IV. — L'origine des montagnes
On entend souvent parler des « montagnes éternelles », comme si elles existaient depuis le commencement de l'histoire du monde. Il est certain que, de tout ce qui se trouve à la surface du globe, ce sont les montagnes qui donnent le mieux à l'esprit l'impression d'une antiquité reculée. Aussi loin que remonte l'histoire ou la tradition, les montagnes n'ont subi aucun changement sensible, et, comme elles sont toujours apparues à l'homme sous leur aspect actuel, il est porté à les regarder comme des parties de l'architecture originelle de notre planète.
Cependant, d'après ce que nous avons" appris précédemment, vous constaterez sans étonnement que, si anciennes que soient sans doute les montagnes, elles ne remontent pas au commencement des choses. Il est possible encore de retrouver leur origine et de rétablir les annales d'une époque antérieure à leur formation. Vous comprenez aussitôt qu'on ne peut puiser cette comnaissance que dans l'examen des roches qui constituent les montagnes. Vous savez déjà com-
ament les roches nous ont raconté leur propre histoire, et nous ne faisons que suivre le même raisonnement en recherchant ce qu'elles nous disent sur l'origine des montagnes.
Tout d'abord, en examinant n'importe quelle chaîne de montagnes, on trouve qu'elle est formée de roches appartenant à l'une ou à plusieurs des trois grandes classes que vous connaissez déjà. La masse principale , presque toujours, consiste en diverses espèces de roches stratifiées, telles que des grès, des conglomérats, des calcaires, etc. Elles contiennent souvent des coquilles, des coraux, des oursins et d'autres animaux marins, et ces fossiles se retrouvent jusque dans les roches qui forment le sommet des montagnes. Il ne faut pas d'autre preuve pour montrer que ces montagnes ne sont pas aussi vieilles que « le commencement des choses »,.car ces fossiles indiquent que les océans roulaient autrefois leurs flots sur l'emplacement qu'elles occupent aujourd'hui.
De plus, les montagnes, qui sont faites de roches formées d'abord sous la mer, doivent évidemment leur existence à quelque force qui transforma le fond de la mer en terre ferme.
Nous avons déjà fait allusion à cette force. Gomme conséquence du refroidissement lent de notre planète, sa croûte extérieure, sous l'énorme effort de la contraction, a dû former en certains endroits des faîtes, comprenant entre eux de vastes espaces déprimés. Les faîtes forment les chaînes de montagnes; les espaces déprimés sont remplis par les eaux de l'Océan. A l'aide d'une carte, vous pouvez suivre sur tout le globe les lignes d'élévation, comme on les appelle. Le plus remarquable peut-être de tous ces plissements est la longue ligne de montagnes qui court d'un bout à l'autre du continent américain. Vous remarquez que les différentes branches des montagnes Rocheuses de l'Amérique centrale et de la Cordillière des Andes se prolongent en une vaste ligne d'élévation. D'autres plissements moins importants sillonnent le même continent, comme par exemple la chaîne des Alleghanis, dans la partie orientale des États-Unis.
Nous avons en Europe une ligne d'élévation qui s'étend à travers le continent et se ramifie dans sa route. Elle commence par les Pyrénées, se poursuit dans les Alpes, et de là, après s'être ramifiée au sud dans les Apennins, elle se dirige
à Test -par la chaîne des Carpathes et atteint la mer Caspienne par le Caucase. Elle reparaît au delà de cette mer intérieure et traverse le vaste continent asiatique suivant deux directions divergentes, dont l'une tourne au sud-est et forme l'Himalaya, tandis que l'autre incline à l'est, traverse le grand plateau d'Asie et vient s'arrêter aux côtes de l'océan Pacifique. Quand vous songez que ces énormes chaînes de montagnes sont
Fig. 44. — Section d'une série de roche; sédimentaires déposées horizontalement au fond â.e la mer.
le résultat du refroidissement et de la contraction de la masse du globe, vous commencez à comprendre combien doit être énorme la force qui peut soulever des roches solides sur des milliers de milles de longueur et des milliers de pieds de hauteur.
