I. — Soulèvements
Nous avons maintenant aohevé la première partie de notre tâche, qui était, comme nous l'avons annoncé au début, de rechercher quels sont les matériaux qui composent ce que nous avons appelé le grand pavement de pierre de la terre. Nous avons étudié la nature et la distribution des trois grandes classes de roches qui forment ce pavement. Nous avons vu dans cette étude que les roches ne sont pas disposées en couches minces comme un plancher en dessous duquel nous découvririons des matières différentes. Nous ne pouvons en trouver le fond. Si profonde que soit une mine, nous y rencontrons les mêmes roches
qu'on trouve ailleurs à la surface. Nous pouvons pénétrer aussi loin que possible dans les entrailles de la terre, sans cesser de traverser quelque espèce de roche.
Cette solide enveloppe de roches sur laquelle nous vivons, dans laquelle nous creusons des mines et d'où jaillissent les sources s'appelle la croûte ou I'écorce terrestre. On commença à employer ce nom quand on supposa que tout l'intérieur de la terre était rempli d'une masse liquide portée à une chaleur intense et recouverte d'une croûte extérieure refroidie et relativement mince. On a beaucoup discuté pour savoir si la masse intérieure est solide ou liquide ; mais tout le monde s'accorde à donner le nom de croûte terrestre à cette partie de la terre qu'on peut observer depuis le sommet de la plus haute montagne jusqu'au point où l'on peut raisonnablement supposer que finissent les roches.
Les roches qui composent cette croûte appartiennent principalement aux séries sédimentaires, un grand nombre aux séries organiques et un plus petit nombre, mais en proportion considérable encore, aux séries ignées. En Angleterre, par exemple, si nous pouvions entasser les diffé-
rentes séries de roches sédimentaires et organiques dans Tordre où elles furent déposées, nous obtiendrions une masse d'au moins dix ou douze milles d'épaisseur. Aussi loin que l'homme a pu pénétrer dans ses profondeurs, la terre est faite de ces matériaux.
D'après ce que nous avons établi dans les pages qui précèdent, il est évident que beaucoup de ces roches n'occupent plus leur position première. Notre carrière , par exemple , nous a montré comment les roches où elle est pratiquée firent autrefois partie du fond de la mer. D'un autre côté, les couches de houille, ensevelies si profondément sous le sol, furent jadis des forê'.s verdoyantes, des jungles, à la surface. Conrnent le fond de la mer est-il devenu une terre ferme, comment une forêt de la surface a-t-elle pu se recouvrir de centaines de pieds de roche solide .
Commençons par rechercher comment une portion du fond de la mer a pu se trouver soulevée au-dessus des eaux , et, pour mieux éclaircir la chose, choisissons un des exemples les plus sim pies, exemple que beaucoup d'entre nous pourront vérifier par eux-mêmes.
Le long des côtes, sur une certaine partie tes
îles -Britanniques, s'étend une terrasse étroit» bordée d'un côté par la mer et de l'autre par une falaise. Des ports de mer ont été bâtis sur cette terrasse, comme certaines parties de Glasgow, de
Fi g. 33. — Vue d'une côte émergée.
Greenock et de Leith. Elle est si unie que des routes la parcourent sur toute sa longueur, traversant des champs de blé, des prairies et des villages.
Vous pouvez vous faire quelque idée de son
aspect général par la figure 33, qui montre comme cette terrasse est unie et peu élevée au-dessus de la mer. Du côté de la terre s'élève souvent une ligne de falaises percée de grottes, comme le représente la figure. Un coup d'œil jeté sur cette bande étroite qui serpente le long des falaises ne vous inspire-t-il pas aussitôt l'idée d'une ancienne ligne de côteâ? Vous vous imaginez aisément la mer couvrant la terrasse et battant le pied des falaises.
