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FERMENTS, FERMENTATIONS PATHOLOGIQUES

L'idée de rattacher les maladies épidémiques, quis’abattent sur une population entière, à des êtres invisibles qui joueraient dans Porganisme le rôle de véritables parasites, n’est d’ailleurs pas neuve; elle était déjà vieille du temps de Lucrèce. L’atmosphère, dit-il, est remplie d’une infinité de corpuscules, qui la rendent malsaine.

Et perturbarunt cœlum, fit morbidus aer.

« Ces corpuscules se répandent dans les eaux, sur les moissons, « ils se mêlent aux aliments des hommes et des troupeaux. »

Aut in aquas cadit, aut fruges persidit in ipsas, Aut alios hominum pastus pecudum quecibatus.

Encore dans l’antiquité, Varro et Columella (de re rustica) croient que certaines fièvres, qui atteignent à la fois toute une population, sont dues à de petits animaux, mais cette idée féconde fut vite et pour longtemps étouffée par le mysticisme du moyen âge. Il semblait mème aux médecins plus naturel de faire intervenir ce qu'on a nommé et ce que quelques-uns s’obstinent

encore à nommer le génie épidémique, sorte de puissance occulte, surnaturelle, ou d'attribuer la maladie directement à une vengeance personnelle de la Divinité. Ceux qui voulaient absolument concréter, matérialiser la cause Pattribuaient aux Juifs, qui empoisonnaient les fontaines. Clot-Bey lui-même,avec je ne sais quel fatalisme musulman, disait : & Quoi qu’on fasse, la peste d'Egypte « viendra toujours à son jour et à son heure, au moment où le cycle « épidémique aura fixé son cours».Il y a quelque cinquante ans, une épidémie de peste désola le Caire, on mourait subitement ; le bruit se répandit qu'un nègre parcourait la ville en prononçant le mot Kau, et que les gens à qui il s’adressait étaient immédiatement foudroyés. L’explication parut suffisante à la plupart et cela devint l'épidémie de Kau; elle fit époque et plus d'un vieillard comptait, il ÿ a quinze ans, le nombre de ses années en disant : « J'avais tel âge à l’épidémie de Kau. » Cependant, dès le xvnse siècle, l’idée de Lucrèce avait été reprise et même avec exagération. Athanase Kircher soutient que la plupart des maladies sont dues à des vers invisibles. Plus, tard la découverte des infusoires par Leuwenhoeck vint donner à ces idées, qui rattachaient les maladies infectieuses à un parasitisme microscopique, une base plus scientifique ; la découverte de la levure de bière par Cagniard-Latour vint préparer le terrain à des recherches d’un autre ordre; enfin aujourd'hui les travaux de Davaine et surtout ceux de Pasteur ont fait entrer l'étude des maladies épidémiques et contagieuses dans une phase absolument scientifique. Ce que la philosophie du poète latin avait conçu, les recherches du laboratoire l'ont montré réel et nous sommes aujourd’hui en mesure de démontrer que ce qu’on nommait jadis génie épidémique, génie contagieux, se réduit à une simple question de parasitisme, mais de parasitisme microscopique.

Rôle parasitaire des ferments. — En 1849, Pollander examina le sang d'animaux morts du charbon, du sang de rate; il y trouva de petits corps en forme de bâtonnets. En 1857, Branelle examina le sang d'animaux vivants, mais atteints aussi de charbon, des moutons, des chevaux, des hommes; il montra que ces bâtonnets existaient pendant la vie chez les animaux qui devaient mourir et qu'ils n’existaient pas chez ceux qui, atteints d’une pustule locale, devaient au contraire guérir. Enfin, en 1863, Davaine donna à ces travaux leur véritable valeur ; il montra que ces bâtonnets devaient être rangés dans la classe des Bactéridies et que