Comme le globe s'est refroidi et contracté dès le début, nous devons nous attendre à constater que les montagnes ont été soulevées à différentes époques et qu'elles sont par conséquent d'âges différents, Un coup d'œil jeté sur les roches suffit
pour nous montrer que non seulement il en est ainsi, mais encore que la même montagne n'a pas été formée entièrement en une seule fois et qu'une de ses parties a été soulevée longtemps après l'autre.
Supposons par exemple qu'une série de roches sédimentaires ordinaires, telles que le grès, le conglomérat et l'argile décrits dans les chapitres précédents, ait été déposée sur le fond
Fig. 45. — Coupe d'une montagne formée de roches A plissées et relevées avant le dépôt des roches horizontales B.
de la mer. Ces roches seront disposées en lits horizontaux les unes au-dessus des autres (fig. 44) et finiront par s'accumuler en une masse de plusieurs milliers de pieds * d'épaisseur peut-être. Elles peuvent rester longtemps en repos. Supposons cependant qu'elles se trouvent sur l'une de ces parties moins épaisses de la croûte terrestre où commencent à se faire sentir les effets de la longue contraction de la masse et qui sont refoulées par l'affaissement des espaces voisins.
Repoussées par la pression de ces surfaces qui s'enfoncent, les roches autrefois horizontales se plisseront comme nos morceaux d'étoffe et se soulèveront au-dessus du niveau des régions voisines (fig. 45). Un faîte ou une chaîne de montagnes s'élève ainsi à la surface de la terre.
Cette chaîne formée de roches sédimentaires A, autrefois horizontales, aujourd'hui contournées, ne peut s'élever dans l'atmosphère «ans
Fig. 46. — Coupe d'une montagne où le9 roches A furent soulevées avant la série B, et celle-ci avant la série C.
devenir la proie des différentes forces qui, nous l'avons vu, sont incessamment à l'œuvre pour désagréger la surface du globe. L'air, la pluie, les sources, les rivières, les gelées, les vagues de la mer attaquent la montagne nouvellement formée et commencent à dévaster sa surface aussitôt qu'elle dresse la tête au-dessus du niveau de l'Océan. Des tranchées profondes finissent par se creuser dans ses flancs, et tous les débris qui
en proviennent sont entraînés sur les parties plus basses. Ils y forment de nouveaux dépôts qui recouvrent les roches plus anciennes, comme on le voit dans la figure 45, où la série nouvelle B repose sur la plus ancienne A.
Une coupe de ce genre vous permet de déterminer, d'une façon relative au moins, l'âge de la montagne. Vous pouvez affirmer d'une manière positive : 1° qu'il fut un temps où la montagne n'existait pas et où son emplacement était occupé par une mer où furent déposées les "oches sédimentaires A ; 2° que la montagne fut formée par le relèvement de ces roches, et cela avant qu'aucune des roches de la série B fût formée ; 3° qu'après la formation des strates B toute la masse en se soulevant transforma ces strates ^en terre ferme.
Supposons maintenant qu'en un autre point de la chaîne nous découvrions un arrangement des roches semblable à celui de la figure 46. Ici encore, nous voyons que la série A fut bouleversée avant que la série B fût déposée sur elle ; niais, dans le cas présent, la série B elle-même a été dérangée de sa première position horizontale. Une montagne semblable indique trois pé-
riodes successives de soulèvement, la première antérieure à B, le seconde antérieure à C, la troisième enfin postérieure à C, puisqu'elle transforma en terre cette série de strates.
C'est de cette façon qu'on détermine l'âge relatif des chaînes de montagnes. Toutes les fois que vous rencontrez des roches sédimentaires relevées ou plissées, vous savez qu'elles ont été bouleversées, et, quand leurs arêtes brisées sont recouvertes par d'autres roches, vous en concluez que le soulèvement a précédé la seconde ' série.