Pourriez-vous prouver que ce n'est pas là une simple fantaisie de votre esprit? Voyons. Traversez la terrasse, et examinez attentivement les excavations que nous vous avons signalées. Comment toutes ces grottes ont-elles été creusées dans le roc solide suivant une même ligne et exactement au même niveau, de telle sorte que le sol de chacune s'ouvre justement au niveau de la terrasse ? Visitons une de ces grottes. Le lierre et le chèvrefeuille masquent l'entrée de leurs festons, et vous devez vous frayer un chemin à travers d'épaisses broussailles. Parvenu enfin sur le sol de la caverne, vous voyez qu'il est couvert de pierres roulées et arrondies. Le toit est tapissé de fougères, de mousses et d'hépatiques, et les
parois elles-mêmes disparaissent sous un tapis de verdure, mais la roche nue se montre en beaucoup d'endroits, et vous remarquez sur sa surface polie les mêmes traces du travail de l'eau que sur les pierres qui sont sous vos pieds. Jetez maintenant les yeux sur le mur extérieur de la falaise. Les fragments que le temps en détache laissent derrière eux des aspérités aux arêtes vives. L'usure des parois de la grotte, les aspérités de la falaise sont dues à deux causes.
L'explication de cette différence apparaîtra clairement si vous vous souvenez de ce qui a lieu quand le pied d'une falaise est battu par les vagues. Vous avez vu comment les roches, partout où les vagues peuvent les atteindre, sont polies par le frottement incessant des pierres et du gravier. Toutes les excavations qui subissent cette action du gravier s'usent de la même manière. Une seule matinée passée sur une de ces côtes vous montrera de façon à ne plus l'oublier la manière dont la surface des roches est polie par les vagues. Celles qui se trouvent hors d'atteinte de la haute mer subissent l'influence d'autres forces. La pluie, la gelée, les sources se combinent pour dégrader la falaise dont elles
détachent des fragments et à qui elles finissent par donner cet aspect abrupt qui contraste si fort avec les roches polies du bas.
Après avoir observé de la sorte ce qui se passe aujourd'hui le long des côtes, vous ne douterez plus que la muraille qui borde notre terrasse du côté des terres ne fût autrefois une falaise ma-
Fig. 34. — Section d'une plage émergée.
rine battue par les vagues, qui creusèrent dans sa base, comme elles le font encore ailleurs, une ligne de cavernes. Cette falaise devient ainsi pour vous une ancienne ligne de côtes.
La terrasse peut d'ailleurs vous offrir encore d'autres preuves de la présence de la mer. Le sol y est fait de sable et de gravier, renfermant souvent d'abondantes coquilles. En examinant le bord extérieur que la mer emporte peu à peu, vous voyez que le sable et le gravier y sont disposés en couches, exactement comme ils le sont plus bas sur la plage, et que les coquilles appartien-
nent aux espèces communes qu'abandonne chv que marée sur la plage. Vous découvrez qu'en réalité la terrasse est simplement une plage ancienne, et que les matériaux en ont été fournis par la mer alors qu'elle creusait les grottes dans le pied de la falaise. Ce double témoignage s'accorde pour prouver un changement dans l'emplacement des côtes.
En mesurant la hauteur du sol des cavernes et la hauteur de la terrasse au-dessus du niveau actuel de la haute mer , vous trouveriez la différence de niveau entre la plage nouvelle et l'ancienne. En supposant que cette différence soit de vingt pied% il est évident que la terre doit s'être élevée ou la mer s'être abaissée d'une hauteur de vingt pieds.
Quand vous contemplez l'agitation de l'Océan avec son flux et son reflux, ses vagues et ses courants, et que vous comparez à ce mouvement incessant l'immobilité de la terre, vous supposez naturellement que, si quelque changement s'est produit dans la position relative de la terre et de !a mer, il est vraisemblable que c'est cette dernière qui a changé de place. Réfléchissez cependant aux conséquences d'un changement du niveau
de la mer en quelque endroit. Si j'approfondis un étang à l'une de ses extrémités, le niveau de l'eau baissera-t-il seulement en ce point ? Assurément non; il baissera sur toute l'étendue de l'étang. De même, si je vide dans l'étang une certaine quantité de pierres et de terre, de façon à diminuer beaucoup la profondeur en cet endroit, élevé-je seulement en ce point le niveau de l'eau ? D'aucune façon ; l'influence de l'opération s'étend à tout l'étang, dont le niveau s'élève uniformément.
Représentez-vous au lieu de cela l'immensité de l'Océan. Tout changement local dans son niveau doit nécessairement s'étendre à tout le globe, jusqu'à ce que l'uniformité de ce niveau soit partout rétablie. Si la mer s'est retirée de notre terrasse (fig. 33 et 34) sur une hauteur de vingt pieds, il doit y avoir eu en même temps un abaissement du niveau de la mer sur le monde entier. S'il en est ainsi, comment s'assurer du fait ?