dans ces Bactéridies résidait le principe dé la maladie charbonneuse. En même temps Pasteur fut amené, par l'étude de ce que nous nommons les fermentations, à voir que chaque fermentation était le résultat du travail accompli dans le milieu fermentant, par un organisme microscopique, analogue à la Bactéridie charbonneuse : pour la fermentation butyrique, pour l’acétique, pour l'alcoolique, pour celle de la bière, pour la fermentation vinique du moûtdu raisin, il montra un ferment particulieret l'induction porta dès lorsà admettre que toutesles maladies générales, dans lesquelles on trouvait dans lesang un corpsa nalogue aux ferments déjà découverts, étaient elles-mêmes dans l'organisme quelque chose d’analogue aux fermentations quise produisent dans nos houteilles. Cette idée féconde eut pour résultat la recherche dans le sang, pour chacune de ces maladies, de ferments spéciaux et, pour un grand nombre d’entre elles ces ferments ont été déjà trouvés. Un ferment analogue a été découvert dans la rougeole, la scarlatine, la diphthérie, la variole, la vaccine, la morve, le farcin, dans l’érysipèle, le choléra des poules, maladie qui, à certaines époques, a détruit les volailles de l’Europe entière, le rouget du porc. Dans la septicémie, cette maladie qui fait périr les amputés et les grands opérés ; dans la fièvre puerpérale, qui, à certaines époques, décime nos maternités; parasitaire également le pébrine du ver à soie, maladie dont la cause semblait jadis insaisissable et qui ruinait les magnaneries du midi de la France et de l’italie, avant que Pasteur ait montré la cause et n'ait indiqué la prophylaxie ; parasitaires ces épidémies qui sévissent sur tous les insectes d’une contrée et qui sont dues à l’envahissement du sang de ces animaux par les globules parasitaires de Pentomophthora. Et voilà peut-être que celte découverte va avoir une conséquente inattendue, la transmission de cette maladie parasitaire des insectes à cet autre insecte, ailé pendant une partie de sa vie, qui nous préoccupe tant aujourd'hui et pour cause, le phylloxéra !

Dans toutes ces recherches, M. Pasteur se sert d’une méthode qu'il a inaugurée, la Méthode des cultures. Au lieu de se borner à observer, dans le sang de lanimal vivant, les microbes parasitaires, il les isole, Avec ces graines, il ensemence un liquide qu'il a choisi, liquide alcalin, comme le sang, chauffé à la même température que le sang et il attend. 11 obtient ainsi, pendant un temps indéfini, des générations successives de ces êtres, qui multiplient, dans ce milieu artificiel, aussi bien que dans le sang de

l'animal malade qui a fourni la première graine. De temps en temps, comme épreuve de sa culture, il inocule une goutte de ce liquide de culture à un animal sain et voit alors la maladie du premier animal se reproduire et cette maladie se caractériser par la multiplication, dans le sang de l’animal inoculé, d'êtres identiques aux êtres de culture qu'il à introduits. Bockhart (de Wurzburg) a inoculé à l’homme, avec succès, le microbe de la blennorrhagie cultivé dans une éprouvette et, en outre, dans un but thérapeutique, celui de l’érysipèle. La médecine actuelle rattache donc les grandes maladies infectieuses, contagieuses, épidémiques à la classe des maladies parasitaires, ou, mieux, des fermentations, On croyait jadis que toutes les maladies étaient le résultat d’une action bizarre, exercée sur l'organisme par quelque cause mystérieuse, impalpable, insaisissable, Aujourd'hui, nous mesurons, nous comptons, nous élevons, nous détruisons à notre gré cette cause.

La maiadie infectieuse ainsi comprise deviht quelque chose d'aussi bien réglé que le dégagement de l'alcool dans un verre d’eau sucrée, où l’on viendrait à mettre de la levure de bière. — A quelques esprits il répugne encore d'admettre cette simplicité dans la cause, mais la gale a-bien passé elle-même par cette phase de scepticisme.

