a eu 122 375 cas de fièvre, dont 1 756 suivis de mort. Si, au lieu de
compter les décès, on calcule le nombre des malades, on voit qu’au Bengale, sur 100 malades, il y a 72,64 fiévreux ; à Bombay, il y en a 61,73 ; à Madras, 31,62. Mème sur les plateaux du Dekkan, la fièvre apparaît ; elle y est connue sous le nom de Hül] fever. En Cochinchine, où les 3/4 des terres cultivées sont des rizières et où l’abondance des pluies transforme, pendant six mois, toutes les plaines en marécages, la proportion des décès par malaria est énorme, 1/5 des décès! La fièvre palustre règne en ce pays jusqu’à une altitude de 1200-1500 mètres.
L'Amérique présente ce phénomène remarquable, que les fièvres paludéennes sont plus fréquentes dans toute la zone de l'Atlantique, où se trouvent les grands fleuves, que dans la zone du Pacifique, qui offre une disposition contraire. Le maximum de la malaria américaine est dans la région centrale. Ainsi la statistique des cas de fièvre intermittente observés pendant la guerre de sécession nous apprend qu’en 1862 la région de l’Atlantique a fourni 34858 malades, la région du Pacifique 973 et celle du centre 36 980.
En 1863, la région de l'Atlantique a fourni 55 048 malades, celle du Pacifique 1 061 et celle du centre 133 888; le Texas et toute la vallée de Arkansas passent pour horriblement malsains. Dans l'Arkansas, le fort Gilson à même reçu le nom de Maison mortuaire de l’armée de l’Union.
A la Guyane, que les eaux pluviales transforment en savanes noyées ou pripris, la fièvre forme les 3/4 des cas de maladie et le 1/3 des décès, souvent plus!
Formes diverses de la fièvre. — Telle est l’esquisse faite à grands traits de la géographie de ja malaria. Quelle est la forme sous laquelle elle se présente à l'observateur? Je n’ai pas à décrire ici la fièvre intermittente aiguë. Tout le monde sait qu’elle se caractérise par des accès formés de trois stades : frisson, chaleur et sueur, que ces accèsse succèdent, suivant une sorte de rythme déterminé, tous les 2, 3, 4 jours, suivant que la fièvre revêt le type quotidien, tierce ou quarte ; le type varie suivant les espèces et les races auxquelles appartiennent les malades, mais il varie aussi suivant les pays. Ainsi les accès semblent s'éloigner d'autant plus l’un de l’autre, que l'altitude est plus grande, jusqu’à ce qu'elle soit assez grande pour que l'accès n'ait plus lieu.
La fièvre paludéenne revêt souvent certaines formes dites larvées, qui la font parfois méconnaître; ainsi le docteur Corre
IMPALUDISME, 193
rattache à l'infection malarienne une ophtalmie épidémique qui règne à Madagascar.
Dans les terres basses et chaudes de lAbyssinie, M. d’Abbadie a vu la fièvre paludéenne se manifester, chez les indigènes, sous la forme de catarrhe, de rhume.
C'est également à l’impaludisme qu’il faut rattacher cette fiévre de Chypre observée par Oswald Wood sur l’armée d'occupation, en 1878 et 1879; la maladie était caractérisée par une température élevée et des sueurs critiques.
La mème origine doit être attribuée à ces lymphangites pernicieuses de Rio de Janeiro, décrites par Claudio da Silva, lymphangites tantôt fixes, tantôt erratiques qu’on jugule par le sulfate de quinine.
Il en est de même de la /iévre bilieuse mélanurique au Sénégal. D'après Bérenger-Féraud, elle atteint 38-50 0/0 des individus au Gabon et à la Côte-d'Or; 20 0/0 dans le haut Sénégal ; 15 0/0 le long des rivières du sud, la Casamance et le Rio-Nunez ; 8 0/0 au Cayor ; 1-3 0/0 à Gorée et à Saint-Louis, croissant et diminuant partout avec l'impaludisme.
C’est encore au compte de la malaria qu’il convient de porter, d'après un grand nombre de nos confrères de la marine, la fièvre ictéro-hémorrhagique, qui sévit à Madagascar, à la Réunion, au Sénégal, aux Antilles.
Quant à la colique sèche, S'il est aujourd'hui bien démontré, depuis le docteur Lefèvre, que la plupart des cas décrits sous ce nom appartenaient réellement à l’intoxication saturnine, jadis fréquente à bord des vaisseaux, il est non moins prouvé, maintenant que les chances d’empoisonnement par le plomb n'existent plus, que des phénomènes névralgiques du côté de l'intestin, identiques, pour la forme, à ceux que déterminait l’'empoisonnement par le plomb, peuvent être produits par l’empoisonnement marématique ; c’est ainsi que les nègres, qui sont tout aussi sensibles au plomb que les blancs, échappent généralement à la colique sèche.