Si vous trouviez le moyen de reconnaître la même série de roches dans les différents pays, si par exemple vous étiez certain que les groupes A et B des figures 45 et 46 se rencontrent à la fois en Angleterre et en Allemagne, vous pourriez alors comparer l'âge relatif des montagnes de ces deux pays. Si d'un côté une montagne offre la structure représentée dans la figure 46 et que de l'autre une montagne formée des mêmes séries de roches est construite comme la figure 45, vous en conclurez que la première est plus récente que la seconde, ou plutôt qu'elle a subi un soulèvement après celle-ci.
Nous verrons un peu pius loin comment les géologues identifient les séries de roches dans les différents pays, c'est-à-dire à l'aide des fossiles. Ce genre de preuves permet de décider quelles sont les chaînes les plus anciennes et les plus récentes. Nous apprenons ainsi que les Alpes géantes qui dominent de si haut les plaines d'Europe sont moins anciennes que plus d'une verte colline des Galles ou de l'Ecosse.
Des sections comme celles des figures 45 et 46 révèlent encore un autre fait important et singulier. La série des roches A est dans les deux cas la partie la plus ancienne de la montagne. Vous pourriez supposer naturellement que ces assises primitives doivent être enterrées profondément sous les autres. On trouve cependant qu'il n'en est pas toujours ainsi et que, comme dans les deux cas que nous avons supposés, elles peuvent avoir été soulevées de façon à former les arêtes et les pics les plus élevés.
Si vous examinez cependant les flancs de la montagne, vous voyez que les roches anciennes passent réellement sous les plus récentes, comme la série A du dessin passe sous la série B.
L'érosion de la surface terrestre est si con-
stante et si étendue qu'avec le temps chaque chaîne de montagnes subit de nombreux et grands changements. Les versants et les sommets se dégradent et s'écroulent. Les crêtes se
Fig. 47. — Vue d'un plateau découpé en ravin par les cours d'eau.
divisent en aiguilles à mesure que la pluie et la gelée exercent sur elles leur action séculaire. Des blocs de roches se détachent de ses flancs ; des ravins et des gorges, des vallons, des vallées même se creusent dans ses roches sous le cours
incessant des ruisseaux et des rivières. La ligne d'élévation primitive subsiste, mais la région soulevée se découpe en arêtes et en vallées innombrables à mesure que la désagrégation se poursuit.
Les effets de cette action ont été si énormes à la surface de la terre que de grands plateaux, des masses épaisses de hautes terres ont été découpées en arêtes et en collines détachées. Vous pouvez suivre pour ainsi dire, dans la figure 47, les progrès de l'excavation. Le dessin représente une partie d'un plateau de l'Espagne. Les cours d'eau, à mesure qu'ils descendent et grossissent, creusent dans les roches des tranchées de plus en plus larges et profondes ; les ravins deviennent des vallées, les parties élevées qui les séparent se découpent en massifs irréguliers, et ceuxci, se divisant eux-mêmes en collines ou en escarpements séparés, diminuent de hauteur sous l'action des pluies et des gelées qui attaquent leurs sommets et leurs versants. On trouve sur tous les points du globe des exemples de ces changements. Les montagnes que nous avons en Angleterre, comme celles du dessin, ne sont que des fragments qui subsistèrent après le creu-
sèment des vallées qui les entourent. Les Ghauts de Flnde et la montagne de la Table, au Cap, sont également des exemples remarquables de ce genre de formation.
Les mêmes forces qui ont creusé les vallées et découpé les montagnes qui les séparent sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Chaque année ajoute aux ravages. Ainsi, bien que nous sachions, en contemplant une chaîne de montagnes, qu'elle fut soulevée tout d'abord par des mouvements souterrains, nous reconnaissons cependant que les formes sous lesquelles elle se présente aujourd'hui lui ont été données depuis le soulèvement ancien par les mêmes forces, les pluies, les gelées, les sources, les glaciers, etc., qui de nos jours encore façonnent sa surface.