Au xuc siècle, Averrhoës croyait déjà la gale parasitaire; en 4762, un traité parle de l'Acarus humanus. Ce ciron, dit-on, s’introduit sous la peau et produit les pustules des galeux. Linnée parle dans le même sens, et cependant il faut l’arrivée à Paris, en 1834, d'un étudiant corse, Renucci, pour que la croyance de toutes les vieilles femmes de son pays s'implante. Cela suffit à peine, car en 1854 ne voit-on pas Devergie dire encore : « Pour « moi, au lieu de ne reconnaitre dans la gale qu’un effet de la pré- « sence d’un insecte, je suis porté à croire qu’elle consiste, avant « tout, dans une éruption.» Soyons persuadés qu'il en sera de mème pour la théorie des ferments.

Les ferments sont-ils bien les seuls facteurs de la maladie? À cetie question les expériences de Pasteur et de Chauveau, s'inspirant de celles par lesquelles Spallanzani démontra que le pouvoir fécondant du sperme réside dans les corpuscules qu'il contient, répondent suffisamment. Chauveau prend le sérum du vaccin, sérum qui est composé d’un liquide dans lequel nagent des corpuscules. Or lorsqu'on vient à isoler ces corpuscules et à les tenir

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dans l’eau distillée, la goutte d’eau distillée prend des propriétés vaccinifères égales à celles du vaccin ; en revanche, le sérum privé de ses corpuscules est devenu absolument inoffensif. Pour le liquide morveux, Chauveau est arrivé à des résultats identiques. Toussaint filtre du sang charbonneux à travers des filtres de papier ; comme les globules sanguins sont doués de mouvements amiboïdes, ils s’effilent et passent ; mais les bâtonnets (bactéridies) ne passent pas ; le sang ainsi filtré est devenu inoffensif. L’agent morbigène est donc bien le ferment, la bactéridie.

Un liquide pris au bout d’une lancette n’est donc centagifère qu’autant que les hasards auront amené sur la pointe de la lancette non le sérum, où elle plonge, mais un des corpuscules qui nagent dans ce sérum.

Que devient le ferment dans le sang ? D'abord, à l'inverse des substances toxiques, l'effet produit n’est pas ici proportionnel à la dose de ferment ; ainsi il y a dans une goutte de sang charbonneux 8-10 millions de bactéridies ; or une dissolution de cette goutte au millionième produit sûrement la maladie mortelle. Les bactéridies du charbon se multiplient, en effet, suivant une progression géométrique. Ainsi Davaine à calculé que si l’on inocule 1 bactéridie, au bout de 2 heures, on a 2 bactéridies ; au bout de 4 heures, on en a 4; au bout de 6 heures, on en a 8 ; au bout de 7 heures, on en a 16; au bout de 24 heures, on en a 4 096; au bout de 48 heures, on a 16 777 216 bactéridies, soit 1 bactéridie pour 3 500 globules. L’empoisonnement commence alors. Mais au bout de 60 heures, il y a 1 milliard de bactéridies ; au bout de 72 heures, ily en a 71 milliards ; au bout de 74 heures, le nombre est doublé et les bactéridies sont plus nombreuses que les globules.

Les symptômes n'éclatent que lorsque le nombre de bactéridies a atteint un certain chiffre. Jusque-là c’est l’incubation. Cette incubation peut varier de quelques heures à quelques mois, comme dans la rage. !

Le docteur Richardson range les maladies à ferment en cinq groupes, suivant que l’incubation est :

1° Très courte. — De un à quatre jours : choléra, pustule maligne, peste;

2° Courte. — De deux à sis jours : scarlatine, roséole idiopathique, diphtérie, érysipèle, fièvre jaune, pyohémie, grippe, coqueluche, morve, farcin, croup, fièvre puerpérale ;

3° Moyenne. — De cinq à huit jours : fièvre à rechute, gonorrhée, vaccine, variole inoculée ;

4° Longue. — De dix à quinze jours : variole, varicelle, rougeole, typhus, fièvre typhoïde, oreillons, malaria ;