A la Guyane, la colique sèche n’est pas rare; on en observeenviron 80 cas par an (Vidal) dans le pénitencier de Cayenne.— Une chose singulière et qui prouve bien la nature palustre de cette maladie, c’est que des deux pénitenciers de Cayenne, aménagésl’un comme l’autre, mais orientés d’une façon différente, l’un présente toujours la colique sèche, l’autre ne la montre jamais. Elle n’a-
teint que ceux qui sont exposés au vent du marais, bien que tout le personnel fasse usage de la même eau. D’après le docteur Vidal, c’est l’impaludisme qui prépare l'organisme à présenter, au moindre refroidissement, les symptômes connus sous le nom de colique sèche. Les travaux de Rochard ne laissent pas non plus de doute sur la nature paludéenne de cette maladie aussi bien au Sénégal qu'à Madagascar, au Brésil et dans l’Inde.
Cachexie paludéenne. — La forme aiguë de la fièvre n’a pas à nous occuper pour le moment; cet accès bruyant, expansif, pour ainsi dire, c’est la manière dont un organisme vigoureux réagit sous l'influence du poison de la malaria. Or, comme tous les réactifs, l'organisme est d'autant plus sensible, il révèle d’autant plus bruyamment la présence du poison, qu’il est lui-même plus vigoureux; mais, au contraire, lorsque, par suite du séjour prolongé dans un pays à fièvre, la sensibilité de l'organisme est émoussée, il cesse de réagir aussi bruyamment et alors commence la cachexie palustre, caractérisée par une anémie spéciale, par un gonflement de la rate, par une décoloration particulière ct par une déchéance spéciale de l'individu d’abord, de la race ensuite,
Hippocrate a donné des habitants du Phase cette description, qui peut encore aujourd’hui passer pour un modèle de peinture de la cachexie paludéenne : «Ils ont la rate toujours volumi- « neuse et dure; le ventre est tendu, émacié et chaud ; ils ont «les épaules et les clavicules décharnées:; les femmes sont «sujettes aux œdèmes, elles concoivent difficilement et leur ac- « couchement est laborieux ; leurs nouveau-nés sont gros et bour- «soufflés, mais, pendant la nourriture, ils maigrissent et devien- «nent chétifs, de sorte que la longévité est impossible. La vieillesse «arrive avant le temps. »
La première manifestation de la cachexie palustre sur une race est caractérisée par l’énorme augmentation de la mortalité infantile ; ainsi, tandis que, dans les parties non marécageuses de la Hollande (le Limbourg), la mortalité infantile est de 12 0/0, elle est de 29 0/0 dans l’île de Walcheren; elle est de 29 et même de 43 0/0 dans certains îlots de l'embouchure de la Meuse.
Montfalcon, qui écrivait en 1824, cite des parties marécageuses du département de l'Ain, où la population avait diminué de 1/8 depuis 1786; faisant allusion à l'influence de Ja malaria sur la densité de la population, il ajoute que si, pour un espace donné, on trouve, dans les parties non marécageuses du département de
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PAin, 12 habitants, on n’en trouvera que 5 dans la partie marécageuse.
Quant à la vie moyenne, elle diminue en raison directe de l'étendue du marais, ainsi que lemontrele tableau suivantemprunté à Becquerel :
Proportion des parties Population Départements. marécageuses par Vie movenne.
pour kil. carré, 1000 hect.
Chers naar 6 13,40 30 ans, 04 Lotret.:... PPT AE 41 44,91 29 ans, 33
Dans la Brenne, la vie moyenne est inférieure de onze ans, à ce qu’elle est dans la région voisine. La taille y est également plus petite qu’à côté. Voici, d’ailleurs, le tableau des réformés, pour les principaux cantons :
Suriace Nonnbr d'étang p. 100 j d on ice Cantons. de surface °° TE al
du canton. E: Ÿ Chalon st ha 93 65 Saint-Trivier. 2. 127 ,:, 17 62 Chatonr. CMP MRELTe 8 60 Monthrels.. MERS AS 6 47 PÉÉVOUET LE LNET TE 8 40 Neximient sets 8 39
Les besoins du recrutement donnent, d’ailleurs, l’occasion de se faire une idée de l’état des habitants des pays marécageux : les exemptions pour défaut de taille, hernies, faiblesse de constitution atteignent, dans les cantons marécageux, des proportions effrayantes, qui, dans certaines parties des Dombes, vont jusqu’à 62 et 65 0/0. II s’est même rencontré des années et des cantons, où l’on ne trouvait pas un seul homme pour répon re à l'appel de sa classe. Toute la classe était morte avant l’âge de 21 ans.
Les individus dégradés par les ravages de l’impaludisme chronique prennent un type à part : tandis que tout l'organisme s’atrophie, la rate seule s’hypertrophie. Toutes les fonctions se pervertissent, beaucoup sont boulimiques, mangent de la terre et, dans les autopsies, Burdel a vu l'estomac descendre plus bas que l'ombilic:
Le cerveau et, par suite, l'intelligence n’échappent pas à cette
déchéance. Ainsi dans le Forez, tandis que les habitants des parties saines sont actifs, vigoureux, industrieux, ceux des plaines marécageuses sont mous, apathiques; à vingt ans, ils paraissent âgés de trente-cinq ans. La statistique Judiciaire a montré que l'assassinat lâchement prémédité s’y montre fréquemment. C’est surtout en Sologne que, dans notre pays, la déchéance intellectuelle, par le fait de Pimpaludisme, atteint son maximum. Crétinisme paludéen.— Le docteur Burdel (de Vierzon) a fait connaitre dans ve paysune forme de crélinisme, propre à l'impalu-
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