II. — Affaissements
Nous venons de constater les faits qui nous montrent qu'à certaines époques la surface du globe s'est soulevée, de façon à assécher des portions du fond de la mer. D'autres mouvements , d'une espèce diamétralement opposée, ont transformé des parties de la terre en fonds sous-marins. Recherchons les preuves de ces dépressions en prenant, comme tout à l'heure, nos exemples dans des endroits qu'on peut facilement visiter, dans notre pays.
Sur certains points des côtes d'Angleterre, comme par exemple sur les côtes du Devon et de Cornouaille et sur celles de l'estuaire du Tay, on constate un fait très curieux entre la marée haute et la marée basse. On voit saillir sur le sable uni de la plage un grand nombre de tronçons noirâtres qui ne sont autres que des souches
d'arbres. En creusant le sable de la plage, vous rencontrez une couche de terre noire où sont plantées les souches et dans laquelle vous pourrez recueillir des noisettes, des feuilles, des branches et quelquefois le corselet d'un scarabée ou quelque ossement d'un animal terrestre. En
Fig. 36. — Section d'une forêt submergée.
examinant toutes les souches de la plage, vous voyez qu'elles ont toutes la position verticale, naturelle aux arbres. La terre noirâtre où s'étendent leurs racines est évidemment un sol ancien dans lequel on ramasse aujourd'hui les feuilles, les branches et les fruits de ces arbres, avec les débris des insectes qui vivaient à leurs dépens. Les souches du rivage ont évidemment fait partie autrefois d'un bois ou d'une forêt.
Mais ces arbres ont-ils jamais pu pousser à l'endroit où se trouvent aujourd'hui leurs restes? Aucunement. Le noisetier, le bouleau, l'aune, le
chêne, qui ont fourni la plupart de ces souches, périraient bien vite si leurs racines et leurs troncs étaient plongés dans la mer d'une façon permanente. Vous n'avez jamais vu aucun de ces arbres croître au-dessous du niveau de l'eau, et vous ne pouvez supposer qu'ils l'aient jamais fait. Ainsi donc, si les arbres de la plage ont poussé à l'endroit où on les découvre et s'ils n'ont pu croître dans la mer, ou celle-ci a dû s'élever pour les recouvrir, ou Ja terre a dû s'enfoncer pour les submerger. Nous avons vu, d'autre part, que dans tous ces changements de niveau nous ne pouvons admettre que la mer ait altéré le sien d'une façon appréciable, et nous devons en conclure que la submersion des arbres fut due à un enfoncement de la terre. Ces forêts submergées doivent donc être regardées comme la preuve d'un affaissement du sol, de même que les plages émergées servent à prouver son soulèvement.
Vous devez comprendre qu'il est plus difficile d'établir un affaissement qu'un soulèvement du jol. Quand un territoire est recouvert par la mer, les vagues effacent peu à peu toute trace de la surface ancienne, comme elles le font maintenant pour les forêts submergées ; tandis
qu'au contraire, quand le fond de la mer se transforme en terre ferme, il reste toujours les plages émergées et les cavernes pour indiquer l'espace que recouvrait autrefois l'eau salée.
Fig. 37. — Coupe d'une houillère, c, couches de houille; /, faille ou rupture des roches.
On a observé dans différentes parties du globe que la mer semble s'élever graduellement sur la terre. En réalité, c'est la terre qui s'enfonce sous la mer.
La partie méridionale du Groenland , par exemple, n'a cessé de s'enfoncer lentement peu* dant les derniers siècles sur une étendue de plusieurs centaines de milles ; des roches qui se trouvaient autrefois hors de l'atteinte des marées sont maintenant submergées, et les habitations riveraines ont dû être reculées à plusieurs reprises à l'intérieur des terres.
Nous avons déjà donné dans les pages précédentes d'autres preuves du même fait. Ainsi, les couches de houille qui étaient autrefois de vertes forêts à la surface se retrouvent aujourd'hui enterrées profondément dans le sol. Comment expliquer ce fait ? Dans beaucoup de parties de l'Angleterre, les mines de houille ont plus de mille pieds de profondeur, et l'on retrouve cependant au fond de toutes ces mines les couches qui, nous l'avons vu, ne sont que d'anciens marais, des jungles. En examinant les roches qu'il a fallu traverser pour creuser le puits de la houillère, vous rencontrez dans la plupart des cas d'autres couches que celle du fond. On exploite même quelquefois plusieurs couches à des niveaux différents dans le même puits. La coupe de la figure 37 vous montre leur position et la façon
dont les roches sont superposées. Vous remar-
Fig. 38. — Section d'une partie des gisements du cap Breton, a, grès; b et et schistes; c, couches de houille; d, veines d'argiles ou iiolu.
querez que la veine où le puits s'est arrêté est la cinquième de la série, mais on l'a sans doute choisie parce que la houille est de meilleure qualité que celle des quatre autres et procure par conséquent plus de bénéfices.
Cette couche, qui ne nous montre que ce qu'on peut rencontrer dans toutes les houillères, nous apprend aussi que l'étrange révolution par laquelle une forêt vigoureuse s'est trouvée enterrée sous le sol n'est pas un fait isolé et a dû se reproduire souvent. En effet, chaque couche de houille fut évidemment autrefois une plaine verdoyante, chauffée par le soleil, couverte d'arbres et de fougères gracieuses. Bien plus, outre le témoignage des veines, on rencontre quelquefois des traces d'arbres changés en pierre, au milieu des grès et des schistes et dans la position qu'ils occupaient autrefois. Leurs racines sont encore incrustées dans l'ancien sol.
Les couches inférieures sont naturellement les plus anciennes. Les veines les plus basses doivent donc avoir été ensevelies avant que les forêts plus récentes pussent croître au même endroit. Elles se sont formées sans doute dans une vaste plaine marécageuse, recouverte
par les eaux quand le sol s'enfonçait. Le sable et le limon, charriés par les eaux, se déposaient sur la forêt submergée et y formaient ces lits de sédiments qui, sous forme de grès et de schistes, recouvrent aujourd'hui la houille. Le sable et le limon transportés dans cette nappe d'eau peu profonde devaient finir par la remplir; quand le fond boueux revenait à la surface, une nouvelle masse de végétation y prenait racine et y croissait aussi vigoureusement que la forêt ensevelie. Mais alors l'affaissement du sol se manifestait de nouveau, et cette seconde forêt, disparaissant sous l'eau, se recouvrait de nouveaux amas de sable et de limon.
Nous voyons ainsi que nos couches de houille furent formées dans ces régions qui s'enfonçaient, et que ce mouvement de descente n'était pas continu et se produisait par intervalles. Le fait que l'épaisseur des assises d'un gisement houiller atteint plusieurs mille pieds indique qu'il a fallu pour leur formation de longues périodes de temps.
Deux choses sont donc bien évidentes relativement à l'écorce terrestre : la première, qu'elle a souvent été soulevée de façon à s'élever au-
dessus du niveau de la mer; la seconde, qu'elle s'est aussi souvent affaissée au-dessous de ce niveau, certaines parties restant submergées. Ces mouvements n'ont pu s'effectuer sans amener d'autres changements que nous allons examiner.