50 Très longue. — De quarante jours et plus : syphilis, rage.

Avons-nous la preuve que ces ferments circulent dans le sang ? Chauveau l’a donnée dans une remarquable expérience. Lorsque la circulation cesse dans un organe et que cet organe se trouve au contact de l'air, 1l ne peut résister à l’action des germes de gangrèene, Bacteriumtermo et Bacterium catinata, qui, répandus dans l'atmosphère, amènent chez lui la gangrène ; il subit la fermentation putride. Lorsqu'au contraire l'organe, dans lequel la cireulation est interrompue, n'est pas au contact de l'air, comme il ne reçoit pas de ferments de gangrène, il se momifie, mais il ne se gangrène pas, il ne se putréfie pas. Ainsi, dans la castration telle qu'on la pratique chez le bêlier, par le bistournage, on ne fait pas de plaie, on se borne à arrêter la circulation dans le testicule, qu'on veut détruire, et, comme il n’y a pas accès de l'air, il n’y a pas gangrène, il y a simplement momification. Or Chauveau, avant de pra tiquer le bistournage et alors que la circulation se fait encore dans l'organe, injecte dans la carotide des ferments putrides ; le testicule, quoique privé ensuite deicirculation, se gangrène, comme s’il était au contact de l'air, parce que les germes de putridité lui sont parvenus et ont été enfermés dans sa propre circulation; — Si, au contraire, on arrête d’abord la circulation dans le testicule et qu'on injecte ensuite les ferments putrides dans le sang, alors leur passage dans la circulation du testicule ne pouvant plus se faire, cet organe se momifie, mais ne se gangrène pas.

Les ferments agissent-ils dans le sang ? Une expérience de CI. Bernard va nous le prouver. Les amandes amères sont un produit de fermentation normale ; l’amygdaline, sous l'influence d’un ferment, l’émulsine, forme de l'acide Cyanhydrique. C'est pour cela qu'un loch qui fermente, finit par contenir de l'acide cyanhydrique. Eh bien, CI. Bernard a injecté dans les veines d’un chien de l’amygdaline d’une part, de l’'émulsine de l’autre et a trouvé de l'acide cyanhydrique dans le sang ; la fermentation S'y est donc produite. Dans une autre expérience, il injecte de l’eau sucrée et de la levure de bière, il y récolte de l'alcool absolument comme dans un verre d’eau sucrée, qui aurait fermenté ; enfin autre expérience : Popoff a injecté dans les veines d’un animal

de la levure de bière seule ; l'animal est mort avec des signes de typhus; il avait des ulcérations intestinales et ces ulcérations s'étaient formées, parce que les vaisseaux de l'intestin étaient oblitérés par des embolies de levure.

Comment agissent les ferments ? Les ferments du charbon, de la seplicémie agissent, aussi eux, en produisant les fermentations qui leur sont propres et en déterminant des embolies mécaniques, comme la levure. Pasteur a montré que les bactéridies du charbon, comme les organismes du choléra des poules, agissent en soutirant l'oxygène des globules et que, de plus, ils forment dans les petits vaisseaux des embolies visibles au microscope sur les {ins vaisseaux du péritoine.

Maintenant que nous venons d'étudier les conditions propres à la graine, nous pouvons nous rendre compte d’un certain nombre de phénomènes de pathologie générale : l’inoculation, la contugion, le milieu épidémique.