Evidemment, si la terrasse avait été formée par Un affaissement du fond de la mer, vous la retrouveriez tout autour du globe. Vous n'auriez pas à pousser loin vos recherches pour découvrir que tel n'est point le cas. Vous en verriez assez,
même sur les côtes d'Angleterre, pour tous montrer qu'il ne s'est produit aucun abaissement général dé l'Océan, Une grande partie de ces côtes ne nous présente aucune terrasse, et celles que nous rencontrons dans certains districts n'ont pas toutes la même hauteur.
Parfois aussi, ces terrasses s'élèvent les unes au-dessus des autres, et chacune d'elles indique une ancienne ligne de côtefl.
On en rencontre en Norwège de très bien marquées, s'élevant à plusieurs centaines de pieds de hauteur (fig. 35). Elles paraissent à première vue parfaitement horizontales; mais, en les mesurant exactement, on trouve qu'elles s'élèvent légèrement en s'avançant vers l'intérieur des terres.
Ces différences de niveau , souvent sur une courte distance, prouvent qu'il s'est produit autre chose qu'un simple abaissement de la mer, car, si telle eût été la cause de la formation des terrasses, elles seraient toutes horizontales comme la surface de la mer elle-même, et on en retrouverait au moins des traces à des hauteurs correspondantes, tant dans notre pays que partout ailleurs.
Si étrange que la chose puisse vons paraître, il
est néanmoins vrai que c'est la terre qui s'élève et non la mer qui s'abaisse. On comprend facilement alors pourquoi Ton rencontre des terrasses dans certains pays et non dans d'autres et com-
Fïg. 35. — Terrasses de l'Altea Fjord, en Norwège.
ment la même terrasse peut varier de hauteur en différents points de sa surface. L'ancienne ter* rasse marine s'appelle plage émergée, parce qu'elle est composée de sable, de gravier et d'autres dé» pôts qui ont été soulevés au-dessus du niveau de la mer. Chacune de ces plages émergées indique
une limite ancienne de l'Océan et un soulèvement qui l'a transformée en terre ferme. Quand il s'en présente plusieurs les unes au-dessus des autres, comme en Norwège (fîg. 35), elles nous montrent comment la terre s'est soulevée par intervalles pendant une longue période ; le temps de repos entre deux soulèvements est indiqué par chaque terrasse ou plage émergée. Naturellement , le plateau le plus élevé est aussi le plus ancien, et pour cette raison il est souvent moins bien conservé que les autres, parce qu'il a souffert davantage de la pluie, de la gelée et des courants qui ne cessent de désagréger la surface.
Dans certaines parties du monde, nous pouvons même être témoins du soulèvement du sol. Au sud-est de la Suède, par exemple, on a marqué certaines roches au niveau de la haute mer, et après un certain nombre d'années on a constaté que ces marques s'étaient considérablement relevées. On a conclu de ces observations que sur ce point la terre s'élève environ de deux ou trois pieds par siècle. C'est là, semble -t-il, un mouvement très lent, appréciable seulement par un mesurage précis; mais cependant, dans mille ans d'ici, la plage actuelle se sera élevée de vingt
ou trente pieds au-dessus du niveau de la mer.
Vous voyez donc que le soulèvement du fond de la mer, si étrange que cela puisse paraître, n'appartient pas tout à fait au passé. Il se continue lentement de nos jours sur plusieurs points du globe. De même que la côte de Suède se soulève sans violence ni cataclysme, la transformation du fond de la mer en terre ferme doit s'être produite aux époques passées d'une façon lente et tranquille.
Partout les roches fournissent des preuves abondantes de soulèvements fréquents. Ce sont principalement, comme vous le savez , des débris de coraux, d'étoiles de mer, de coquillages et d'autres animaux marins, incrustés dans les roches. La hauteur où se trouvent ces débris nous donne quelque idée de l'étendue du soulèvement. Les coquilles de notre plage émergée (page 139) n'indiquaient qu'un exhaussement de vingt pieds; mais si vous rencontrez ces mêmes coquilles à une hauteur de vingt mille pieds, vous devrez en conclure que le fond de la mer s'est soulevé au moins jusque-là.
On peut ainsi prouver que la plus grande partie de la terre ferme s'est élevée hors de la mer Geikie. — lui. 10
morceau par morceau, et que ces mouvements ont été loin d'être uniformes, puisque certaines parties ont été soulevées à des hauteurs beaucoup plus grandes que d'autres.