Enoculation.— Puisque le microbe ou ferment est le seul agent dela maladie, il faut de toute nécessité, pour que la maladie éclate, que le ferment soit semé. Lorsque nous voyons une giroflée pousser sur un mur, nous n’hésitons pas à penser qu'une graine de giroflée a été apportée là ; mais comment s’est fait ce transport du ferment? Dans nos expériences, nous comprenons bien comment la pointe d’une lancette a pu transporter dans le sang la bactéridie, dont elle était chargée et qui tout à l'heure va multiplier ; or c’estencore l’inoculation qui se produit dans la nature pour un grand nombre de maladies. Puisque nous avons pris le charbon pour exemple, nous savons qu'il suffit qu'une mouche ait touché un animal charbonneux et qu'elle nous pique ensuite, pour que, véritable lancette vivante, elle nous inocule la maladie. Pour être à nos veux beaucoup moins agréable à contempler, le phénomène est ie même que celui que nous montrent les insectes, qui, butinant de fleur en fleur, transportent le pollen et accomplissent, par inoculation, la fécondation des fleurs femelles; ce sont de même les mouches, qui sont les agents inoculateurs de cette maladie expérimentalement inoculable qu’on nomme la pourriture des végétaux, maladie qui tient à un bacterium. Le professeur Verneuil a désigné fort ingénieusement sous le nom d’auto-inoculation infectieuse, des faits dont l’explication n'avait pas été entrevue avant lui : ills’agit de cas dans lesquels un parasite gros ou petit, circulant en liberté dans les vaisseaux, est mis en liberté par un trauma

vasculaire, pénètre dans les espaces conjonctifs ou dans les parenchymes et s’y développe. C’est ainsi que les opérations chez les fuberculeux peuvent donner naissance à des phénomènes d’autoinoculation. Verneuil explique ainsi comment, lorsqu'un malade porte plusieurs blessures, les unes fermées, les autres ouvertes, les microbes peuvent se trouver, mème dans les foyers parenchymateux qui sont à l’abri de l'air ; enfin M. Bonceur explique de même comment une rupture vasculaire peut mettre en liberté des embryons d’échinocoques, qui vont s’enkyster ailleurs.

Contagion. — Mais le contact n’est pas toujours aussi immédiat, en apparence : lorsque, comme pour la variole, la rougeole, ou d'autres maladies, le ferment est assez léger, assez volatil pour se répandre dans l'air, on ne dit plus inoculation, on dit contagion; et cependant, c’est encore une réelle inoculation qui se fait, soit par les parties dépourvues accidentellement d’épiderme, soit par la muqueuse pulmonaire, soit par la muqueuse digestive.

Milieu épidémique. — Lorsque l'atmosphère est remplie de ces germes, on dit alors qu'il y a milieu épidémique ; mais c'est toujours de l’inoculation. C’est un milieu épidémique, dans son genre, que l'air de nos vignobles au moment de la vendange. Pasteur a montré, en effet, que ce qui fait fermenter le jus du raisin pour en faire du vin, c’est un parasite, la Torula vini. Le grain de raisin serait donc autorisé à regarder cela comme une maladie, dont le germe est répandu dans Pair; car ce germe est si bien dans l'air, comme celui de nos maladies, qu’il suffit d’entourer la grappe d’un abri protecteur, la ouate, pour la préserver de la contagion et pour qu’elle soit impuissante, mise en cuve, à fermenter. La comparaison faite par Pasteur entre la fermentation du moût de raisin, à l’époque des vendanges, et un milieu épidémique est fort juste et il semble qu'on se comporte, en réalité, pour éviter certaines fermentations, comme on se comporterait si on voulait éviter le vent d’un marais, par exemple. Il est de règle, à la Vera-Cruz, de ne jamais mettre le vin en bouteille que lorsqu'il fait soleil et que le vent souffle du sud ou du sud-est. Si le vent vient du nord ou du nord-est, le vin aigrit. Il en est de même de nos maladies; il suffit de nous garantir des germes pour être, aussinous, incapables de fermenter et de devenir malades. Le pansement ouaté de Jules Guérin, qu’on applique aux amputés et aux grands opérés, n’a d'autre effet que de filtrer l'air

suivant la méthode de Tyndall et de le débarrasser des germes septicémiques qu'il contenait. Le pansement phéniqué de Lister les tue. Pasteur a donc proposé avec raison aux personnes qui sont forcées de vivre dans un milieu épidémique, de ne respirer, au moyen d'un appareil qu'il serait aisé d'imaginer, que de l'air filtré par la ouate ; les médecins poussés par ce qu'on appelle le respect humain ont refusé. C’est comme un cuirassier qui refuserait d’endosser sa cuirasse, sous prétexte qu’il est peu héroïque de se protéger contre les balles ou contre les coups de sabre; et pourtant ces microbes nous entourent de toutes parts! En 1865, Broca ayant fait laver les murs de sa salle de chirurgie trouva des globules de pus dans le liquide exprimé de l'éponge. Eisel, dans une salle occupée par des enfants atteints d'ophtalmie, trouva également des globules de pus dans Pair; la contagion n'est donc en réalité que de l'inoculation. Ce qu’on nomme le poison nosocomial se réduit, en somme, à un certain nombre de germes de maladies, véritables lancettes vivantes, prêtes à l’inoculation, qui circulent dans l’air. Tout cela est bien clair, et cependant que de médecins se refusent encore à cette simplicité ! Pour M. Jaccoud, par exemple, ce n’est pas la bactérie qui fait la virulence ; c’est le milieu d’où elle vient !

La spontanéité des maladies à ferment n'existe pas. — Les maladies à ferment ne sauraient donc jamais être spontanées ; elles ne naissent pas plus sans que le ferment ait été inoculé, que les poulets ne naissent sans qu'un œuf ait été fécondé, pondu et couvé. C’est encore à Pasteur et à Toussaint que nous devons la certitude de ces connaissances. En faisant, en Beauce, l’autopsie d'animaux morts du charbon prétendu spontané, Toussaint trouva, aux environs de la bouche, des ganglions durs, engorgés, tuméfiés; or le ganglion engorgé accompagne toujours le point d’inoculation du charbon expérimental ; si Lien que, sur des animaux morts du charbon qu'un expérimentateur aurait inoculés en des points divers, Toussaint reconnait toujoursle siège de l’inoculation au ganglion engorgé. Il pensa donc que c’est en mangeant des herbes recouvertes de bactéridies et d’ailleurs piquantes, que les bêtes pouvaient, en l'absence de voisins charbonneux, s’inoculer en réalité le charbon et paraitre l'avoir spontanément. En effet, le charbon dit spontané éclate généralement pendant les sécheresses et alors que les animaux sont, non au pâturage, Mais nourris d’herbages secs.

D'où viennent alors ces bactéridies? Elies peuvent avoir été déposées par un troupeau ou par un animal malade longtemps avant; mais comment se conservalent-elles? Pasteur enterra un mouion mort du sang de rate; quatorze mois après, une solution de cette terre inoculait encore le charbon. Les bactéridies se conservent donc ; elles sont séchées ; mais comme elles sont reviviscentes, l'humidité de la bouche leur rend toute leur virulence. Toussaint à conservé, pendant dix-huit mois, dans un flacon, un morceau de papier buvard qui avait été imbibé de sérum charbonneux ; il lui a suffi d'humecter ce papier, pour que, avec l’eau qui le avait, il inoculàt le charbon. C’est ainsi que des animaux peuvent prendre le charbon dans une écurie vide depuis des mois, mais qui a logé un animal charbonneux; c'est ainsi que des volailles peuvent prendre le choléra des poules dans un poulailler qui a logé des ‘poules atteintes de la maladie. Il en est de même des salles d'hôpital fermées, puis réouvertes sans avoir été désinfectées.

Un des exemples les plus remarquables des maladies infectieuses, contagieuses et inoculables dont nous venons d'esquisser la théorie générale, est la variole. C’est dans l'histoire et dans la marche de cette maladie que sont le mieux résumées les lois générales, qui régissent les processus de cette nature; elle peut servir de type.

En effet, au point de vue de la marche, nous pouvons entrevoir dans le passé une époque où quelques points limités du globe la connaissaient seuls; dans le présent, nous ne connaissons plus que quelques points limités qui ne la connaissent pas encore ou ne :a connaissent que d'hier; mais ces points deviennent de jour en jour moins nombreux. Il est vrai que, dans l'avenir, nous pouvons entrevoir une époque où elle aura disparu ou au moins considérablement diminué, grâce à la vaccine,

Histoire et géographie. — L'origine de la variole semble devoir être reportée dans l'Inde. Il en est question dans un vieux document sanscrit, le Sateya Grantham, attribué à Dhanwantari, l'Esculape hindou, qui nous reporte à plus de 3000 ans. Les rapports déjà anciens de l’Asie centrale avec la Chine semblent l'avoir propagée, de bonne heure, dans ce pays, où elle

est connue depuis plus de 2000 ans et où, cependant, elle fait encore des ravages considérables : elle y atteint même des vieillards ; de là elle passa plus tard au Japon, où elle fait encore des ravages considérables sous le nom de Foofo ou Sekkio; elle y produit surtout un grand nombre d’aveugles. :

Pendant tout ce temps lointain, notre antiquité classique, les Grecs et les Romains ignoraient la variole; ce sont les Arabes qui semblent l'avoir prise sur la côte du Coromandel; elle était inconnue encore en Occident, lorsqu'une épidémie terrible éclata au siège de la Mecque, en 569, un an avant l’époque de la naissance de Mahomet. Elle devait voyager dès lors, pour ainsi dire, sur l'aile de l'Islamisme; en 640, elle passa en Egypte avec l’armée conquérante du kalife Omar ; au vin® siècle, elle passe, avec les Sarrasins, en Espagne et en France ; de là elle se propage d'autant plus vite que les communications sont plus fréquentes. Elle passe en Danemark en 1527; en Suède en 1578; en Islande en 1707: en Sibérie en 1630; au Groënland en 1733; au Kamtchatka en 1767. Les Suédois la transportent à leur tour en Laponie, où la population fut réduite des 3/4 et où les habitations furent, dit un contemporain, abandonnées aux bêtes fauves. Nous-mêmes nous l'avons portée en Amérique au xvie siècle, notamment au Mexique, où elle fit périr, peu après la conquête, 800 000 indigènes. Nous l'avons portée à Saint-Domingue en 1518; nous l’avons donnée aux Peaux-Rouges ; dans la première épidémie qu’ils subirent, sur 40000 Pieds-Noirs 39 000 sont morts ; la moitié des habitants deda Californie a succombé après notre venue. Nous l’avons portée au cap de Bonne-Espérance en 1748 ; en Australie en 1788 : elle éclata sitôt après l'occupation de Botany-Bey, avec une intensité telle, qu’on trouva des cavernes remplies de cadavres de varioleux. Ce n'est qu’en 1842 qu'un navire américain porta la maladie à Tahiti, où elle fit des ravages considérables; vers la même époque, l'aviso le Diamant la porta à Nouka-Hiva ; elle arriva en 1853 seulement aux îles Sandwich et en 1852 à la Réunion.

L'Afrique la reçut probablement de deux côtés : par les Arabes, sur la côte orientale ; par les Européens, sur la côte occidentale. Aussi les Bechouanas connaissent-ils la variole depuis fort longtemps; les Maures, au nord du Sénégal, la connaissent depuis longtemps aussi et sont encore souvent victimes de ses coups. D’après Burton, les habitants de l'Afrique orientale sont décimés par elle; elle existe donc aujourd’hui à peu près partout.

C'est une chose bien remarquable que la gravité de la variole, comme de toutes les maladies de cette nature, dans un pays qui en est jusqu'à un moment donné demeuré vierge! Les Esquimaux, qui sont venus récemment prendre la variole en Europe, sont morts avec la forme foudroyante de la variole hémorrhagique. Cependant, au siècle dernier, bien que depuis! longtemps fixée en Europe, la maladie y faisait encore desravages considérables ; c'était alors la plus meurtrière des affections aiguës; elle causait 1/10 des décès et elle était responsable de la moitié des cas de cécité. Toute ia descendance de Louis XIV, sauf Louis XV, succomba sous ses coups.

Nature, contagion, — [La variole est éminemment contagieuse et ce pouvoir contagieux commande l'isolement absolu des varioleux comme la désinfection des voitures, qui servent à les transporter dans les hôpitaux. Pendant le siège, elle a été extrè mement fréquente dans l’armée de Paris ainsi que parmi les mobiles logés chez les habitants ; le nombre des soldats qu’elle a atteints a été de 6,76 0/0, près de 7 0/0. Cette contagion présente toutefois ceci de particulier, qu’elle ne s'effectue pas à une très grande distance ; il y a donc des contages plus volatiles que celui de la petite vérole. Ainsi, pendant le siège, bien que tous les varioleux de l’armée de Paris fussent réunis à Bicêtre, on ne vit pas plus de varioleux qu'ailleurs dans le fort de Bicètre situé à 400 mètres environ de l'hospice, mais qui n'avait aucune communication avec lui; les habitations échelonnées le long de la route, sur le passage des varioleux, présentèrent, au contraire, un grand nombre de cas de variole; il en résulte cet enseignement au point de vue pratique, que, le contage de la variole étant peu volatile, il est utile d'avoir des hôpitaux spéciaux, mais inutile de les relèguer très loin. C’est dans ces conditions qu’a été construit à Londres le nouveau Mall Pox Hospital, qui, élevé en 1850, n’a jamais transmis la variole aux quartiers avoisinants.

De nombreux travaux nous autorisent à ranger la variole dans les maladies à ferments. Chauveau a montré que le pouvoir contagieux réside dans des corpuscules; Coze et Feltz ont trouvé des bactéries dans ie sang et dans les vésicules qui deviennent plus tard des pustules. Ce sang inoculé par ces savants au lapin a donné lieu dans le sang decet animal à la reproduction des mêmes bactéries; Hallier a trouvé dans le vaccin humain et dans la lymphe variolique des spores mobiles ; Brouardel a, de son côté,

constaté, dans les vésicules, l'évolution de ces bactéries sous forme de granulations fines et très brillantes; Cohn, enfin, a pu cul-' tiver artificiellement ce qu’il nomme le Micrococcus vaccinæ dans du lait, dans de l’urine, du blanc d'œuf, des pommes de terre cuites et reproduire, avec les générations ainsi obtenues artificiellement, des générations semblables dans le sang de lapin.

Les recherches faites en collaboration par le professeur Jolyet (de Bordeaux) et ses élèves, Delage et Lagrolet, ont jeté le plus grand jour sur la variole du pigeon, ou picotte. L’éruption a lieu au pourtour des yeux, au cou, à la face interne des ailes et des cuisses. L’examen microscopique du sang des pigeons atteints de variole montre que ce liquide contient un nombre infini de corpuscules élémentaires, de dimensions assez variables. La forme des corpuscules, les plus ténus, est assez difficile à déterminer, à cause de leur extrême petitesse, même lorsqu'on cherche à la préciser avec un grossissement de 12 à 4 400 diamètres. Au moment où la . maladie est nettement caractérisée, ces corpuscules sont en nombre incalculable et occupent en quelque sorte tout le champ du microscope. Le développement de ces microbes est proportionnel à la maladie.

Si l'on examine, chaque jour, à partir de l’inoculation, le sang des pigeons au microscope, en faisant une petite piqûre sur une veine de la patte, voici ce que l’on observe : le premier et le deuxième jour, souvent le troisième jour, le sang ne présente rien d’anormal en apparence, ni dans le plasma sanguin, ni dans les corpuscules hématiques et lymphatiques. Toutefois, vers la fin du troisième jour, un examen attentif montre, sur quelques préparations seulement, la présence de microbes animés dans le sang. Les jours suivants, le développement parasitaire augmente d'une façon excessive et, lorsque le pigeon présente les symptômes manifestes de la maladie, la préparation du sang offre l'aspect décrit plus haut, c’est-à-dire que le champ microscopique est occupé par des myriades de microbes en mouvement.

Cette période de la maladie, correspondant au développement Silencieux du microbe dans le sang, depuis le moment de l’inoculation jusqu'à l'apparition des phénomènes morbides, répond à la période dite d'incubation, période si caractéristique du début des maladies virulentes et contagieuses.

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